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Sentimental/Romanesque
PlumeD : Le cours de musique
 Publié le 22/04/21  -  13 commentaires  -  5871 caractères  -  55 lectures    Autres textes du même auteur

Sa morale pourrait être : « Ne pas se fier aux apparences. »


Le cours de musique


Ce soir-là, nous nous étions mis, Jérôme et moi, à évoquer nos souvenirs d’école. Nous avions fréquenté le même bahut, lui, deux ans plus tôt que moi, mais nous avions connu cependant les mêmes professeurs, les mêmes salles de classe, les mêmes couloirs jaune pisseux aussi gais que ceux d’une prison. Nous nous étions livrés aux mêmes facéties, aux mêmes farces de potaches, nous avions connu le même proviseur, droit, austère comme l’exigeait sa fonction, redouté de tous.

D’un naturel bavard, il parla longuement et je me contentais d’acquiescer, d’apporter de temps en temps un rectificatif, de rire avec lui des travers d’untel, du surnom d’un autre. Comme chacun sait, les élèves font preuve dans ce domaine d’une inventivité étonnante.

Quand ce fut mon tour de parler, je ne trouvai tout d’abord rien de bien nouveau à ajouter, ses souvenirs en grande part recoupaient les miens et je n’avais pas son aisance, sa faconde, pour les évoquer ; puis me revint en mémoire un fait tout à fait singulier, m’étonnant qu’il ne me soit pas venu immédiatement à l’esprit.


— Te souviens-tu, lui demandai-je, des cours de musique que nous dispensait chaque jeudi Mme Lafleur, cette petite personne, effacée, timide, incapable de la moindre autorité ? Les cours de musique ! Un beau cirque plutôt, une heure de défoulement pour les garnements que nous étions. Avec un bon vouloir pathétique, elle s’échinait à nous inculquer quelques rudiments de solfège, dessinant au tableau noir avec un soin méticuleux des clefs de sol, des croches, des doubles croches qui devenaient sur nos cahiers des gribouillis en forme de poire, de crocs de boucher, d’hameçon ou de je ne sais quoi encore, tandis que le dos tourné à la classe, le chahut reprenait de plus belle. Parfois, sur un vieil harmonium, elle jouait quelques notes que nous devions reconnaître : « Do-mi-sol vous entendez comme le son s’élève, disait-elle, do-mi deux tons… mi-sol un ton et demi seulement. » Dans le brouhaha général, Mozart, lui-même, aurait eu du mal à ne pas se tromper. Le plus drôle, peut-être, était lorsque à sa demande nous battions la mesure, on aurait cru que nous étions en train de régler la circulation ou de bénir les mouches… Qu’avions-nous à faire du 2/4, du 3/4, du 6/12, des dièses et des bémols !

Or, voilà qu’un jour, sans doute en désespoir de cause, elle prit une initiative d’une incroyable audace, elle nous invita à apporter pour la semaine suivante nos disques préférés, quel que soit notre choix, précisa-t-elle, se proposant de les écouter avec nous, sans préjugé aucun, et de les commenter. On commença par un disque de Johnny Halliday, il en était à ses débuts, et bien que ce soit du rock, la musique était agréable, nullement agressive, les paroles tout à fait convenables. Mme Lafleur, qui s’était sans doute attendue à bien pire, prit plaisir à en scander le rythme tout en nous faisant remarquer un changement de ton, la reprise d’un motif, l’habileté du batteur, bref, tout se passait pour le mieux, dans un climat miraculeusement apaisé.

Mais hélas, tout se gâcha lorsque l’un d’entre nous proposa un disque d’une rare vulgarité, haché par des « bisous bisous, bisous » qui en constituaient le refrain, et que la classe, revenant à ses fâcheuses habitudes, ne tarda pas à reprendre en chœur.

Lorsqu’un calme relatif se fut rétabli, Mme Lafleur, que rien décidément ne décourageait, voulut nous faire écouter à son tour l’album qu’elle avait apporté. Elle aurait pu choisir une musique facile, légère, guillerette, mais non, dans sa grande naïveté elle plaça sur le tourne-disque un quatuor de Schubert, de Schubert, penses-tu, pour des garnements de notre espèce ! Tu aimes Schubert autant que moi n’est-ce pas ? Cette musique qui monte très haut, qui touche le ciel en nous en faisant ressentir une indéfinissable nostalgie… bon, bon, je me laisse emporter par un lyrisme un peu ridicule, mais je reviens à mon histoire… D’abord curieux, nous écoutâmes les premières mesures, puis nous rendant très vite compte qu’il n’y avait rien à espérer de Schubert, le vacarme ne tarda pas à reprendre. Or, il y avait dans notre classe, un dénommé Guillaume, une espèce de brute à la carrure de boxeur, un cancre accompli, toujours assis au dernier rang, par ailleurs pas méchant pour deux sous, mais que nous tenions tous, professeurs y compris, pour un peu demeuré. C’est alors, qu’on le vit de sa démarche d’ours se placer au premier rang à une place vacante et abattre soudainement ses poings sur le pupitre en lançant à la classe un énorme : « Vos gueules, vous autres ! » qui nous figea dans un silence absolu cependant que planaient très haut, sereinement, les ineffables variations du maître de Vienne, musique que Guillaume fasciné, immobile, les mains croisées devant lui, écoutait avec recueillement. Le morceau achevé, déterminé, le regard fixe, il s’approcha de Mme Lafleur qui instinctivement ne put réprimer un mouvement de recul, et il lui dit alors, avec sa grosse voix : « Merci madame, c’était très beau ». Celle-ci, ne sachant que répondre, balbutia quelques paroles incompréhensibles. Fort heureusement, la cloche sonna nous libérant tous de cette situation embarrassante.

Nous sortîmes en silence, nous nous regardions les uns les autres sans trouver de mots pour commenter cet étrange incident. Guillaume, lui, de son côté, selon ses habitudes, déambulait dans la cour indifférent à ce qui l’entourait.

On était au mois de juin, à quelques jours des grandes vacances et il n’y eut pas d’autres cours de musique. Guillaume ne revint pas l’année suivante. Qu’est-il devenu ? Je l’ignore. Voilà, je t’ai tout dit. N’est-ce pas une histoire étonnante ?

— Étonnante oui, et assez émouvante. Que de mystères se cachent dans le cœur le plus simple, conclut mon ami avant de se bourrer une dernière pipe.


 
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   socque   
26/3/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Oui, j'ai été émue par cette histoire simple et non dénuée d'espoir même si je vois mal Guillaume échapper à sa prédestination sociale ; sait-on jamais...
Je regrette infiniment, en revanche, le commentaire final de Jérôme, et au-delà de l'infini cette phrase selon moi sentencieuse :
Que de mystères se cachent dans le cœur le plus simple, conclut mon ami avant de se bourrer une dernière pipe.
Inutile, balourde cette conclusion, tel est mon avis. Pourquoi appuyer comme ça ? J'ai pensé à cette forme d'art qui consiste à placer en équilibre étonnant les objets les plus divers ; en l'occurrence, j'ai l'impression que vous vous êtes appliqué ou appliquée à réaliser un de ces montages pour terminer par une paire de lunettes à grosses montures qui fait tout s'écrouler.

Mais j'ai apprécié que la fin reste ouverte, qu'on ne sache pas du tout ce qu'est devenu Guillaume.

   alvinabec   
4/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Ecriture très maitrisée, ça s'avale aussi rond qu'un caramel beurre salé.
Le rendu autour du quatuor de S. bien vivant tout comme le personnage de G. taillé en finesse.
Un bémol pour la dernière phrase qui me semble un rien plate.

   ANIMAL   
22/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une jolie histoire sur les bienfaits de la musique classique. Certaines âmes s'éveillent à cette écoute et se laissent emporter dans les sphères célestes alors que d'autres y restent insensibles ou détestent.

J'aurais aimé savoir ce qu'est devenu Guillaume, si cette révélation a eu une influence sur sa vie, et aussi avoir des nouvelles de Mme Lafleur. A-t-elle continué à enseigner malgré le peu de sensibilité musicale des élèves ?

Peut-être d'autres histoires avec les points de vue de ces personnes sur un même événement ?

   Malitorne   
23/4/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
Au niveau de l’écriture il n’y a rien à redire, du travail soigné où le cours de la lecture reste agréable. C’est au niveau de la crédibilité de l’histoire que je ne peux m’empêcher d’être dubitatif. On ne sait pas si ça se passe au collège ou au lycée, dans la première option eu égard à l’immaturité des élèves le scénario est fortement improbable. Si ça se passe au lycée on y croit un peu plus mais vraiment à peine !
Je comprends bien l’idée, cet éveil au classique, mais ça m’apparaît trop forcé, déjà par le choix d’un personnage bourru.

   Ligs   
23/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
Une anecdote touchante et plaisamment racontée. J'apprécie la sobriété et l'aisance du style.
"Merci madame, c'était très beau". Le goût artistique n'est pas toujours où on le croit...

Merci pour ce partage.

   plumette   
23/4/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Mon goût un peu nostalgique pour les évocations de souvenirs a été contenté par ce joli texte, bien écrit.

pas si facile de rendre vivant de tels récits. Je trouve que vous y réussissez fort bien en jouant sur les contrastes, j'ai imaginé sans peine la frêle et timide Madame LAFLEUR, ses efforts pour capter l'attention de cette classe d'ados excités, et le gros Guillaume transporté par la musique de Schubert.

Un bon moment de lecture!

   Dugenou   
23/4/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Cette histoire ressemble à ce que j'ai vécu au collège dans le début des années 90. Une classe dissipée, mais ici la prof, et l'histoire semblent plus à leur place dans les années 60 voire 70 (en ayant égard pour Johnny)...

Ma prof de musique nous faisais écouter The Wall de Pink Floyd, à nous. Que le boeuf de la classe apprécie Schubert n'est pas une surprise, il faut bien une mise en situation, cela sert le texte...

Je ressens beaucoup de nostalgie dans cette nouvelle.

   Corto   
24/4/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
J'ai l'impression d'avoir déjà lu plusieurs fois une telle histoire.
Le schéma est habituel: une classe peu réceptive à l'enseignement présenté par une prof qui ne réussit pas à capter son auditoire.
Puis un jour, retournement de situation, intérêt des élèves approchés différemment. Puis enfin apothéose avec une étape difficile qui 'accroche' le balourd de la classe miraculeusement captivé.

Le ressort de l'intrigue me parait très usé, en outre sur fond de souvenirs 'd'anciens combattants'.

Bref peu d'originalité, avec des facilités de style coupables tel ce "elle prit une initiative d’une incroyable audace".

Avec mes regrets.

   dream   
24/4/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
Si ce texte a, comme une belle musique, traversé mon âme et mon cœur par le pouvoir de ses mots bien choisis ; je trouve bien dommage que le disque se soit méchamment rayé sur la fin. Ô Franz, immortel Franz ! Tu ne mérites pas ce vulgaire grincement de dents :

« … se bourrant une dernière pipe ». Expression qui me fait penser immédiatement à la série policière "Les cinq dernières minutes". Je revois très bien l'inspecteur Bourrel Bourrer sa pipe.

Hélas ! Trois fois Hélas !
dream

   Myo   
24/4/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Plume D,

J'ai trouvé très bien tourné la mise en place de ces souvenirs musicaux ... qui ne sont pas loin de ceux que j'ai vécus.

Par contre je ne suis pas convaincue par le côté "caricatural" de la "brute" qui se laisse amadouer par ce quatuor de Schubert.
Je trouve que le développement de votre idée manque de subtilité.

Quant à la fin, elle tombe vraiment ...comme un cheveu (ou un brin de tabac ) dans la soupe. Dommage.

Myo

   Germain   
28/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un petit texte fort bien écris, léger, d'une lecture fort agréable, et d'un sujet qui parle à tous. Il est question de sensibilité et de préjugé. Un homme d'aspect rustre et bourru peut être touché par une musique qui parle au coeur, qui ouvre de nouveaux horizons. J'ai aussi apprécié la description de la prof de musique, son côté fragile et a fleur de peau. Très bon texte.

   Ombhre   
30/4/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour PlumeD,

j'ai bien aimé votre texte qui, s'il ne repose pas sur une intrigue d'une grande originalité, se lit avec plaisir. L'écriture est fluide, précise, et image fort bien cette classe qu'on finit par la voir devant nous, entre chahuts potaches et insolence irrespectueuse. Des scènes que beaucoup de lecteurs ont sans doute connues.
J'ai été touché par cette description un peu naïve d'une brute un rien caricaturale émue par la musique classique au point de sortir de son habituelle réserve, et de la simplicité d'esprit qui lui est prêtée, pour imposer le silence afin de savourer.

Merci donc pour cet agréable moment de lecture.

Ombhre

   Arsinor   
2/5/2021
Je me demande si la narration est crédible : elle adhère à sa propre ironie et Mme Lafleur est brocardée autant par les élèves que par la narratrice. Le comportement du cancre tranche par rapport au reste de la classe aussi le qualificatif de cancre mérite une révision, d'autant qu'au collège, en général, chaque élève se fait une idée du niveau des autres à travers la réputation taillée par de petites remarques de la part des professeur, plutôt qu'à travers une prise de connaissance de sa moyenne.
J'ai failli devenir professeur de musique dans le secondaire... le chahut dans ses classes était présenté alors comme un cliché et dans mon souvenir de collégien, pas un bruit.


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