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Science-fiction
socque : Gustave et moi
 Publié le 19/10/22  -  13 commentaires  -  5110 caractères  -  71 lectures    Autres textes du même auteur

Je pense qu'on se connaît depuis trop longtemps.


Gustave et moi


Gustave me convoque, c'est-à-dire qu'il gueule en haut de l'escalier qui mène à mon atelier pour que je le rejoigne. Je ne prétendrai pas être indifférent à sa manière de me traiter comme s'il existait un quelconque lien hiérarchique entre nous, mais je sais aussi que cela lui fait du bien, l'empêche probablement de sombrer. Il a l'impression de contrôler quelque chose. Je laisse faire, mais prends mon temps pour remonter alors que, en toute franchise, je zonais ferme devant mon établi. Et je soupire intérieurement : pourquoi cette mesquinerie qui en fin de compte va agacer mon vieux compagnon et en conséquence me compliquer la vie ?

Les marches grincent de plus en plus fort sous mon poids. Il faudra que je pense à les renforcer, encore. Qui m'a nommé factotum en chef ?

La table en haut n'a pas fière allure non plus, des indentations marquent son plateau. Comme nous sommes peu soigneux !


Il m'attend, l'œil rivé à une feuille de papier comme s'il espérait l'anéantir par pyrokinésie. Je m'assieds, il l'agite devant moi.


— Le dernier log du relais XX-025, annonce-t-il d'un ton jubilatoire de catastrophe.

— Et ?

— Il date de quinze jours !


Ma notion du temps a beaucoup perdu de sa pertinence depuis le désastre, les journées s'écoulent telle la mélasse sur le plancher pentu de notre bicoque. Gustave tient un calendrier rigoureux et il a du mérite dans l'hiver nucléaire ; pour ma part je laisse passer sans y prendre garde des repères brouillés.

Gustave attend que je réagisse, l'effort me paraît insurmontable. Allons.


— Ce n'est pas si inquiétant, marmonné-je, volume et conviction minimaux. C'est déjà arrivé que nos correspondants n'arrivent plus à émettre à la suite d'une panne. Ensuite ils rétablissent l'électricité.

— Sauf que j'ai pingué l'installation, elle répond. Le matériel fonctionne !


Comme toujours quand il annonce une mauvaise nouvelle, Gustave laisse transparaître dans son ton la satisfaction malsaine de Cassandre. Moi, j'admets de mauvais gré :


— Ils traversent peut-être une mauvaise passe. Combien sont-ils là-bas, déjà ?

— Douze dont trois en âge de procréer. Deux femmes.


Les derniers humains avec qui nous sommes en contact. Cela n'est guère encourageant, mais je me dis que d'autres poches de survivants existent forcément, hors de portée de nos pauvres émetteurs. Et les zones irradiées ont tendance à brouiller les ondes radio, et tous les satellites sont tombés dès le début de la crise, et…


— … Et c'est l'occasion unique de tester nos pigeons voyageurs ! claironne Gustave.


Encore cette lubie !


— Enfin, Gustave, on en a déjà parlé. Tu as réalisé quelque chose d'étonnant en sauvant et élevant cette nichée, en obtenant de nouvelles générations dans les conditions que nous connaissons, mais 1) nous ne sommes pas sûrs qu'il s'agisse de la bonne espèce et 2) à supposer, tu sais bien que si on essaie d'en lâcher un avec un message il reviendra directement ici. Il reviendra vers son nid ! On devrait d'abord transporter quelques individus chez nos amis pour qu'ils les élèvent avant d'envisager une correspondance. Et nous n'avons précisément pas les moyens d'entreprendre ce trajet. Nous n'avons pas l'autonomie.


Il se renfrogne. Cela m'attriste de devoir le décourager encore et encore alors qu'il fourmille d'idées. Mais je vois qu'il n'en a pas encore fini ; il fait glisser sur la table un objet bizarre pour le soumettre à mon inspection.


— Il y a 200 yottaoctets là-dedans, ce n'est rien à transporter pour un pigeon. De quoi éduquer les enfants ! Je suis sûr qu'il reste du matériel là-bas, des projecteurs…


Gustave continue, je ne l'écoute pas. Je me moque de la barrette de données dont il est si fier (a-t-elle seulement résisté à la démagnétisation radioactive ? Nous n'avons aucun moyen de le savoir en l'absence de lecteur adapté, et ce n'est pas faute d'avoir cherché), parce que cette assiette où il l'a placée m'intrigue. Comme ses couleurs sont vives après tout ce temps !

Je me la rappelle, la dernière famille que j'ai servie y tenait beaucoup. Une antiquité déjà, l'image de la dernière reine de je ne sais quel pays en commémoration de ses funérailles. Celles de la reine, avec son sourire dentu et sa couronne. Ils avaient sauvé cet objet fragile dans leurs tribulations vers les hautes terres lors de la montée des eaux.


Il y a un vertige, je vois blanc.



*



Ça siffle autour de moi.

Non, Gustave continue de parler, je suis resté bien droit à ma place. Il ne s'est rendu compte de rien.


La lumière a changé, des heures ont dû passer. Encore.


On n'a pas déjà eu cette conversation stérile, mot pour mot ?







On n'a pas eu de multiples fois cette conversation stérile, assis à cette table dont le plateau fléchit un peu sous nos membres ?

Gustave laisse pendre son œil droit au bout du cordon optique. Je baisse les yeux sur mes doigts crispés. Leur revêtement de pseudo-chair part par plaques, on voit le titane.




On n'est pas deux robots gâteux, ultimes reliques pensantes d'une humanité tombée en poussière ?


 
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   Vilmon   
27/9/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
J’aime bien la description de la relation entre les deux personnages, il y a une atmosphère ni l’un, ni l’autre n’est parfait, mais on s’accommode et on forme une bonne équipe. L’expression hiver nucléaire met la table de la situation précaire dans lequel se déroule le récit avec ces quelques mots. Il y a sans doute quelques tournures de phrases à remodeler pour en améliorer l’interprétation. Un court récit intéressant à propos de la volonté de poursuivre malgré la décrépitude qui prend place indubitablement. J’ai apprécié.

   Ingles   
3/10/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Une nouvelle de science-fiction post-apocalypse tout en retenue, pas de démonstration scientifique, on se croit presque dans un atelier plein de paille comme on l'imagine dans un temps un peu ancien. Mais la focale s'élargit tout doucement et nous donne une lecture un peu différente !
Le petit clin d'oeil de l'assiette nous promène ailleurs.

Une réflexion sur la post-humanité ? Sur l'obsolescence ?

La lecture est agréable.

   Anonyme   
19/10/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour socque,

J’ai bien aimé votre nouvelle de SF originale, assez dépaysante et teintée d’humour. Ce dialogue entre deux robots bons pour la casse qui se prennent la tronche avec leurs pigeons voyageurs et qui se soucient du sort de nous autres, pauvres derniers humains partis en saucisse, est assez pittoresque, au regard de la prise de conscience de leur propre décrépitude. Même dans le futur, tout fout le camp !

Merci pour la lecture gratuite et pour le temps passé dessus.

Anna qui perd ses boulons

   Cyrill   
19/10/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Salut Socque,

Quelqu’un de plus averti que moi en SF aura peut-être vite deviné que Gustave et son pote sont des robots. Moi, je ne l’ai compris qu’à partir de l’œil qui pend au bout de son cordon optique, et encore, c’est une image de BD, juste une image drôle, me suis-je dit. Le titane alors ? Cet homme pourrait être pourvu de mains artificielles, rien de plus. C’est réellement la dernière ligne qui m’a ôté le doute. En cela le texte est bien vu, un prénom – Gustave – on ne peu plus humain et très 20e siècle. Des relations du même acabit où la technologie avancée n’en impose pas tant que ça.
Le désastre nucléaire en fond de tableau et comme prétexte à introduire l’IA comme partenaire de l’humain à égalité, sans, au final, qu’on ne voie de différence notable : l’une comme l’autre, imparfaits. Les robots aussi deviennent gâteux.
Un truc est resté obscur ( ! ) : « il y a un vertige, je vois blanc ». Le temps ferait-il du sur-place ?
La nouvelle est courte et dense, allant à l’essentiel, elle m’a fait sourire : je suppose que c’était le but. Plus légère que « La route » de C. McCarthy !

   papipoete   
19/10/2022
 a aimé ce texte 
Bien
bonjour socque
Je viens de parcourir ce texte, qui évoque notre Terre dont presque toute vie a disparu, sauf... douze personnes dont deux femmes en âge de procréer. Je crois imaginer un dialogue entre deux specimens, dont cerveau et chair seraient méca-électronico-technique.
NB un détail rigolo a retenu mon attention, quand ces deux-là cherchent à communiquer avec ces survivants, avec des pigeons-voyageurs... alors qu'on téléphone ou se parle en vidéo, dans la rue, chez les Maasaïs, ou depuis la stratosphère ! C'est le monde à l'envers...
En matière de science-fiction, je ne suis pas à l'aise, et ce texte embrouille quelque peu mon esprit.

   Raoul   
19/10/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
J'aime assez ce texte énigmatique, car on découvre tout au long de la lecture l'ampleur des dégâts. Et, peut-être, que la vie humaine éclopée sera "sauvée" par des pigeons voyageurs, comme Noé avait retrouvé la terre ferme par la découverte d'oiseaux dans le ciel.
J'aime beaucoup le ton de l'écrit, où perce un brin de l'ironie I.A. parfois, c'est à la fois précis et elliptique. Il y a des blancs – ceux explicités en fin de texte – que le lecteur doit combler lui-même au risque de se laisser manipuler par l'auteur bricoleur.
J'ai marché, la toute fin m'a surpris (je ne suis pas très familier des écrits SF). La porosité entre le technique et l'humain est très réussie.
L'ambiance m'a fait penser au Stalker de Tarkovski.
Merci pour cette lecture R2D2 dans le désordre.

   David   
19/10/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonsoir socque,

Comme si on manquait de fin du monde ! J'ai adoré le déclic de l'assiette qui lève le voile, en un clin d'oeil très britannique, où autant que possible, au récent décès de la reine Elizabeth !

Le titre sentait déjà... je ne sais quoi... l'humour anglais ? Non, pas si directement, mais il est bien, quoi.

C'est à peine plus long qu'une blague, mais je pense que ça peut être ça, une nouvelle, un condensé intense, sans tomber dans le potache, en collant à une actualité tout à fait comme :

"les journées s'écoulent telle la mélasse sur le plancher pentu de notre bicoque"

Enfin, les infos plutôt...

   jfmoods   
21/10/2022
Ce texte se présente comme une farce post-apocalyptique reposant sur un classique duo comique. Cependant, les personnages présentent ici des contrastes tout à fait baroques (le pessimiste est un utopiste, l'optimiste un réaliste). La nouvelliste s'amuse ainsi à dérouter le lecteur, brouillant les codes de la fiction, faisant reposer le sort d'une humanité bien mal en point sur deux cyborgs en fin de cycle, à l'obsolescence programmée, à vrai dire déjà bons pour la casse.

Merci pour ce partage !

   plumette   
25/10/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↓
j'ai bien aimé découvrir ce monde post apocalyptique et le contraste entre les deux personnages.

Mais cette nouvelle m'apparait un peu comme une tranche d'histoire à laquelle il manquerait un avant et un après.

La fin est restée très obscure pour moi malgré le fait que le narrateur voit "blanc" !

c'est un peu frustrant, amis je ne m'en prends qu'à moi-même étant trop peu familière du genre.

   Anonyme   
28/10/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai trouvé que c'était une très bonne de nouvelle de science-fiction, oriignale avec ses robots qui tombent en morceaux qui sont plus humains qu'en ferraille. Leur dialogue est assez amusant. Bravo !

   Blitz   
1/11/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Pas mal. On ne comprend qu'à la fin, surtout la redondance de la conversation qui interpelle à la première lecture. Le style permet de construire le suspens sans en dire trop. La relecture du texte donne un sens complètement différent au texte et l'éclaire sous un jour nouveau. C'est court et bien construit

   Tadiou   
7/11/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Socque. Mon commentaire arrive après beaucoup d'autres, mais que je n'ai pas lus avant d'écrire.

Je ne suis pas fan de SF; mais j'ai tenté ici.

Ça m'a bien fait sourire. Tout y semble irréel, comme en ombres chinoises. Comme du brouillard.

Amusant d'associer "Le dernier log du relais XX-025" avec nos bons vieux pigeons voyageurs, avec une assiette antique pourvue d'une reine et de ses funérailles, en évoquant une montée des eaux.

Non, tout cela n'est pas sérieux et c'est très bien ainsi; d'ailleurs tout cela n'est qu'une redite, n'est-pas ?

Ce texte aurait pu figurer, à mon avis, dans la rubrique "détente". Et je ne me fais pas trop de soucis ni pour le relais XX-025 qui ne répond pas, ni pour le vertige et le blanc de la fin.

Donc merci pour ce moment de détente !! Bien servi par une écriture alerte et sautillante.

Et à te relire.

Tadiou

   Donaldo75   
15/11/2022
Je suis d'abord mitigé après ma seconde lecture de cette nouvelle ; à la première, en espace lecture mais à l’époque je n’avais pas pris le temps de commenter, j’avais trouvé le texte inabouti alors que l’idée de départ est juste excellentissime. A la seconde, plus destinée justement à commenter, l’impression reste la même, invariablement, ce qui m’étonne un peu mais pas plus que ça pourrais-je dire pour remplir les espaces. En fait, si je balance tout sans rentrer dans une analyse ordonnée, structurée, hiérarchisée par point et par thématique argumentaire, je dirais que l’exposition de la fin de la civilisation est menée par petites touches un peu surréalistes et pourtant si tonales. Il y a comme une mélodie et elle comporte des variations qui ne sont pas infimes. Le texte ressemble à un kaléidoscope narratif.

« Picture yourself in a boat on a river
With tangerine trees and marmalade skies
Somebody calls you, you answer quite slowly
A girl with kaleidoscope eyes »

John Lennon par ces quelques vers résume mon impression de lecture ; le récit est surréaliste mais ce n’est pas étonnant vu la dernière phrase et son point d’exclamation. Personnellement, je me serais passé de la lire parce qu’elle tue un peu le mystère et ne me laisse pas faire ce que John Lennon me suggère dans son premier vers ; je suis du genre lecteur qui aime bien interpréter le récit et en plus l’exergue m’a emmené ailleurs que là où cette phrase interrogative de fin est supposée me placer. Ce n’est cependant pas grave, ce texte est original, créatif, sympa et quelque part chimérique. Allez, je me dé-mitige pour l'occasion.


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