Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Science-fiction
socque : Ardo Melkin
 Publié le 16/10/17  -  8 commentaires  -  50500 caractères  -  91 lectures    Autres textes du même auteur

Du commerce trans-dimensionnel.


Ardo Melkin


Quand il ouvre les yeux, Ardo constate que c’est un frêle qui l’accueille – il est blanc, mais la stature ne laisse pas de place au doute. L’amertume familière l’envahit : une fois de plus, les siens le tiennent pour quantité négligeable !

Puis il tâche de relativiser l’affront : son superviseur Batkin, à force d’évoluer au milieu de l’espèce hégémonique sur cette Terre parallèle et de négocier avec ses représentants, a peut-être perdu de vue les exigences de la politesse… Il convient de lui accorder le bénéfice du doute.


— Comment vous sentez-vous ? demande le frêle, inquiet du silence du nouvel arrivant. Oh ! pardonnez-moi, je manque à tous mes devoirs. Bienvenue à vous, Seigneur néandertal Melkin. J’espère que nos relations seront mutuellement fructueuses ; je suis Robin Hurdé, vous m’honoreriez beaucoup en m’appelant Robin. Je gère les flux de marchandises en entrée et sortie de notre Terre.

— L’honneur sera pour moi, déclare Ardo quelque peu radouci. Vous pouvez m’appeler Melkin.


Robin s’incline et fait signe à… des sièges étranges, très volumineux. Ceux-ci se mettent à vibrer, puis se déplacent d’eux-mêmes vers les palettes transportées trans-dimensionnellement par et avec le nouveau sous-responsable des relations commerciales d’Import-Export Terre Frêle. Ardo comprend qu’il assiste pour la première fois à une manifestation de ces fameuses « machines », tellement en vogue chez les aristocrates à la page qui le snobent – ces machines dont son grand-père Atro ne veut pas entendre parler.

Ici elles semblent destinées à remplacer le travail des frêles ! Normal après tout : il se trouve désormais sur un monde peuplé uniquement de ces sous-hommes. Quelle idée bizarre ; il sent qu’il aura du mal à s’y faire.


— Vous nous avez apporté un superbe chargement ! s’extasie le frêle en chef. Vous verrez, nous n’en avons jamais assez : les amateurs d’épicerie fine s’arrachent vos produits artisanaux ! Quel dommage qu’ils ne puissent nous parvenir que lors de vos transferts de personnes… Un sacré goulot d’étranglement.


Ardo sourit, à la manière humaine : il courbe les commissures des lèvres vers le bas. Robin répond par le sourire à l’envers des frêles. Le nouveau venu n’en a pas souvent vu là d’où il vient – heureusement. Cette crispation des muscles est hideuse. Peu importe, il convient de poursuivre l’échange de banalités :


— Vous vous entendriez bien avec votre homologue chez nous. Il a exactement la même doléance ! Pour un peu, il aimerait employer vos « machines » au transport trans-dimensionnel, si ce n’était impossible…


Robin guide Ardo hors de la pièce de transfert : un entrepôt similaire à celui d’où il est parti sur la Terre des siens, la Terre où les frêles sont fermement maintenus à leur place subalterne, comme il se doit. L’arrivant et son guide se retrouvent dans un placard dont la porte se referme toute seule.


— Un ascenseur, suppose Ardo.


Il n’a pas oublié la formation dispensée avant son départ.

Le frêle hoche la tête à se la décrocher pour manifester son approbation.


— Vous sentez-vous d’attaque pour une visite de nos locaux ou préférez-vous prendre d’abord un peu de repos ? propose-t-il.

— « D’attaque ? » s’étonne Ardo.

— Ah, pardonnez-moi… Nous améliorons constamment nos oreillettes-traductrices, mais elles ont parfois du mal avec les expressions toutes faites. Vous sentez-vous suffisamment bien pour visiter tout de suite nos locaux ?

— Bien sûr, grommelle Ardo.


Il est à la fois contrarié que ce frêle ait mis en doute sa robustesse – même si, bien sûr, il est moins imposant que la moyenne des humains –, et satisfait de voir prise en défaut une de ces machines qu’il commence à sérieusement détester.


— Seigneur néandertal Batkin devrait nous rejoindre ensuite pour un rafraîchissement, conclut Robin, nerveux.


On a dûment averti Ardo : les frêles sont souvent mal à l’aise face aux humains. Le remords de les avoir fait disparaître de leur histoire, fût-ce en toute inconscience ? La prise de conscience de leur infériorité physique, sans parler de celle de leur esprit incapable d’accéder au Tout ?



Osto Batkin ne manifeste pas de dédain envers Ardo, qui se détend un peu. Peut-être cette Terre aura-t-elle au moins l’avantage de lui faire oublier la honte de son hérédité.

Après le départ du frêle à qui le superviseur humain a fait comprendre en toute délicatesse son importunité, l’atmosphère confinerait presque au cordial. Batkin donne une petite idée au nouveau venu des distractions disponibles (« Bien que nous soyons forcément très provinciaux, aussi loin des lumières du pays, nous tâchons de nous amuser ! »), promet de lui présenter bientôt la petite communauté humaine. Ils devisent autour de divers échantillons savoureux du fret transféré par Ardo (ah, le mammouth fumé confit aux airelles !), Osto se déclare très satisfait de pouvoir bientôt compter un auxiliaire bénéficiant de références aussi flamboyantes que celles dont jouit son futur aide. À la fin, les deux expatriés se lèvent d’un commun accord.


— Vous devez être fatigué après le transfert… Robin va vous conduire à votre logement, annonce le chef. Vous verrez, le quartier est très agréable, tout près d’ici.


Ardo s’incline.


— Grand merci, Seigneur.

— Une dernière chose, dit négligemment Osto alors que Robin fait son entrée.


Son ton trop léger s’accompagne d’une subtile nuance télépathique d’avertissement.


— Méfiez-vous des femmes frêles… Je regrette d’avoir à dire qu’elles sont souvent vénales ; quelques subalternes en ont fait les frais et ont dû être renvoyés sans honneur sur notre Terre.


Le jeune sang-mêlé frémit et s’incline encore. Osto a-t-il voulu l’humilier par cette remarque ?



Il faut reconnaître que les frêles ont le sens du confort : Robin, avant qu’Ardo le mette à la porte en lui assurant qu’il se débrouillerait, lui a montré le fonctionnement d’une accumulation d’appareils bien pratiques.

D’un autre côté, les privilégiés chez les sous-humains ont dû trouver comment pallier leur absurde abolition de l’esclavage… Encore qu’Ardo soupçonne que leurs fameux « principes », dont on lui a rebattu les oreilles lors de sa préparation, doivent voler en éclats lorsque ça les arrange !

D’après son peu d’expérience, les principes se montrent souvent bien flexibles.

Et heureusement ! Où serais-je sinon ?

La dernière remarque d’Osto lui trotte dans la tête au moment de s’endormir. Non, décide-t-il, son superviseur n’a pas voulu faire allusion à la mésalliance dont Ardo est le fruit. Il faudrait que l’homme ait voulu le blesser profondément, et aucune ambiance mentale hostile ne rôdait dans leurs échanges. Les femmes frêles doivent vraiment être peu fréquentables.


Il est tout petit, il se perd dans les couloirs du manoir. Il court dans les jambes des frêles ; d’habitude, c’est pour le plaisir de saboter leurs diverses tâches et de les faire gronder ou battre, mais là il fuit.

Le service d’ordre de son grand-père le poursuit sans pitié. Le vieillard a changé d’avis, s’est rangé à l’avis général : Ardo n’a pas le droit de vivre. Le fruit du viol d’une humaine par un frêle ! Tous les serviteurs mâles au-dessus de onze ans ont été exécutés – il l’a su en retrouvant un vieux dossier dans la bibliothèque où il passe le plus clair de ses journées puisque personne ne joue avec lui – les frêles le détestent aussi – comment se fait-il qu’il sache lire ? Il est si petit encore ! – il a perdu sa mariotte – plus tard, il grandira et pourra se défendre pour qu’on ne le tue pas – mais il sera moitié frêle, jamais il n’aura la force – ils s’approchent – le couloir tourne –

Ardo se réveille en sursaut.

Il n’est pas sûr que sa mère ait été violée. Aucune autre version officielle n’est bien sûr envisageable, mais il lui est arrivé de croiser Arda lorsqu’on la sortait de sa cellule pour la promener et que, sous bonne garde lui aussi, il se rendait à une leçon ou un exercice quelconques. Alors il ressentait les pensées confuses de… il n’ose songer d’amour… celles de la femme échevelée, hagarde, qui lui faisait si peur. Jamais elle ne l’a flétri de son dégoût, ou d’horreur. Il devinait de la nostalgie chez elle. Comme de doux moments enfuis.

Ou alors il s’est imaginé tout cela pour supporter sa solitude.


Robin arrive à l’heure dite. Ardo l’accueille avec une amabilité digne, se sent fier de lui proposer de partager un « petit déjeuner » concocté par une autre machine. Il sait s’adresser avec aisance à ces frêles émancipés, décide-t-il ; ce sera sûrement utile pour son poste.

Il profite du moment convivial pour tâcher de prendre le pouls de ce monde étonnant. Robin ne manifeste aucune réticence.


— Bien sûr, nous devons affronter quelques problèmes d’opinion… indique-t-il. Des activistes plaident pour un boycott de nos produits importés. Pour certains, nous devrions refuser toute relation avec un monde où les… hum, Sapiens sont « opprimés par des brutes néandertaliennes ». Veuillez m’excuser, Seigneur néandertal Melkin, je ne fais que citer.


Ardo s’est en effet un peu crispé et a dû se rappeler qu’ici, les frêles ont toute liberté de parole.


— Je comprends, je ne vous en tiens pas rigueur, annonce-t-il noblement. Je dois vous reprendre, toutefois : appelez-moi Melkin, voyons ! J’apprécie votre franchise, même si elle m’est inhabituelle venant de… Enfin, bref, je discerne mieux cet aspect de « relations publiques » dont Seigneur néandertal Batkin m’a touché un mot.

— Oui ! Vous deviendrez le visage d’Import-Export parallèle, il semble que votre… apparence… devrait beaucoup nous aider. Euh… elle est moins insolite pour mes congénères ici, ne serait-ce qu’à cause de… votre taille, votre teint mat…


Robin s’empêtre, bafouille sur la fin. Il sent bien qu’il a gaffé, et grave. L’imposant personnage en face de lui (au moins cent cinquante kilos de muscles, ce qui est beaucoup pour un homme d’ici mais fluet pour un colosse de la Terre néandertalienne), massif pilier, s’est levé d’un bond étonnamment agile et arpente la pièce en un effort manifeste pour dominer sa colère. Le subalterne ne peut s’empêcher d’admirer le délié de ces mouvements ; on dirait un athlète danseur.

Après quelques inspirations qui font s’inquiéter Robin pour sa part d’oxygène dans la pièce, Melkin se calme.


— Veuillez m’excuser, gronde-t-il comme un lion contrarié. On ne vous a manifestement pas informé de… de ma situation particulière au sein des miens, qui explique mon physique. Je vous prierai de n’y jamais revenir.

— Bien sûr, chuchote l’autre.

— Je comprends en tout cas comment je puis être utile à mon employeur, et c’est bien l’essentiel ! Allons, reprend Ardo en s’efforçant d’insuffler un peu de chaleur dans ses propos, il est temps de partir travailler. Je vous suis.

— Si je puis me permettre un conseil, indique le frêle, je pense que vous avez intérêt à indiquer ses tâches dès ce matin à votre robodomi. Ainsi vous retournerez ce soir dans un logis parfaitement à votre goût.

— Ah oui, vous avez raison. Je crois que ces machines prennent les ordres tout comme un domestique ?

— C’est ça. Je vous attends dehors pendant que vous le programmez.


Ce doit être une marque de courtoisie, comprend Ardo. Ainsi son visiteur n’apprend pas sur lui des détails éventuellement gênants, de ceux qu’on ne révèle qu’à ses très proches.

Mais « programmer » ? Qu’est-ce à dire ? Il décide de s’adresser à cette créature trapue ramassée sur ses petites roues comme à son serviteur. Il verra bien en rentrant ce que la chose aura compris.



Batkin n’ayant aucune raison de marcher sur des œufs avec son collaborateur, il lui expose carrément ce qu’il attend de lui.


— Bien sûr, vos bonnes références ont joué, mais je ne cacherai pas que votre lignage inhabituel a joué un rôle important dans la décision de vous engager.


Ardo acquiesce avec raideur. Il sait que ces fameuses références, pour l’essentiel, sont dues à l’intervention de son grand-père et que son superviseur en est conscient. Sans démériter, le jeune homme n’a pas tant brillé dans son emploi précédent. C’est bien Atro qui a fait jouer ses relations pour que son rejeton embarrassant puisse s’expatrier le plus loin possible, sans plus gêner ses ambitions politiques par sa seule présence.


— Comme Robin a dû vous en informer… (Si peu ! songe Ardo.) … notre plus gros problème est celui du rejet de principe envers nous que manifeste une frange non négligeable d’activistes. L’ennui, c’est qu’ils ont tendance à gagner en influence ; certes, nos produits sont pour l’instant toujours très demandés, mais cela pourrait changer. Et puis nous trouvons à la fois lassant et coûteux de devoir nous assurer un service d’ordre privé près de nos boutiques, puisque les autorités locales se retrouvent bridées par leurs bruyants administrés ! Aberrant, oui, mais il y a là de quoi effaroucher la clientèle.

» La société des frêles a un côté volatil ; ses membres peuvent se mettre à brûler soudain ce qu’ils ont adoré. Nous voulons prévenir cela et vous constituez pour nous un atout : en accordant des entretiens aux organismes qui forgent ici l’opinion, vous donnerez à voir un exemple de la fameuse « égalité des chances » qui paraît si importante à ces girouettes.

— Mais, objecte Ardo, il est de fait qu’aucun frêle chez nous ne jouit d’une position sociale, et que mon cas – parlons franchement – est unique. Ne pensez-vous pas que dans cette société, habituée aux faux-semblants m’a-t-on dit, notre « tromperie » sera vite découverte ?

— C’est justement parce que les frêles sont foncièrement malhonnêtes qu’ils feront semblant de se contenter de votre prestation. Personne ne sera dupe, mais les gages que nous aurons donnés suffiront pour qu’enfin les gouvernements se montrent plus fermes envers les manifestants qui nous gênent. Nous pourrons les contrer par une campagne d’opinion…


Ardo laisse échapper dans ses ondes télépathiques une mesure de son scepticisme. Ce plan lui paraît tordu et peu viable. Batkin ne s’en offusque pas.


— Croyez-moi, insiste-t-il en appuyant ses propos d’une bouffée de confiance, tout comme chez nous, les frêles d’ici sont très prévisibles. Je ne doute pas un instant que vous ferez une excellente impression sur la journaliste avec qui vous avez rendez-vous cet après-midi. D’ici là, Robin va vous expliquer plus précisément quelle sorte de façade vous devrez lui présenter. Et rappelez-vous que ce sera facile avec une frêle puisqu’ils n’ont aucun talent télépathique. Restez assuré et serein, tout ira bien.



Ardo, accompagné de Robin, se rend d’abord à la boutique « néandertalienne » de cette grande ville dont l’animation ne laisse pas de le déconcerter. Déjà, se déplacer à bord d’un véhicule qui se conduit tout seul a de quoi rendre nerveux !


— Aucune inquiétude à avoir, lui a promis son escorte, les statistiques montrent que l’automatisation du trafic a réduit au centième le nombre d’accidents. En revanche, quand ils se produisent, c’est à la suite d’une panne globale du système… Ça fait plutôt mal. Mais le dernier événement de ce genre a eu lieu voilà sept ans, et nous avons encore renforcé la redondance depuis.

— La redondance ?

— Tout est analysé simultanément par trois ordinateurs ; le plus rapide voit sa décision privilégiée… Du reste, ce protocole a eu un résultat imprévu : les machines sont entrées en compétition ! Tout se passe comme si elles se reprogrammaient en permanence pour trouver les algorithmes les plus efficaces. Nos analystes estiment que cela pourrait constituer un début d’émergence de la conscience.

— Vous êtes en train de me dire que vos serviteurs mécaniques sont peut-être en train d’accéder au libre arbitre ? Cela ne vous inquiète-t-il pas ?

— Non, pourquoi ? Au contraire, nous recherchons ce développement depuis des années. Il semblerait que le choix de nous concentrer sur des unités individuelles auxquelles nous nous efforcions d’enseigner le monde peu à peu, comme à un enfant, n’était pas la bonne approche. La clé serait dans la spécialisation et l’inter-relation de systèmes homologues. La question est très discutée.


Ces gens sont fous, conclut Ardo. Ils se réjouissent de voir leurs équivalents-esclaves gagner en autonomie ! Je ne donne pas cher de leur longévité… Reste à espérer que leurs machines à circulation ne vont pas faire éclater leur révolte dans les minutes qui viennent.

Il s’est juré, quoi qu’il en soit, de se déplacer désormais à pied. Ou bien y aurait-il moyen d’obtenir un cheval dans cet environnement totalement artificiel ? À voir.

En entrant dans le magasin, il a un petit choc de familiarité bienvenu après ce trajet éprouvant où il ne pouvait rien contrôler ; mais l’artificialité foncière de l’environnement transpire très vite : le mammouth sur la représentation « holographique » (lui a glissé Robin) est grossièrement surdimensionné, ainsi que l’ours géant en train de pêcher les saumons en plein frai. Quant aux chasseurs vêtus de peaux de bête… Ardo retient un grognement navré devant l’allure débraillée de ces brutes. De toute évidence, il se retrouve face aux fantasmes débridés des frêles. Sans compter que, depuis des temps immémoriaux, c’est l’élevage qui prévaut ; seuls quelques fanatiques archaïsants se livreraient à ce genre de démonstration de force. Et même si la fresque voulait illustrer une de ces scènes, il y manquerait la nuée de serviteurs frêles chargés du confort des participants et de l’équarrissage. D’ailleurs…


— Mais c’est inadmissible ! laisse échapper Ardo. Croyez-vous vraiment que nous nous rassemblions autour des carcasses abattues pour les dépecer et les manger crues ? Avec l’image qui est donnée ici de nous, rien d’étonnant que nous soyons perçus comme des monstres assoiffés de sang !


Robin semble un peu embarrassé, sans plus.


— Vous devez comprendre, explique-t-il, que cette image « primitive » – complètement fausse, j’en suis bien d’accord – émoustille nos acheteurs. C’est un équilibre délicat à maintenir : le dépaysement et l’idée de sauvagerie sont bons pour nos affaires, mais forcer le trait peut nous aliéner toute une frange de l’opinion… En ce moment, c’est ce que craint Seigneur néandertal Batkin, que nous en ayons fait un peu trop dans l’exotique. Vous êtes chargé de remettre les pendules à l’heure.


Ardo renonce à comprendre ce que viennent faire des pendules là-dedans, de toute manière il voit l’idée. S’il y réfléchit, toute sa vie il a marché sur un fil tendu au-dessus de l’abîme ; dès l’enfance, il a su qu’il devait plaire à son grand-père, ne lui apparaître ni insignifiant ni trop insolent. Sous peine de mort. Il ne va pas se laisser intimider par une journaliste frêle qui n’a aucun pouvoir sur lui !

Quoi qu’il en soit, les marchandises sont bien mises en valeur – si l’on excepte le mauvais goût des représentations d’ambiance –, les rayonnages suffisamment espacés ; les clients paraissent heureux de circuler dans les allées de conserves ou de se mettre en file devant le comptoir où sont proposés les produits fumés : mammouth bien sûr, aurochs, bison, rhinocéros laineux, etc. C’est mieux agencé, doit-il reconnaître, que dans beaucoup des magasins de son grand-père, ceux que son emploi précédent l’a amené à inspecter.


Le café non loin où doit se dérouler l’entretien est discret, douillet, apparemment peu fréquenté… impression trompeuse car en fait toutes les tables sont occupées, mais on les a disposées de manière à ce que chaque groupe se retrouve dans son petit monde. Ardo apprécie : depuis son arrivée, il souffre d’un manque d’espace.

Robin se dirige avec assurance vers une frêle dont l’allure a de quoi surprendre ; pour un peu, avec l’aide du décor plutôt vieillot, le jeune Seigneur néandertal pourrait se croire revenu chez lui, face à une accorte commerçante !

Elle est de carrure fort imposante pour une frêle, les épaules carrées, le cou épais, le port de tête assuré. C’est surtout son teint de lait, ses cheveux d’or cuivré chantourné – toutes ces frisettes ! –, les petites taches parsemant son visage telles des feuilles d’automne chues sur un paysage fraîchement enneigé, qui font rêver Ardo.

Ses yeux enfoncés sous des sourcils épais comme des boisseaux de carottes sont intrigants et espiègles, couleur de cresson d’eau.


— Bonjour, salue-t-elle d’une voix profonde.


Puis, sans laisser le temps à Robin de la présenter, elle tend sa main à la mode de ce monde, arrachant ainsi Ardo à son rêve, et annonce :


— Je suis Lila Acmeld. Appelez-moi Lila.

— Appelez-moi Melkin, je vous en prie.


Ardo craint d’avoir indistinctement grommelé en serrant la main proposée ; le geste lui est si peu naturel ! Il s’assied. Robin, réduit aux utilités, fait de même. D’emblée, plus personne ne s’intéresse à lui.

Lila ne se perd pas en circonvolutions.


— Cette série d’articles consacrés à la Terre parallèle d’où vous venez, déclare-t-elle tout de suite, où cohabitent les deux espèces humaines qu’ici nous appelons Néandertal et Sapiens, a pour but de faire mieux connaître votre histoire au grand public. Vous nous avez découverts, visités, des relations commerciales n’ont pas tardé à se développer entre nous, mais nous savons somme toute très peu de choses de la vie que mènent nos cousins ! Cela donne lieu à toutes sortes de rumeurs qui risquent de nuire à notre bonne entente, je pense que vous en serez d’accord.

» Au début, je compte rappeler à nos lecteurs – ou leur apprendre – en quoi les histoires géologique et anthropologique de nos mondes divergent, les éléments expliquant les chemins différents qu’ils ont suivis. J’aimerais ensuite évoquer votre organisation sociale, puis la manière dont vous avez été amenés à prendre contact avec nous. Enfin, quel avenir pouvons-nous envisager entre nos deux espèces ?

» Ne vous inquiétez pas, continue-t-elle en remarquant sans doute la crispation d’Ardo, tout cela paraît très vaste, mais il suffira sans doute de quelques entretiens pour que j’aie suffisamment de matière. On y va ?


Comment diable faire en sorte que cette frêle manifestement intelligente et inquisitrice ne s’indigne pas du sort subalterne réservé à ses congénères chez les humains ? Ardo se sent sur des charbons ardents. Lila a certainement noté son malaise, elle décide d’aborder en douceur le sujet. Elle perche sur son petit nez des lunettes rondes et entame la lecture de notes rangées apparemment dans une autre machine plate sur sa paume :


— Alors, d’après mes recherches, nos scientifiques supposent que ce qui a fait la différence sur votre monde, c’est une période glaciaire moins intense au moment crucial, permettant la survie d’Homo neanderthalensis.

» Cela dit, l’explication leur paraît incomplète. Ils pensent que, chez nous, cette ère froide a porté le coup de grâce à une espèce déjà sur le déclin pour des raisons pas entièrement définies : une moins grande habileté à chasser, peut-être, ou, pour être plus précis, une spécialisation exagérée de tactiques de chasse ciblées sur la mégafaune, qui auraient impliqué un manque d’adaptabilité quand celle-ci se raréfiait ; et cette spécialisation aurait constitué une réponse aux plus grands besoins nutritionnels des individus néandertaliens, de par leur morphologie plus massive : c’est ce qu’indiquent les fossiles.

» D’où ma première question, Melkin : pouvez-vous me brosser à grands traits un portrait de la Préhistoire chez vous ? Comment les deux espèces humaines cohabitant encore sur votre planète ont-elles évolué ?


Ardo, estomaqué, reste silencieux le temps de se calmer. Quelle audace ! Supposer les humains de cette Terre inférieurs, décadents dès leur émergence, prêts à succomber à la première difficulté !

Quoique… il est difficile de nier qu’ils ont disparu ici. Même si, comme lui-même a tendance à le penser, c’est par suite de la sournoiserie des frêles, le fait demeure qu’ils ont été vaincus. Il devait leur manquer un élément crucial mais non apparent dans les antiques restes retrouvés. Et si… ?


— Ce qui a marqué d’emblée la rencontre entre nos deux espèces chez nous, commence-t-il en s’exhortant à peser ses mots, c’est la domination de mes ancêtres sur ceux des fr… des Sapiens. Une domination certes physique, mais surtout mentale, par nos pouvoirs de concentration. C’est pourquoi, sur notre monde, les Sapiens sont toujours restés en sujétion, ce qui a permis à tous un développement harmonieux. D’après ce qu’on m’a dit, livrés à vous-mêmes, sur ce monde-ci vous avez surexploité et souillé vos terres…


Au tour de Lila de tiquer.


— Nos problèmes de pollution sont très réels, comme vous le remarquez, toutefois nous en avons pris conscience à temps et les maîtrisons. Mais êtes-vous en train de dire que c’est peut-être l’absence de pouvoirs mentaux chez les Néandertaliens de notre Terre qui les a condamnés ?

— L’hypothèse me paraît intéressante, en tout cas. Chez nous, les Sapiens en disposent sous une forme rudimentaire, bien inférieure à la nôtre. Chez vous, d’après ce que j’ai compris, personne n’est télépathe ou télékinésiste – sans parler de voyager entre les dimensions. Si ces facultés ne se sont jamais développées ici, si en outre le climat s’en est mêlé, alors je comprends mieux la disparition de l’espèce la plus humaine…

— Je ne citerai pas vos derniers mots, déclare la journaliste, pincée. Je préfère les mettre sur le compte de votre méconnaissance de notre société. Permettez-moi toutefois de vous conseiller d’éviter de tels propos en public ; ils pourraient être considérés comme une provocation.


Ardo s’en veut d’avoir contrarié cette frêle. Il doit se montrer diplomate !


— Veuillez m’excuser, prononce-t-il d’un ton sans doute trop abrupt. Vous avez raison, je n’ai pas à vous froisser.

— Ce n’est pas grave, je voulais surtout vous mettre en garde, assure Lila avec un mouvement désinvolte de la main. Pour en revenir aux relations entre votre espèce et la nôtre, avez-vous rencontré d’autres Sapiens dans vos voyages trans-dimensionnels ? Ou notre planète est-elle la première avec laquelle vous êtes entrés en contact ?

— La troisième, mais la première avec laquelle il se révèle fructueux.


Ardo réprime un frisson en songeant aux histoires qu’on lui a racontées sur les viragos de la deuxième Terre. D’un commun accord, les deux sociétés sont convenues de ne pas pousser plus loin. Patriarcat et matriarcat ne sauraient faire bon ménage. Quant aux brutes épaisses de l’autre… Pas de frêles non plus sur celle-là, mais le chemin suivi par les humains ne saurait être appelé « progrès ». Ils semblent ne rien avoir inventé depuis l’aube des temps, pas même faire du feu ! Quand Ardo est parti, il était question d’exploiter ces territoires en réserves de chasse sans pour autant gêner les peu nombreux autochtones.


— Votre société est aussi la première où s’est implantée une société sapiens. Elle nous apparaît comme dynamique, mais trop agitée, dénuée de la modération que nous avons su vous apporter sur notre monde grâce à notre sens inné du grand Tout de l’univers.

— Cette notion que vous évoquez recoupe l’hypothèse Gaïa, à l’œuvre chez nous depuis un peu plus d’un siècle, remarque Lila. Peut-être voudrez-vous discuter avec quelques écologistes…


Ardo doute de s’intéresser aux sectes frêles, mais il fait l’effort d’un hochement de tête vaguement approbateur.



— Je crois que vous avez fait excellente impression sur elle, commente Robin tandis qu’ils retournent au siège à pied, profitant de la douceur de fin d’après-midi.


Malgré la température clémente, l’air paraît moite, désagréable. Ardo se demande si cela ne provient pas de cette « pollution » dont on lui a beaucoup parlé.


— Je comprends que c’est important pour notre image, grommelle-t-il en se disant que c’est vraiment le monde à l’envers s’il doit faire des grâces à une sous-humaine !


Même si elle a une sorte de séduction.

La pensée a affleuré à sa conscience et il espère ne pas rougir. C’est tellement incongru.

Je me demande d’où venait ce halo doré autour d’elle… Le soleil par la fenêtre, oui, mais il ne faisait pas le même effet sur Robin. Non.

Mais à quoi pense-t-il donc ?


— J’aimerais voir les chiffres de vente en rentrant, annonce-t-il assez sèchement. Je tiens à évaluer lesquels de nos produits sont en pointe, sur lesquels au contraire il faudra envisager une mise en avant plus agressive.



C’est le grand jour ! Ardo attend devant l’imposante porte du salon d’apparat.

Ce n’est certes pas la première fois qu’il se retrouve là, mais il ne va pas être présenté en présence de son grand-père à tel ou tel aréopage de barbons qui le dévisageront avec dédain, fronçant le nez comme devant une carcasse mal débitée. Ces gens-là n’ont pas d’importance, lui dit régulièrement son grand-père, je suis seul à décider sur mes terres.

Aujourd’hui, il n’aura pas voix au chapitre. Même l’impérieux Atro ne saurait aller à l’encontre de la décision d’un Examinateur !

La porte s’ouvre. Derrière, un valet en livrée, ce qui marque bien la solennité de l’occasion. Jamais Grand-père ne s’intéresse à la tenue des domestiques ni ne la régente. Perte de temps, dit-il avec ce geste désinvolte de la main qui s’apparente tant à un coup destiné à annihiler un insecte.

Ardo s’efforce d’avancer d’un pas digne sur ses petites jambes flageolantes. Il a l’impression de sentir dans son caleçon se hérisser chacun de ses poils tout neufs. Il a la bouche sèche, pourtant il devra débiter son compliment devant le personnage redoutable situé semble-t-il à des kilomètres derrière le bureau d’Atro.

Il marche pendant des heures, la sueur coule dans son dos. Un soleil incompréhensible l’accable depuis le plafond où passent de rares nuages. Des chuchotements sournois l’accompagnent, lui promettant l’échec et la mort. Mais il n’arrive toujours pas devant l’Examinateur.

Soudain il se trouve devant lui, tout près et, à la honte de son visage ruisselant de transpiration, s’ajoute celle de son membre qui s’agite de surprise et d’une excitation malsaine.

L’Examinateur est une femme ! Elle s’appelle Lila, elle a la beauté rude et savoureuse de la cousine Athala dont les parents ont accepté, à l’occasion d’un séjour au domaine, qu’elle le rencontre pour une après-midi hautement surveillée de jeux et d’exercices mentaux. Grand-père Atro a insisté « pour que le petit bâtard ait une chance de s’entraîner ». Elle n’a pas été trop méchante, elle s’est au moins efforcée de contenir son mépris, même si quelques bouffées télépathiques lui en sont parvenues. Elle est jeune elle aussi, elle manque de pratique. Elle sera bientôt présentée.

Lila… quel nom absurde. Ses cheveux flamboyants, foisonnants, sont retenus en une coiffure sévère, tirés en arrière, forcés à suivre une armature métallique. Ils paraissent d’ailleurs prêts à la tordre.

La pièce a retrouvé ses dimensions habituelles, un rayon de soleil entre par la fenêtre et illumine la tunique dorée de Lila. Ardo, dans l’ombre, se rappelle qu’on l’a averti : les Examinateurs sont vêtus de blanc. Pourquoi cet or ? Cela fait-il partie de l’épreuve, doit-il réagir ? Ou non ? Doit-il attendre qu’on lui parle avant de réciter son compliment ?

Le silence s’étire. Peut-être l’Examinat… rice attend-elle qu’il exprime ses pensées au lieu de les refouler comme font les garçons polis ? Après tout, il est là pour ça, pour montrer qu’il sait émettre. Mais quand ?

Son pénis se durcit de plus en plus, comme stimulé par la peur. Cela se voit-il ?

Elle a parlé, il n’a rien compris. Il n’ose lui demander de répéter. Il essaie de discerner ses pensées mais elles lui sont opaques. Complètement opaques ! D’ordinaire, au moins les sentiments percent sous la réserve de courtoisie… L’héritage frêle d’Ardo aurait-il au plus mauvais moment corrompu le sang Melkin ? A-t-il perdu ses capacités mentales ?

… Impossible de se concentrer, son pénis est dur à fendre du bois. Il grossit, grossit, il va faire éclater ses vêtements…


L’envie d’uriner est terrible. Ardo se dirige en hâte vers les lieux d’aisance de son appartement. Il n’aurait pas dû boire de cette méchante bière, la veille. « Pour se détendre », ah ! Quelle marque de faiblesse…

Voir son Examinateur en femme, quelle aberration. On dit, c’est vrai, qu’une ou deux ont été nommées pour leurs éminentes qualités de détection, mais jamais son grand-père n’aurait accepté cette décadence pour l’Examen pubère de son petit-fils.

Curieusement, Ardo n’a jamais douté de ses capacités en ce domaine, n’a jamais craint l’euthanasie pour cette raison-là. Depuis tout petit, il percevait à merveille les émanations de mépris des habitants du manoir et résistait sans problème aux pointes télépathiques cruelles qui auraient terrassé n’importe quel frêle.

Mais il se rappelle très bien ce qu’il a pensé ce jour crucial, après avoir réussi toutes les épreuves.

Et s’il disait tout de même que je suis inapte, par simple volonté de me voir disparaître ?

Avec leurs capacités supérieures, les Examinateurs peuvent mentir en toute impunité, c’est du moins ce qu’on dit d’eux. Ils savent dissimuler ! Si on avait soudoyé celui-ci ?

Mais non, Ardo avait passé l’épreuve et l’Examinateur avait été sincère. L’adolescent avait échappé au sort inévitable des débiles.



— Si vous voulez bien, Seigneur néandertal Melkin, je vais vous laisser voir Lila Acmeld seul. J’ai encore pas mal de travail sur l’inventaire de la répartition des marchandises…

— Appelez-moi Melkin, répond machinalement Ardo en cherchant une raison de repousser cette offre.


Il n’y en a pas. Il se sent à la hauteur pour discuter avec la frêle, bien sûr. Il en a même envie, ose-t-il s’avouer.


— Très bien, accepte-t-il avec dignité. J’irai à pied, l’exercice me sera salutaire. C’est au même endroit que la dernière fois, n’est-ce pas ?

— En fait, non, elle a préféré un établissement proche de chez elle pour cette fin de journée. La distance à pied est très raisonnable.


Robin sort de sa poche une petite chose plate et y appose ses doigts en une danse compliquée. L’appareil ordonne d’une voix ténue :


— Sortez par la porte derrière vous à votre gauche.


Le subordonné d’Ardo lui tend cette machine ; le jeune homme se décide à la prendre et à l’enfouir dans sa poche.


— Vous avez raison, l’encourage Robin, vous n’avez nul besoin de regarder l’écran. C’est le dernier modèle, il distingue l’orientation de son porteur et connaît les détails intérieurs des bâtiments ! Une petite folie que je me suis offerte…

— J’en prendrai soin, assure Ardo.


Un filet de son sort de sa chemise :


— Sortez par la porte devant vous à votre droite.


Ah oui, Robin et lui se font face… il se met en route, l’impression d’être un chien de compagnie servile attaché à sa maîtresse.



— Tu étais bronze cette fois… Comment fais-tu ?

— Pardon ?

— La première fois, un halo doré t’auréolait.


Lila, étendue sur le côté, sa forêt chevelue d’automne embrasé recouvrant la main où s’appuie sa tête, se jette à plat dos sur l’oreiller et pousse une exclamation amusée :


— Ah ! C’est donc ça qui t’a tant plu chez moi ?

— Tu y comptais bien, non ? murmure Ardo, mi-amusé mi-agacé.


C’était curieux : il suivait pas à pas les étapes de la séduction, analysait froidement les ficelles plus ou moins subtiles dont cette femme, cette frêle, usait sur lui… mais cela a tout de même fonctionné.

Il se sent manipulé, pourtant cela ne le gêne pas. Qu’importe si la douceur n’est qu’un fin glacis recouvrant un abîme de tromperie ! Qu’importe, pourvu qu’il puisse humer encore un peu son odeur de sueur, de sous-bois moite…

Qu’importe sa vénalité probable. Il sera attentif, ne cédera rien d’important.


— Pour te répondre, il s’agit d’un artifice de mode très apprécié en ce moment : de minuscules particules métalliques se détachent du vêtement, flottent dans l’air et reflètent le soleil. D’où cette impression de halo. L’intérêt est que cela marche dans les deux sens : le vêtement attire aussi à lui des grains du même métal éventuellement semés plus tôt par une autre personne. Il s’agit d’une matière semi-intelligente… je t’épargne les détails techniques pour la bonne raison que je ne les comprends pas.


Quelle décadence ! se dit Ardo, douché. S’échanger des bouts d’habits comme on s’échange des baisers… Cette société est d’une impudeur rare.


— Et tu sais ce qui m’a surtout plu chez toi ? enchaîne Lila. Ceci…


Elle fait gentiment courir son doigt sur le bas du visage de son nouvel amant.


— Tu as un menton ! À vrai dire, j’avais du mal à en détacher les yeux pendant nos conversations, tu n’as rien remarqué ? Vous êtes célèbres chez nous pour vos profils fuyants, on n’a vraiment pas l’habitude.


Ardo pousse un petit grognement contrarié. Bien sûr. Comment lui expliquer cela sans tout révéler de sa honteuse ascendance ?


— Veux-tu manger un morceau ? propose la belle presque tout de suite, comme si la réponse ne l’intéressait pas. Il paraît que vous mangez beaucoup de viande, je vais te faire découvrir les saveurs des plantes – si tu as envie d’élargir tes horizons…

— Ne t’arrête pas aux rumeurs sur nous, répond Ardo un peu sèchement. J’ai parfois l’impression que vous nous tenez pour des brutes épaisses, tout juste sorties de nos cavernes.

— Allons, ne te fâche pas !


Elle saute gaiement du lit et sort, nue, « programmer » une de ces maudites machines. Sa chair blanche piquetée de roux sur tout le corps évoque une tempête de neige et de cuivre mêlés.



Depuis quand au juste la première pensée d’Ardo au réveil est-elle pour Lila et non les tâches professionnelles du jour ?

Depuis bien trop longtemps, voilà la vérité. Il n’a pas compté les semaines. Chaque jour ressemble au précédent, entre travail répétitif, efforts constants pour dissimuler mentalement sa liaison à Batkin et soirées enivrantes d’amour suivies d’un sommeil de mort.

Il ne pense pas être heureux, car comment l’être dans le déshonneur ? Mais renoncer à Lila est impossible.


— Heureusement que vous autres n’êtes pas télépathes… Je vois souvent Robin et j’aurais du mal à lui cacher notre liaison.


Lila, le doigt sur le menton insolite d’Ardo, glousse.


— Sais-tu que les aveugles compensent leur infirmité par une acuité accrue des autres sens ? Je peux te garantir que Robin a tout compris… « Nous autres » savons guetter les indices dans les attitudes, le ton de la voix, tout ce que tu voudras. Quand tu lui parles de notre prochain entretien journalistique, je suis certaine que tu te trahis. Cela n’a pas d’importance, ajoute-t-elle devant le geste alarmé de son amant, je serais très étonnée qu’il aille ragoter auprès d’un Seigneur néandertal !

— Même pour se faire bien voir ?

— Ah ! Nous avons remarqué que « vous autres » récompensiez rarement les porteurs de mauvaises nouvelles… Je me trompe ?


Pas vraiment. Chez lui, sur son monde, les frêles ont adopté une attitude prudente de serfs muets.


— Un autre verre ? propose Lila.

— Non merci. Je bois trop avec toi, mon sommeil est beaucoup plus lourd que d’habitude ; c’est sûrement mauvais pour ma santé.

— Comme tu veux.


Elle se ressert de ce nectar un peu trop sucré, sirupeux. Un alcool de femelle décadente, se dit à chaque fois Ardo. Elle en prend une goutte du bout du doigt et la pose entre ses seins, au-dessus du décolleté plongeant où s’ébattent deux globes de neige tiède.


— Vraiment pas ?



Tout est blanc mais pas froid ; une température qu’on ne sent pas. Tout est lumière cruelle, un lieu peuplé d’Examinateurs. Il a échoué, on l’a emmené dans leur citadelle pour le Rattrapage. Son grand-père a fait appel, curieusement… il semble tenir à la vie de son descendant abâtardi.

Ils circulent, indifférents. De temps en temps l’un ou l’autre se penche sur lui et tripote on ne sait quoi.

Au moins la moitié semblent des femmes ! Ce n’est pas normal… Et même… n’est-ce pas un frêle qui le considère, avec cette proéminence qu’ils ont au bas du visage, comme lui ?…

Tout est blanc, vivement éclairé. Ardo reçoit un rayon perçant en plein dans l’œil.


— Ah, vous êtes réveillé ! lui susurre son oreillette.


C’est un frêle qui vient de parler.


— J’ai soif, murmure Ardo déboussolé.


On lui tend un gobelet plein d’une eau tiède au goût plat, déplaisant.


— Comment vous appelez-vous ?

— Seigneur néandertal Ardo Melkin.

— Très bien. Vous vous souvenez donc de votre titre et de vos fonctions ?

— Bien sûr !


Il retrouve son agacement habituel devant l’épaisseur d’esprit des frêles, et l’accueille avec soulagement comme un ami garant de son identité. On dirait qu’il se trouve dans un lieu de soins, à en juger par l’étroitesse du lit et l’odeur prégnante de faiblesse corporelle dans l’atmosphère. Comment est-il arrivé ici ?


— Comment suis-je arrivé ici ? grogne-t-il.

— Vous erriez à demi nu sur la voie publique, une patrouille de police vous a amené. Ils n’ont pas eu à recourir à la force, vous étiez confus mais calme. On a constaté lors de votre admission que vous aviez absorbé une dose importante de somnifères et de… hum, de drogues psychotropes. Votre employeur est prévenu, un Seigneur néandertal vient vous voir. Batkin, je crois.


Ardo a du mal à imaginer situation plus parfaitement déshonorante. Mais son tourment ne l’empêche pas de se rendormir.



On le bouscule du bout des doigts. Il se réveille, l’esprit comme empêtré dans des entraves immatérielles. À son chevet, son supérieur Seigneur Batkin et un inconnu de qui irradie une curieuse impression de vide puissant pour l’instant enchaîné. De Batkin émane une fureur glacée, étrangement satisfaite.


— Vous avez plongé votre famille dans le déshonneur. Rien d’étonnant, d’ailleurs, telle a été votre vocation depuis votre naissance.


Ardo se tait. Il n’y a rien à dire.


— Je suis venu avec un Empêcheur, continue l’autre tandis qu’Ardo laisse la lassitude l’envahir.


À quoi bon plaider quoi que ce soit ?


— Nous vous ramènerons sur notre monde dès que ces soigneurs frêles vous jugeront apte à sortir. Je ne tiens pas à faire de vagues ici.

» Un autre que vous devrait s’attendre à un simple bannissement, une vie en ermite loin de tous, mais vous… Ah, votre grand-père ne vous sauvera pas cette fois, à supposer qu’il le veuille ! Peut-être s’est-il déjà donné la mort, d’ailleurs, qui sait ? La nouvelle a dû l’atteindre peu après mon retour express pour engager Épolo Costkin ici présent.


Courbette de l’intéressé, peut-être ironique ; comment savoir, vu la boîte noire émotionnelle qu’est cet homme ?

La note de satisfaction dans la voix de Batkin, sans même parler des ondes jubilatoires qu’il exsude, donne à Ardo une mesure de l’hostilité que son supérieur entretient depuis le début envers lui. Il ne s’en était pas douté ; il croyait vraiment avoir une chance de se faire accepter dans un nouveau monde…

Illusion, tout était illusion. Lila aussi a dû le trahir, le jeter dans la rue pour se moquer de lui. Ardo se sent engourdi. Il ferme les yeux et attend que Batkin parte, même si l’Empêcheur va rester à proximité pour bloquer toute tentative d’évasion par téléportation. On n’a pas demandé au prisonnier de demeurer là sur parole, bien sûr, tant on le juge déshonoré.

Curieux, à la réflexion, qu’on compte d’habitude sur les bannis pour le rester par eux-mêmes… Il est vrai qu’une telle honte ne peut que les signaler à la moindre tentative de contact. Ardo ne tardera pas à s’en rendre compte par lui-même – ah non, il sera condamné à une mort ignominieuse. Bon, tout cela sera vite fini.

Il s’endort encore.



Ne peut-on le laisser en paix ? On s’acharne sur lui d’une main délicate mais ferme. La fragrance de…

Ardo ouvre les yeux. Oui, c’est Lila. Comment ose-t-elle ?


— Ne traînons pas, grommelle en arrière-plan Robin. Le transporteur est calibré.


Bien sûr. Ils étaient de mèche. Ardo ouvre la bouche pour une réplique cinglante, avortée quand les enserre le chatoiement caractéristique de la trans-dimension. Mais que… À quel endroit au juste chez nous correspond ce lieu de soin ? Ils sont fous de prendre un tel risque ! Auraient-ils soudoyé l’Empêcheur ? Mais comment… ?

Encore une chance – ou un malheur, puisqu’Ardo s’enfonce un peu plus dans le déshonneur avec cette fuite, même s’il n’aurait pas cru la chose possible –, ils débouchent dans un des bois foisonnants qui recouvrent la Terre. Le jeune homme, malgré lui, savoure ces odeurs familières d’humus et de pourriture végétale vivifiante. Comme l’air est riche ici… authentique.


— Nous sommes à l’abri, assure Robin. Notre campement se situe à cinq cents mètres, nous allons pouvoir nous expliquer à loisir.

— Vous avez de la chance, estime amèrement Ardo, de tomber sur un emplacement aussi commode.


Pourquoi ce frêle traître a-t-il parlé de « leur » campement ?

Lila s’approche d’Ardo, il a un mouvement de recul. Elle s’arrête et le regarde avec… pitié, ce qui se révèle plus blessant que tout.


— Nous pouvons choisir notre lieu d’arrivée, l’informe-t-elle d’une voix douce, nous n’avons pas à nous préoccuper de vos « correspondances cosmiques ».


Une fois de plus, les frêles se laissent aller à violer la Nature. Ardo soupire.


— Une machine ? suppose-t-il.

— Tout juste ! Robin exhibe avec fierté un petit hérisson de métal.


À se demander comment il peut le tenir sans se blesser.


— Cet appareil, en outre, rend caduc le blocage mental de vos Empêcheurs ; nous avons essayé de penser à tout.

— La grande différence entre nos deux espèces, intervient Lila en faisant signe à son camarade de se taire, c’est votre conservatisme et notre inventivité.

— Votre hubris, tu veux dire, relève Ardo avec une indignation lasse.

— Si tu préfères. Quoi qu’il en soit, depuis tous ces millénaires sur votre Terre vous n’avez pas dépassé le Moyen Âge, le confinement en sujétion d’une autre espèce intelligente ; même cette extraordinaire découverte des mondes parallèles, vous n’en avez rien fait !

— Tu nous reproches de ne pas avoir mis sous notre coupe des peuples semblables à nous ?

— Après ce que vous avez fait à vos Sapiens, je ne vois pas quel scrupule peut vous retenir, remarque sèchement Lila.

— Ils ne sont pas des nôtres ! Que je sache, vous élevez des animaux sensibles pour votre seul plaisir et votre gloutonnerie ?

— Qu’importent les raisons et les torts ? murmure Robin.

— Il a raison, soupire Lila. Nous n’allons pas te retenir beaucoup plus longtemps. Cependant, je ne voulais pas te laisser dans le noir… Tu le devines sans doute : nous nous sommes servis de toi, un être à mi-chemin entre Néandertal et Sapiens et pourvu des pouvoirs mentaux de ceux que tu considères comme ton peuple, pour fabriquer des machines imitant ces mêmes pouvoirs. Une question de chemins neuronaux particuliers ; nous avions défriché le terrain grâce à certains de tes prédécesseurs. Je ne t’ennuierai pas avec les détails, assure-t-elle avec un mouvement désinvolte de la main. Je ne suis pas technicienne.

— Tu me droguais quand nous nous voyions, tu me plongeais dans un profond sommeil et ensuite vous m’étudiiez, c’est ça ?

— Oui. Mais pour les derniers essais, nous avions besoin de te garder dans un état un peu plus éveillé ; cela a suffi pour que tu t’éclipses quand nous terminions la mise au point de l’appareil.


Ardo se prend la tête entre les mains. Il a été l’instrument d’un complot contre son monde !


— Pourquoi ? gémit-il.


Elle le regarde avec incrédulité.


— Tu n’imagines pas que nous allions tolérer l’esclavage des nôtres sans réagir ? Nos gouvernements s’en fichent, ils parlent d’une influence progressive, d’une évolution en douceur de votre société, mais nous refusons d’attendre pendant que vous opprimez ces malheureux humains ! Nous allons leur donner les moyens de vous combattre à armes égales. Et, par pitié, ne me raconte pas que vos serviteurs sont heureux ainsi… Ceux à qui nous avons parlé ne rêvent que de cela : renverser votre règne inique. La révolte est en marche.

— Vous n’avez aucune chance, gronde Ardo.

— Tu crois ? Sans pouvoirs mentaux natifs, nous sommes versés dans l’art de la guerre… Vous manquez d’expérience de ce côté, et nous serons ravis d’en faire profiter nos frères.

— Nous allons mettre à leur disposition des machines pour bloquer vos attaques mentales, précise Robin. Le pouvoir changera bientôt de mains.


Des rêveurs. Ils ont gâché ma vie pour une chimère irréalisable.

Mais ils ont l’air si sûrs d’eux ! Doit-il mettre cela sur le seul compte de la stupidité frêle ? Ceux-là, après tout, n’ont-ils pas avec leurs maudits engins assez de puissance pour mutiler toute leur Terre ? Ardo se met à trembler.


— Peut-être devrions-nous le garder prisonnier, reprend Robin. Tu n’aurais pas dû lui parler de nos plans, et il y a la possibilité qu’il reconnaisse l’endroit.

— Bien sûr, lâche Ardo sans le vouloir. Nous ne sommes pas très loin du domaine de mes cousins.

— Vous êtes tous cousins, raille Lila. Quelques familles isolées qui occupent une portion ridicule de la planète. Aucun esprit d’entreprise, une natalité pitoyable. Vous restez entre vous, mais nous vous écoutons lors de vos ridicules réceptions chez nous. Vous parlez librement, comme si les serviteurs n’existaient pas.

— Il peut nous dénoncer ! s’alarme Robin.


Mais non. « Il » le sait, elle le sait. Autant l’expliquer à ce balourd de frêle.


— Je suis incapable de te nuire, prononce Ardo tête baissée mais sans honte.


Ni fierté, c’est simplement un constat.


— Oui, répond Lila sur le même ton. De mon côté, je n’ai pas voulu te laisser à la merci douteuse des tiens. Nous t’avons ramené chez toi pour que tu t’exiles quelque part, restes en dehors du conflit. Il y a beaucoup de place sur ce monde, et je suppose qu’on vous éduque pour la vie sauvage. Aucun parti ne t’accepterait dans ses rangs, tu t’en doutes.

— Tu prends un gros risque, bêle encore le compagnon de Lila.

— Mais non, lui répond-elle d’un ton de certitude absolue. Disons-nous adieu maintenant, Ardo.


Ardo soupire. Sa vie, de toute manière, était forclose dès le départ. Il désigne une plante basse sur la droite, trapue, d’un vert intense, appétissant.


— Méfiez-vous de cette espèce, signale-t-il, elle n’a l’air de rien mais est très urticante. Il y en a beaucoup par ici.


Il a le temps de surprendre le regard presque tendre de Lila avant de se transporter loin.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Jean-Claude   
21/9/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
J'ai aimé, chute y compris.

J'ai juste une réserve sur le procédé : "Seigneur néandertal Melkin".
Je le trouve inapproprié. Une légère introduction suffit, comme, par exemple : "où les… hum, sapiens sont « opprimés par des brutes néandertaliennes »"

Je me demande s'il n'y a pas un problème de sens ici : "Il a exactement la même doléance !"

Au plaisir de vous (re)lire

   Asrya   
29/9/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Un début de nouvelle dur à suivre avec le nom des personnages qui se mélangent et qui sont assez mal organisés. On a du mal à s'y retrouver avec tout ça (et pourtant, il n'y en a beaucoup...).
On est un peu dans le flou dès l'entame de l'écrit entre les néandertal, les frêles, les humains, les mondes parallèle ; c'est un peu brouillon lors de la lecture et ça n'aide pas à se plonger complètement dedans. Un petit bémol de ce point de vue là. Je trouve vraiment dommage que vous vous ayez utilisé le terme de "frêle" qui n'apporte pas grand chose au récit et qui rend l'identité de chaque espèce humaine plus difficile à cerner.
Bon... on comprend malgré tout à la longue, mais il faut se démener pour ne pas décrocher et ne pas se laisser submerger par l'ensemble.
Passons.

Les transitions entre les parties en italique et les parties "normales" du récit sont trop abruptes, on passe de l'un à l'autre sans être prévenu et sans avoir réellement d'indices pour comprendre où l'on est, ce qu'il se passe, etc. Dans l'ensemble, ça me paraît un peu fouillis.
Ceci-dit, la démarche est intéressante, et l'idée globale a un potentiel certain j'imagine.

Quelques petits travers m'ont fait un peu tiquer ; à l'heure actuelle, hormis dans une culture générale assez foireuse, la majorité des scientifiques s'accordent pour dire que l'Homme de Neandertal et l'Homme "moderne" (entendez actuel) se sont mélangés (entendez fornication) sans modération, amenant une certaine partie de la population à partager avec l'Homo Neandertal près de 3% de gènes en commun. Les brassages "interspécifiques" (la notion "d'espèce" est assez décousue scientifiquement parlant mais je n'entre pas dans les détails, ce n'est pas le propos) entre l'Homme "moderne" et l'Homme de Neandertal sont approuvés et hormis les septi-scientifiques d'anciens temps, les Hommes de Neandertal ne sont plus vus comme des hommes sauvages, rustres, barbares ou ce que vous voulez.
Leur "disparition" n'en serait pas une à proprement parler, puisque leurs gènes se retrouvent (à raison de 1% environ) dans les génomes de la majeure partie des êtres humains actuels.
Quant aux hypothèses retenues concernant leur disparition... alors là, il y en a tellement qu'en donner une seule simplifie un peu trop le discours à mon sens ; la thèse du changement climatique et de la raréfaction des ressources carnées en est une, mais des études montrent que l'alimentation des Hommes de Neandertal était aussi diversifiée que celle des Hommes "modernes" (actuels) ; en gros, si cela a peut-être joué un rôle, ce n'est pas la seule raison (bon ok... ce n'est pas non plus le sujet de votre nouvelle donc euh... je vais arrêter là dessus).

Pourquoi pas imaginer des capacités télépathiques... bon, je n'en suis pas friand je n'en vois pas l'intérêt, mais pourquoi pas (ça me paraît plus gadget qu'autre chose, et ça vous pénalise dans votre écriture je trouve ; obligé de penser à un détail lors de la rédaction, qui n'a à mon avis, pas grand importance).

L'histoire dans son ensemble est riche, et je me demande si une nouvelle est suffisamment longue (combien même la votre l'est) pour raconter une telle épopée. Ça m'a laissé penser à un écrit bien plus long, bien plus développé qui mériterait d'être peaufiné par ci, par là ; et surtout éclairci, mieux éclairé et développé pour que le lecteur ne s'embourbe pas lors de la lecture.
Parce que du coup, la fin va trop vite, les activistes qui se servaient d'Ardo, leur volonté de libérer les Hommes modernes du monde parallèle, Ardo qui s'exile ; ou autre chose ?
Je pense qu'il y a de quoi nourrir davantage votre nouvelle, votre écriture est de qualité, on lit l'ensemble avec aisance, on se projette dans les scènes assez facilement, l'univers est intrigant, intéressant (un peu farfelu et tiré par les cheveux malgré tout).

Je pense également qu'il y aurait moyen d'apporter plus de profondeur au récit avec une réflexion sur le lien entre Homme, les espèces d'Hommes ayant existé ; le lien avec les autres espèces, le Chimpanzé notamment, espèce la plus proche de l'Homme actuel avec lequel nous possédons tout de même 99% de gènes en commun (ça peut laisser à réfléchir) ; une réflexion sur la notion d'espèce peut naître, en découler, qu'en est-il, d'où vient-on ? Où allons-nous ? Pourquoi ces traitements envers certaines espèces et pas d'autres (etc. etc.)

De manière générale, votre écrit ne m'a pas laissé indifférent, je l'ai retenu, et je le retiendrai je pense (bien que je l'ai modérément apprécié).
J'espère avoir l'opportunité d'y faire un tour à nouveau, ou d'avoir la possibilité d'échanger avec vous autour de ce texte,
Merci pour la lecture,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Perle-Hingaud   
1/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Je suis séduite par l'idée de base de l'histoire, par son traitement également. L'écriture est agréable, je ne me suis pas ennuyée, je voulais connaître la fin.

Le seul point vraiment négatif selon moi, qui a gêné ma lecture, est la ressemblance entre les noms. J'ai eu du mal à identifier de qui l'auteur parlait (Robin, Melkin, Batkin...).

Je ne vois pas trop à quoi sert l'évocation du troisième monde (le matriarcat). En fait, la probabilité de l'existence des deux mondes est déjà quasi-nulle (mais bon, on y croit), alors, trois mondes... surtout pour abandonner l'idée sans l'exploiter.

J'aurais aimé lire plus long entre la rencontre et la séduction (mon âme de midinette) et ne pas qu'on m'impose à la fin la tromperie: vraiment, il manque tout un passage ici, qui mette le lecteur sur la voie (ou pas) mais en tout cas qui montre le temps qui passe et les relations entre les deux.

J'ai bien aimé le personnage d'Ardo, son sentiment d'exclusion qui finalement est une réalité: c'est bien vu. Les autres personnages sont bien plus flous. La fin est trop explicative, mais cela se rattache à ce que j'ai écrit plus haut.

Il y a matière à écrire un roman, je pense.
Merci pour cette lecture !

   LenineBosquet   
16/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Bon bah c'est chouette tout ça, ça fourmille de bonnes idées !
Du commerce trans- dimensionnel, des multivers qui se rencontrent, si on prend en compte cette théorie de milliards d'univers parallèles, pourquoi pas une Terre où Néandertal domine Sapiens? Ça m'a bien plu mais, malheureusement pour vous, j'ai toujours été une brêle en Lettres, en analyse de texte, alors je ne vais pas pouvoir m'étendre sur votre style et tout le toutim. J'ai trouvé ça fluide et limpide ( je vous avais prévenu...)
Merci.

   Alcirion   
17/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une nouvelle qui fleure bon l'âge d'or de la SF américaine et qui aurait pu convaincre Astounding Science-Fiction par exemple. L'aspect complot intersidéral, la façon de mener les dialogues et la psychologie des personnages m'ont fait penser à Fondation.

La seule difficulté est dans l'intro où on a un peu de mal à se repérer entre les personnages, notamment à cause de la similitude des sonorités des noms.

L'histoire est cohérente et je n'ai pas été arrêté par la longueur inhabituelle pour Oniris, je trouve même intéressant que l'auteur ait pris ce risque, les textes longs pouvant décourager sur une lecture à l'écran. Ici, le scénario entretient très bien le suspens, le projet est ambitieux.

   David   
21/10/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonsoir socque,

C'est un texte assez long, relativement au site, et pourtant il y a une ellipse qui m'a marqué, un changement de rythme aussi, au moment du début de la liaison entre Ardo et Lila : je ne cite pas mais je crois qu'en quelques lignes, ils font l'amour pendant une semaine :) Le départ n'est pas vraiment lent, mais bien plus descriptif, la fin se fera en dialogues. La longueur n'est pas une critique, au contraire, je me suis plongé dans le récit sans difficulté, et j'ai trouvé l'histoire riche de biens des façons.

Il y a la "science fictive" déjà : la téléportation télépathique, lol, c'est assez génial pour plonger dans le genre, sans aller chercher midi à quatorze heures puisque c'est une sorte de "concept valise" (la téléportathique ?) en associant "simplement" deux thèmes ou supports récurrents de sf. Il y a cette idée de refaire se rencontrer les deux grands personnages de la préhistoire : sapiens et Neandertal, dans une épopée pleine d'imaginations.

Par exemple, dans ce passage très poétique à mon goût, il n'y a aucune couleur de cité, uniquement des métaphores :

"Elle est de carrure fort imposante pour une frêle, les épaules carrées, le cou épais, le port de tête assuré. C’est surtout son teint de lait, ses cheveux d’or cuivré chantourné – toutes ces frisettes ! –, les petites taches parsemant son visage telles des feuilles d’automne chues sur un paysage fraîchement enneigé, qui font rêver Ardo.

Ses yeux enfoncés sous des sourcils épais comme des boisseaux de carottes sont intrigants et espiègles, couleur de cresson d’eau."

Enfin, il y a le sentiment, la sensation, l'esclavage ? Je veux dire ce que ressent Ardo pour Lila - en gardant hautement tabou ce que pourrait ressentir Lila pour Ardo - et que Ardo parvient à rompre néanmoins (libre... ) dans la dernière ligne... perclus de honte et de déshonneur, presque loufoques à ma lecture, il "s'en va comme un prince", magistralement.

Même si bon, Lila l'a pécho ; tourné, retourné ; livré, exfiltré :)

Un superbe récit !

   Thimul   
24/10/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Rassurez-moi et dites-moi qu'il y aura une suite à ce petit bijou.
C'est excellent.
Sur la forme : c'est très bien écrit, la psychologie des personnages est d'une cohérence remarquable.
Sur le fond : vous jetez la base possible de tout un univers. On imagine à peine tout ce qui pourrait être écrit à partir de ce postulat d'une terre parallèle où Néanderthal a gagné la partie. Et ce qui est très fort c'est que d'emblée, tout est extrêmement cohérent.
Pour moi, c'est impossible que les aventures d'Ardo Melkin s'arrêtent ici.

   Louis   
26/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Selon la croyance en des univers parallèles, ou « multivers », tout ce qui est possible est aussi réel, dans diverses « dimensions » spatiales et temporelles.
La parution sur Oniris d’une nouvelle intitulée « Ardo Melkin », qui illustre cette croyance, doit donc engendrer deux possibilités : être lue, ne pas être lue.
La logique voudrait que ce soit l’une ou l’autre possibilité qui se réalise.
Mais, si l’on en croit l’hypothèse des mondes parallèles, c’est l’une et l’autre des deux possibilités qui ont une réalité dans deux univers différents. Le « ou » se trouve banni au profit du « et ».
À l’exclusion du « ou » exclusif, rien n’est à soustraire, rien n’est à écarter, tout est à additionner. L’état de superposition est une superposition d’états dans des mondes multiples, divers et variés, disséminés dans un infini.

Les deux possibles donc, selon l’hypothèse, seraient tous deux réels, il y aurait un univers dans lequel je n’ai pas lu le texte, et n’aurai donc rien à en dire, et un autre, dans lequel tout aussi réellement, je l’ai lu.
Je le confirme, ce deuxième monde existe bien, j’ai lu le texte.
Quant au premier…
Mais après lecture, deux nouvelles possibilités se sont ouvertes : le commenter, ne pas le commenter.
Je parlerai donc à partir de ce monde-là, celui dans lequel je l’ai lu, et ai pris la décision de le commenter, et laisse toutes les autres possibilités mener leur vie propre ailleurs.

Mais quel vertige, tout à coup, devant la considération du nombre incommensurable de commentaires possibles, et de mondes où tous ces commentaires prennent vie !
Il faut s’inscrire en un monde, dans lequel un commentaire suivi peut être mené, malgré les bifurcations innombrables, les embranchements incalculables qui pluralisent les mondes avec le choix de chaque mot.

Le récit à commenter, lui, envisage deux mondes parallèles au moins, l’un dans lequel les hommes de néandertal n’auraient pas disparu, et se seraient imposés aux sapiens, qu’ils nomment avec mépris « les frêles », et un autre qui a connu l’extinction des néandertaliens.
Les deux lignes d’évolution homo cohabitent dans le premier monde, mais pas en parallèle, les néandertaliens exerçant une force perpendiculaire sur les sapiens, les réduisant à l’esclavage.

L’originalité du récit, c’est d’envisager un échange possible et une communication entre ces deux mondes, qui ont suivi des lignes d’évolution différentes de l’espèce homo.

Le monde néandertalien n’est pas prométhéen. Il n’a pas choisi de développer les techniques et les sciences. Neandertalensis est un homo de la télé : téléportation, télépathie, télékinésie.
Ses pouvoirs, il les tient de sa naissance, de sa corpulence physique massive, robuste et de ses capacités mentales innées. Ses pouvoirs mentaux en font le maître des dimensions et de l’espace, maître de l’action à distance, maître du « trans-dimensionnel », par ses capacités à abolir l’espace qui sépare, divise, pluralise. Ainsi doué d’un esprit capable « d’accéder au Tout », il est le maître de la non-séparation et de l’unité. (ce qui est paradoxal avec la division entretenue des espèces humaines - qui, il est vrai, n’est pas purement spatiale-, avec l’apartheid mis en place à l’égard des frêles, et la hiérarchisation entre « hommes » nécessairement néandertaliens, et les « sous-hommes » que seraient les frêles).
Etrangement, le pouvoir de Néandertalensis d’abolir les distances, entre soi et autrui (télépathie), entre soi et la nature (télékinésie, téléportation), entre les mondes parallèles, s’accompagne d’une faiblesse dans le rapport au temps.
Il est fermé, en effet, à tout devenir, à tout progrès social, politique, et technologique.
Il est essentiellement conservateur, comme le remarque lila :
« La grande différence entre nos deux espèces (…) c’est votre conservatisme et notre inventivité »
Champion de l’écologie, il ne surexploite pas sa planète, ne la pollue pas.
Il n’est pas resté figé à une époque « sauvage » archaïque, celle des chasseurs-cueilleurs, mais il a développé l’élevage, le commerce, l’artisanat (il fait commerce de « produits artisanaux » mais uniquement dans le domaine de « l’épicerie fine »), et il a créé une civilisation aristocratique, de type féodale - il se fait même appeler « seigneur » -, ne reconnaissant pas l’égalité, la liberté, la démocratie pour valeurs.

Sapiens, au contraire, mise sur le temps. Il a développé les techniques, qui pallient ses faiblesses physiologiques et mentales. Il est devenu le maître de l’industrie, des machines, des automatismes, de la robotisation, et de l’I.A.
Il est devenu le maître de la nature (dont il « violerait les lois », selon Ardo). L’homme prométhéen s’est donné, avec le temps, les pouvoirs qu’ils ne disposaient pas de naissance.

Sapiens développe, et il s’agit bien de notre situation actuelle, des machines intelligentes, qui pourraient devenir conscientes et capables de « libre arbitre ». Les machines pourraient, en devenant de plus en plus autonomes, s’affranchir de leur maître, prendre le pouvoir et assujettir leurs créateurs. Ainsi les sapiens se libéreraient des contraintes naturelles, et du pouvoir des seigneurs néandertaliens, pour se retrouver sous la férule de nouveaux maîtres mécaniques. « Ce sont des fous, conclut Ardo. »

Le piège tendu à Ardo permet aux Sapiens d’imiter techniquement les pouvoirs des néandertaliens.
Voilà qui inaugure la fin de la domination néandertalienne
Par la techno-science, homo-sapiens l’emportera. La technique s’avère toute-puissante.

Ainsi, remarquablement, c’est par un être qui est un « bâtard », à la fois « frêle » et néandertalien, un être qui réunit en lui les deux espèces, que se produit la possibilité d’un renversement de la domination des néandertaliens, la fin des évolutions séparées et parallèles des deux espèces homo, la disparition à venir de Néandertalensis, mais en même temps sa conservation dans les nouvelles techniques mises au point par sapiens.
Le sort individuel de Ardo est malheureux, mais il est pris dans une évolution historique qui le dépasse ; à travers lui se réalise un processus qui mène irréversiblement vers la disparition de son espèce. Son être même de « sang-mêlé » anticipe cette disparition-intégration chez les « frêles », qui ne se réalisera pas pourtant dans la nature génétique des sapiens, mais dans leurs pouvoirs techniques.
Le texte ne manifeste pas néanmoins un optimisme fondé sur le caractère prométhéen de notre espèce, il pointe les dangers et les craintes justifiées que l’on peut avoir sur l’évolution des techniques vers la robotisation, l’I.A. et leur autonomie toujours plus grande à l’égard de leurs créateurs. Ardo, bien placé pour émettre le jugement, y voit une folie, « ce sont des fous »…

Merci socque pour cette fiction intéressante, et de grande qualité.


Oniris Copyright © 2007-2017