Lundi 8 septembre 1997
C'est toujours difficile de reprendre le travail après les vacances. Même si on aime ce qu'on fait. Après ces trois semaines passées avec Paul et Chloé, les résidents de l'EHPAD me paraissent plus ternes. Mais le rythme soutenu a vite effacé mes dernières pensées nostalgiques.
Mme Gervais est morte pendant mon absence. Ça m'a fait un choc. Malgré mes douze ans d'ancienneté, je n'arrive pas à maîtriser mes émotions. En rentrant ce soir, j'ai pleuré dans la voiture. Je sais pourtant que les patients sont comme des pions sur un carton de loto. Une fois plein, un gagne le gros lot.
Mardi 9 septembre
J’ai vite replongé dans cette cadence de folie. Avec le temps, j’ai appris à me laisser porter par cette suite d'incidents à gérer plutôt que d'essayer de tout contrôler. Je me souviens des premières années, de mon désir borné à vouloir tout maîtriser.
Mercredi 10 septembre
Paul est rentré tard du bureau. Il semble fatigué et songeur. La reprise provoque chez lui des symptômes différents des miens. Il a plutôt tendance à somatiser. Son eczéma est revenu depuis plusieurs semaines. Je sais qu'il est encore trop tôt pour en discuter, il me tourne le dos dans le lit.
Je me souviens la première fois où il a dû « remercier » un employé. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit et m’a confié qu’il arrêterait d’être DRH le jour où il dormirait bien la veille d’un licenciement. J’ai toujours détesté cette collusion entre « ressources » et « humaines ». Je sens que ce boulot érode mon homme, jour après jour.
Jeudi 11 septembre
Ce matin, je reçois la nouvelle stagiaire dans mon bureau. Elle me fait bonne impression. Je l’emmène avec moi pour la tournée de soins. Elle s'appelle Émily, avec un Y. Elle insiste sur ce détail. Encore des parents qui ont voulu donner de l'originalité à un prénom qui n'en a plus beaucoup. Pour les auxiliaires, j'ai toujours un « parcours spécial » calqué sur un tracé sinusoïdal en termes d'intensité. On commence par Mme Loumat et ses escarres. Émily réagit bien. Elle a une bonne technique et un fort capital sympathie. Mme Loumat lui parle même de ses petits-enfants, ce qui relève de l'exploit pour une première rencontre.
On continue avec la toilette de M. Lacroix. Comme à son habitude, il gémit lors du rasage. Un râle lancinant de souffrance. C'est très déstabilisant les premières fois. Il vaut mieux être deux pour cette opération. Une qui manipule le rasoir et l'autre qui maintient les bras. L'état anémique de M. Lacroix me permet de le maîtriser avec mes cinquante-cinq petits kilos. Émily craque quand elle voit le saignement sur la pomme d'Adam. M. Lacroix hurle, par réaction au regard apeuré de la stagiaire. Elle recule vers la porte en s'excusant. Tout le monde sort au moins une fois en s'excusant. Mais rarement à reculons. Dans le couloir, j’imagine qu’elle pleure et une collègue vient la réconforter. M. Lacroix est un cas, lui faire une toilette sans coupure tient de la gageure. La première fois, j’ai sangloté dans la remise de linge sale. L'odeur d'urine qui flottait dans la pièce m'a vaccinée. À partir de ce jour, je n’ai plus reculé.
Je sors mon sourire apaisant, mon thé lyophilisé n°12 au citron et mon anecdote sur le linge sale à Émily. Et on poursuit la tournée. Trente-huit résidents à voir avant midi. On a fini dans les temps.
Après le déjeuner, je laisse Émily aux bons soins de Carmen pour la préparation des piluliers ainsi que la visite du cantou. Le domaine des Alzheimer est un lieu à part. Le temps ne s’écoule pas de la même façon. Entres ces murs, même les pendules perdent la mémoire. Les résidents sont des aiguilles qui tournent au ralenti sur un cadran sans heure.
Vendredi 12 septembre
Dernier jour. Le plus long. Il faut informer l'équipe du week-end. Natasha est une excellente infirmière, mais ses collègues la craignent plus qu'elles ne la respectent. Elle se bute dès qu'on essaie de discuter. On m'a plusieurs fois proposé son poste, mais j'ai refusé : je veux garder mes samedis et dimanches pour Paul et Chloé.
Après la réunion, comme chaque vendredi, je vais dans le bureau du directeur, M. Derettes. Il est rivé à son écran d'ordinateur. Sur ses lunettes se reflètent des statistiques colorées sous forme de camemberts. Une nouvelle bibliothèque en pin blanc habille le mur de droite. Vu le style, elle donne plus dans l’archivage que dans le roman. Derettes est un gestionnaire, il ne sait lire que les chiffres. Si le meuble abrite des œuvres de fiction, ce doit être 1984 de Orwell et quatre-vingt-treize de Hugo.
Il me demande si la reprise s’est bien passée, si j'ai bien profité de mes congés. Je parle de mes vacances, de la crevaison sur l'autoroute et de la première dent de lait que Chloé a perdue. En caressant son alliance, il m’avoue avoir hâte de prendre lui aussi quelques jours de repos. Je n'avais jamais remarqué qu'une timide pierre rouge était incrustée à même l'anneau d'or. Seul élément de couleur sur ce personnage monolithique en costume, il ressemble à une télécommande : des nombres, des boutons et une touche « veille ».
Samedi 13 septembre
Piscine avec Chloé. Ses progrès sont étonnants. Elle plonge la tête la première et arrive à toucher le fond aux deux mètres trente. Ses yeux rouges mesurent avec précision le taux de chlore et donnent le signal du départ. Nos escapades aquatiques dépassent rarement les deux heures car Chloé ne supporte pas les lunettes. La dernière fois, Paul s’est moqué. Il voulait emmener son « lapin » chez le vétérinaire pour soigner sa myxomatose.
Dimanche 14 septembre
Ce matin, je cours mes dix bornes. Paul préfère dormir. Je prends Bidule avec moi, je n'aime pas être seule. Non par crainte d’une mauvaise rencontre, mais il faut que je parle pendant l’effort. Oui, je confie mes soucis à mon chien et à mon journal. C'est moins cher qu'une thérapie. Contrairement à un psy, Bidule souffre avec moi. Il tire la langue en exhibant sa dentition imparfaite.
À mon retour, Paul a préparé des pancakes. Les calories brûlées durant mon heure de footing sont reprises en moins de cinq minutes.
Lundi 15 septembre
Il fait vraiment froid aujourd'hui. J'ai du mal à démarrer la voiture. Lorsque j’arrive, c'est la panique. M.Derettes fait les cent pas devant la grille principale. Il attend le camion de fioul. Henri, le responsable technique, n'a pas anticipé cette première chute de température et la cuve est vide. Après le nettoyage estival, il a oublié de la remplir. Nous décalons les toilettes l'après-midi et réalisons les soins les plus urgents. L'équipe se démène pour rassurer les résidents. Le camion arrive juste après le déjeuner et les radiateurs reprennent du service vers quinze heures.
La journée m’a lessivée. Mais elle m'a encore prouvé que j'aime mon métier et que je suis utile. Je me demande s'il est possible de dissocier les deux.
Paul s'est endormi. Il ronfle, sans effort, comme si c'était son unique moyen de respirer. Il est enseveli sous la couette, si profondément que le tissu ne bronche pas. Sa tête est tournée de mon côté. Il a un air si grave. Il doit rêver du boulot.
Il y a dix ans, dans une nacelle vert pomme de la grand'roue de la foire de Vannes, il m’a demandé en mariage. Ses yeux roulaient, avec un mélange de curiosité et de crainte. Au début, ça m’amusait de voir ce grand gaillard sujet au vertige. Mais quand il a sorti une bague de sa poche, ce sont mes jambes qui ont fléchi. Je crois que j’ai eu peur. Non pas de ma réponse, mais son regard attendait tant de moi. Suspendue à trente mètres du sol, je me suis écrasée. Mon « non » s’est noyé dans les cris de la foule. À l’évidence, je manquais d’oxygène. Il a rangé la bague puis il m’a dit : « Je la mets de côté. La foire reviendra l’année prochaine ».
J’éteins.
Mardi 16 septembre
Mme Kovesky est morte cette nuit. C'est Françoise qui l’annonce ce matin à l'équipe de jour. C'est difficile à accepter car Mme Kovesky ne souffrait d'aucune pathologie grave. Elle est arrivée il y a trois ans à sa propre demande. Suite à la rupture de son col du fémur, un chirurgien adepte du mécano lui a labouré la hanche. À soixante-dix-huit ans, elle s'est assise pour la première fois dans un fauteuil roulant pour ne jamais s'en séparer. C'était une dame dynamique, élégante, représentante des résidents depuis deux ans. Elle va me manquer.
Émily sent que mon moral suffoque. J’évoque le décès et quelques anecdotes concernant Mme Kovesky. On fait notre tournée et presque tout le monde parle d’elle. Finalement, je n'ai pas besoin de mon thé au citron. Mme Kovesky a laissé son empreinte un peu partout. Je crois qu’elle ne partira jamais vraiment.
Je rentre plus tard que prévu. Paul et Chloé ont déjà dîné. Je zappe le repas et monte coucher ma fille. Dans son lit, elle me dit qu'elle a un nouvel amoureux. Le deuxième depuis la rentrée. Elle semble bien plus douée que moi avec les garçons.
Paul vient de s'endormir. Il m'a expliqué qu'il envisageait de démissionner. Il supporte de moins en moins son poste de DRH. Il veut savoir ce que j'en pense. Ce que j'en pense ? Je pense que ça fait bientôt deux mois qu'on n'a pas fait l’amour.
Son empathie avec le personnel licencié se fissure. Il ressent comme une lassitude, oublie des noms d’employés et mange seul dans son bureau. Il a déjà traversé ce genre de phase, mais seulement à l’approche des vacances. Cette fois, je sens que c’est différent.
Mercredi 17 septembre
Ce matin, je manque écraser un chat sur le parking de l'EHPAD. Un gros matou délavé avec une demi-queue hérissée. Il me lance un regard pénétrant comme s'il voyait à travers moi. Ça me trouble. Il entre dans la chaufferie par le soupirail servant au remplissage de la cuve. Le sous-sol doit lui servir d’abri. J'en parlerai à Henri.
Les escarres de plusieurs personnes se sont aggravées. Sûrement une conséquence de la panne de chauffage. J’entends plusieurs remarques concernant Laurence. Mme Gaud, entre autres, s'inquiète de son comportement. Depuis plusieurs semaines, elle est devenue moins enjouée, plus renfermée. Laurence n'est pas une femme très expansive, mais elle est toujours d'humeur égale et très sociable. Je la verrai demain pour en discuter.
Émily réussit à arracher un sourire à M. Lacroix. Je suis presque jalouse. Il m'a fallu trois mois pour arriver au même résultat.
Chloé a fait un superbe dessin à l’école. Elle s'est représentée en kimono luttant contre un énorme dragon à deux têtes. Paul m’explique qu'ils sont allés au cinéma voir le dernier Dreamworks. Avec des dragons, bien sûr. Paul se laisse encore une semaine pour prendre sa décision. Je lui dis que je l'aime et il me sourit bêtement. Je hais les hommes et leur orgueil. Et je hais « Plus belle la vie » pour me faire croire à ces répliques.
Jeudi 18 septembre
Journée sous la pluie. Les nouveaux matelas arrivent dans la matinée. Il faut que j'organise les échanges. Françoise est persuadée qu'ils sont plus efficaces. J'en doute. Ils me semblent surtout plus efficaces pour le chiffre d'affaires du fabricant. Toute la technologie du monde ne remplacera jamais un bon massage. Mais Françoise est jeune, elle régurgite ce qu'on lui a appris.
Je vois Laurence pendant sa pause. Elle devient très nerveuse lorsque j’aborde son changement d’attitude. Elle me dit qu'elle est fatiguée ces derniers temps. Le manque de soleil, le besoin de vacances. Je crois qu'elle ment. Son malaise est plus profond. Je remarque qu'elle se ronge les ongles, jusqu'au sang. Elle doit souffrir à chaque fois qu’elle se désinfecte les mains Je reviendrai à la charge demain. Elle a peut-être besoin d’aide.
Luc, le nouveau kiné, m’invite à boire un verre ce soir. Je décline. Son alliance ne réussit pas à me rassurer. La mienne non plus… C'est un jeune homme charmant et drôle. Il est trop beau pour travailler dans un EHPAD. Il vaut mieux avoir un physique commun lorsqu'on bosse dans une équipe exclusivement féminine. L'or de son anneau risque de rapidement se ternir...
En partant, je vois le chat, affalé sur un rebord de fenêtre. Je recule et mes phares croisent son regard. Je n’aperçois qu'un reflet au lieu de deux. Il saute et plonge dans le soupirail. Je ne saurais l'expliquer, mais ce matou me met mal à l'aise. Demain, j'irai en parler à Henri.
Vendredi 19 septembre
On a enfin changé tous les matelas. Un camion-benne passera dans l'après-midi pour nous débarrasser des anciens. Une odeur de plastique neuf flotte toute la journée dans l'établissement. Plusieurs résidents se plaignent de migraines.
Je descends au sous-sol pour voir Henry. Cet endroit m'oppresse. La plupart des ampoules qui pendent du plafond dépassent rarement les soixante watts. Dans la partie la plus vieille, là où se trouve le reposoir, les murs sont en pierre. Henri m'a expliqué un jour qu'une section du bâtiment était construite sur les anciennes fondations d'un monastère. Entre ces blocs calcaires, l'air circule peu et charrie des odeurs oubliées. Pour égayer l'atmosphère, Henri brûle avec zèle des bâtonnets d'encens. Il a une préférence pour le patchouli. Je ne comprends pas qu'un chat puisse trouver refuge ici. Je croyais pourtant que ces animaux avaient un odorat développé.
Henri me dit qu'il a déjà croisé le matou vers la cuve à fioul. Comme c'est un mâle et qu'il ne risque pas de ramener une portée, il le laisse tranquille. Par contre, il s'agit d'un piètre chasseur : il y a toujours autant de souris. Quelle horreur !
Laurence ne travaille pas aujourd'hui. Je vérifie sur le journal des appels. Elle a téléphoné dans la matinée prétextant une gastro. Ben voyons. ! Je ne sais pas ce qu'elle cache, mais ça doit la ronger pour qu'elle s'oblige à mentir. Je connais Laurence depuis suffisamment d'années pour la savoir honnête.
M. Derettes me reçoit dans son bureau. Il a dû changer de déodorant ou d'après-rasage, mais je trouve le parfum trop fort. Ça ne cadre pas avec son physique fragile. Il essaie peut-être de reconquérir sa femme...
Paul m’inquiète. Il n’a presque pas touché à ses lasagnes. Je regroupe ses cravates pour le pressing : il n’a porté que des grises. La couleur de son humeur.
Samedi 20 septembre
Maman vient de m’appeler, catastrophée. Mon père s'est coupé un doigt en taillant le prunus. Après explication, il s'est seulement entaillé la pulpe de l'index gauche. Malgré l'abondance de sang, ce genre de blessure est bénigne. Maman panique pour un rien. Je lui dis d'envelopper le membre dans une gaze pour stopper le saignement et d'emmener papa à l’hôpital pour faire des points et mettre à jour ses vaccins. Je me demande parfois comment j'ai pu devenir infirmière avec une mère comme ça.
Chloé est invitée à l'anniversaire de Flora. Elle insiste pour y aller en courant. Elle a une bonne foulée. Il faut que je lui propose de venir avec moi demain. On pourrait commencer par le tour du parc municipal. Ce serait une honnête entrée en matière. Je sens qu'elle a besoin de se défouler. Son niveau en natation ne lui permet pas encore d'enchaîner les longueurs de bassin. Elle est si menue. Je me souviens du jour de sa naissance. Paul n’osait pas la prendre de peur de la casser. La première fois qu'il lui a soulevé les fesses pour changer la couche il était pâle comme du talc. Elle a beau avoir grandi, elle me semble si fragile.
Paul lit une bonne partie de la journée. Il sort juste pour ramener Chloé à la maison. J'aime le regarder quand il bouquine, à la dérobée. Cette façon d'anticiper un changement de page lorsque le récit devient angoissant. De prendre une profonde inspiration au début d'un nouveau chapitre. Je décèle parfois une expression que je ne lui connais pas. Une sorte d'apaisement. Dans ces instants-là, je ressens de la jalousie.
Je me réveille en sursaut. Un sale cauchemar, bien flippant. Je suis en plein footing quand le trottoir devient spongieux. Il emprisonne mes pieds et, à la manière de sables mouvants, m’avale. En quelques secondes je suis prisonnière de l’asphalte, seule ma tête affleure. J’ai beau me débattre, impossible d’esquisser le moindre geste. Sortant des haies alentour, une vingtaine de chats vient m’encercler. Ils me toisent de leur regard jaune alors que leurs dents s’allongent. Leur gueule n’est qu’une mâchoire acérée, suintant une bile noirâtre. Ils se jettent alors et j’ouvre les yeux, en sueur.
Assise dans le lit, je cherche mes repères dans la chambre. L’affichage digital de mon réveil, la diode du détecteur de fumée. Tout est à sa place. À la fenêtre, je vois un point rouge, accroché sur la toile du ciel nocturne, comme l’extrémité incandescente d’une cigarette. Il disparaît dans un battement de cils. L’espace d’un instant, il me semble voir une demi-queue de chat. Il est trop tôt pour se rendormir, je vais au salon faire des mots croisés.
Dimanche 21 septembre
Chloé vient courir avec moi ce matin. On fait quatre fois le tour du parc municipal. Elle est bien plus endurante que je ne le pensais. Elle me dit qu'elle veut recommencer avec Bidule. Pauvre chien, il n'arrivera jamais à suivre...
Maman appelle, rassurée. Papa a été recousu par un jeune interne chaaaaaaaarmant. Cette façon d'énumérer le moindre détail comme si elle rédigeait un rapport de police me fatigue. Quand je pense que mon père va devoir exhiber son membre tuméfié au cercle d'amies de maman, je souffre pour lui.
Paul passe beaucoup de temps sur l'ordi pour faire des recherches professionnelles. Il est soucieux. Il n'y a que les livres pour l'extirper de son travail. Je ne sais pas comment l'aider. Par moment, il a le même regard que ce soir-là, dans la nacelle vert pomme. Je crois qu’il attend un geste de ma part.
Lundi 22 septembre
Le bilan du week-end est mauvais. Natasha a fait hospitaliser deux résidents. Insuffisance cardiaque pour M. Calvois et paralysie latérale pour Mme Feulliet. De plus, Mme Hafar ne mange plus et souffre d'hypertension. La semaine commence mal.
Je refais un dextro à Mme Hafar. Son refus de s'alimenter m'inquiète beaucoup, elle est déjà si faible. Résultat : forte hyperglycémie. Je reprends les tests des trois derniers jours. Son taux de sucre grimpe de presque 1 g/L en une journée. Impossible. Je consulte les données de la semaine précédente. Elles sont normales. J’opte pour une perf d'insuline lente. Il faut absolument que j'en parle à Laurence, elle est en charge des dextro de Mme Hafar.
Luc tente encore une invitation. Pour se faire une toile cette fois. Il paraît étonné quand j’évoque nos alliances et conjoints respectifs. Il me répond qu'il veut simplement me connaître en dehors du boulot. Il propose même d'inviter mon mari pour me rassurer. Je pourrais jouer la corde de la jalousie pour sortir Paul de sa léthargie.
Paul n’a jamais été un amant de roman. Il a pourtant dû lire tous les auteurs à redingote. Son ouvrage favori reste les Les liaisons dangereuses. Je les aurais préférées contagieuses. Il ne doit pas accorder beaucoup d’attention à l’aspect pédagogique de ses lectures.
On s’est connus peut-être trop tard pour jouer à Valmont et à Cécile de Volanges. J’ai lu une fois que le sexe était le ciment du couple. Je crois qu’il n’est que l’eau du mortier et qu’il s’évapore avec le temps.
Je pense qu’il n’a jamais été tenté par une aventure. Il croit que c’est aussi mon cas, d’où sa confiance affichée. Lui laisser entrevoir que le fruit a beau être défendu il n’en est pas moins convoité pourrait stimuler sa libido. Quand il ira mieux, je lui parlerai de Luc et de son invitation.
Ce soir, Chloé me récite sa poésie. Le cancre de Jacques Prévert. À la fin, elle me demande ce qu’est un cancre. Je réponds que c’est un élève qui a de mauvaises notes car il s'ennuie à l'école. Ensuite, on fait le dessin pour illustrer le poème. Une salle de classe vide avec un enfant au tableau dessinant un immense arc-en-ciel. Elle me dit que c'est Victor. Car il se fait souvent punir et passe son temps à regarder dehors.
Mardi 23 septembre
Ce matin, je vais voir directement Mme Hafar. L'insuline fait son œuvre, la glycémie redescend. Malgré tout, elle reste très pâle et urine trop souvent. Émily la change huit fois dans la journée. Son visage commence à afficher les sillons de la fatigue mais elle porte toujours sa bonne humeur et la distille chez les résidents. J’espère qu'elle aura son diplôme, elle le mérite. De mon côté, je vais lui faire une évaluation aux petits oignons.
Il faut que je remplace la moitié des piluliers à cause d'une circulaire du ministère de la Santé. Interdiction d'utiliser des plastiques alimentaires contenant du bisphénol A. Quelle connerie !
Je coince enfin Laurence dans la chambre de M. Plavet. Elle me dit qu'elle ne comprend pas, que les résultats de glycémie sont normaux. Je pousse un peu et lui explique que c'est impossible, à moins d'avaler un kilo de sucre dans la journée. Elle se réfugie dans la surprise. Elle fouille ses poches en quête d'une feuille imaginaire et, prétextant une tonne de boulot, file sans me regarder. Il va falloir que je passe par la hiérarchie.
Mercredi 24 septembre
Hier soir, on a fait l'amour. C'était si... inattendu.
Paul a décidé de démissionner. Il m'en parle au lit, me cherchant du pied pour tester ma disponibilité. Mes orteils gelés ne le découragent pas. Il m'a l'air perdu, comme un petit garçon qui attend le pardon dans les yeux de sa mère. Les hommes conjuguent au passé, les enfants au présent et les femmes au futur. Il n'y a qu'une fois marié qu'un homme apprend à utiliser le conditionnel. Il me dit qu'il veut quitter son emploi, mais pas sans mon accord.
Je réponds qu'il doit être épanoui dans son travail. Après dix ans de vie commune et avoir assisté à un accouchement, je sais quels mots Paul a besoin d'entendre. La pression accumulée sur son visage s’évapore. Après coup, je crois qu’il avait seulement peur de me décevoir. Il m’a fait l’amour avec la maladresse du premier soir.
Je n'ai pas la tête au boulot aujourd'hui. Émily me fait remarquer que mon sourire béat amuse Luc et refroidit Fabienne. La pauvre, Luc se donne bien du mal pour repousser ses assauts. Elle tente même des mèches violettes pour le séduire. Je doute que Luc aille butiner ce « chardon-là ».
Jeudi 25 septembre
Je suis Laurence ce matin. Discrètement. Calquant ma tournée sur la sienne. Elle fait son travail avec méthode et application. Sa réserve naturelle n'est jamais un obstacle au dialogue et bon nombre de résidents discutent avec elle. Même les moins volubiles.
Malgré mes scrupules, je refais un dextro à Mme Hafar juste après celui de Laurence. Les résultats sont alarmants, presque 2,8 g/L. Je la mets immédiatement sous insuline. J’attends que Laurence soit partie pour détourner sa feuille de relevés. Elle a noté une glycémie de 1,24 g/L pour Mme Hafar. Même constat pour lundi. Les chiffres inscrits sur la feuille ne correspondent pas à la réalité. Laurence fausse-t-elle les résultats ? Cette idée me fait frissonner. J’inscris mes propres relevés en rouge ainsi que l'heure du prélèvement.
C'est la première fois que je suis confrontée à ce genre de cas. Des collègues qui se plantent, j'en ai connus. Personne n'est à l'abri d'une erreur. Mais Laurence met la vie des patients en danger. Je me sens dépassée. D'habitude, je règle directement les conflits. Mais là, je suis perdue.
Je repense à Mme Gervais et Mme Kovesky. Ça me conduit dans le bureau du directeur. Il m’écoute sans m’interrompre et récupère la feuille de relevés. Derettes convoquera Laurence demain à la première heure.
Journée de merde.
Ce soir, je me sens mal. Une bille de plomb leste mon estomac. Culpabilité ? Remords ? Je n'en parle pas à Paul. Je ne veux pas briser son état d'apesanteur.
Vendredi 26 septembre
Je réorganise ma tournée car Laurence n'est pas là. Fabienne fait les dextros et Émily les pansements. Je flotte toute la journée dans mes pensées, essayant de revoir les visages de Mme Gervais et Mme Kovesky. Je n'y arrive pas. Je ne parviens pas à comprendre le comportement de Laurence. Je me remémore des conversations avec elle et sens mon estomac se durcir.
Il faut que je passe le cap, cette histoire m’obsède et influe sur mon travail. Les résidents ne doivent pas en pâtir.
Ce soir, Paul amène Chloé au ciné. Il devine que j'ai besoin d'être seule. Sa bonne humeur m'agace un peu. Je me couche tôt.
Samedi 27 septembre
Sans Chloé, je ne serais pas allée courir. Elle me sort ses yeux Bambi et nous faisons trois fois le tour du quartier. Bidule veut suivre le rythme de sa jeune maîtresse, mais ses cures de sieste intensive le ramènent cruellement à la réalité. Il ne fait qu'un tour.
Paul me taquine, il me teste comme un collégien concupiscent. C'est agréable. Je me sens moins vieille. Mais Laurence occupe trop mes pensées pour que j'entre dans le jeu. Peut-être ce soir avec l'aide de ma lingerie fine… Ou du vin. Il doit rester du Chably dans la cave.
Il a décroché un entretien dans une association qui œuvre dans la réinsertion professionnelle d'anciens détenus. Comme il doit y être mercredi matin, il va dormir à l’hôtel. C'est la première fois que nous allons être séparés depuis la naissance de Chloé.
Je fais un peu de jardinage. La seule activité qui anesthésie mes inquiétudes. Je sème de la mâche, une variété bio de « Verte de Cambrai ». Elle a un goût assez terne, mais pousse comme du pissenlit. Je ramasse un poireau pour la soupe. Chloé adore mon velouté poireaux pommes de terre.
Je suis dans la cuisine à éplucher des patates quand je vois le chat dans le jardin. Avec sa queue amputée et son pelage incertain. Il déclenche la lumière du garage en passant devant le capteur. Ça ne l’effraie même pas. Cette fois, je l’observe bien : il lui manque bien un œil. Il me regarde pendant plusieurs secondes et, avant que l'ampoule ne s’éteigne, je vois son iris virer au rouge. Sûrement un effet d'optique. Je n'aime pas ce chat.
Dimanche 28 septembre
Nous allons courir. Je demande à Chloé de ralentir la cadence pour que Bidule puisse s'accrocher. C’est vers la fin du premier tour que je le vois. Encore. Le cyclope. Juste derrière nous, cinq mètres tout au plus. On reprend notre souffle et il nous regarde, tranquillement assis sur le trottoir. Nous repartons avant d'avoir récupéré. Après une cinquantaine de foulées, je me retourne. Le chat est dans notre sillage. Je suis soudain saisie d'une brusque montée d'angoisse. Un frisson me traverse, irrationnel. Je me recentre et régule ma respiration. Il faut faire face. Je m’accroupis avec calme et appâte l'animal de la main. À côté, Bidule émet un léger grognement. J’appelle le chat, je siffle. Rien. Mon chien jaillit comme une bille de flipper. Il a le regard fou. Je tends le bras pour essayer de le retenir. Je vis la scène au ralenti, comme dans un rêve où l’on court sans avancer.
Le félin fait volte-face avant de détaler. Les deux bêtes disparaissent derrière une haie de lauriers. Chloé rit, un exutoire à sa surprise. Elle me dit que Bidule n'est pas si fatigué.
Bidule n'est pas revenu. Nous le cherchons dans le quartier, nous interrogeons des voisins, demandons à des passants. Sans succès. Aucune trace du chat également.
Chloé craque après le dîner, elle pense que son chien s'est fait écraser. Je laisse Paul s'en occuper car je vois ma propre angoisse se refléter dans les larmes de ma fille.
Lundi 29 septembre
Je dois me calmer. Mes mains tremblennt mais il faut que j'écrive. Je dois garder une trace tant que c'est frais.
Dès mon arrivée, Derettes me convoque dans son bureau. Mme Hafar est morte hier après-midi. Ele est tombée dans le coma suite à une surdose d'insuline. Son décès survient quelques heures après. Je suiqs tenue pour responsable car j’ai posé la perf alors qe les résultats de glycémie sont normaux selon la feuille de relevés. Derettes m'explique qu'il y aura une enquête et qu'il utiliseraa la feuille de dextro et mes annotations pour justifier ma décision. Il ajout eque la procédure exige ma mise à pied pendaqnt l’enquête, mais que je retrouverai mon poste une fois les accusations levées.
Et c'est là que je la vois.
Sur ma droite, se reflétant à pene sur la porte vitrée de la bibliothèque, une demi-queue de chat. Ce pourri est sous le bureau, bien calé entre lles pieds du directeur. Je ressens comme un vertige et Derettes perçoit mon malaise. Je sors en renvesant ma chaise et en bafouillant.
Je ne sais plus où j'en suis. Trop d'élémens se bousculent dans ma tête. Après la pièce tqmisée du directeur, les néons agressifs du couloir me secouent. Laurence, Deretes, Mme Hafar, le chat, je n'arive pas à stucturer une pensée suivie. Mes idées m’échapent comme un euf cru entre les doigts. Plus je resserre mon attntion sur un point, plus le sujet fuit. La peurr, absurde, onopolise tout mon être. Je ne connais qu'un remède : action et confrontation.
Il faut que je me clmae. Je vais prender un lexo.
Je descends au sous-sol pour trouver la tanière du cyclope. Je suis convaincue qu'il dort ici. Il est toujours à tourner autour de la résidence, à observer les promeneurs ou à plonger dans son antre par le soupirail. Je rejoins directement la cuve à fioul.
Un réservoir massif, tout en longueur. Une sorte de tube de plastique translucide. Le niveau de carburant arrive presque au sommet. J’inspecte le soupirail. L'ouverture est réduite, mais plus que suffisante pour laisser passer un gros matou, voire un adulte menu.
Je détourne une lampe de poche dans la réserve de Henry pour effacer chaque zone d'ombre. Plusieurs fois je sursaute en promenant le faisceau sur les murs au relief irrégulier. Parfois, je devine des visages qui se drapent dans le noir après avoir croisé mon regard.
Quand j’atteins le reposoir, des cliquetis métalliques s’échappent de l'intérieur. J’entrouvre légèrement la porte pour découvrir Henry qui joue de la clef à molette. Il me regarde d'un air éteint et me dit qu'il répare le système de refroidissement. Les deux caissons mortuaires ne sont plus réfrigérés, le corps de Mme Hafar va rapidement se détériorer. C’est étrange que la vieille dame soit encore ici. J’ouvre le compartiment et fais glisser le plateau sur ses rails. Sous le linceul écru, je trouve un visage apaisé. Les stigmates de la souffrance se sont envolés, laissant les seules rides grignoter sa peau. Je ne me souviens plus de la dernière fois où je l’ai vue.
Henry me dit qu’il doit s’absenter pour acheter un joint torique. Je ne sais même pas ce que c’est. Je fais glisser Mme Hafar dans son caisson. Mon abattement disparaît pour laisser la place à une rage sourde. Je me sens trahie.
J’ouvre l'autre armoire pour vérifier son contenu. Vide. Avant de refermer, je sens comme un filet d’air qui provient du fond de la cavité. Je touche les parois en métal, mais elles sont à température ambiante. Ma main plonge plus en avant et un infime souffle caresse ma peau. Étonnée, je m’allonge sur le plateau et rampe jusqu'au fond de la cellule. L'espace exigu n'autorise guère de liberté, mais en en me tortillant j'arrive au terme du caisson. Il flotte une odeur de vieux frigo. Dans la pénombre du boyau, je devine une légère brise sur mon visage et, une fois mes yeux habitués, je découvre une anfractuosité plus sombre sous le plateau. Une pierre a été retirée du mur pour former une cavité. Je saisis mes clefs de voiture et la petite led incorporée. Le trou n'est pas plus gros qu'un poing et une bille y repose. Noire et terne comme de l'onyx. Je ramasse l'objet avec précaution. Il est gelé et produit un léger sifflement. Je l'approche de mon visage et je sens de l'air sur mes joues. Sur sa surface parfaite, une fissure apparaît. Je perçois une pulsation au sein de la sphère et la faille s’écarte lentement. Sous le noir, un œil à l'iris rouge lave, fendu d'une pupille de chat. Une chaleur intense s’échappe alors du globe et me brûle la paume. Je lâche la chose et sort la pièce la terreur au ventre.
Écrire n'arrange rien. J'ai peur. Mes pensées fuient de toute part et j'ai du mal à rester en place. Je ne sais pas ce que j'ai vu dans le reposoir, mais je suis sûre que c'est lié au chat.
Mardi 30 septembre
Paul dépose Chloé à l'école avant de regagner Agen. Je crois qu'elle s'est fait une raison à propos de Bidule. J'ai à peine dormi cette nuit. Mais je sais ce que je dois faire maintenant. Si je parle de cette histoire à quelqu'un, je vais passer pour une dingue. J'ai pas besoin de ça en plus de ma mise à pied. Plus j'y pense et plus je me dis que tout est lié. Comme d’habitude, rationnel ou pas, je vais foncer.
Maman viendra ce soir pour garder Chloé. Je ne lui parle pas de mon histoire d'insuline, il est encore trop tôt. Elle cultive l’inquiétude avec zèle.
Je fais quelques recherches sur le Net. Je ne trouve rien de convaincant sur un œil brûlant. Par contre, je déniche quelques allusions dans la mythologie égyptienne. L'auteur du site évoque l'histoire de Hôthy, un homme sombre qui tomba amoureux de la déesse Bastet. Pour prouver son amour, il tua sa femme et sa fille juste après l'accouchement. Il voulait montrer ainsi que seule la divinité lui importait. Furieuse, Bastet le transforma en chat et le maudit. Chaque fois qu'il regarderait une femme ou un enfant, ses yeux deviendraient braises ardentes.
Je prépare mes affaires pour ce soir. Sac à dos léger, lampe torche, pince multiprise et marteau. Avec ça, je suis parée. Vivant ou non, l’œil sera détruit.
Chloé revient de l'école avec un dessin. Sur la feuille, des enfants jouent au ballon et un chat les regarde à travers le grillage. Il a un œil rouge et pas de queue. Chloé me demande si le chat sait où se trouve Bidule. Je ne sais pas quoi répondre.
De retour à l’école, je ne vois pas trace du matou. La maîtresse me confirme qu’il a passé la matinée derrière le portail, comme s’il attendait quelque chose. Ou quelqu’un. S'il approche encore de ma fille, je le crève.
Quand j’arrive à la maison, il y a un carton posé sur le paillasson. Il n’y a pas d’adresse dessus, quelqu’un l’a apporté directement. Je regarde autour, dans la rue, derrière les haies. Je ne vois rien, à part les symptômes de ma parano. Le colis est plutôt léger et je trouve un mot collé en dessous. C’est une lettre de démission à mon nom. Il n’y manque que ma signature. Je sens les battements de mon cœur qui accélèrent et le sang qui afflue dans mes tempes. Je fonce.
Le couteau tranche le scotch et libère l’ouverture. Avant la vision, il y a l’odeur. Et elle m’est familière. Mes yeux plongent alors dans ceux de Bidule. Ils sont voilés d’une pellicule grise. Sa tête gît au fond du carton, arrachée avec une rare sauvagerie. Avant de m’évanouir, je vois une partie de son rachis.
Le téléphone me réveille. Émily me laisse un message sur le répondeur me disant qu’elle s’inquiète.
Tout ça me paraît si loin.
J’enterre la tête de mon chien à côté du potager. Je n’arrive plus à réfléchir. Mes gestes s’enchaînent sans que je comprenne comment. Mon esprit dépressurise. Je vais bientôt redescendre et j’ai peur. Peur de ce que je vais faire.
Ma détermination n’a pas fléchi. Au contraire. Ce ne sera pas un duel au premier sang.
Maman raconte l'histoire du soir à Chloé. Paul téléphone d’Agen. Il est bien arrivé et son hôtel lui convient. J’écourte la conversation. Je n'ai pas pensé à lui de la journée. Il est l'heure.
Dimanche 14 mai 2000
J'ai presque oublié la sensation d'écrire. J'ai du mal à trouver les mots.
Il m'a fallu du temps, mais je pense être enfin assez sereine.
Cette nuit-là, j'ai survécu. J'ai vu des choses qui me hanteront le reste de ma vie sans jamais pouvoir en témoigner. Je crois avoir perdu un peu de moi.
J’ai garé la voiture derrière le parc de l'EHPAD et j’ai traversé la pelouse fraîchement tondue. Ma tenue noire offre peu de prise à la lune gibbeuse. Je connais bien le terrain pour y promener nombre de résidents. En arrivant dans la cour intérieure, je vois que le bureau de Derettes est encore éclairé. Je m’approche, les graviers crissent sous mes semelles. Je jette un œil par la vitre voilée de rideaux cendrés. Derettes me tourne le dos. Il lit un livre imposant à la couverture épaisse. L'écriture est manuscrite et grossière. Impossible de voir exactement de quoi traite l'ouvrage, mais l'alphabet utilisé n’était pas latin. Sans trop me risquer, j'inspecte la pièce : pas de trace du chat.
Derettes garde une main sur le livre, de l’autre il sort un objet d’un tiroir. On dirait une sorte de poupée grossière, elle dépasse à peine de sa main et semble cousue dans de la toile de jute. Il la pose à côté du bouquin, je la vois avec précision. À la place du visage, il y a la photo d’identité de Laurence. Sûrement celle de son dossier. Le crâne en tissu est garni de quelques cheveux collés en touffe. Il me semble qu’un bras exhibe plusieurs rognures d’ongles sous une bande de ruban adhésif. En guise de robe, un mouchoir mauve dont l’aspect prouve qu’il est usagé. Le directeur saisit alors quelques punaises colorées et les plante sur la poupée. Puis il se met à parler, ses lèvres bougent mais je n’entends rien à cause du double vitrage.
J’attends qu’il range Laurence dans son bureau et rejoins le soupirail. Derettes n’est pas ma priorité.
L'ouverture est étroite, mais je suis persuadée de pouvoir m'y engager. J’allume la Maglite. La lucarne donne juste au-dessus de la cuve de fioul. C’est parfait pour prendre appui. Les jambes en premier, je me laisse aller sur le ventre et descends facilement. Seules mes hanches opposent une légère résistance. À cheval sur l'énorme container, je remets mon sac à dos avant de glisser au sol. L'obscurité est totale et quelques vapeurs de patchouli flottent entre les murs. Guidée par le faisceau de ma lampe, je me dirige vers le reposoir. En passant devant l'ascenseur, j'ai une pensée pour mes collègues et Émily.
Je réveille l'ampoule qui illumine la pièce sans conviction. Je devine tout de suite une baisse de la température. Henri a fini ses réparations. À côté du lavabo, quelqu'un a entreposé deux tréteaux et une porte sans poignée. Sur l'unique chaise trône une petite boîte de craies blanches. J’ouvre l'accès de l'armoire réfrigérée. Le thermomètre indique 2° C. Un vrai frigo. Je m’allonge sur le plateau, la Maglite coincée entre les dents. Un léger frisson me parcourt et constelle ma peau d'une désagréable chair de poule. La réaction s’accentue quand je découvre que l’œil a disparu.
J’éprouve alors une immense déception suivie d'une brusque montée d'angoisse. J’ai imaginé une multitude de scénarii possibles pour cette soirée, mais pas celui-là. Il faut que je trouve l’œil. Il est forcement dans la résidence.
Je vais commencer par le bureau du directeur. Ce taré a dû rentrer chez lui. Je sais qu’il cache un double des clés au-dessus du distributeur de boissons. Je quitte le reposoir et me rends vers l'ascenseur.
Je viens de franchir le virage qui débouche sur l'allée principale lorsque j’entends les portes coulisser, laissant filtrer un rai de lumière. Je fais demi-tour et me rue vers le reposoir. Prise de panique, j’opte pour la seule cachette de la pièce et me faufile à reculons dans le conduit vide. Quand la porte du local s’ouvre et que l'éclairage inonde les murs, j’ai l’impression que mon cœur résonne dans toute la résidence.
De ma place, je peux apercevoir une petite partie du reposoir à travers le jour de la fermeture. De l’extérieur, l'épaisseur du joint offre l'illusion que la cellule réfrigérée est fermée. Par ce judas improvisé, je vois Derettes poser une petite glacière sous le lavabo. Puis, il dépose la porte sur les tréteaux et commence à écrire sur le bois avec une craie. Ça ressemble à des symboles torturés, comme des lettres grecques soumises à une forte pression. Les signes s’allongent en une frise continue à la périphérie du plateau. Son travail achevé, Derettes trace un pentacle au centre. Je n'en crois pas mes yeux. Cet homme respecté verse dans le satanisme ou un autre culte oublié. Après l’épisode de la poupée, je regrette de ne pas avoir mon marteau en main.
Mme Hafar est sortie de son cachot d’aluminium puis allongée sur les écritures. Derettes déboutonne la veste et le chemisier qui dévoilent les chairs de l'abdomen. Celles-ci commencent à virer au violet et la peau plissée a l’aspect d’une feuille de platane après l’automne. Le directeur fouille dans sa poche revolver : il enfile des gants en latex et déplie la lame de son opinel.
Il cisaille les abdominaux avec des gestes appliqués. L'outil est affuté et la chair cède sans opposer de résistance. Un sang noirâtre, vicié, s'écoule de la plaie pour s'étendre en flaque sur les inscriptions. C'est à ce moment que le chat saute sur la poitrine. Je retiens mon cri par miracle. Subjuguée par la scène qui se joue devant moi, je sens que mon corps est engourdi par le froid. Le félin se rapproche de la crevasse sanglante et renifle. Son œil se met à luire, une teinte d'un rouge profond. En reflet, l'alliance du directeur scintille. Sous le latex, la pierre carmin brille d'un éclat malsain. Derettes écarte alors la plaie béante d’une main et de l’autre sectionne l’utérus. À cet instant, je n’ai qu’une envie : arracher le couteau et le planter dans la gorge du boucher.
Après avoir posé son outil dans le lavabo, il ouvre la glacière pour en sortir l’œil. Il est fermé en une sphère parfaite. La paupière se fissure et l'iris rouge apparaît. Calé dans la paume, le globe scrute la pièce de sa pupille fendue. D'instinct, je baisse les yeux quand il regarde dans ma direction. Lorsque je tente un coup d’œil, Derettes vient de plonger l'avant-bras dans le cadavre. Les tissus émettent un horrible bruit de succion. Quand il ressort sa main, elle est vide. Le chat se rapproche de la plaie et commence à lécher les chairs. Mon estomac se révulse. Son museau et ses moustaches se colorent de noir, son pelage entier vire au cendré. Soudain, il se redresse et ouvre la gueule en grand. Ses poils se dressent, ses oreilles s’affaissent. Un liquide gélatineux et brun coule de sa bouche. Pendant quelques secondes, je pense qu'il vomit. Le fluide change alors d'aspect. Il se scinde en plusieurs filets et prend de la consistance. Après quelques secondes, une vingtaine de tentacules visqueux grouillent dans la gueule du chat. Pareille à une poignée de lombrics, ils ondulent et s’insèrent dans les entrailles de la vieille dame. Il y a des crépitements et une fine fumée s'élève de l’utérus. Une forte odeur de chair grillée emplit l'espace. L’âpreté des effluves me brûle la cornée et irrite ma gorge. Mes mains tremblent. Je ne sais pas si c’est la peur ou le froid. Ou les deux. Le corps torturé se met à convulser. Le chat plante ses griffes pour garder l’équilibre. Des hémorragies se sont déclarées dans les yeux, les oreilles et la bouche de la défunte. J’ai la tête qui tourne, la scène s’accélère.
Derettes regarde la bête, ses traits semblent figés dans la cire. Il ne paraît pas gêné par les vapeurs acides qui s'échappent de l'orifice. Je sens les premiers signes d'un éternuement et plaque une main sur mes lèvres. Mes doigts ne peuvent totalement atténuer le bruit.
Derettes s'approche de moi. Je prends une profonde inspiration. Quand la porte s'ouvre je pousse la plaque de métal avec violence. Le choc est brutal, la surprise totale. Derettes recule sous l'impact et lance un cri de douleur. Il porte les mains sur son nez éclaté, le sang des gants se mêle au sien. D’un coup de pied, je fais glisser le plateau et sors de ma prison. Déplier mes membres me demande un immense effort. L'adrénaline expulse le froid et j'envoie mon pied dans l'entrejambe de mon patron. Il s'effondre sur le sol et je pars en courant. Le chat n'a pas bougé, il surplombe toujours l’abdomen du cadavre.
Mes muscles hurlent, mon pouls s'emballe, ma vue n’arrive pas à se stabiliser. Les premiers symptômes de l'hypothermie. Je me raccroche au mur pour ne pas tomber et jette un regard vers le reposoir. Derettes, allongé sur le dallage, essaie de reprendre son souffle. Le chat me fixe de son œil rouge vif. Les tentacules ont presque disparu.
Je fuis vers l'ascenseur, toujours soutenue par la paroi. Arrivée devant les portes, je vois que Derettes les a verrouillées. Il faut que je repasse par le soupirail. Une fois à la cuve, la lune a passé la cime des arbres et éclaire faiblement la réserve. Je prends appui sur le panneau de contrôle pour me hisser. Mes mains s’agrippent au couvercle et je fais jouer mes muscles en grimaçant. C'est alors qu'une douleur terrible déchire ma jambe gauche. Mes doigts se crispent sur le métal et la charnière se rompt. Je tombe à la renverse.
Je m’étale, les outils dans le sac me déchirent le dos. Je me relève en gémissant et touche ma jambe blessée. Le tissu de mon pantalon est déchiqueté, mon mollet poisseux de sang. Je lève la tête et me retrouve face à un minuscule brasier rougeoyant. Le chat me fixe de toute sa haine. Je sens la brûlure de ses griffes dans ma chair. Son regard me consume jusqu'à l'âme. La pupille se met à crépiter. Le cyclope me saute à la gorge. Par chance, je n'ai pas lâché le couvercle de la cuve. Tous mes sens sont focalisés sur cette tache rouge. Je lance mon bras à l’instinct. Le disque de métal le fauche en plein vol. J’entends un craquement obscène se répercuter jusque dans mes os. La bête va s’écraser sur le mur dans un choc mou. Il laisse échapper un râle de douleur et son œil devient moins ardent. Profitant de mon avantage, je me rue sur lui. J'arrive à lui saisir la gorge et une patte. Il plante ses crocs et ses griffes dans mes muscles. La douleur me cisaille. Dans un dernier sursaut, je me jette sur la cuve et plonge les bras dans le fioul.
Le chat meurt en moins d'une minute. C’est la plus longue de ma vie.
Le lendemain, Paul m’annonce qu'il a le poste. Nous déménageons la semaine suivante pour le Lot-et-Garonne. Je démissionne avant d’arriver à Agen. Une lettre éclair de trois lignes.
La peur dicte sa loi. Je romps tout contact. Mon ancienne vie ne pèse pas plus lourd qu’un répertoire téléphonique.
Les premières semaines sont éprouvantes. Chloé fait des cauchemars. Elle croit que Bidule va revenir et trouver la maison vide. Je laisse Paul gérer cette crise, je ne m’en sens pas le courage. Elle met presque deux mois avant de se refaire des amies. La coupure des vacances scolaires n’aide pas.
Paul s’inquiète de mon attitude. Les cauchemars, les médicaments, les angoisses. Sans parler des marques de mutilations sur mes avant-bras. Pour endormir sa curiosité, j’évoque un impétigo imaginaire contracté au boulot. Et pour couper court à sa libido, je précise l’aspect contagieux de ce Streptococcus pyogenes.
Je dois repartir à zéro, loin de ma famille et de mes amies. Prendre sa culpabilité en otage me donne moins de scrupules que de tranquillité. Je suis trop au fond pour en avoir honte.
Je ne cherche pas à reprendre contact avec mes anciennes collègues ni à m'informer sur l'actualité de l'EHPAD. Seule la lâcheté me donne l'espoir de l'oubli. J’ouvre mon cabinet infirmier deux ans plus tard. Les cauchemars sont les seuls vestiges de cette terrible nuit. Mon quotidien est moins excitant qu'avant, mais je m'en accommode. Depuis la naissance de Ludivine, j’ai pris une remplaçante qui fait les tournées à ma place. Je veux être là pour mes filles.
Paul semble épanoui. On lui a proposé une promotion le mois dernier et il a refusé. Je crois qu'il a enfin trouvé ce qu'il voulait faire.
Je ne pense pas continuer ce journal. Je n’en ai plus besoin.
SudOuest édition d'Agen, mercredi 18 octobre 2000
Agression au couteau : un retraité s'improvise justicier.
Ce lundi, dans le quartier résidentiel de l'avenue Jean Macé, la vie tranquille des habitants a été troublée par un sinistre fait divers. D'après les premiers témoignages recueillis auprès du proche voisinage, une série de hurlements a été entendue aux alentours de 16 h. Le quartier est un lieu paisible et de mémoire de résidents il n'y a jamais eu d’agression dans ces rues.
Malgré l'arrêt des cris, M. Gustave Platain demeure inquiet. Il est persuadé que le bruit provient de chez ses voisins. En bon citoyen, il va vérifier car il sait que sa voisine a un nouveau-né et il veut s'assurer que tout va bien. « J'ai emprunté le petit chemin dallé qui mène à l'entrée. Il est toujours impeccable, Mme Cassagnes entretient son extérieur avec zèle. Quand j'ai vu que la porte était grande ouverte, je me suis douté que quelque chose n'allait pas » explique M. Platain.
Le courageux retraité se saisit d'un parapluie qui traîne dans l'entrée. Un modèle robuste, avec un solide manche en bois. Il entend un bébé pleurer à l'étage, mais il décide de fouiller le salon. Il avance doucement pour ne pas éveiller l'attention d'un éventuel agresseur. Il traverse alors la pièce de vie où il remarque des traces de lutte. Un vase est renversé, des objets divers gisent sur le sol. Et il entend un craquement provenant de la cuisine. Il s'approche et découvre une scène macabre. Un jeune adolescent est assis à califourchon sur le corps sans vie de sa voisine. Un couteau ensanglanté est posé sur le sol alors que l'agresseur a une main plongée dans le ventre de la victime. Heureusement pour M. Platain, le psychopathe lui tourne le dos. « Quand j'ai vu ça, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai levé mon parapluie et j'ai frappé la tête. Lorsqu'il s'est effondré au sol, j'ai vu qu'il ne devait pas avoir plus de douze ans et qu'il portait un cache-œil.»
M. Platain appelle sans délai les secours et la police. Alors que la victime est conduite d'urgence à l'hôpital, les forces de l'ordre embarquent l’agresseur pour interrogatoire et mise en examen. Malgré une profonde blessure à l'abdomen, le bilan vital de Mme Cassagnes n'est pas engagé.
Nous avons contacté M. Cassagnes. Il n’a pas souhaité nous répondre. Père de deux filles, il est employé de l’association « Des fenêtres sans barreaux » qui s’occupe de réintégrer d’anciens détenus dans le monde du travail. Voilà une piste qui pourrait intéresser les inspecteurs.
La police se refuse pour l'instant à tout commentaire. Le commissaire Gressent a précisé qu'une enquête est en cours. Une fois la lumière faite sur cette affaire et les motivations de l'agresseur, la presse sera informée.
Après cette terrible histoire dans un des quartiers les plus paisibles de la ville, il y a fort à parier que le maire annonce, dans les prochains jours, un renforcement des forces de police. À quelques mois des élections municipales, l'opération pourrait redorer le blason bien terne du premier magistrat de la ville.
SudOuest édition d'Agen, jeudi 16 novembre 2000
Découverte macabre lors d’une promenade.
On se souvient de la terrible agression qu'avait subie une habitante du quartier Macé en octobre dernier. Le décès prématuré de son agresseur des suites d'un arrêt cardiaque (cf, Sud Ouest Agen, 18 octobre 2000) avait coupé court à l’enquête et à un éventuel procès. Il semblerait que Mme Cassagnes ne se soit jamais remise de cet acte odieux.
Dans la nuit de mardi à mercredi, elle a mis fin à ses jours en se jetant dans le Lot depuis le pont Beauregard. C'est un couple de promeneurs qui a retrouvé son corps dans la matinée. Nous avons pu interroger les témoins du drame. Le choc a été terrible pour ces habitués des rives du Lot. « Mais le plus dur, a précisé l'homme, c'est de voir que la noyée était enceinte. »
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Amarante : l'amarante est un genre de plante herbacée cosmopolite. Amaranthus vient du grec ancien Αμάρανθος, formé du privatif a-, « sans » et de maranthos, « qui se fane » (elle est de ce fait un symbole de l'immortalité). L'amarante a la réputation de ne pas se faner.
Merci à Valérie pour son aide précieuse et son indéfectible abnégation. Merci à Xrys et Widjet pour leurs généreux conseils.
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Ce texte a été publié avec des mots protégés par PTS.
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