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Science-fiction
Shepard : Ivy, je t'aime
 Publié le 29/11/19  -  12 commentaires  -  5826 caractères  -  64 lectures    Autres textes du même auteur

Les choses que l'on fait par amour.


Ivy, je t'aime


Rien ne va mal avec moi, ma mère m’a très bien faite. Ce sont les autres qui me trouvent plein de problèmes : timide, effacée, fragile, fatiguée, méchante, frigide, maniaque, névrosée... Moi, j’aime observer et je ne parle pas quand je n’ai rien à dire. Avant j’aimais écouter mais trop de choses horribles parviennent à mes oreilles.


Elle traverse le couloir principal. Elle a froid car la climatisation est trop forte, la température est terrible dans la station. Un membre de l’équipe B la fixe depuis l’aire de repos, elle ajuste ses lunettes et regarde droit devant. Elle ne l’aime pas. Elle sait qu’il ne l’aime pas, elle sait qu’il sourit comme un imbécile en la voyant presser le pas. Un groupe passe, elle le frôle, sans respirer. Comme les autres, elle ne les aime pas. Encore une allée blanche à l’odeur de Javel et elle se réfugie dans son bureau. En lettres dorées sur la porte, son nom : Liliana Kett, principal investigator. Lili Prime, dans sa tête.


Elle s’installe face à l’ordinateur déjà allumé, lit ses messages, absente, à compter les secondes. Tout lui semble insupportable. Elle remet ses lunettes en place, encore, resserre le col de son chemisier, replace le cadre à photos vide sur son bureau, aligne une pile de documents. Puis elle se lève et regarde au travers de la baie vitrée, cela ne devrait plus tarder. On frappe à la porte.


– Entrez.

– Lili...


Elle ferme les yeux, ce surnom, dans une bouche étrangère, la dérange. Son collègue hésite, alors elle lui fait signe de la tête.


– Ce soir, tu nous rejoindras pour fêter le cinquième anniversaire de la station ?


Cette fois, un vrai sourire éclaire son visage.


– Non, elle penche la tête, non, merci.


Est-il déçu ? Elle n’arrive pas à savoir. Les émotions des autres lui échappent. Il repart sans un commentaire, referme la porte sans un bruit. L’attente recommence, jusqu’au soir, jusqu’à ce qu’ils soient tous partis.


Elle savait tout de moi, je savais tout d’elle. Nous n’étions qu’une seule. Notre mère nous a très bien faites. Lorsqu’elle est morte, ma sœur, je n’étais plus en colère. Quelque chose de fragile s’est juste cassé. J’ai vu le cercueil mis en terre, la photo encadrée par une couronne de fleurs, le soleil annonçait une belle journée. Lorsqu’elle est morte, je me suis noyée.


Liliana quitte son bureau sous les lumières de sécurité, rase les murs jusqu’à son laboratoire, le sien, celui dont elle a la clé. Lorsque le verrou claque et la porte s’ouvre, les ombres à l’intérieur bougent. Deux, trois, cinq, sept. Il y a un moment de silence, bercé par le ronronnement des incubateurs. Puis elles s’approchent, attendent tout autour de Lili, leurs mains tendues, posées sur elle. Les doigts commencent à courir, les caresses deviennent ardentes et tirent les vêtements. Certaines s’infiltrent sous le tissu et frôlent la peau de Lili, on lui enlève ses lunettes. Deux mains arrivent de dos et pressent ses seins, une bouche l’embrasse dans le cou, la langue remonte derrière son oreille. On la met à nu, on l’assoit sur une chaise, elle se laisse faire. Sous la lampe rouge, les courbes des doubles se confondent, toutes collées les unes aux autres, elles s’aiment. La satisfaction monte, les étoiles brillent dans les têtes, les Lili s’entrechoquent et partagent l’abîme du plaisir. Rassasiées, elles sont alanguies contre Prime, elles patientent. Cela ne devrait plus tarder.


Suicide. Sa faute, on disait : sa faute. Timide, effacée, fragile, fatiguée, méchante, frigide, maniaque, névrosée. Inapte. Je le refuse, ils n’auront pas le dernier mot. Je ferai un monde meilleur, pour nous, je te le promets. Ils ne seront plus là pour te faire du mal. Je serai forte pour nous.


Les dix-sept clones de Liliana Kett se préparent. Elles ont faim, pendant des mois elles n’ont mangé que des protéines biosynthétisées. Elles ont les accès aux zones sécurisées de la station, Lili appartient au conseil de bord, experte en xénobiologie. Pendant la fête d’anniversaire, elles entrent à la salle de commandement pour tuer tout le monde. Les communications sont sabotées au préalable. Le massacre se fait vite, sans une goutte de sang, avec des cutters à plasma. Elles démembrent mais les plaies sont cautérisées. On crie mais elles ne donnent pas d’explications. Ce sont des automates biologiques, au service de leur bien commun, sans une seule voix dissidente. À l’œuvre, les Lili forment un joli ballet synchronisé par un orchestre invisible. Les lames bleues dansent, clignotent comme des lucioles en pénétrant la chair. À la fin, elles s’alignent côte à côte avec discipline. Lili Prime déclare une mesure d’urgence, les quartiers de la station sont mis sous quarantaine. Les survivants sont isolés derrière des portails blindés. Ils sont libérés bloc par bloc, à l’abattoir. La biomasse récupérée donne naissance à plus de clones.


Je ne t’ai jamais oubliée, Ivy. Je t’ai portée contre mon cœur, un petit bout de toi pour me tenir chaud. Ma chère Ivy, aujourd’hui tout est parfait. J’ai tout préparé pour toi, tu n’auras plus rien à craindre, tu ne connaîtras plus jamais la douleur. Je te sens en moi, tu es excitée ! Moi aussi ! Tu as grandi si vite...


Après neuf mois, Lili Prime est prête à accoucher. Elles l’assistent, tiennent sa main pendant le labeur et l’aident à sortir le bébé. La joie chasse le gris des visages, elles vouent toutes le même amour à cet enfant, elles ont toutes souffert de son absence. Lorsque Ivy pousse son premier cri, la félicité gagne les clones. On l’accueille avec des sourires extatiques, puis elle passe de sein en sein avec déférence, le culte est créé. Sa mère et sœur la reçoit dans ce monde beau et sûr qu’elle a engendré.

« Ivy, je t'aime... » Les voix ronronnent les mots à l’unisson, pour toujours.


 
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   Tiramisu   
14/11/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

J'aime ce texte même si il y a des parties obscures qui auraient mérité davantage de développement, il me semble ( par exemple : la mort d'Ivy, pourquoi ? Les clones ? Ce monde d'ombres peu sympathique est bien fragile, elle peut le renverser sans aucune difficulté).

L'écriture est fluide, sensitive, émotionnelle. Il y a une musique douce dans ce texte que j'aime bien. Musique douce qui assiste une exécution de masse. Contraste intéressant.

Merci pour cette lecture.

   Corto   
17/11/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Voici un beau texte avec embarquement immédiat pour le mystère.
Car le lecteur ne maîtrise plus rien, ni la logique, ni les codes, ni même le but du moins pas avant le final.

Le monde ici créé est inquiétant et cruel, mais tout est si bien géré, même les assassinats faits si proprement et si utilement.

Une fiction qu'un humain normal prendra soin de garder loin de soi...

Merci pour cette aventure.

   Donaldo75   
24/11/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Le début de ma lecture m’a bien plu. J’aime le contre-chant en italique, qui permet de mieux comprendre le personnage par sa voix intérieure conjuguée à la première personne du singulier. La narration au présent, dans le chant principal, permet la distanciation, ce qui ressemble à une forme de manque d’empathie de Liliana, peut-être son trait de caractère le plus marqué.

La narration change de dimension avec la scène dans le laboratoire. Elle est bien racontée, sans chichi et permet d’introduire la suite, un élément de science-fiction presque dans le registre de l’horreur. Le contre-chant appuie cette impression. La fin, avec la naissance d’Ivy, confirme l’inhumanité de Liliana avec pourtant un acte humain, celui de la mise au monde, même si le lecteur peut se demander pourquoi et comment, malgré le contre-chant qui laisse quelques indices.

J’aime cette nouvelle minimaliste dans le style, complètement ouverte aux interprétations.

   Eclaircie   
30/11/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Shepard,

La curiosité, ce matin m'a poussée à ouvrir votre nouvelle,
Le titre est intrigant, sachant que vous écrivez surtout de la science fiction, il me semble.
La nouvelle est courte mais demande plusieurs lecture pour comprendre vraiment l'histoire. Quelques points obscurs restent cependant :
Liliana Kette est-elle bien déjà un clone ou n'est ce que sa sœur décédée qui était le sien ? Pourquoi cette sœur est-elle décédée, elle se sera suicidée, il me semble, et pourquoi Liliana "s'est noyée" à la mort de sa sœur.
Je me demande comment a été fécondée Lili pour donner naisssance à cette nouvelle Ivy .

Le lecteur a peut-être tout amplitude pour imaginer les réponses, perso, j'aurais aimer les trouver sous la plume de l'auteur.

Au delà de ces remarques, ce texte est bigrement efficace, il fait froid dans le dos.
La présentation aérée et l'insertion des passages en italique sont des plus, à mes yeux.

Lectrice de peu de nouvelles, ici ou dans des recueils édités, j'ai été sensible à l'inventivité du texte, merci.

Éclaircie

   GillesP   
30/11/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Cette nouvelle, avec son style neutre, presque robotique serais-je tenté de dire, fait froid dans le dos. J'aime bien l'adéquation totale, ici, entre la forme et le fond. Le personnage principal semble n'avoir que peu de sentiments humains, sauf pour sa sœur morte.
Mais je partage un peu les remarques d'Eclaircie: l'auteur à choisi de laisser beaucoup d'implicite, ce qui crée du mystère et autorise différentes interprétations, mais en tant que lecteur je me suis senti un peu frustré.
Au plaisir de vous relire.
GillesP.

   plumette   
30/11/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Shepard
Pour moi, le problème principal de cette nouvelle, c'est qu'il m'a fallu 2 lectures pour approcher l'intrigue dont certains pans restent obscurs.
Je me suis demandée s'il me manquait des références car je ne suis pas du tout connaisseuse de ce genre.
La qualité de l'écriture, le format ramassé que je trouve très efficace ici, le personnage très bien campé de Lili et aussi les scènes visuelles de " masturbation "( faire l'amour avec son clone, comment cela peut se nommer?) ou d 'extermination font de ce texte une réussite avec le MAiS que j'exprime au début!

   BeL13ver   
30/11/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'essaie de prendre l'habitude de commenter les nouvelles, étant avant tout poète.

J'aime le style, la forme, qui nous entraîne à vouloir savoir la suite, à chercher à comprendre ce que veux dire l'auteur. Et c'est là que c'est plus difficile. Ce texte est construit comme une énigme, avec une clé à saisir. Donc je pense que l'auteur nous laisse volontairement dans le flou.

Je suis assez heurté par le côté "trash" de cette nouvelle, il n'empêche qu'elle est très réussie dans le sens que l'alternance entre italique et droit nous donne peut-être un éclairage sur ce qu'il faut pour résoudre l'énigme. Je crois que les textes en italique sont les mots de Ivy, et le reste vient de Lili Prime. En tout cas c'est comme cela que je lis ce texte.

L'auteur me dira si j'ai tort ou non, mais je pense que Ivy ne veut pas de l'amour et de l'adoration que lui vouent ses dix-sept mères, et que c'est une image pour dénoncer le culte à une éventuelle divinité : on (se) sacrifie pour quelqu'un qui ne veut pas de vous, et qui vient uniquement de vous. Le fameux "ami imaginaire".

   ours   
30/11/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Shepard

J'ai beaucoup aimé le style narratif, incisif et froid, dépouillé. Comme dans votre précédente nouvelle, il y a cette distance avec le personnage principale "Lilli". Votre récit comment par "Elle" sans même la nommer. C'est assez déroutant mais attire l'attention.

Les passages en italiques à la première personne le sont tout autant, j'ai le sentiment qu'il y a une alternance, tantôt Lilli tantôt Ivy qui parle. Mais même après plusieurs lectures, je ne suis pas certain de ma compréhension.

Au final, mère, fille, soeur, clone ? Lilly prime est la première, c'est peut être la seule chose qui soit donnée clairement au lecteur. Mais que cherche-t-elle à reproduire avec ses clones, son enfant... Que cherche-t-elle à détruire en tuant tout le monde ? Je n'arrive pas à trouver de clés au récit.

Il me manque certainement des références, pourtant j'adore ce genre qu'est la science-fiction.

En conclusion, une écriture efficace, une construction intéressante, un scénario qui a de l'impact, une chute contre toute attente, mais je n'ai pas du tout compris le message s'il y en a un d'ailleurs...

   maria   
30/11/2019
Bonjour Shepard,

J'en ai assez de lire "Ivy, je t'aime". Je plaisante mais ça m'agace de ne pas comprendre un texte (je l'ai lu plusieurs fois en espace lecture).
L'écriture est belle, fluide et le personnage Liliana est parfois touchant. Comme morte. Noyée, dans le chagrin ?
Que s'est-il passé dans le laboratoire ? Une orgie ? Les ombres sont rassasiées. De plaisir ? Qu'a éprouvé Liliana ?
On pratique la xénobiologie dans la station. Ces créatures ont des formes que nous ne connaissons pas et dont on ne peut prévoir l'évolution. Est ce pour cela qu'elles tuent ? A qui obéissent elles ?
Clone t-on aussi des hommes ou uniquement des femmes ?
Elles se masturbent ou pratiquent elles l'inceste ? (Je divague.)
La fin n'est pas cohérente : Lili ne peut pas promettre à Ivy qu'elle ne connaîtra plus la douleur, puisque qu'on ne peut pas contrôler l'évolution de ces créatures étrangères à nos critères.

Je ne suis pas la seule à avoir rencontré des problèmes de compréhension de l'histoire et j'espère que Shepard nous commentera sa nouvelle.

Merci pour le partage et à bientôt.
(Je préfère ne pas noter)

   hersen   
30/11/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un texte tout à fait effrayant sur le fond.

Nous sommes projetés dans le futur, mais pour autant, une blessure se transforme en une pathologie tout autant que dans notre vieux monde.
à ceci près que les "outils" sont différents et qu'on peut aller plus loin dans le délire.
Les clones, de ce point de vue, sont excellents. Liliana va reproduire toute une population d'elle-même et de sa soeur jumelle.

Liliana va se servir de son traumatisme pour devenir une tueuse, pour trouver de la "matière".

je n'arrive pas à mettre le doigt dessus, mais il me manque un quelque chose. C'est très froid, on peut le comprendre, mais peut-être que d'une façon ou d'un autre instiller un soupçon d'humanité aurait amplifié cet effet effrayant, par contraste. Peut-être aurait-il fallu la mêler un peu plus avec ses collègues, et la voir ensuite prendre froidement du recul. J'aurais aimé être plus impliquée dans ma lecture, moins spectatrice.
Car même si c'est de la fiction, ne perd pas de vue, car tu me fais peur avec tes idées, que tes lecteurs sont humains.
Jusqu'à preuve du contraire. Mais en est-on si sûr ? lol

merci pour cette lecture !

   phoebus   
2/12/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Rien de tel que l'absurdité de ce monde futuriste pour y inscrire sa propre position en faisant sienne la maxime " L'enfer c'est les autres ", en les tenant pour responsables de tous les malheurs qui vous arrivent, semble être le fil conducteur, dans son agir, de ce personnage qui doit sûrement être lui-même un clone, ayant su s'émanciper de ses concepteurs humanoïdes, contrairement à sa soeur,et décidé de contre-attaquer en prenant le contrôle de toute la base.

Donc des agirs et des désirs de vengeance bien humain. Un monde de machines et de clones mal sélectionnés.

Voilà les anticipations de sens et les extrapolations que je fais. Ceci dit, ce personnage semble déterminé à resterdebout, ayant mal vécu l'élimination, pour lui certainement injustifiée, de sa frangine.

Ou alors, il peut paraître étrange sinon absurde au lecteur que nous sommes de vouloir à tout prix reconstituer une réalité plausible alors que les éléments lacunaires nous en dispensent. Et donc ce contenter d'une tautologie: les faits qui sont donnés et seulement eux. Pas d'extrapolation ni de déduction à faire mais seulement l'idée de faire disparaître les autres afin de ne pas disparaître et le corollaire qui en découle remplacer tout le monde par des soi-même. Une paranoïa poussée au plus haut degré.

   Perle-Hingaud   
4/12/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
C'est court, perché, visuel, elliptique à souhait, ça remue les méninges et j'aime beaucoup.
J'aime moins l'écriture un peu sèche ou basique, je ne sais pas comment la qualifier.
Je n'ai pas trop compris l'érotisation de la scène avec les clones. (Un collègue de CE m'a soufflé que Ripley avait aussi vécu ça dans Aliens II… je manque clairement de références !) Certaines parties gagneraient à être développées, comme si tout était clair dans la tête de l'auteur, mais pas forcément dans celle du lecteur.

Voilà, du suspense et un texte dont j'aimerais connaitre la suite !


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