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Réalisme/Historique
plumette : Ne le frappez pas !
 Publié le 19/06/18  -  12 commentaires  -  19630 caractères  -  89 lectures    Autres textes du même auteur

De la fin de l'audience jusqu'au verdict : des attentes bien différentes, chacun selon sa place, chacun selon son engagement.


Ne le frappez pas !


« Vous savez désormais tout ce qu’on peut savoir de cette tragique histoire. Vous savez presque tout du chemin de détresse de l’accusé Francisco Grillo, depuis le moment où il a déserté la Légion étrangère jusqu’à son arrivée à Lyon.

Vous savez presque tout du parcours exemplaire d’Éric Guérin, inspecteur de police, tombé en pleine rue d’un unique coup de couteau en plein cœur.

Vous avez compris que ce fut un geste d’abord défensif dans l’esprit dérangé de Francisco. Mais que, par ce geste précis d’un homme dressé à tuer, un autre homme, époux et père de trois enfants a perdu la vie en quelques minutes.

Un drame humain qui dévaste deux familles dont l’une ou l’autre pourrait être la vôtre.

Humains, je vous demande de l’être, lorsque dans votre délibéré et dans la solitude de vos consciences, vous choisirez la peine la plus juste possible.

Humains, parce que ce drame de la raison qui vacille un jour peut tous nous concerner.

Humain, profondément humain, en hommage à Éric Guérin, frappé mortellement en pleine rue par Francisco, qui dans un dernier souffle, a trouvé encore la force de dire à ses collègues venus arrêter le meurtrier :

Ne le frappez pas ! »


Maître Éladia Montero jette un dernier regard aux jurés puis se laisse tomber sur le banc, vidée et tremblante.

Elle n’entend pas la rumeur de la salle. Le président se tourne vers Francisco.


– Accusé, levez-vous.

Voulez-vous ajouter quelque chose pour votre défense ?


Un garde aide l’homme à se lever.

Il est hébété, comme il l’a été tout au long de ce procès, le regard vide. On peine à comprendre ses quelques mots, noyés dans une élocution pâteuse : « Je n’ai pas voulu cela. »



**********


Jean-Denis Bailly, l’assesseur placé à droite du président Cardini écoute distraitement la plaidoirie de la défense, il tapote avec son crayon sur le bureau. La feuille placée devant lui ne comporte aucune note. Elle est pleine de gribouillis en tous sens.

Un changement de tonalité lui fait lever les yeux vers l’avocate pâle dans sa robe noire. Il entend la voix rauque, chargée d’émotion. Il est parcouru d’un frisson lorsque la jeune femme fait résonner dans la salle son incantation : « Ne le frappez pas ! »


Gonflée la gamine ! Reprendre les paroles de la victime pour les mettre au service de l’accusé, fallait oser. Ça passe, ou ça casse ce genre de truc. Bon, j’espère que le délibéré va être vite torché. On y a déjà passé assez de temps sur cette affaire.

En fait, c’est simple, faut juste décider du montant. Moi je parie entre 18 et 20 ans. L’avocat général a forcé la dose avec ses 25 ans. Il a fait l’impasse sur la responsabilité atténuée, pourtant c’est évident d’après les psys. C’est « politique » tout ça ! Un flic tué en service, ça vaut cher, faut faire un exemple, et ce pauvre type, à part cette gamine passionnée n’avait pas grand monde de son côté pour faire le poids. Comme à chaque fois, ce vieux rusé d’avocat général nous a fait son numéro. On dirait un gros chat ronronnant, jusqu’à ce qu’il prenne sa voix tonitruante pour nous resservir son final :

« En décidant de la peine que vous infligerez à l’accusé, c’est le prix de la vie d’Éric Guérin que vous allez fixer. »

N’empêche que ça impressionne toujours les jurés. Mais la petite les a émus. Elle s’est sacrément bagarrée, pourtant pas aidée par son client. Complètement mutique, inexpressif ! Faut dire que les tarés comme lui, ils les assomment de médicaments.

Dix-huit heures trente déjà ! Y a pas idée de nous coller un délibéré un vendredi soir. Je fais confiance au président pour nous mener ça tambour battant.

Charlotte a déjà dû prendre la route. Hmmm, son joli cul bien ferme, ses deux petites miches dorées juste pour moi pendant deux nuits entières !


Le président vient de clore les débats, la cour se retire dans un brouhaha de raclement de chaises.



**********


La grande salle s’est vidée.

Éladia Montero est presque la dernière à sortir. Avant d’être emmené par les gardes, Francisco lui a murmuré un gracias étranglé.


Dans la salle des pas perdus, plusieurs petits groupes : des spectateurs anonymes – Comment faut-il nommer ces accros aux assises qui viennent prendre un bain d’émotion à chaque session ?

Des étudiants, et un bloc compact, là-bas au fond, avec tous ces policiers dont l’hostilité était palpable tout au long des débats.

Éladia se dirige vers les robes noires : maître Prévost assistant la famille et maître Émery pour le syndicat des policiers.


Avant le début de l’audience, son collègue maître Prévost était venu la saluer gentiment et lui avait rappelé l’usage : « On attendra le verdict ensemble à la Brasserie du Palais. »

Éladia s’était sentie soulagée de cette « invitation », une manière de rappeler que l’affrontement devait se limiter à la salle d’audience. Elle avait de la sympathie pour cet homme, d’habitude engagé du côté des accusés, mais qui, parce que la victime était un flic, avait pour une fois accepté de changer de bord. Il devait en être un peu gêné et s’était montré plutôt modéré vis-à-vis de l’accusé, se bornant à rappeler les mérites de la victime et la douleur de ses proches.

On ne pouvait en dire autant de maître Émery qui avait essayé de piéger Francisco à plusieurs reprises en lui posant des questions fermées ou à tiroirs dans lesquelles le malheureux s’était perdu, qui avait essayé d’induire et de démontrer la préméditation de son geste, circonstance aggravante, transformant le simple meurtre en assassinat, qui s’était montré très méprisant à l’égard d’Éladia, lui coupant la parole à plusieurs reprises avec des tirades agressives, au point que le président avait fini par intervenir.


Éladia est interceptée par une femme qui lui agrippe le bras, son dossier tombe et s’éparpille. La femme hurle :


– Quelle honte ! Que connaissez-vous de la vie, mademoiselle ? Ce salaud qui a tué mon mari ne mérite pas de vivre. Comment avez-vous pu défendre cette ordure ?


L’épouse d’Éric Guérin pleure bruyamment, son avocat se précipite, l’emmène plus loin. Éladia est stupéfaite. Elle ne s’attendait pas à la haine des victimes. Elle ramasse une à une les feuilles qui jonchent le sol. Quelques personnes la regardent faire. Personne ne lui vient en aide. La jeune femme se sent pestiférée.


Plus question de retrouver ses confrères à la Brasserie du Palais, Éladia sait bien que les intérêts du client passent avant les usages et que maître Prévost va devoir s’occuper de madame Guérin.

Quant à maître Émery, resté à distance, il a paru se réjouir avec ses clients de cet incident et vient de quitter le grand hall sans un seul regard pour sa consœur.


Éladia marche lentement jusqu’au vestiaire des avocats : désert. Elle espérait secrètement y croiser quelque collègue attardé après une audience, auquel elle aurait pu exprimer un peu de son désarroi.


Tant qu’elle a été dans le feu de l’action, engagée, concentrée sur sa mission de défense, au service d’un homme privé de mots, elle a fait de sa solitude une force. Elle vient de vivre un moment intense, une sorte de rite d’initiation à ce métier qu’elle n’a pas vraiment choisi, qui s’est imposé à elle, par défaut, après son échec au concours de la magistrature.


À travers ce procès qu’elle n’a pas choisi non plus puisqu’elle a été commise d’office, Éladia vient de découvrir avec étonnement qu’elle était parfaitement à sa place de ce côté-là de la barre.

Le trac qui l’a tenaillée dans les jours précédant l’audience s’est envolé dès la lecture de l’acte d’accusation. Elle a trouvé la bonne distance, galvanisée par cette incroyable situation. Elle va peut-être pouvoir influencer le destin d’un homme qui n’a qu’elle, petite avocate obscure, fille d’immigrés espagnols, pour le rendre à sa dignité d’homme et à un semblant d’espoir.

Mais maintenant, elle se met à douter, à ressentir la peur d’avoir échoué. Elle n’arrive plus à faire le moindre pronostic sur le verdict et sa conviction d’avoir été entendue par les jurés, ou tout au moins par certains d’entre, eux s’estompe. Ce sont les réquisitions de monsieur Ancel, l’avocat général qui lui reviennent, plus sévères que ce qu’il avait laissé entendre lors de leur bref entretien préalable au procès.


Éladia se revoit, frappant discrètement à son bureau il y a deux jours pour la petite visite de courtoisie qu’on lui avait vivement conseillée. Elle a été accueillie avec un sourire goguenard, a senti le regard amusé de cet homme manifestement proche de la retraite sur la blancheur de son rabat tout neuf. Il l’a interrogée sur sa « vocation » d’avocat. Elle est restée évasive. Ils ont bavardé un moment de tout et de rien avant qu’il lui annonce qu’il réclamerait sans doute vingt ans pour ce pauvre type qui ne présentait aucun intérêt pour la société. Il lui a dit aussi que si elle obtenait quinze, ce serait un excellent résultat, mais qu’il ne fallait pas trop y compter car le président Cardini était redoutable, très habile dans la conduite des débats et généralement influent à l’égard du jury.

Éladia n’a rien répliqué, elle a joué la carte de la modestie et de la déférence polie mais s’est promis intérieurement qu’elle ferait tout pour étonner ce vieux juge paternaliste.


Elle sort de la cour par l’immense escalier, s’arrête un instant sur le perron, hésite sur la direction à prendre. L’air du soir est agréable. Éladia n’a aucune idée du temps que peut durer le délibéré. Sur ce point l’avis de maître Prévost lui aurait été précieux.

La cour s’est retirée il y a environ une demi-heure. Elle se dit qu’ils ne peuvent décemment pas décider du sort de l’accusé en moins de deux heures.



***********


Dans la salle des délibérés, le président explique les règles aux jurés.


Jean-Denis Bailly essaye de dissimuler son excitation.


Sa femme Colette est partie à Amiens : un rendez-vous chez le notaire pour la succession de son père. Elle lui a dit qu’elle partait dès vendredi matin pour trois jours, il y avait beaucoup de choses à régler avec ses frères. Il a fait mine d’être contrarié tout en pensant que cette occasion de liberté était inespérée.

Il s’est excusé de ne pouvoir l’accompagner, à cause des assises qui dureraient tard dans la soirée, tu comprends, j’espère ?

Oui, ce n’est pas gênant, avait dit Colette, car ses frères, méfiants, préféraient que tout se règle sans les conjoints.


Jean-Denis a du mal à se concentrer. Il a très envie de sortir son téléphone pour tapoter un texto sous la table. Il voudrait prévenir Charlotte que le délibéré a commencé.

C’est elle qui a eu l’idée de la destination du week-end. Elle a trouvé une auberge de charme à Talloires, à proximité du lac. Ils s’y rendront séparément, par prudence.


Jean-Denis l’imagine dans sa voiture. Elle a sûrement mis leur disque de Youn Sun Nah… Comment est-elle habillée ? Pourvu qu’elle ait mis ce cache-cœur mandarine qui souligne le profond sillon de sa poitrine et met en valeur le pendentif en or qu’il lui a offert pour ses quarante ans. Porte-t-elle ce parfum d’ambre et de jasmin dont les notes fleuries exaltent les épices naturelles de sa peau ?


Ah ! Charlotte ! Sa Charlotte au caramel, sa magnifique peau lisse, cuivrée, les zones si douces qui frémissent sous les caresses, ses lèvres charnues, sa langue agile qui court depuis son nombril jusqu’au creux de son cou, pour redescendre doucement jusqu’à son sexe. Il frissonne, se sent en sueur, s’agite sur sa chaise, se lève, va ouvrir une fenêtre, revient à sa place, brasse quelques papiers, ouvre discrètement son téléphone sur ses genoux, fait défiler quelques photos : Charlotte accoudée, au parapet de la passerelle du Palais, légèrement renversée en arrière, qui lui lance un regard de défi, Charlotte perchée sur d’incroyables talons qui valorisent sa croupe affolante, Charlotte qui écarquille les yeux devant un plat d’huitres…


C’est un silence anormal qui fait sortir Jean-Denis de sa contemplation. Tous les regards sont tournés vers lui.


– Désolé de vous déranger, cher collègue, mais nous sommes impatients de connaître votre avis ironise le président.


Jean-Denis essaye de raccrocher les wagons, n’a aucune idée de la question posée, se tourne vers l’autre assesseur.


– Je vous en prie, madame Bazin, à vous l’honneur…


Il essaye de s’intéresser aux propos qui s’échangent maintenant autour de la table. Les jurés posent des questions basiques, à la réponse évidente.


On n’est pas gâtés cette fois-ci, ils sont vraiment longs à la comprenette ! Je sais pourquoi je ne serais jamais président. Je n’aurais pas la patience.


Jean-Denis regarde sa montre, se sent fébrile.

Vingt heures, et on n’a pas commencé à voter… j’ai au moins deux heures de route jusqu’à Talloires. Dans quel état vais-je trouver Charlotte. Elle déteste attendre. Elle est bien capable de me le faire payer à sa façon. « Tintin, mon loulou, pas ce soir, je suis si fatiguée… ». Saleté de boulot !



**********


Éladia s’est assise sur un banc au bord du fleuve. Les mots de sa plaidoirie défilent à nouveau dans sa tête.

J’aurais dû dire ça ! Et ça ! Quelle cruche, j’ai oublié la lettre de son père que Francisco m’avait confiée. Une lettre magnifique, je voulais en traduire des extraits. À la fin il disait : « Mon fils est une belle personne ».

Elle essaye de se vider la tête dans la contemplation de l’eau. Elle décompresse enfin.

Depuis combien de temps est-elle là ? Il est possible qu’elle se soit assoupie un moment.

Il est peut-être temps d’aller jusqu’à la brasserie maintenant, où le greffier d’audience viendra la chercher avec ses confrères à la fin du délibéré.

Et si elle tombait sur la famille Guérin ?

Elle regrette d’avoir refusé la présence de sa sœur à l’audience. Pourquoi l’a-t-elle éconduite si durement ? Maria lui avait dit son envie de la voir plaider.


– Ah non alors ! On est pas au spectacle ! Et ça va me stresser de te voir dans la salle. Faut pas mélanger la famille et le boulot ! Et puis si tu viens, les parents vont vouloir venir. Pitié !


Pourquoi les a-t-elle privés de ce plaisir et de cette fierté ? Elle réalise qu’un peu de chaleur même envahissante, même maladroite, aurait été bienvenue après cette épreuve.


Alors qu’elle s’apprête à se lever, un homme maigre et sale, au regard inquiétant, s’approche du banc, lui parle avec hésitation.


– Mademoiselle, c’est bien ce que vous avez fait pour Francisco Grillo. Il a eu de la chance d’être tombé sur vous. Moi je connais bien tout le système, j’ai eu que des galères. J’ai eu un avocat commis d’office pour une histoire de bagarre, eh ben j’ai ramassé ! Ça m’a bien enfoncé, deux ans de tôle alors que j’avais fait que me défendre. Vous avez bien parlé, ça se voit que vous êtes sensible.


Éladia, malgré son envie de fuir, essaye d’accueillir ces paroles. Il n’empêche que cette reconnaissance vient souligner le manque d’une autre. Elle aurait tellement aimé entendre les compliments de maître Prévost, ce routard des prétoires, unanimement admiré par ses pairs pour son éloquence et son efficacité.

Elle dit merci à l’homme, désigne sa montre et se lève, se dirige rapidement vers la brasserie, entre d’un pas décidé. Elle repère immédiatement du coin de l’œil la table où se tiennent ensemble maître Prévost et maître Émery. Va-t-elle les rejoindre ? Elle hésite, surtout à cause de maître Émery qui parle très fort. Au moment où elle s’installe à une petite table isolée, maître Prévost lève le bras dans un geste d’appel. Elle se décide.


– Alors Éladia ? Ce baptême du feu, vous en pensez quoi ?

– Pas facile. Là maintenant, je pense surtout à ce que je n’ai pas dit, à ce que j’aurais dû dire.

– C’est normal. Vous risquez de plaider encore pendant quelques nuits, surtout si le verdict est sévère.


Maître Émery s’esclaffe :


– Quelle enclume votre client ! Il a rien fait pour attendrir les jurés. Il a de la chance que la peine de mort soit abolie et que vous soyez agréable à regarder !


Éladia lui lance un regard noir, retient une parole cinglante parce qu’elle comprend qu’il a bu et qu’il vaut mieux ne pas le provoquer.

Maître Prévost pose sa main sur le bras de son confrère.


– Calme-toi Lucien, je pense que le greffier ne va pas tarder à venir nous chercher.



**********


Assise au banc de la défense, Éladia classe son dossier pour se donner une contenance.

Le bruissement de la salle cesse d’un coup. L’appariteur s’avance, annonce à voix forte : « La cour ». Le public se lève.

Éladia accroche son regard à celui de maître Prévost qui lui fait un clin d’œil discret.

Les jurés entrent et s’installent un à un. Que c’est long !

La porte latérale s’ouvre enfin. Francisco, plus pâle et gauche que jamais entre dans le box. Éladia est debout, face à lui, elle pose la main sur son bras « ça va aller ». Elle s’accroche à la phrase qui a clos sa plaidoirie, à cette demande qui prend une intensité suppliante dans sa tête : « Ne le frappez pas ! »

Tout va très vite maintenant. Éladia retient sa respiration, sent comme une nausée qui monte, le président énonce un à un les résultats du vote des jurés à chacune des questions posées.

– Préméditation : non

– Circonstances atténuantes : oui

– Atténuation du discernement au moment des faits : oui

– Culpabilité : oui

La voix résonne, calme et posée : « En répression, et après en avoir délibéré, la cour d’assises du Rhône condamne Francisco Grillo à douze ans de réclusion criminelle ».

Une vague de protestation s’élève de la salle, un cri : « Salaud, tu t’en sors bien ! » des gestes menaçants, le président se lève, fait signe aux gardes d’évacuer les perturbateurs. La jeune avocate n’a personne avec qui partager son soulagement, elle est sonnée. Francisco est déjà reparti, escamoté aux regards de la foule par les gardiens, elle n’a même pas pu lui dire au revoir.

Éladia rassemble ses affaires, ses mains tremblent, l’appariteur s’approche, lui offre de l’escorter ou de la faire sortir par une porte arrière pour lui éviter des prises à partie.

Désemparée, Éladia passe derrière l’estrade côté cour.


Dans le couloir, elle croise Jean-Denis Bailly l’oreille rivée à son téléphone portable qui vocifère.


– Tu ne peux pas me faire ça !

– …

– Comment ça tu as changé d’avis ?

– …

– Tu n’es pas à Talloires ?

– …

– Tu me prends pour un idiot ou quoi ?


Jean-Denis décolle brusquement le téléphone de son oreille et le fixe avec colère.

Nerveusement, il appuie sur une touche et secoue l’appareil en tous sens. Il court derrière Éladia, la poursuit de sa voix :


– Maître, s’il vous plaît… j’ai besoin de passer un appel urgent. Vous auriez un téléphone ?


Éladia n’a aucune envie de répondre à cette demande qu’elle trouve déplacée. Cet homme n’était-il pas il y a encore un instant un de ses pires adversaires ? Elle connaît sa réputation, c’est l’un des juges les plus répressifs de la juridiction, ce n’est sûrement pas grâce à lui que le verdict a été clément.

Elle hausse les épaules et laisse échapper un « désolée » entre ses dents, presse le pas sans se retourner. Dans la rue il fait doux, elle monte sur la passerelle qui enjambe la Saône, s’accoude au parapet et contemple l’eau qui coule dans la nuit.

Les courants du fleuve emportent au loin ses doutes et ses tracas, elle sent une joie timide se frayer un chemin dans ses pensées.

Bientôt, elle reprend, fière, légère, sa marche vers demain.


 
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   David   
20/5/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

L'histoire est toute simple, sobre avec juste ce qu'il faut de lyrisme. Ce n'est pas un récit exaltant mais j'ai aimé cette histoire autour d'une autre pour mettre en scène de petits bouts d'humanité : les émotions de l'avocate, du passant, de la mère de la victime, le vaudeville d'un des juges... bon, pour ce juge (l'assesseur on dit en fait) et cette avocate, ça tombe un peu dans la caricature du gentil sensible et du méchant hypocrite, mais bon, ça ne m'a pas gêné. D'une part, parce que je ne prend pas le texte comme un témoignage, que les faits soient réels ou inspirés ou imaginaires, d'autre part parce que c'est un choix narratif légitime et que plus de nuances peut flirter avec la confusion.

   Jean-Claude   
23/5/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Bonne histoire à plusieurs points de vue, un surtout.
Je n'ai que moyennement apprécié les digressions personnelles du premier assesseur ; sans les faire disparaître, elles auraient pu être moins présentes.
Enfin, ça fait tranche de vie.
Et la chute a peu d'importance.

Au plaisir de vous (re)lire
JC

   hersen   
19/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Plumette,

Un ton très juste pour l'histoire des débuts de cette jeune avocate.
Tu n'en fais ni trop, ni pas assez, le propos est clair et pas un instant de guimauve ne vient coller aux yeux.

Tu as bien disposé tes personnages au fil de l'histoire, et j'ai aimé cette fin qui ne fait pas de doute sur la voie que choisit Eladia. La défense des plus petits.

Merci pour cette lecture !

   Donaldo75   
19/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour plumette,

J'ai trouvé la narration et le découpage de l'histoire très appropriés au sujet; finalement, Francisco s'en sort aussi grâce à l'assesseur et son manque flagrant de professionnalisme, ce qui est encore plus hallucinant.

Les personnages sont très bien campés, les flash-backs ne pèsent pas des tonnes, l'émotion reste palpable et la fin est très intelligente. J'ai eu plaisir à me poser la question du verdict, à m'angoisser pour la jeune avocate, à trouver des circonstances atténuantes à Francisco alors que peu de pistes et d'indices sont livrés au lecteur pour en arriver là.

Bravo !

Donaldo

   vb   
19/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
LU ET COMMENTÉ EN EL (reporté à après publication pour des raisons techniques)

Bonjour,

j'ai beaucoup aimé votre texte. J'ai éprouvé beaucoup d'empathie pour Eladia Montero. Je suis parvenu à m'identifier au personnage et ai trouvé son attitude parfaitement rendue. Lorsque vous écrivez "vidée et tremblante", j'ai le sentiment de très bien comprendre ce que vous voulez dire. Son attitude gênée par rapport à l'inconnu qui l'aborde dans la rue m'a paru très plausible. (J'ai aimé la rudesse de sa réplique "Elle dit merci à l'homme, désigne sa montre et se lève"). Sa réaction un peu pimbêche face à Jean-Denis Bailly est aussi bien pensée. Son regret de ne pas avoir pu dire au revoir à Francisco contribue bien à l'image générale du personnage.

Ce qui m'a le moins plu dans votre récit sont les paragraphes concernant Jean-Denis. Je les ai trouvés un peu trop caricaturaux. Ce macho imbuvable m'est sorti par tous les pores. C'était sûrement voulu de votre part, mais je trouve que vous avez mis la dose un peu forte. Particulièrement dans la phrase "Mmm, son joli cul..." qui m'a en fait paru superflue. Je trouve que vous n'avez pas suffisamment exploité la contradiction entre les points de vue d'Eladia et de Jean-Denis au sujet de Francisco.

Quelques remarques au niveau du style:

J'ai aimé "pâle dans sa robe noire" et aussi "tu comprends, j'espère?"

Par contre, l'usage de la ponctuation m'a dérangé. Par exemple:
"père de trois enfants(,) a perdu", "ça casse(,) ce genre de truc", "de temps(,) sur cette affaire".

Dans la très longue phrase commençant par "On ne pouvait en dire autant", l'énumération des "qui" est assez difficile à suivre. J'ai dû réfléchir un bon moment avant de comprendre à qui se référait le troisième "qui".

La conclusion du paragraphe commençant par "A travers ce procès" est surprenante et à mon avis malvenue. J'aurais préféré si vous aviez annoncé l'opposition par un "bien que".

Dans le paragraphe commençant par "Le trac" j'ai trouvé le mot "incroyable" déplacé. Je trouve que c'est au lecteur et pas au narrateur de juger si la situation est incroyable.

"sa marche vers demain" ne m'a pas du tout plu. Ça m'a paru lourdingue.

Merci pour cette agréable lecture.

   Pepito   
19/6/2018
Hello Plumette !

De la belle kriture, dis donc ! Pas grand chose à se mettre sous la dent :

"procès (virgoule) qu’elle "
"(virgoule) manifestement proche de la retraite (virgoule)"

Fond : impressionné par le niveau de documentation, on y croit tout à fait. A part là, bien sur : "d’un unique coup de couteau en plein cœur" > "a perdu la vie en quelques minutes." ... mais c'est un détail ;=)
J'ai été tenu en haleine tout du long. Bien vu les changements de points de vue. L'infime détail auquel tient le sort d'un homme est bien mis en valeur.
J'attendais juste une explication sur la phrase titre, mais rien n'est venu. Pas de twist genre "la phrase ne voulait pas dire ce qu'on lui à fait dire"... pas grave.

Merci pour cette très bonne histoire.

Pepito

   Cat   
20/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une galerie de portraits plus juste les uns que les autres, rendus savoureux par une écriture tip top.
Tu maîtrises le sens de l'observation, c'est un bonheur !

Tu as su insuffler la vie à tes personnages. de Eladia Montero, jeune avocate aussi sensible que pugnace, au juge pressé d'aller rejoindre sa Charlotte au caramel sordide. Finalement, la punition enlevée au plus bas prix n'est qu'une cerise sur le gâteau.

J'ai toutefois tiqué sur le présumé coupable. D'accord, il a des circonstances atténuantes, mais il a tué un homme quand même... A ce propos, la façon de traiter les réactions de la veuve me semble un peu la cantonner au rôle de ''méchante''. Peut-être aurait-il fallu édulcorer davantage..

Mais cela n'enlève rien à la qualité de l'écriture.

Je me suis régalée à te lire, Plumette. C'est soigné comme du papier à musique.

Merci


Cat

   macaron   
21/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une bonne mise en scène pour le premier procès de cette jeune avocate. La lecture est agréable, l'écriture sobre pour parler justice, les personnages présents juste ce qu'il faut. L'humain est , bien sûr, au centre de vos préoccupations, c'est ce qui me plaît dans votre nouvelle, une bienveillance sans faiblesse.

   Ananas   
21/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Hello Plumette.

Ce titre... il laisse un goût de trop peu et en même temps on peut en faire ce qu'on veut. Et ça c'est bien.

J'ai bien aimé m'immerger dans l'univers de tes personnages, survolés mais riches. Il y a quelques moments (l'hésitation à rejoindre les autres à la Brasserie, l'échange avec le "bagarreur", la fin, délectable où elle refuse de donner son portable à l'adversaire) qui sont de pure qualité pour permettre justement à humaniser les personnages assez "lisses" de par leur profession et ce qu'on en attend en tant que lecteur. J'aime par exemple le paradoxe entre l'hésitation Brasserie et la fin. On est adversaires, juste dans le prétoire, mais toi, là tu m'as quand même grave fait chier !
:)) très féminin ;)

L'écriture est soignée, adaptée au récit, le vocabulaire est crédible, on se voit dans le prétoire, on se sent vraiment inclus dans la fin de quelque chose d'assez lourd, comme on peut en voir dans Faites entrer l'accusé ou ce genre d'émissions criminelles à la mode. Il y a une volonté de ne pas INSISTER (et j'insiste) sur le suspense et les retournements de situation de mise dans ce genre de récits. Ce qui rend l'ensemble encore plus agréable : on a pas l'impression d'être menés en bateau !

Je ne reviendrais pas sur les quelques virgules et autres détails qui ne m'ont sincèrement pas gênés dans la lecture.

Perso, mais c'est de moi ça, j'aurais aimé un peu plus de fantaisie, ou du moins un peu moins de carré carré un petit surréalisme sur un des personnages... mais au final je me dis que ça m'aurait surement gâché la cohérence globale. Et là, tel quel, ça se tient bien !

Un agréable moment de détente, grâce à toi ! Merci pour ça.

   Perle-Hingaud   
22/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Plumette,

J'ai bien aimé votre histoire, elle est distrayante et j'ai suivi avec plaisir votre galerie de personnages.

Il manque encore un peu de "fluidité" pour que je sois totalement conquise, mais j'ai du mal à expliquer. Peut-être un rythme plus long dans le phrasé des descriptions ? par exemple, là:

"Assise au banc de la défense, Éladia classe son dossier pour se donner une contenance. Le bruissement de la salle cesse d’un coup. L’appariteur s’avance, annonce à voix forte : « La cour ». Le public se lève. Éladia accroche son regard à celui de maître Prévost qui lui fait un clin d’œil discret. Les jurés entrent et s’installent un à un. Que c’est long "


Je n'ai d'ailleurs pas compris qui s'exprime dans l'exclamation "que c'est long"

J'ai bien aimé la fin, la dernière phrase, l'image optimiste de cette jeune femme.

Merci pour cette nouvelle !

   plumette   
22/6/2018

   SQUEEN   
29/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Que des doutes croissants assaillent Eladia au sortir de sa plaidoirie est bien vu, et d’ailleurs beaucoup de détails donnent une crédibilité, une assise (sans jeu de mot) intéressante et réaliste à ce texte. Vous avez décrit les préoccupations humaines et « quotidiennes » des protagonistes, certaines pensées triviales en contrepoint de la solennité du moment. Pas de jugement (!) sur les personnages, petits morceaux de vie entrecroisés, et destins qui se joue avec plus au moins de gravité, un avenir professionnel et une condamnation, une journée comme une autre au tribunal. On n’apprend pas grand-chose des personnages, mais le côté croquis pris sur le vif est cohérent et sans fausse note. Ce genre d’esquisse ne permet pas de transmettre beaucoup d’émotion et je suis restée un peu en-dehors de ce texte, mais je lui reconnais de grandes qualités techniques : les différents points de vue sont bien travaillés. Et puis « Eladia » c’est un beau prénom. Merci pour cette lecture.


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