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Sentimental/Romanesque
ptolemee : La petite vie de Many
 Publié le 08/01/07  -  7 commentaires  -  25116 caractères  -  36 lectures    Autres textes du même auteur

L'histoire d'un tableau. L'histoire d'une vie.


La petite vie de Many


Many est une petite fille aux cheveux d'or. Ses camarades la surnomment d'ailleurs "Boucle d'or", en référence notamment à l'un de ses livres préférés. Many est le genre de petite fille que tout futur parent rêverait d'avoir. Gentille, souriante, créative et obéissante. Cette petite fille, la vie s'en émane et s'y reflète, la vie agréable, la vie sans souci, presque.


Many vient de souffler ses huit bougies. Elle se sent grande maintenant, tellement grande qu'elle s'est risquée à transgresser l'interdit. Pour la première fois, elle a tenté de faire ce qu'aucun autre de ses compagnons n'avait osé jusque là. Les madames le leur avaient pourtant bien défendu, mais la curiosité l'avait emporté. La curiosité, mais aussi la peur, la peur du monsieur à la barbe et à la blouse blanches, la peur de la seringue et de son aiguille, la peur du liquide rougeâtre et de cette sensation désagréable dans son avant-bras. Cette peur l'avait poussée à l'inimaginable : la désobéissance. Alors, très tôt ce matin, alors que tout le monde dormait encore, elle l'avait franchie, la porte de l'orphelinat.


Seule dans la rue et dans le froid, Many n'a pas traîné à se chercher un refuge. Il faut dire que le vent et la froideur ne faisaient guère de bien à sa petite gorge. Cela faisait déjà quelques jours qu'elle toussait, et le monsieur à la barbe lui avait bien dit : "Faire attention à ne jamais prendre froid."


Elle avait toujours été intriguée par le grand bâtiment qu'elle apercevait de la fenêtre, bâtiment devant lequel, presque tous les jours, une longue file de personnes se déroulait. Many s'était demandé ce que pouvaient bien faire tous ces gens à l'intérieur. Ils y restaient souvent plusieurs heures et ressortaient ensuite par petits groupes épars. C'est donc naturellement qu'elle s'est dirigée vers le gros bâtiment. Elle savait, à force d'observation, qu'il n'y aurait pas de file aujourd'hui, mais que l'un ou l'autre camion amènerait peut-être quelques rectangles emballés, ce qui lui laisserait quelques minutes pour se glisser à l'intérieur. Petite qu'elle était, elle arriverait certainement à passer inaperçue.


* * *


- Alors comme ça vous vous appelez Tania. C'est un joli nom, presque aussi joli que son propriétaire.


De petites rougeurs apparaissent sur les joues de la jeune femme, en guise de réception de ce compliment. Elle reste un moment à faire tourner la petite cuillère dans son café.


- Mais vous ne m'avez toujours pas donné le vôtre, répond-elle à son interlocuteur.

- Eric. C'est peut-être plus commun, mais c'est ainsi que je me nomme.


Un long silence s'installe entre le jeune homme et la jeune femme, silence seulement troublé par la musique incessante d'une ambiance de café.


Il ne la connaissait pas. Il ne l'avait jamais vue jusqu'à ce jour où, pour une raison qui lui échappe, il l'avait accostée sur le devant d'une baraque à l'abandon. Elle était assise sur les marches du perron, pensive, le regard dans le vide. C'était l'instinct qui l'avait poussé. Il ne voit pas trop comment il aurait pu en être autrement. Il l'avait vue, là, et s'était approché. Son visage magnifique s'était révélé, et sa chevelure blonde et bouclée avait cédé quelques instants aux caprices du vent. Il est resté là, sans rien dire, pendant de longs instants, l'observant d'un regard doux comme il sait bien le faire. Elle n'en avait pas paru gênée, et ses yeux bleus avaient progressivement rencontré les siens, se mettant à les détailler, à devenir intéressés. Il lui avait alors demandé si elle serait prête à accepter un café d'un modeste inconnu, et elle n'avait pas refusé. C'est pourquoi ils se retrouvent là maintenant à discuter de choses et d'autres.


- Non, sincèrement, je suis très sérieux, je vous trouve très jolie. Je me demande même ce que pouvait bien faire une aussi jolie femme que vous, à rester ainsi sur le trottoir. Vous attendiez quelqu'un ?

- Je n'ai malheureusement personne à attendre.

- Que faisiez-vous alors, si du moins ma question ne vous paraît pas trop indiscrète ?


Tania ausculte du regard l'homme qui se trouve en face d'elle. Elle se méfie toujours des inconnus. Elle a tellement eu de problèmes par le passé. On ne sait jamais ce qui peut arriver avec eux. Mais celui-ci lui semble différent. Elle n'a aucune appréhension à son égard, malgré le fait qu'elle ne connaisse son prénom que depuis quelques instants. Elle l'a suivi sans opposition, sans même s'interroger sur ses intentions, comme si c'était quelque chose de tout à fait banal que d'offrir un verre à une inconnue.


Elle l'observe. Il fait très désordonné, très énigmatique, avec ses traits foncés et sa queue de cheval. Mais en même temps émane de lui un petit quelque chose, un certain charisme qui lui donne entièrement confiance. Elle serait prête à tout lui confesser, à lui avouer qu'elle est vagabonde, sans logement et sans argent, à lui avouer qu'elle est étrangère et sans papiers, arrivée dans ce pays avec l'espoir d'y trouver du travail, mais bien vite rattrapée par la réalité et la menace permanente d'être expulsée. Elle lui dirait bien qu'elle est à la recherche de quelque chose, peut-être bien de quelqu'un, mais elle n'en est pas certaine elle-même. Elle ne sait pas. Elle ne sait plus. Elle erre en attendant le lendemain sans avoir la plus petite idée de ce dont celui-ci sera fait. C'est peut-être pour cela d'ailleurs qu'elle l'a suivi, qu'elle a accepté. C'est peut-être lui qu'elle attend. C'est peut-être lui qui changera sa vie.


- Je vois que ma question vous dérange.

- Non ! Pas du tout. Je ne faisais rien en fait, je... je n'avais rien à faire à ce moment-là, c'est tout.

- Et il vous arrive souvent de n'avoir rien à faire ?

- Pas toujours, mais de temps en temps.


La peur impose parfois la prudence malgré tout.


- Il y a une certaine chose que j'aimerais vous demander, mais c'est quelque chose de particulièrement délicat.

- Dites toujours.

- Ce n'est pas aussi simple que ça en a l'air, seulement. Je le dirais bien directement, mais j'ai sincèrement peur de vous choquer.

- Allons-y pour le direct.

- Eh bien voilà, je me demandais si, par hasard, vous accepteriez de vous dénuder pour moi.


Brusquement, Tania se lève et prend la direction de la sortie, Eric sur ses pas.


- Non ! non ! ne partez pas ! S'il vous plaît, écoutez-moi. Laissez-moi au moins le temps de m'expliquer !


Instant d'hésitation. Tania arrête son mouvement, et Eric en profite pour la rattraper.


- Attendez, vous ne m'avez pas compris. Voilà... Je suis artiste. En réalité, je suis peintre, et je me suis spécialisé dans les modèles vivants. Alors je cherche des personnes susceptibles de poser pour moi, voilà tout. Ne le prenez pas mal. Il n'y a aucune arrière-pensée dans mes propos.


* * *


Ayant pénétré à l'intérieur du bâtiment, Many se met en route et entame ses investigations. Curieuse comme elle est - et les enfants le sont souvent à son âge - elle ne peut s'empêcher de vouloir explorer l'inconnu, découvrir les secrets cachés de son nouvel abri. Il faut dire qu'elle n'était pratiquement jamais sortie de l'orphelinat et que cette aventure ressemblait davantage à une chasse au trésor.


Après quelques pièces et couloirs parsemés de choses en grand désordre, Many débouche enfin sur une petite porte donnant sur une partie du bâtiment a priori beaucoup plus intéressante. Cette partie est constituée d'une succession de grandes salles dans lesquelles ni table ni chaise ne se trouvent.

« Pas très commode, se dit-elle, que peuvent bien faire tous les gens venant ici chaque jour, s'il n'y a rien pour les occuper ! »


Mais une fois sa petite tête levée, Many découvre quelque chose de totalement inouï. Tous les murs de ces grandes pièces sont recouverts de peintures. Il y en a des centaines et des centaines. Des petits cadres, des tableaux immenses. Et chacune est accompagnée d'un petit encadré sur lequel se trouvent inscrits un nom et quatre chiffres. Many est aux anges. Elle qui adore dessiner, la voici dans un véritable palais de vraies peintures de grands ! Elle n'en avait jamais vues que dans des livres, excepté cet immense poster tout brouillé dans lequel on pouvait vaguement distinguer des nénuphars et que les madames référençaient sous le nom de "reproduction de monnaie" ou quelque chose comme ça.


Many sait ce qu'elle va faire. Elle n'a pas d'hésitation. Elle va visiter ce bâtiment et contempler le plus de peintures qu'elle pourra.


* * *


- Entrez, je vous en prie.


Tania pénètre à l'intérieur de l'appartement. A cet instant, elle doit penser qu'elle n'a jamais vu de sa vie un si grand désordre. Est-ce là la tare d'un artiste célibataire ? Les pinceaux et les couleurs côtoient les tasses et les assiettes, tandis que les toiles à moitié terminées s'entassent avec le linge sale.


- Ne faites pas attention au désordre. Je n'ai pas eu le temps de ranger.


Trop tard. Tania cherche vainement le moyen de poser un pied devant l'autre afin de progresser vers le centre de l'appartement.

« Au moins, le fait de ne pas posséder de domicile confère certains avantages, » pense-t-elle, en reconnaissant que sa situation est néanmoins nettement plus précaire.


- C'est ici que vous voulez que je pose ?

- Oui, ici, sur le divan. On va le débarrasser un peu.

- Il ne va pas y avoir d'éléments qui vont gêner ?

- Ce n'est pas une photographie que je vais faire, mais une peinture. Je ne suis pas obligé de peindre tout ce que je vois.


Tania se dit qu'il est temps de poser sa question, bien qu'elle sache parfaitement que cela ne sert à rien.


- Suis-je vraiment obligée de me déshabiller complètement ?

- Rien ne vous y oblige, mais pour un nu, c'est préférable. Et vous avez d'ailleurs accepté.

- Cela vous dérangerait si je vous demandais de vous retourner le temps que je me déshabille ? Ce serait plus facile pour moi.

- A votre guise. Pendant ce temps, j'apprête mon matériel.


Et pendant qu'Eric se lance à la recherche d'une palette et de quelques tubes de couleur, il peut entendre le doux bruissement des vêtements le long du corps de la jeune femme et l'étouffement sec de leur chute sur le sol. C'est le moment qu'il préfère, le moment où il découvre l'intimité de son modèle, non pas le corps d'une personne habituée à ce genre de pose et rémunérée, mais celui d'une femme qui ne l'a encore jamais fait, qui l'accepte par pure bonté en tentant tant bien que mal de refouler ses craintes et sa pudeur.


Lorsqu'il revient avec le chevalet, il découvre un corps magnifique, des cheveux blonds tombant le long des épaules nues et couvrant partiellement les seins, un ventre ravissant et une magnifique chute de reins, ainsi qu'une petite toison touffue et rebelle émergeant du bas du ventre. Eric n'est nullement insensible à un tel spectacle, bien qu'il en ait une assez grande habitude.


- Allongez-vous sur le divan, je vous prie. Pas comme ça, non, un peu plus par-là. Voilà, parfait, ne bougez plus.


Eric s'installe à son tabouret. Il ne manque plus qu'un collier pour faire de cette scène un grand film hollywoodien.


- Êtes-vous confortablement installée ? Cela risque de durer un certain temps.


* * *


Many regarde le tableau qui se trouve devant elle. Elle y voit tout un groupe de personnes qui sont en train d'attacher un homme sur une croix la tête à l'envers.

« C'est drôle, c'est comme le petit Jésus, se dit-elle. Les madames nous racontent souvent l'histoire du petit Jésus, et moi je l'aime bien car il est gentil et il guérit tout le monde. J'aurais bien aimé moi, qu'il soigne ma petite gorge. Mais peu après que des méchants l'aient mis sur une croix, un ange est venu le chercher pour l'emmener au ciel. C'est peut-être pour cela qu'on met celui-ci la tête en bas, pour ne pas qu'il s'envole à son tour. »


Mais Many est déjà passée au tableau suivant, où se trouve représentée une madame, sans aucun habit sur elle, mais dont les cheveux roux et bouclés sont tellement longs qu'ils lui descendent presque jusqu'aux genoux.

« Aïe, moi qui ai déjà tellement de nœuds à défaire le matin dans les cheveux, qu'est-ce que ce doit être pour elle ! »

Mais Many cherche à comprendre. Elle trouve qu'il y a des éléments bizarres dans cette peinture. Par exemple, cette femme n'est pas debout sur la terre ferme, mais bien sur un immense coquillage flottant semblant sortir de l'eau. Et plus étrange encore, les autres personnages l'entourant semblent également flotter dans les airs.

« Ce n'est pas juste. Chaque fois que j'ai dessiné des bonshommes dont les pieds ne touchaient pas le sol, les madames m'avaient fait la remarque. J'espère que le monsieur qui a fait cette peinture avait lui aussi une madame pour lui faire la remarque, sinon, je lui ferai moi-même. »


* * *


- Voilà, vous pouvez relâcher la pose. Cela vous fera du bien de bouger un peu.


Tania peut enfin se redresser. Ce n'est pas qu'elle en avait marre, mais rester dans la même position durant des heures a de quoi vous apporter des courbatures partout. Pourtant elle en vient à regretter que cela se termine. Même si au début elle avait ressenti une certaine gêne à s'exposer ainsi à un inconnu, elle s'y était habituée et y avait même pris un certain plaisir. Elle l'avait bien observé pendant qu'il regardait attentivement les formes de son corps ou son intimité, et il lui semblait avoir décelé certaines rougeurs par moment, comme s'il n'était pas si insensible que ça à regarder son corps. Et Tania s'était découvert une certaine attirance pour ce genre de relation, remarquant que pour la première fois elle se trouvait un peu en train de dominer.


- Vous avez terminé ?

- Non, pas complètement, il me reste des détails à faire. Mais pour vous, ce sera suffisant, votre torture est finie.

- Oh, ce n'était pas une si grande torture que ça. Je peux voir ce que ça donne jusqu'à présent ?


Eric apporte son chevalet et s'assied à côté de Tania. Le regard furtif mais néanmoins explicite porté à ses seins ne lui échappe pas, mais celle-ci continue de se comporter de la façon la plus naturelle possible.


- Vous semblez être un artiste de grand talent.

- Ne me dites pas ça pour me faire plaisir. Je sais que j'ai encore beaucoup à apprendre.

- C'est vrai que je ne suis guère une experte en la matière, mais votre tableau me plaît. Je ne savais pas que j'étais si jolie. Vous avez un peu exagéré.

- Au contraire, je n'ai su que peu rendre la réalité. Je vous avais déjà dit que vous étiez particulièrement jolie, mais vos formes agréables ne font qu'accentuer cet atout.


En disant cela, Eric avait risqué sa main sur l'un des seins de Tania, redoutant sa réaction.


- Dites-moi, c'est une habitude de vous occuper de vos modèles de la sorte, dit-elle en référence à son geste ?

- Non, c'est la première fois, mais ça pourrait le devenir si vous reveniez plus souvent...


Mais Tania ne peut répondre à cette demande, ses lèvres rencontrant déjà celles de son peintre.


* * *


Many vient d'entrer dans une pièce où toutes les peintures ont l'air bizarre. Elle regarde la première. On y voit cinq madames très peu habillées.

« En voilà encore qui vont prendre froid. Surtout qu'il ne fait pas très chaud ici. »

Mais ce n'est pas le manque d'habit qui étonne Many - elle a d'ailleurs vu beaucoup de peintures avec des gens peu vêtus - mais bien la forme de ces personnages. On aurait dit que la personne qui avait peint cette toile ne savait pas dessiner.

« Ou alors, ce doit être sa toute première peinture, pense-t-elle. Les corps sont dessinés avec tout plein de lignes droites, et les yeux et le nez ne sont même pas placés correctement sur les visages. Il y en a une qui a un nez si bizarre et des yeux si laids qu'on dirait un monstre ! »


Mais le tableau suivant semble nettement plus réussi. Many y distingue un réverbère dont on voit le reflet dans l'eau, avec la représentation d'une maison à l'arrière plan. Elle trouve ce tableau très joli et pense qu'il serait agréable de pouvoir se balader dans un endroit comme celui-là. Mais quelque chose la chipote, elle est sûre qu'il y a une chose anormale dans cette peinture.

« J'ai trouvé, s'écrie-t-elle, le monsieur qui a peint s'est trompé de moment. Le réverbère éclaire alors que le ciel est tout bleu et qu'il fait encore jour. Ce n'est pas possible ! Décidément, ces peintres sont tous des distraits. »


* * *


Le docteur Von Fürstenwerth se promène dans les couloirs de la maternité. Il y vit une agitation étrange ne correspondant en rien à ce qu'il peut voir dans son service. Tout ce qu'il sait, c'est qu'une patiente vient d'être transférée d'urgence en salle d'accouchement et que tout le monde court dans tous les sens.


- Docteur ! docteur !


C'est Patrick, le nouveau stagiaire.


- Docteur, voulez-vous bien jeter un œil à ceci ? Ce sont les résultats de l'analyse sanguine de la jeune femme que l'on vient de nous amener.

- Mais qui est donc cette personne ?

- Je ne sais pas, tout ce que je sais, c'est qu'elle est en grand danger. Son accouchement se présente mal, mais elle n'est même pas internée dans notre service. Il paraît qu'elle a été découverte, dans une vieille bâtisse abandonnée, par un policier alerté par ses cris. Les ambulanciers ont directement fait une prise de sang car on ne possède aucune information sur son état de santé. Regardez.


Le docteur Von Fürstenwerth parcourt rapidement la fiche de résultats, recherchant les données qui l'intéressent particulièrement.


- Mon Dieu !

- Ah, vous avez vu. C'est pour cela que je vous cherchais. On est un peu ennuyé par ce problème, mais on est vraiment pris de court.

- Et le sang est fortement infecté. Vous ne lui avez rien donné ?

- On a pas eu le temps. La situation se présente si mal que l'on craint et pour la mère et pour l'enfant.

- Mais il y a un très gros risque de transmission !

- Si important que ça ?

- Au vu des résultats, je dirais de l'ordre de septante pour cent.

- A ce point-là ! J'espérais que ce soit moindre, mais je crois malheureusement qu'on ne peut rien y faire. Il reste à espérer.


* * *


Cette fois, Many en est certaine. Elle vient de trouver le plus bête tableau de tout le bâtiment. Il n'y a même pas un seul petit dessin dessus ! Juste de grosses lignes noires toutes droites et des carrés de couleurs.

« Moi, je veux bien faire un dessin pareil. Il me faut juste une grande latte et de la couleur rouge, jaune et bleue. A mon avis, le monsieur a triché. C'est sa petite fille qui a fait le tableau et il n'a pas osé le dire. »


Mais Many n'est pas au bout de ses surprises. Peu après, elle découvre, épinglés sur un mur les restes de ce qui devait constituer initialement un violon. Et juste à côté, une vidéo montre la périlleuse entreprise de destruction de l'instrument par l'artiste.

« Pas besoin d'un truc aussi lourd, pense-t-elle en admirant la masse utilisée dans la tâche destructrice, j'aurais obtenu le même résultat en le laissant tomber dans l'escalier ! »

Mais Many n'avait jamais eu de violon à sa disposition pour réaliser un tel chef-d'œuvre.


Et Many continue sa petite pérégrination artistique, allant de tableau en tableau, de chef-d'œuvre en chef-d'œuvre. Mais son excitation finit par laisser place à la fatigue, et un mal de tête se met progressivement à l'ennuyer. Elle n'a malheureusement aucun médicament pour le faire passer, et décide de s'arrêter afin de se reposer.


Là, devant elle, alors qu'elle se trouve assise sur le sol froid et dur, est accroché un tableau assez simple, représentant une femme nue allongée sur un divan. Many n'avait pas fait très attention à ce tableau, car il lui semblait moins rigolo que les autres, mais maintenant qu'elle se trouve juste en face, elle peut le regarder plus attentivement.


C'est étrange, mais quelque chose la perturbe dans ce tableau. Ce n'est pas le tableau en lui-même, non, c'est la femme qui y est dessinée. Il y a quelque chose dans son regard, dans les boucles de ses beaux cheveux blonds. Elle ne l'a jamais vue, et pourtant elle lui semble si familière. Peut-être aurait-elle aimé que cette personne la berce dans son lit et lui raconte une petite histoire. Peut-être aurait-elle aimé qu'elle la prenne dans ses bras et lui murmure des mots gentils doucement à l'oreille. Peut-être aurait-elle aimé qu'elle soit là en ce moment même pour la réconforter et l'aider à se débarrasser de ce mal qu'elle sent maintenant de plus en plus fort.


A-t-elle seulement déjà existé ? A-t-elle seulement déjà eu un enfant ?


* * *


Le docteur Von Fürstenwerth réfléchit tout en tortillant sa barbe blanche. Il croise le jeune Patrick qui l'avait interpellé quelques heures plus tôt.


- Alors, où en êtes vous avec cet accouchement difficile.

- Hélas, docteur, nous avons seulement pu sauver l'enfant.

- Mon Dieu, cela arrive encore de nos jours. Mais que s'est-il donc passé ?

- On nous l'a amenée ici beaucoup trop tard. En temps normal, nous aurions eu largement le temps d'intervenir, mais ici, nous avons tenté ce que nous avons pu, mais ce fut inutile.

- Et l'enfant ?

- Il va bien, mais il, ou plutôt elle, se retrouve malheureusement sans parent. Et nous n'avons même pas pu déterminer l'identité de la mère, probablement une étrangère.

- La fille va être confiée à un orphelinat.

- Je le pense. Il y en a un tout près, juste en face du musée.

- Et dire qu'il y en a déjà tant ! Il faudra que je voie cet enfant.


* * *


Il fait froid. La petite Many grelotte, emmitouflée dans son fin manteau. Son mal ne s'est pas calmé, au contraire. Elle a de plus en plus sommeil, mais elle ne possède même plus assez de force pour se lever et retourner vers la chaleur de sa maison d'accueil.


Néanmoins, elle se sent quelque peu réchauffée. Ce n'est pas par un feu quelconque, ce n'est pas par un habit ou une couverture. Ce qui la réchauffe, c'est la chaleur d'un regard, la chaleur d'un visage, le visage de la femme du tableau.


Elle ne sait pas l'expliquer, mais elle se sent bien en compagnie de cette femme, de cette inconnue. Cela la réconforte. Elle la regarde, couchée sur son divan. Elle l'imagine en train de poser pour l'artiste. Que peut-elle bien penser ? Sait-elle seulement que, pour Many, elle paraît si jolie dans ce tableau ? Sait-elle seulement qu'une petite fille la regardera un jour, assise plusieurs heures durant en face de son portrait ? Non, elle ne peut le savoir. Elle ne peut pas la connaître. Elle ne peut même pas soupçonner son existence. Se rencontreront-elles un jour ? Many ne sait pas, mais il n'y a probablement que peu de chance, peu de chance qu'elles aient quelque chose en commun, quelque chose à partager.


Pourtant, ce partage existe. Il est présent maintenant. Probablement qu'aucune des deux ne s'en rend vraiment compte, mais lorsque Many regarde cette femme sur la peinture, un échange a lieu, un échange bien loin de nos considérations matérielles, mais un échange au niveau du cœur, au niveau de l'âme. Depuis cet instant où Many a posé son regard sur elle, leurs destins ont été liés. Many sait que plus jamais elle ne pourra oublier l'image de ce tableau. Elle sait que, où que cette femme puisse bien se trouver, si jamais elle la rencontre, elle la reconnaîtra du premier coup d'œil et se jettera probablement dans ses bras, même si celle-ci s'en demande la raison, afin qu'elle aussi possède son propre souvenir de leur échange tacite mais bien réel.


Many ne l'oubliera jamais et elle non plus n'oubliera jamais Many, car il doit bien exister quelque part un monde dans lequel une jeune femme aux cheveux blonds et bouclés, assise sur le sol d'un musée, contemple le portrait d'une petite fille aux cheveux d'or.


* * *


- Docteur Von Fürstenwerth ? Inspecteur Delacroix. Je vous ai téléphoné au sujet de la petite Many.

- Ah oui, une bien triste histoire.

- Je pense que vous suiviez cette petite depuis longtemps ?

- A peu près depuis sa naissance, en fait. J'ai rapidement découvert qu'elle était porteuse du virus HIV. Elle était d'ores et déjà condamnée, le tout était de savoir combien de temps le virus allait mettre pour se développer.

- Ce qui est arrivé récemment.

- Oui, très récemment. Et à partir de ce moment-là, la moindre petite grippe peut devenir une menace.

- Et dire que l'on n'y prend pas garde, à ces choses-là. Pas assez en tous cas. Pourtant, cela peut si facilement se produire.

- A qui le dites-vous ! Des petites filles comme Many, il y en a tant dans le monde ! Mais dites-moi, vu que la petite n'avait pas de famille, quel arrangement financier a été adopté ?

- L'orphelinat avancera les fonds. Le musée s'est également engagé à apporter sa contribution. Comme vous le savez, la petite est décédée au pied d'un tableau, acheté il y a quelques années à un artiste local. Le tableau sera mis aux enchères et l'argent récolté sera versé au profit de son enterrement...


 
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   Marsupilmi   
9/3/2007
La plume est agréable, aisée; la narration bien construite. Sur le fond, c'est du mélo, avec un zeste de mysticisme, ça peut en plonger certains dans le ravissement.

   Karl   
28/3/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce texte emporte le lecteur, on voit petit à petit l'histoire se profiler. La peur de comprendre saisit le lecteur, et l'on voudrait rester encore longtemps avec Many. Très touchant.

   Bidis   
12/9/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J’ai lu cette nouvelle jusqu’au bout avec un intérêt croissant.
Car l’histoire est prenante et j’aime cette façon de retourner dans le passé en parallèle avec le présent.
Parce que Many est tellement attachante, j’aurais aimé voir cela tourner au fantastique, un peu genre « Harry Potter »… La fin, qui surprend, ne prend bien sûr pas cette tournure du tout…
Il y a un vrai suspense. Il y a aussi des maladresses dans un style qui est la plupart du temps agréable et fluide. Je me permets de relever ce qui m’a gênée dans un forum que j’ouvre d’autre part, pour que d’autres lecteurs ou l’auteur m’opposent éventuellement leurs réactions outrées.

   xuanvincent   
20/7/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Comme Bidis, j'ai lu cette histoire avec un intérêt croissant.

Je l'ai trouvée émouvante et ai apprécié sa construction, l'alternance des chapitres parlant de la petite fille et de ceux racontant le passé de sa mère disparue.

   Ephemere   
17/1/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour, l'idée est assez bonne mais donne dans l'invraissemblance. La Vénus de Botticelli, un Christ de qui (Dali ?), un tableau de Magritte, une oeuvre d'un cubique (Picasso) et au milieu, le tableau d'un artiste inconnu ! Etrange !
Le style est peu recherché mais la lecture facile ; j'ai un peu de mal avec les temps qui changent sans cesse.
"Many n'a pas traîné à se chercher un refuge" ; tarder aurait-il été mieux adapté ?
J'aurais aimé une relation qui traverse le temps entre la fille et sa mère (ou une ancêtre de celle-ci).
FMR

   aldenor   
1/2/2011
 a aimé ce texte 
Bien
L’écriture est parfois maladroite et les dialogues manquent souvent de naturel, mais le découpage de la narration est bien pensé et maintient l’intérêt jusqu’au bout.
Et puis l’histoire est originale et poignante. De la retenue dans le mélodrame. Des touches d’humour. Des parallèles étudiés entre les personnages. Quelques images fortes. De la cohérence. Un bon moment.

   scoulibri   
23/5/2011
 a aimé ce texte 
Bien
J'aime le découpage de l'histoire. on se demande si la jeune vagabonde est many, s'il n'y a pas des flash back... Un petite bijou qui demanderai a être polir un peu plus au niveau du style.

Mine de rien, ce texte commence comme un thriller... J'aime l'originalité, la pointe d'humour et l'émotion que ce texte apporte


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