Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Réalisme/Historique
Quieto : Steenwerck inachevé
 Publié le 15/11/20  -  14 commentaires  -  7703 caractères  -  113 lectures    Autres textes du même auteur

« Aussi loin que ma mémoire puisse me porter, je n’ai jamais vu ma mère autrement qu’à poil. »


Steenwerck inachevé


– Je me dis qu'être salaud n'est peut-être pas si terrible que ça si c'est une condition pour être bourré de thunes. La perte de réputation est d’ailleurs à relativiser puisqu’en étant honnête, on passe pour un con plutôt que pour salaud.

– C’est pas à nos âges qu’on va changer, me dit Stéphane. Va falloir t’y faire, t’es un type bien. Désolé.

– Je sais pas, tu dois avoir deux ou trois ans de moins, ce qui te laisse peut-être encore une petite chance de devenir moins con que moi.

– Mais c’est déjà le cas !

– J’avoue que la réplique n’est pas mal tournée. Finalement, t’es peut-être moins con que t’en as l’air.


Je ne m’attendais pas du tout à entendre cette réplique sortir de ma bouche, peut-être la seule qui pouvait encore me donner le dernier mot dans un échange tournant en ma défaveur. Je l’avais empruntée à un homme que je croisais dans une taverne, il y a de nombreuses années, et dont c’était la formule favorite. La première fois, je l’avais trouvée extrêmement drôle. À partir de la dixième, je me contentais de sourire poliment.


Le chapeau qu’il portait et ne quittait jamais lui donnait fière allure à partir de la moustache et, dans la pénombre où nous nous jaugions, une apparence de voyou élégant, mais sous la moustache lustrée ne se déplaçait qu’une sorte de clochard dont la vie se résumait vraisemblablement à passer du lit au bistrot, et, avant de retourner au lit, à accepter le repas que le patron, mon ami, lui offrait, et que nous partagions. On trouve assez communément l’un ou l’autre mythomane, dans ces lieux où alcool et parole s’associent, sans d’ailleurs que l’on sache précisément si le verbe engendre la soif ou si la boisson élargit la palette des souvenirs, l’un comme l’autre pouvant trouver une origine commune à la même seconde de la genèse.


Toujours est-il que la truculence de Steenwerck – c’était son nom – portait à notre table des fragrances d’ailleurs et, du moins dans les premiers temps de la découverte du narrateur, des aventures inédites. Steenwerck avait été mercenaire en Ouganda et donnait au récit de cette tranche de vie des tonalités qui, à nous autres profanes, paraissaient vraisemblables. Car c’est bien cela qui faisait la singularité de Steenwerck. Il n’était pas un mythomane commun. Si le digestif injectait des vapeurs baroques au style, la tenue en restait parfaitement maîtrisée et exempte des maladresses dont se seraient rendus coupables des affabulateurs grossiers. La maîtrise était d’ailleurs telle que les détails de ses aventures ne variaient guère d’un récit à l’autre, comme si ceux-ci n’étaient faits que de persistance cognitive. Il fallait seulement éviter de se sentir vexé en imaginant que nous n’étions pas les seuls dépositaires de ses confidences et qu’il avait peut-être révélé les mêmes secrets à dix autres personnes dans la même journée, et à dix autres la veille.


Ce qui me fascinait, c’était son enfance parisienne car, quel que soit le crédit que je pouvais accorder à ses mensonges, j’étais invariablement porté par leur contenu sans être outrageusement perturbé par la coexistence d’une enfance de Paname et d’un accent résolument picard. Steenwerck avait côtoyé le gratin de la Rive gauche au Café de Flore et sa mère, pour assurer le devenir de l’enfant, avait été danseuse nue au Lido, dont il connaissait par cœur les coulisses pour y avoir si souvent fait le garnement. Si je n’étais pas tellement perturbé par la voix du narrateur, c’est que Steenwerck ne l’était plus tout à fait. Je ne songeais pas encore à le lui dire, mais j’avais déjà en tête la première phrase de mon roman : « Aussi loin que ma mémoire puisse me porter, je n’ai jamais vu ma mère autrement qu’à poil. »


Le nombre des chapitres ne cessait de croître avec celui de nos entrevues. J’avais ainsi et notamment fréquenté le milieu et les frères Zemmour, patrons incontestés du proxénétisme dans le neuvième arrondissement, et me vêtais des atours de celui que Steenwerck voulait avoir été. Je me suis encore rappelé avoir fait un placement intéressant à une table de jeu, avoir connu quelques démêlés judiciaires dont je m’étais sorti en abandonnant une partie des gains précédents, et puis un soir, je ne sais pourquoi, peut-être parce que l’alcool m’avait à moi-même assoupli la langue, j’ai révélé à Steenwerck que j’aimais écrire et lui ai proposé de poser ses mémoires sur papier, satisfait de n’avoir pas commis d’impair en les présentant comme miens. Son hésitation initiale n’était pas mal feinte, mais il a rapidement trouvé que ce ne serait pas une si mauvaise idée. Il me tutoyait et je le vouvoyais, différence de traitement justifiable par la différence de nos âges. Il m’a proposé de le tutoyer et de l’appeler Daniel. J’en suis un moment demeuré sans voix. J’avais depuis longtemps déjà adopté le port du chapeau, mais me découvrir subitement un prénom que j’ignorais brisait le cours de mon développement. Tutoyer celui qui était devenu le fournisseur des aventures de ma vie ne me paraissait pas tolérable. Je ne pouvais accepter une telle proximité avec un prestataire usurpateur, avec ce faux Steenwerck. Je n’aurais pas été davantage choqué s’il m’avait proposé de soulever son chapeau. Qui donc était-il pour s’arroger le droit de modifier mon personnage ? J’ai décliné sa proposition, prétextant une déférence que j’entendais faire perdurer de la manière dont nous l’avions toujours fait. Il ne s’est pas opposé à cette clause ajoutée au contrat que nous étions en train de signer tacitement, et j’ignore s’il en était contrarié ou flatté.


Ce n’est qu’ensuite que j’ai commis l’irréparable bêtise. Je ne lui aurais certes pas révélé la première phrase de mon roman, dont je n’avais d’ailleurs encore rien écrit d’autre, mais ayant reçu par éducation une grotesque destinée d’honnête homme, j’ai trouvé l’idée de lui faire lire quelques extraits d’anciens écrits ne nous concernant pas, pour m’assurer en toute candeur que le style pouvait lui convenir, puisque j’aurais vraisemblablement à lui faire lire des chapitres de mon autobiographie avant qu’il ne me révèle le contenu des suivants. Lorsqu’il m’a remis les feuillets que je lui avais confiés, il m’a fait quelques remarques me faisant comprendre que notre collaboration avait trouvé sa fin prématurée. La bienveillance inhabituelle dont il a enrobé ses observations, lui d’ordinaire si entier, n’a fait que renforcer ma vexation et m’a privé de la possibilité de me montrer ferme et directif. Et je n’ai rien répondu. Certaines phrases dont la syntaxe le heurtait avaient été soulignées en rouge et, dans la marge que je laissais toujours libre pour mes propres annotations, des reformulations étaient proposées. Il m’a fait oralement part de ses doutes quant au lexique et m’en suggérait un autre totalement inapproprié. Je n’ai pas trouvé le courage de lui dire que nous ne nous reverrions plus et me suis contenté d’une hésitation quant à la date de notre prochaine rencontre. Écrire ma propre histoire avec le style d’un autre m’aurait été insupportable, tant je tenais au respect de mon intégrité.


Plus d’une décennie a passé depuis cette absurde méprise, la taverne de mon ami a disparu, mon ami lui-même a disparu, le clochard au chapeau repose vraisemblablement dans un cimetière et je demeure à jamais amputé d’une partie de ma vie. Je tente de retrouver les détails de mes aventures parisiennes et africaines, ainsi que d’autres que je ne parviens plus à localiser, mais bute sans cesse sur les limites d’une mémoire qui s’éteint et s’obstine à ne m’en livrer que les éléments les plus insignifiants. Qui donc à présent sera capable de me révéler ce que j’ai vécu et d’unir les tessons d’une existence ébréchée ?


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   cherbiacuespe   
18/10/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
"Steenwerck à peine ébauché" eut été plus approprié, non ? Enfin...

Rien n'est plus désespérant que de voir rayé d'un trait de plume sa propre façon de raconter, et remplacer par une autre, étrangère. Je comprends. Mais alors, malgré les vapeurs alcoolisées, il faut se parer de bonnes oreilles et d'une mémoire infaillible!

Bonne tranche de vie. J'avoue que, à la présentation, je me suis demandé si j'étais bien sur Oniris. Bon, très bon petit texte. L'entame est détonante et le reste est à l'avenant. L'écriture est captivante, elle gifle son lecteur qui n'a qu'une envie : aller au bout ! Et le final vaut son pesant de cacahuètes. J'adhère totalement ! Séduisant !

Cherbi Acuéspè
En EL

   Alfin   
22/10/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Très belle et courte nouvelle. Texte très fluide, on entre bien dans l’histoire de cette rencontre improbable.
Je n’ai, par contre, pas saisi l’intérêt du dialogue d’introduction. Mais la suite est vraiment efficace.
Bravo et merci pour cette belle histoire

Alfin en EL

   maria   
15/11/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Quieto,

Cette nouvelle dénote, de celles que je lis généralement sur Oniris, par son style.
Non pas que je n'apprécie pas l'écriture simple, fluide, presque parlée, mais le style recherché, le vocabulaire riche m'attirent parce que moins courants et néanmoins faciles à lire (dans ce texte)

J'ai été particulièrement séduite par les paragraphes relatant le passé de Steenwerck.
En même temps que je lisais, c'est lui que j''imaginais en train de raconter avec son propre langage, ressemblant plus à celui des personnages de Francis Carco qu'à celui du narrateur.
Comme si -et peut-être était-ce ton intention- l'histoire de Stennwerck était" sortie" de celle de cet écrivain pour exister par elle-même (et que tu pourrais développer)

Comme je l'ai dit dans mon premier com, j'ai trouvé tout très bon (fond et forme)
Bravo et merci pour cette lecture courte mais très agréable.

   Malitorne   
15/11/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
J’aurais bien aimé, hélas, je n’ai trouvé guère passionnante cette évocation de souvenirs. Pourtant l’incipit était prometteur mais finalement non, il ne se passe quasiment rien. Les anecdotes rapportées ne me paraissent pas suffisantes pour entretenir l’intérêt jusqu’au bout, j’avoue m’être forcé pour terminer.
Le style, alambiqué, complexe à parcourir, ne m’a pas aidé non plus mais ça c’est une remarque toute personnelle qu’il faut relativiser. Je préfère juste les écritures simples et sans fioritures.
Je crois que c’est compliqué de baser une nouvelle sur un portrait issu de la mémoire et d’y inscrire une trame narrative, je ne m’y suis d’ailleurs jamais risqué.

   Corto   
15/11/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Le premier paragraphe est des plus efficaces. Un esprit curieux s'en échappe difficilement. Et vogue cette drôle de galère !

Le ton du récit est un régal, navigant entre l'insignifiant, la harangue alcoolisée, l'invention que personne ne chercherait à justifier ou démontrer, le constat que le présent médiocre est bien suffisant, le projet qui n'est pas destiné à se concrétiser mais juste à exprimer une imagination basée sur l'immédiateté qui se suffit à elle-même.

J'ai bien aimé aussi certaines descriptions qui renforcent l'ambiance et la tenue des personnages: "Le chapeau qu’il portait et ne quittait jamais lui donnait fière allure à partir de la moustache (etc.)"

Personnellement j'aurais évité ce qui me semble être un erreur d'aiguillage: "Steenwerck avait côtoyé le gratin de la Rive gauche au Café de Flore et sa mère, pour assurer le devenir de l’enfant, avait été danseuse nue au Lido". Le monde de la Rive gauche et celui de la Rive droite ne se côtoient pas si facilement...mais c'est un détail.

La proposition refusée du tutoiement, anodine en soi, est subtilement développée et se situe bien dans le prolongement du rapport faussement complice entre les deux hommes et sert de support à la gigantesque ambiguïté renforcée de faux semblant.

"l’irréparable bêtise" est aussi extravagante que bien trouvée: le futur écrivain se prend à son propre jeu et veut faire vérifier que son style conviendra au commanditaire. Or celui-ci a-t-il seulement imaginé que sa proposition de bistrot trouverait un prolongement? On est ici dans une confrontation entre réel et imaginaire loufoque qui régale encore...

Bravo à l'auteur.

   Charivari   
15/11/2020
Bonjour.
pour moi, plus qu'une nouvelle, c'est un embryon de nouvelle, ou alors un framgent d'un truc plus gros.
On atterrit dans une tranche de vie, on en repart, et on ne sasit pas trop l'intérêt du fragment qu'on vient de lire.
L'écriture m'a paru forcée, si on parle du monde des "voyous à l'ancienne", le style ne suit pas, les phrases sont alambiquées...
Vous avez compris, je n'ai pas trop adhéré, désolé

   Donaldo75   
15/11/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Quieto,

J’ai trouvé cette nouvelle intéressant et bien écrite, avec du corps quant au style. J'aime bien ce type de narration qui ne se contente pas d'être linéaire, d'ajouter des faits à du contexte ou d’expliquer les tenants et aboutissants de l’histoire à coups de paragraphes lénifiants ou scolaires comme je le lis trop souvent. Il y a une réelle réflexion sur l'écriture, sur son imposture parfois et le fait que l'auteur ne se dévoile pas et peut même vivre la vie d'un autre par procuration. Certes, je vais probablement chercher midi à quatorze heures mais c'est l'impression que j'ai eu à la lecture de cette nouvelle et cette impression s'avère tenace.

Bravo !

   SaulBerenson   
15/11/2020
En réponse à la dernière phrase : "pas moi en tout cas".

Je ressens une grande facilité d'écriture dans cette nouvelle. Le style est un poil prétentieux, dommage. Plus de légèreté l'aurait rendu plus digeste.
Le narrateur fait ce qu'il veut, on sent une grande maitrise du sujet.
Peut-être est-ce justement le sujet qui fait le style ?
A voir donc dans d'autres textes.

   fugace   
15/11/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une écriture simple, fluide, belle.
C'est l'aventure d'une tentative avortée de "vivre par procuration", de s'approprier la vie d'un autre.
Mais sur présentation de petites ébauches, l'espoir de carrière littéraire est balayée sans appel.
Il devient alors impossible "d'unir les tessons d'une existence ébréchées".
Peu habituée à commenter des nouvelles, j'ai beaucoup aimé.

   Bellini   
15/11/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Vous adoptez la technique de la mise en abyme puisqu’il s’agit ici du récit d’un narrateur qui est lui-même en train de se dépêtrer du récit qu’il fait ou aimerait faire des aventures de Steenwerck.

Le style est parfois noueux, mais les nœuds ne sont jamais gordiens comme ceux de Proust. Le paragraphe suivant ne contient que deux phrases, mais on n’a pas vraiment besoin de trancher le nœud pour résoudre sa compréhension :

« Le chapeau qu’il portait et ne quittait jamais lui donnait fière allure à partir de la moustache et, dans la pénombre où nous nous jaugions, une apparence de voyou élégant, mais sous la moustache lustrée ne se déplaçait qu’une sorte de clochard dont la vie se résumait vraisemblablement à passer du lit au bistrot, et, avant de retourner au lit, à accepter le repas que le patron, mon ami, lui offrait, et que nous partagions. On trouve assez communément l’un ou l’autre mythomane, dans ces lieux où alcool et parole s’associent, sans d’ailleurs que l’on sache précisément si le verbe engendre la soif ou si la boisson élargit la palette des souvenirs, l’un comme l’autre pouvant trouver une origine commune à la même seconde de la genèse. »

Je relisais récemment La chute de la maison Usher, d’Allan Poe, et le style qu’il adopte dans le portrait qu’il fait de son hôte ne déparerait pas dans votre récit :

« Mais, quant à la brûlante facilité de ses improvisations, on ne pouvait s’en rendre compte de la même manière. Il fallait évidemment qu’elles fussent et elles étaient, en effet dans les notes aussi bien que dans les paroles de ses étranges fantaisies, — car il accompagnait souvent sa musique de paroles improvisées et rimées, — le résultat de cet intense recueillement et de cette concentration des forces mentales. »

Plus proche de nous, je citerais Henry James comme frère d’armes littéraires (il y a de votre phrasé dans La tour d’écrou, par exemple.) Vous m’en voudrez peut-être de ne pas citer des auteurs plus modernes (Henry James est mort en 1916), mais bon, si je fais abondance des romans d’aujourd’hui, peu m’entraînent jusqu’à la fin, ce qui ne m’incite pas vraiment à en fouiller davantage l’éclectisme. Après tout, il est possible que des confrères contemporains apparaissent dans votre miroir :).

Le format nouvelle de 7700 caractères me convient. Je ne suis pas sûr de tenir la distance sur 200 pages. J’apprécie le glaçage miroir au chocolat, mais il doit rester un moment d’exception si je veux que ma femme aille bien à la gym quand elle me dit qu’elle y va. Moi qui ne twitte ni ne facebooke, j’ai gardé le goût des phrases structurées et charpentées, mais on est vite rattrapé par les contempteurs du style, ceux qui sont pressés de se comprendre et de dire que le soleil brille, quand celui-ci est un astre de nuances. Alors forcément, petit à petit, le soleil ne fait plus que briller chez la plupart des auteurs, lesquels finissent par ne faire que raconter des histoires, avec l’espoir que le lecteur à la fin sera heureux de sortir du placard de terreur dans lequel ils ont essayé de l’enfermer. Ben moi je préfère la terreur plus subtile de La tour d’écrou, à celle plus tranchante de La nuit des morts-vivants, les sinusoïdes du langage plutôt que l’encéphalogramme plat d’un massacre à la tronçonneuse.

Je voudrais citer maintenant le passage clé :

« Il m’a proposé de le tutoyer et de l’appeler Daniel. J’en suis un moment demeuré sans voix. J’avais depuis longtemps déjà adopté le port du chapeau, mais me découvrir subitement un prénom que j’ignorais brisait le cours de mon développement. Tutoyer celui qui était devenu le fournisseur des aventures de ma vie ne me paraissait pas tolérable. Je ne pouvais accepter une telle proximité avec un prestataire usurpateur, avec ce faux Steenwerck. Je n’aurais pas été davantage choqué s’il m’avait proposé de soulever son chapeau. Qui donc était-il pour s’arroger le droit de modifier mon personnage ? »

Là bien sûr le récit bascule. La vie par procuration qu’il entendait jusque-là emprunter à Steenwerck, devient sa propriété. L’univers du récit n’est plus celui d’un écrivain biographe qui cherche les voies d’un docu-fiction inspiré des mémoires de Steenwerck, mais celui de la schizophrénie, confirmée dans l’une des dernières phrases du récit :
« Le clochard au chapeau repose vraisemblablement dans un cimetière et je demeure à jamais amputé d’une partie de ma vie. » De MA vie !
« Je tente de retrouver les détails de mes aventures parisiennes et africaines, ainsi que d’autres que je ne parviens plus à localiser ». De MES aventures !!
C’est l’hallali de sa schizophrénie.
Sans doute ce texte mérite-t-il que le lecteur aille plus loin que l’intrigue qu’on lui donne à lire. Il y est après tout question du processus de la création artistique…

Une chose m’est apparue très étrange, mais assez intéressante : le grand écart de style du premier paragraphe, la discussion entre le narrateur et son ami Stéphane. Il y a deux façons de l’aborder : soit c’est une maladresse d’auteur, peu soucieux de l’uniformité de son récit (on imagine mal trouver une phrase comme « Finalement, t’es peut-être moins con que t’en as l’air ») au cœur des paragraphes qui suivent, soit l’auteur veut nous replonger dans le processus de création artistique qui avait renversé sa vie et comment la mise en abyme du récit l’avait fait sortir ou entrer en lui, à la manière de La rose pourpre du Caire. J’avoue que je n’ai pas souvenir d’avoir déjà rencontré cet écart de style dans un texte, puisqu’après tout l’auteur aurait pu se contenter de nous raconter l’histoire dans le style de ce premier paragraphe. Je me demande ce qu’en penserait Allan Poe ou Henry James :))

Cette phrase citée en exemple est le déclencheur du récit. Elle est postérieure de dix ans aux évènements et c’est elle qui ravive la mémoire du narrateur, puisqu’il l’avait entendue prononcée par Steenweck. Est-ce sa seule utilité ? Ou contient-elle la question de fond du récit ? Aurait-elle à voir avec l’honnêteté de la création artistique (le narrateur refuse de changer son style pour raconter Steenwerck et préfère le laisser inachevé, comme le dit le titre de la nouvelle). Est-on un con pour la vie quand on a été honnête ? Sinon, à quoi sert cette introduction ?

Ce qui me chagrine un peu, c’est aussi le décalage entre la dramaturgie implicite de la dernière phrase (« Qui donc à présent sera capable de me révéler ce que j’ai vécu et d’unir les tessons d’une existence ébréchée ? ») et la discussion de bistrot plutôt cool, ironique, voire cynique du début entre le narrateur et Stéphane. Le narrateur ne semble pas être resté longtemps en psychiatrie :)) Je me demande si finalement tout ça n’était pas qu’une vaste comédie…

Un dernier point, pour satisfaire à mon goût du pinaillage :
« sa mère, pour assurer le devenir de l’enfant, avait été danseuse nue au Lido »

- « le DEVENIR de l’enfant » : il y a dans ce « devenir » une singulière connotation philosophique. Est-ce le Café de Flore qui influence cette pensée sublimée de la mère ? « L’AVENIR de l’enfant » aurait-il marqué un futur trop prosaïque, trop matérialiste, trop organique oserais-je dire ? Peut-on penser qu’à ce stade, le narrateur-écrivain alimente déjà sa réflexion sur son propre « devenir » ?

Le genre de texte qui me tourne la tête dans tous les sens.
Mon premier Beaucoup dans la catégorie « nouvelles ».
Bellini

PS : vous êtes prié de ne pas commenter mon commentaire, sinon on ne s’en sortira pas. Moi je m’en fous, je suis en confinement :)

   plumette   
15/11/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
j'avais lu ce texte en EL, il avait retenu mon attention, par le titre, par le style, par le fond qui propose une sorte de "dédoublement" mais je ne savais pas trop quoi en dire.

le titre d'abord: j'ai voulu y chercher une connotation particulière, je me suis demandé comment le nom du personnage avait été choisi, j'ai vu sur google que c'était le nom d'une commune du Nord, bon! cela ne m'a pas éclairé.

le style: j'aime comprendre les phrases du premier coup, .
Là, j'ai du reprendre la lecture de certains paragraphes pour entrer vraiment dans l'histoire. j'ignore si ces phrases vous viennent ainsi naturellement ou si vous travaillez votre style pour qu'il soit "soutenu". c'est consistant et plutôt dépaysant par rapport à ce que j'écris ( c'est sûr!) et ce que je lis ici.
Mais au fait, y-a-t-il une histoire?
C'est plutôt l'évocation d'une déconvenue, d'un projet de roman avorté où le narrateur qui avait des "prétentions" d'auteur s'est trouvé subitement corrigé par son personnage lui-même, ce qu'il n'a pas supporté.
Pardonnez-moi de me faire ce petit résumé!
Je trouve ce texte original, j'en suis ravie et impatiente de vous lire à nouveau.

   hersen   
16/11/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Peut-être n'est-il pas si facile de s'approprier l'autre, ses souvenirs, dont on pourrait user en toute quiétude, intellectuelle et/ou émotionnelle.

Ce texte me pose beaucoup la question de savoir pour qui se prend-il, cet auteur qui écrit, qui (se) projette (dans) une histoire qui finalement ne le concerne pas.

Je lis dans ton texte cette question assez fondamentale de savoir pourquoi écrire, pour qui (si ce n'est pas pour soi-même) et pour en faire quoi.
La personne racontée, en plus, y met son grain de sel.
Puis disparaît, et c'est un coup dur pour celui qui envisageait tout un roman.
Mais pourquoi ? Par honnêteté intellectuelle (de ne pas trahir la source en élucubrant autour de cette vie) ? Ou bien par vase communicant : une vie se vide pour en remplir une autre.

Un auteur ne fait-il que pomper la vie des autres sans avoir lui-même suffisamment de substance pour mener sa propre vie ? Avoir besoin des souvenirs des autres pour vivre sa propre vie, j'allais dire se faire son propre roman, au sens propre comme au sens figuré ?

Merci pour cette lecture qui ne peut laisser le lecteur sans réflexion !

   Babefaon   
19/11/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Une nouvelle au style fluide et soigné, même si j'ai eu un peu de mal avec la transition entre les premières répliques et la suite narrative de l'histoire. Une transition qui m'a parue un peu brusque, sans pouvoir vraiment m'en expliquer la raison.

Néanmoins, l'histoire est très agréable à parcourir, et une fois de plus elle porte sur la question de la genèse d'un écrit. Tout comme pour les humoristes, les romanciers ont de la matière autour d'eux. Il suffit parfois de saisir une réflexion, une réplique ou encore les bribes d'une conversation, et c'est parti. Seulement voilà, les choses ne sont pas toujours aussi simples, car il faut se l'approprier. Et cette appropriation est très bien expliquée dans la phrase suivante :
"Écrire ma propre histoire avec le style d'un autre m'aurait été insupportable, tant je tenais au respect de mon intégrité." C'est là, ce qui fait la singularité d'un auteur.

Merci pour cette réflexion pertinente sur la création littéraire !

   matcauth   
23/11/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour,

difficile de savoir ce qu'il faut penser d'un texte qui raconte si peu de choses, un fragment de vie, mais qui est agréable à lire, bien écrit.

Le problème est qu'on n'est pas dans la tête de l'auteur et qu'on n'évalue peu l'importance des événements ici décrits. Evidemment, on sent que ce moment est très important, il revêt même une importance telle que l'auteur a peut-être régi certaines de ses décisions en fonction de cela.

Alors, il faudrait qu'on puisse se fondre dans ce décor, se voir dans cet endroit, face à ce personnage, s'imaginer ce qu'il adviendrait de nous dans cette situation. Si l'effet ne prend pas, si on reste en dehors, alors il ne reste plus beaucoup de choses à se mettre sous la dent, puisqu'il ne se passe pas beaucoup de choses.

Que reste t-il alors ? Un bon moment de lecture, quelque chose qui donne à réfléchir. Mais dans l'ensemble, on reste sur sa faim.

De plus, l'auteur appuie un peu sur ce qu'il faut voir, il montre un peu trop du doigt là raison de ce texte, tout en en restant là, tout en omettant de nous donner une suite, une perspective à venir.

Beaucoup de frustration pour moi qui, à la base, avais pensé lire quelque chose sur... la ville de Steenwerck !!

Reste un écrit intéressant sur la forme, une souplesse d'écriture qui me fera attendre les prochains écrits avec intérêt. C'est cela que je note en priorité.

à vous relire, donc.


Oniris Copyright © 2007-2020