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Science-fiction
socque : L’espèce qui raconte des histoires
 Publié le 20/10/20  -  9 commentaires  -  29225 caractères  -  79 lectures    Autres textes du même auteur

La fin m’attriste ; j’aurais bien arrêté le récit à « On en frémit de malice tous les deux », mais il n’eût pas été complet.


L’espèce qui raconte des histoires


Je suis chef soigneur à la Grande Bibliothèque Planétaire. Oui, voilà une manière abrupte de se présenter, mais je suis fier d’en être arrivé là et je ne vais pas essayer de cacher ma fierté. Je commande une équipe de cinquante-sept personnes et deux cent trois robots divers – classe 3, d’accord, guère d’initiative avec leur niveau de conscience 0,2, mais tout de même, il faut les gérer, vérifier leur planning, s’assurer de la maintenance, etc.

Pas si mal pour une brute épaisse ! J’ai eu une adolescence difficile. Si on m’avait dit à l’époque que je tiendrais un poste-clé dans le domaine culturel… Comme beaucoup de choses dans la vie, cela s’est fait par hasard ; aujourd’hui, je ne saurais plus dire si c’est d’entrer dans la famille GBP qui m’a ouvert l’esprit, ou si je me suis orienté par là à cause d’un début d’intérêt pour les choses de l’esprit. En tout cas, voilà où je suis arrivé après dix-sept ans, par promotions internes, et je n’en suis pas peu fier.

Mon travail est passionnant, varié, exigeant, gratifiant. Je dispose comme tous les employés d’un logement de fonction sur l’astéroïde – ou plutôt « dans l’astéroïde », puisqu’on a évidé ce corps céleste avant de l’amener à grands frais sur une orbite lunaire pour son aménagement –, dans une bulle individuelle dont je peux choisir les paramètres environnementaux. J’aime pour ma part l’air chaud et sec, je jouis de ce climat aride et apprécie mon jardin de cactus où s’ébattent des lézards. J’en règle généralement la gravité à 0,88 g qui est aussi celle adoptée pour l’espace principal ; je préfère ne pas être trop dépaysé quand je rejoins les livres. Je conseille la même chose aux membres de mon équipe, mais il n’y a aucune obligation tant qu’on fait bien son boulot.

Le critère pour savoir si quelqu’un fait bien son boulot ? C’est très simple : si les livres sont heureux avec lui. Ça se sent tout de suite, il suffit d’observer l’interaction bouquins/soigneur ; je parcours régulièrement l’espace principal pour m’en rendre compte – mes fameuses « tournées » – et j’ai l’œil du maître, ça oui.


Dans la mini-navette pour l’espace principal – étron en mode Superman dans le boyau rocheux – je me distrais d’un possible début de claustrophobie en chargeant sur mon œil gauche les dernières nouvelles. Les autorités ont du mal avec la dernière souche bioterroriste d’Ebola. Il me faudra veiller au grain sur les arrivages, même si les docks de l’astéroïde font un super boulot : les détecteurs moléculaires, hélas, ont toujours un train de retard sur l’ingéniosité criminelle ! Il est vrai que la GBP n’est pas une cible très convoitée. Ou alors, me plais-je à penser, une aura de respect la protège, comme les monastères au Moyen Âge… Je me flatte sans doute.

Comme toujours en arrivant sur mon lieu de travail, mes soucis s’envolent. Je sais que ce havre de paix est fragile, mais je ne peux m’empêcher, comme à chaque fois, de croire sa sérénité infrangible !

La lumière est celle, ouatée et nacrée, d’un doux matin un peu brumeux sur Terre, la température trop fraîche à mon goût ; je sais qu’elle convient à merveille aux livres.

Justement, on les sort sur la grande pelouse après une bonne nuit dans leurs quartiers… Ils s’ébattent dans l’herbe et la rosée, se rassemblent autour des gamelles, et j’admire une fois de plus leurs grands corps gris sveltes et robustes mis en valeur par un pelage ras, leurs crânes dont la forme suit une fonction mathématique subtile, leurs oreilles et babines tombantes mais à la ligne nette, leurs yeux translucides où on imagine (faussement bien sûr) lire une sagesse, une résolution qui aurait surmonté d’immenses douleurs. Qu’ils engloutissent leur pâtée, battent de leur fine queue ou s’adonnent à l’activité essentielle de renifler le trouduc du voisin, les livres respirent une élégance naturelle, inscrite au plus profond des gènes.

Pas à dire, les braques de Weimar sont de sacrément belles bêtes.


Je les verrai longuement plus tard. Je m’efforce de consacrer le matin aux tâches d’intendance pour dégager l’après-midi, histoire d’inspecter l’élevage, de saisir la dynamique générale de la meute et, en même temps, de relever les petits détails qui peuvent tout changer.

L’intérieur du bâtiment n’a rien de très impressionnant. Les consultations sur place sont exceptionnelles ; nous ne réservons que quelques terminaux au public, sur lesquels on télécharge le fonds immédiatement disponible (fonds accessible gratuitement, du reste, depuis n’importe où sur l’ensemble Terre-Lune et stations). Les demandes particulières se traitent à distance, et j’ai justement rendez-vous à onze heures avec la conservatrice adjointe XIXe siècle pour l’une d’elles.

Le hall est donc assez banal, un simple espace de distribution des différentes parties de la structure. Mais sur son plus grand mur, en évidence, s’affiche un texte gravé en lettres d’or, que je prends comme chaque jour le temps de relire avant d’aller travailler :


LES DEUX PLUS NOBLES SERVITEURS DE L’HUMANITÉ


Ils nous accompagnent, silencieux et éloquents, depuis presque toujours.

Le plus ancien est le plus jeune, le plus récent l’immortel.

L’un autour des feux nomades, l’autre à l’abri entre les murs.

Mais aussi l’un devant l’âtre, l’autre dans nos périples.


Que serions-nous sans eux, les yeux sans fond du chien, l’encre de l’écrit ?


Contrairement à ce qu’on imagine souvent, ces quelques phrases ne constituent pas la devise de la GBP, du moins pas officiellement. On ne connaît pas leur auteur. Elles sont apparues un jour dans le système informatique hacké en toute habileté sans autre altération, si bien qu’on ne sait si un humble rouage ou un décideur de l’institution s’est piqué un jour d’y laisser une trace muette, ou si un parfait étranger a voulu lui rendre hommage.

Cela fait un bon siècle à présent ; je me dis que peut-être l’auteur se révélera bientôt sur son lit de mort… s’il en a envie.

Bon, c’est pas tout ça. En piste ! Je me rends à mon bureau et ouvre mes mails multisensoriels.

Je les parcours rapidement ; du tout-venant, sauf peut-être un. Je m’occupe dans la foulée des différentes requêtes de réapprovisionnement, congés, etc. qui sont de ma responsabilité.

Le standard a redirigé sur moi le message d’un étudiant préparant un mémoire intitulé Prégnance de la politique raciale dans les institutions modernes. Sujet foisonnant, dirait-on, puisque ce jeune homme s’attelle à traquer dans les domaines les plus variés les indices d’un racisme sous-jacent qui menace en coulisse de nous amener à réitérer les horreurs révolues du passé. Telle semble du moins sa thèse, que je ne puis m’empêcher de trouver par trop mélodramatique.

S’intéressant aux élevages de races animales, il pense que la GBP donne un mauvais exemple en se limitant à des braques de Weimar alors que l’ADN non-codant de n’importe quel toutou sans pedigree conviendrait aussi bien pour conserver de manière pérenne le trésor du savoir humain. Il a bien sûr entièrement raison sur ce point, si on reste au niveau individuel. Mais on doit penser à la transmission d’une génération à l’autre.

Le ton de la demande d’information est incisif mais courtois. J’ouvre le dossier où j’ai collationné les différents éléments de réponse à ces préoccupations qui reviennent régulièrement dans le courrier ; je peux ainsi composer un message que j’espère clair, même s’il ne pourra sans doute guère infléchir l’opinion de son destinataire, tant elle me paraît arrêtée.

Je sélectionne de l’œil ce qui m’intéresse et le reporte dans un document vierge tout en pensant à ce soir.

Posons d’abord le contexte.

… l’idée de conserver un contenu informationnel dans l’ADN non-codant d’animaux est née d’une préoccupation bien légitime face au problème de l’obsolescence inévitable des supports matériels inertes… la vie donne depuis des milliards d’années, par la reproduction, l’exemple éclatant d’un stockage éternel d’informations ; à nous d’éviter la déformation de celles-ci au cours des générations…

Tiens, je n’avais jamais remarqué, mais d’information-déformation-génération ça fait un peu trop répétition dans les sons… Bon, je n’écris pas un poème non plus.

… le choix du braque de Weimar ne résulte en rien d’une volonté raciale mais, pour tout dire, d’un choix arbitraire reconduit au fil du temps…

Un peu comme le clavier AZERTY, quoi. Quand il nous sert encore d’interface, nous nous plions à une disposition calculée pour éviter aux dactylos trop rapides d’emmêler les bras mécaniques actionnés par les touches des antiques machines à écrire. Mais je n’en parlerai pas, ce monsieur Ardinaud pourra chercher lui-même des exemples.

C’est vrai que le braque de Weimar n’est pas le type de chien le plus adapté, avec son grand besoin d’exercice quotidien et son caractère parfois bien trempé, nécessitant une autorité affirmée ; il a sans doute été choisi à la base tout simplement parce qu’il est beau, d’allure digne. Je glousse en imaginant une bibliothèque de yorkshires ou de mâtins de Naples ; mon correspondant n’apprécierait sans doute pas cet amusement.

… l’intérêt d’avoir des livres de gabarits proches, et affectionnant les mêmes conditions optimales d’existence, offre des avantages logistiques évidents pour leur entretien et leur bien-être…

Cela va de soi, mais je préfère le dire.

… nous ne pratiquons aucun ostracisme à l’égard des bibliothèques locales qui peuvent gérer plus simplement une meute réduite comportant une variété de chiens ; ainsi, il n’est pas rare que nous offrions l’un ou l’autre de nos ouvrages pour compléter leur catalogue, à la condition expresse que lui soient garanties de bonnes conditions de vie…

… de même, nous sommes toujours heureux d’accueillir provisoirement des chiots de toutes races, fruits d’autres élevages, pour mettre en place en eux un contenu cohérent et enrichir ainsi le fonds de nos partenaires…

… nous nous attachons à transmettre nos savoir-faire et formons des bibliothécaires sur tout l’ensemble Terre-Lune…

Je pourrai bientôt ajouter Mars, la colonisation a enfin franchi le stade de la survie et la première université martienne ouvre l’an prochain.

Bon, avec ça je pense avoir fait le tour. Je conclus.

… n’hésitez pas si vous souhaitez des informations complémentaires…

Et hop, je joins la notice de la GBP et transmets ma réponse au secrétariat qui fera suivre. Voilà.

Je cille pour afficher l’heure dans un coin de mon œil droit. Ah, très bien, j’ai un peu de temps avant mon rendez-vous de onze heures. J’appelle le catalogueur en chef et lui propose de passer voir avec moi les deux dernières portées. En fait, il est déjà sur place.


La pouponnière accueille actuellement les mères Fra-AAB-BEB-F522 et Ang-MER-NIO-F035. Les pères respectifs, comme indiqué sur les enclos, sont Fra-AAB-BEB-M615 et Jap-SAR-SYN-M222. Georges consulte les données sur Fra-AAB, etc. Ses petits seront bientôt prêts pour le gravage interne puis le catalogage dermique, on les a déjà mappés. Leur hérédité permettait d’espérer une bonne cohésion du codage hérité, assurant un minimum d’intervention de notre part. Bien sûr, cet aspect de l’élevage me concerne moins que mon collègue, mais j’aime bien me tenir au courant. Georges, en pleine consultation du récapitulatif du mappage, me tend une main distraite et m’accueille d’un :


— Salut Bastien.

— Bonjour Georges ! Alors, on peut faire quelque chose de ces petits coquins ?


L’un est en train de mordiller avec conviction la base de la clôture, un autre semble décidé à pisser sur un jouet. Je le déplace en douceur vers un endroit plus adéquat ; il geint un peu, sa mère lève la tête.


— Eh bien, les deux petites femelles à gauche et le mâle que tu tiens pourront reprendre sans presque aucune intervention le contenu de leurs parents. Pour la femelle qui tète et l’autre mâle, il faudrait quasiment les graver à neuf, ils sont tout mélangés. Tant qu’à faire, on va plutôt reporter chez eux un contenu sous-représenté dans l’ensemble de la meute…

— D’accord. Du coup, on va se retrouver avec trois contenus identiques sur ceux-là ; on peut peut-être en donner un ?

— J’y ai pensé. Je regarderai la liste des biblis en attente, je t’enverrai une présélection. À charge pour toi d’aller les inspecter pour t’assurer des capacités d’accueil. Je sais que tu y tiens, ajoute-t-il avec un clin d’œil.


J’ai un petit rire.


— Si on t’écoutait, on collerait ces pauvres bêtes en cage ! Non, je suis mauvaise langue : tu les verrais bien attachées à un tapis d’exercice pour garder leurs muscles toniques, un petit sac sous la queue pour récolter les crottes. La bibli-batterie, très peu pour moi.

— Et toi tu exigerais un palace pour chaque livre ! Tu sais qu’ils sont déjà mieux traités que la plupart des humains ?

— Ce n’est pas en les privant eux qu’on améliorerait le sort des pauvres, rappelé-je.


Un peu attristés par ma dernière remarque, nous échangeons un regard entendu. Nous aimons nous chamailler – on devrait écrire des sketches –, mais en fait nous sommes d’accord sur l’essentiel.

Nous nous dirigeons vers l’autre portée, plus jeune, quatre chiots fermement accrochés à la mamelle ; Georges les considère d’un œil affectueux, car ils sont l’aboutissement de son projet fétiche dont il rebat les oreilles aux instances depuis deux ans… Je ne veux pas le décourager, mais en tant qu’ancien je pourrais lui révéler que ce genre d’initiative d’« hybridation des contenus » revient régulièrement : les choses bougent lentement ici, et souvent suivant un cycle.

Une idée sympathique, d’ailleurs ; j’aime bien penser que dans ces petits corps chauds reposent des méli-mélos de littérature anglaise et japonaise dans lesquels nous allons mettre un peu d’ordre. Le résultat sera un contenu hétéroclite de volumes rassemblés au petit bonheur la chance, comme un étalage de brocanteur.


— J’attends beaucoup de ceux-là, ne m’apprend pas Georges. Je suis en contact avec des bibliophiles morts d’impatience ! Nous les mettrons aux enchères après les avoir gravés.


Je ne me fais pas d’illusion : la somme ainsi récoltée représentera une goutte d’eau dans l’océan titanesque de notre budget de fonctionnement.


— Rappelle-toi que je tiens aussi à inspecter ces candidats à l’adoption avant de les accepter dans la liste des enchères, remarqué-je. Pas question de vie en appartement pour ces braves bêtes, hein ?

— Mmrf.


Ah. Je sens qu’on risque de s’accrocher un peu sérieusement là-dessus. Mais je ne transigerai pas.


— Je te laisse, je dois aller en salle d’extraction, annoncé-je. On nous a demandé les manuscrits de La cousine Bette.


L’œil rivé à ses chiots adorés, il me fait un vague signe d’adieu.



Je m’entends moins bien avec Lisa Décoisie ; j’ai toujours l’impression qu’elle me snobe parce que je n’ai pas fait de grandes études. Mais nous restons courtois l’un envers l’autre, et faisons même l’effort de nous appeler par nos prénoms.


— Bonjour Lisa.

— Bonjour Bastien.


L’aide-soigneur nous évite de chercher un sujet de conversation en se pointant avec Fra-Manu-XIXe-BAL-FLA-M012, un jeune mâle que je sens inquiet. Il n’a pas l’habitude, ce doit même être la première fois qu’il vient pour une véritable extraction depuis son gravage initial.

Je salue l’humain d’un « bonjour Philippe » accompagné d’un serrement de pognes, accorde à Fra-Manu-Machin une caresse réconfortante sur la tête.

On installe le chien sous les diffuseurs de nanites qui s’emploient à l’investir sur toute sa surface. Mécontent, il secoue la truffe de gauche à droite, se tortille, mais cela n’a pas d’importance. Comme tous nos livres, il est bien dressé et n’essaie pas de sortir du périmètre.


— C’est bien, mon beau, le rassure Philippe. Reste encore un peu comme ça.


Lisa, devant le terminal, consulte le catalogue retransmis par les nanites en contact avec la peau. Elles lisent aussi les poils qui contiennent l’historique de l’individu : carnet de santé et de vaccination, dates du premier gravage et des éventuelles extractions, etc. Cela ne nous concerne pas pour l’instant.


— Ah, voilà, dit-elle. La cousine Bette se trouve dans le foie. J’envoie les instructions à l’extracteur.


On déplace Fra-Manu. Cette fois, la machine est plus impressionnante, on doit l’y sangler. Le pauvre toutou gémit.


— Ne devrait-on pas l’endormir ? suggère Lisa. J’ai peur qu’il s’agite et brouille l’extraction.


Je préfère éviter de droguer les livres, sauf pour le gravage bien sûr. Je m’agenouille et regarde celui-ci droit dans les yeux. Allez, mon vieux, ton chef de meute te parle !


— Sois gentil, Fra-Manu-XIXe-BAL-FLA-M012, lui déclaré-je avec solennité. Tout se passera bien. Tu as suivi tes entraînements, hein ? Tu sais comment ça se passe. On a besoin de toi mais ça ne durera pas longtemps et tu n’auras pas du tout mal. Après, Philippe te donnera ta récompense. D’accord ? Maintenant, tranquille.


Le dernier mot a été profondément ancré en lui pendant le dressage. Il se fige.

Il ne faut que quelques minutes à l’extracteur pour suivre le mappage de cellule en cellule et reconstituer l’image archi-détaillée des manuscrits et épreuves annotées par Balzac. Ensuite Fra-Manu, son historique pileux dûment mis à jour, a sa sucrerie et peut partir, soulagé, en me gratifiant d’un doux « wouf » accompagné d’un coup de langue sur ma main. On ne les voit pas, bien sûr, mais les nanites se détachent déjà de lui. Le système de ventilation en disposera.


— Parfait, déclare alors ma collègue avant de s’esbigner.


Le fichier sera transmis au demandeur, et voilà. Rien de plus simple.



Je décide de déjeuner d’un sandwich dehors, sous un arbre, pour profiter de la belle lumière, de la verdure… Et puis voir les livres en groupe me détend toujours ; ils jouissent de ce bonheur simple d’exister qu’il nous est si difficile de savourer, trop intelligents que nous sommes. La plupart mangent ou font la sieste, mais certains, regroupés autour d’un soigneur, s’adonnent à une espèce de foot. Apparemment tout baigne. Les robots nettoyeurs parcourent la pelouse et la débarrassent des crottes au fur et à mesure.

Ensuite je vais faire un tour à la grande salle de chasse. Comme toujours, c’est la folie là-dedans. Aux commandes, Hervé, soigneur confirmé, guik parmi les guiks. Il a programmé une troupe de lièvres holographiques à réponse sensorielle sur lesquels nos braves braques bondissent avec une vigueur jubilatoire, irréelle.

Moi aussi je peux le faire, à 0,25 g.


— Salut, Hervé. Je vois que tu les as rendus encore plus réalistes, tes lièvres ; on dirait qu’ils projettent des gouttelettes de sang…

— Bonjour Bastien. Pas mal, hein ? Les bouquins peuvent s’en lécher les babines et avoir le goût correspondant. Ils adorent ! Et en sont d’autant plus calmes ensuite ; une jolie catharsis.

— Les entrailles répandues, je serais toi j’éviterais. Tu sais comme le comité directeur est serré du cul, parfois.

— Mais puisque c’est tout du virtuel !

— Ça ne change rien, ils n’aiment pas le mauvais goût – c’est leur goût, hein, moi je m’en fiche. En tout cas, ce n’est pas le moment de les contrarier alors que tu voudrais leur soumettre une idée « génialissime ». C’est bien ce que tu me dis dans ta note d’hier, non ? Tu veux m’en parler un peu en détail ?


Hervé s’illumine. Il envoie deux biches effarées dans la mêlée et se tourne vers moi.


— Moyennant quelques menus aménagements pour renforcer encore la sécurité de la salle…

— Tu parles, elle est déjà capitonnée à mort, l’interromps-je.

— Non, mais ça c’est le discours pour la direction, pour aller au-devant de leurs objections sur l’intégrité physique des livres.

— Pardon. Continue.

— Pour faire court, je crois que ce serait encore plus stimulant et intéressant pour les toutous de chasser de temps en temps de la mégafaune genre mammouth, et surtout : en gravité zéro ! Tu imagines ? Ils pourraient l’attaquer par tous les côtés, rebondir au plafond, on – ils – verraient peu à peu la proie s’affaiblir, ce serait génial et super amusant !

— Amusant surtout pour le concepteur du mammouth, non ?


Je le vois d’ici, le Hervé, en train de passer des heures à peaufiner jusqu’au moindre poil de sa « mégafaune ». Tiens, je parie qu’il y mettra un ou deux hadrosaures ou autres diplodocus, « pour varier un peu ». Mais après tout, pourquoi pas ?


— Ça ne me déplaît pas, approuvé-je. Et tu as raison : il faudra renforcer le rembourrage des parois. Parce que j’imagine que tes grosses bébêtes ne se laisseront pas déchiqueter sans réagir ! Tu comptes programmer des nanites qui se rassembleront pour repousser les chiens en simulant un coup de défense par exemple, je me trompe ?


Il rougit. Eh non, je ne me trompe pas.


— Je te parie que les livres deviendront vite experts en trajectoires calculées zéro-g. Cette nouvelle forme d’exercice améliorera leur tonicité, et…


Je l’arrête d’un signe de la main.


— Allons, n’essaie pas de me vendre le truc ! Je suis pour. Prépare un projet plus détaillé, avec des spécifications et un cahier des charges matériel et informatique, on en discutera pour le présenter à la prochaine session, dans deux mois.

— Chouette !

— Attention : je ne te dégage d’aucune de tes tâches actuelles, hein. Tu fais ça sur ton temps libre. Pour la programmation même, on verra si le projet est adopté.

— Pas de problème.


Je termine la journée par une de ces télé-senso-conférences assommantes où les différents départements doivent « tout mettre sur la table ». Je comprends bien l’intérêt pour la bonne marche de l’ensemble, mais c’est vraiment pas mon truc… Je préfère régler les problèmes, quand il y en a, en prenant la personne entre quatre-z-yeux. Enfin, bon, c’est vrai que, des fois, il faut disposer d’une vue globale. Admettons. Je somnole les yeux ouverts.


J’ai tout juste le temps de repasser chez moi, de me rafraîchir sous les ions et de sauter dans la navette pour la station Europa. Nous avons décidé de nous retrouver là, Alice et moi, il y a de super restaus et comme ça « on fait chacun la moitié du chemin ».

Pour mon anniversaire, j’aurais adoré la voir faire « tout le chemin » et lui servir de guide… Mais elle se méfie beaucoup de la GBP, c’est pas gagné. Elle a cette idée que c’est « indigne » d’employer des animaux comme mémoires informatiques. Je n’ai pas bien compris si c’était indigne pour les animaux « exploités » ou pour l’information qui devrait « être détachée de toutes contingences organiques ». Bref, elle trouve que les deux domaines n’ont pas à se mélanger.

Un préjugé bizarre, mais je me dis que toutes les innovations, dans l’histoire humaine, ont rencontré ce genre de résistances. Celui-là, de progrès technique, commence tout de même à dater !

Peut-être Alice, tout simplement, hésite-t-elle à sauter le pas pour venir habiter avec moi. Elle se donne ce prétexte pour réfléchir. Bien sûr, je ne vais pas la brusquer…

Nous sommes à l’heure tous les deux et nous retrouvons pile devant l’entrée du très chic « Cultiver l’authentique ». « Viandes garanties non poussées en cuve, légumes pleine terre », promettait le site. Mon compte va douiller.

Dans la salle, des poches zéro-g tiennent lieu d’aquariums d’où émerge de-ci de-là un museau téléostéen étonné. Elles circulent entre les tables sans jamais déranger les convives ni l’occasionnel serveur.

Que des serveurs humains ! Je sens déjà protester ma puce bancaire sous-ongulée.

Enfin, ne soyons pas radins, c’est pas tous les jours. Je dépense peu en général, alors pour une fois…

Nous commençons par l’essentiel : commander l’apéritif. Puis nous nous abîmons dans les tablettes du menu. Le plat du jour, « aiguillonnettes moléculaires de poulet garanti Bresse à armatures, pois mange-tout hydropos », me tente bien. Mais la viande de poulet à armatures, elle est bien poussée en cuve, non ?

On s’en fout. Nous nous prenons la main une fois la commande passée et savourons notre « eau des glaciers » comme s’il restait encore des glaciers.


— À nous, proposé-je dans une débauche créative.


Alice répond au toast, l’air pensif.


— Si encore la GBP se situait sur la Lune, soupire-t-elle après avoir reposé son verre, je me sentirais plus rassurée pour y vivre…

— On peut l’envisager, mais ce ne serait guère pratique pour moi. Et puis, sans vouloir avoir l’air mesquin, tu as une idée des tarifs pour se loger là-bas ? Tout le satellite est surpeuplé. Quant à la sécurité des systèmes, puisque cela semble te tracasser, n’oublie pas que l’extérieur de la Lune, c’est du vide, pareil qu’à la GBP ! Et l’aménagement des locaux lunaires est vétuste, et…


Elle m’arrête du geste.


— Oui, ne t’en fais pas, je sais tout ça. Moi je peux travailler n’importe où, et je comprends à quel point tu te sens bien sur ton astéroïde. J’y réfléchis, crois-moi, ça bouge là-dedans.


Elle tapote sa tête.


— Allons, parlons d’autre chose. Bon anniversaire !


Elle me tend un petit paquet doré. Je m’y attendais, bien sûr, mais je suis ému. J’y pose les doigts ; l’emballage, réagissant à l’ADN précis de mes cellules épithéliales, se dissout.


— Oh ! Ma chérie, c’est fantastique !


Fantastique, en effet : par ce cadeau Alice renforce en moi l’espoir qu’elle me rejoindra bientôt.

Et puis ce lézard-playlist est adorable ! La boîte percée qui le contient affiche son contenu sur mon œil droit. Toutes mes chansons préférées.


— On pourra peut-être se faire une petite soirée musique chez toi ? propose ma bien-aimée avec un clin d’œil.


Je rayonne. Si je me rappelle bien, Alice n’apprécie pas autant la chaleur que moi ; il va y avoir du sport pour s’entendre sur nos paramètres environnementaux communs ! On en frémit de malice tous les deux.


*

* *


J’aimais beaucoup monsieur Bastien. Comme tout le monde, je crois, même s’il pouvait être agaçant. Il se mettait en danger, il ne faisait aucun effort pour se nourrir correctement. Je lui apportais de la soupe au moins tous les deux jours, parfois un peu de viande… des livres, bien sûr, ce qu’il préférait.

La dernière fois, il était mort dans son fauteuil, son grand vieux chien gris à moitié aveugle la truffe sur ses pieds froids. Pauvre bête, elle n’avait pas dû bouger, elle gémissait sans arrêt.


— Bon débarras ! a dit papa.


Mais je sais qu’il avait de la peine lui aussi. La preuve, il a bien voulu qu’on garde le chien, Manu – « Mon beau braque de Weimar ! » disait monsieur Bastien, alors que ce n’était au départ qu’un de ces corniauds sauvages des environs. Il faut une sacrée patience pour en apprivoiser un : ils se méfient, ils ont compris depuis le temps qu’ils sont mieux entre eux qu’avec nous.

J’ai essayé de m’occuper de celui-ci, mais il était trop malheureux, son maître lui manquait. Il passait la journée à geindre et à se traîner dehors pour essayer de rentrer chez lui. Et puis il avait mal, ça se voyait.

Je sais ce que c’est d’être un homme : ne pas reporter ses devoirs sur les autres. Je l’ai tué moi-même. On l’a mangé avec les amis, en ragoût. Il fallait bien ça, avec une carne pareille.

Ç’a été comme le repas de funérailles de monsieur Bastien, on a parlé de lui. Sous les ragots, je sentais que tout le monde le regrettait.


— Et à quoi il servait, hein, à part farcir la tête de Gilbert de ses sottises ? a dit ma tante.


Elle s’est tournée vers moi pour ajouter :


— Tu te rends bien compte, Gilbert, que tout ce qu’il racontait c’était n’importe quoi ? Les livres, les chiens, il confondait tout, il vivait dans son monde, dans sa tête ! Même la Lune, ce n’a jamais été qu’un petit village, détruit par un missile dès le début de la gueeeerre


Elle prononce toujours le mot sur ce ton bizarre, dans un souffle allongé et confidentiel, comme une allusion à un secret honteux.


— Et il y a longtemps, j’ai parlé avec un colporteur, a ajouté le voisin Bernard, sorti de son lit de vieillesse peut-être pour la dernière fois. Il le connaissait parce qu’il l’avait rencontré sur la route. Sa femme et sa petite fille sont mortes du Vicieux, c’est pour ça qu’il a quitté sa maison de l’autre côté du désert.


On a frissonné à l’évocation de cette terrible maladie inventée par les militaires. Heureusement qu’on n’en voit plus de cas depuis des années…

On s’est resservi. On avait même une bouteille de vrai bon vin récupérée dans la dernière expédition en ville. Ça m’a vraiment touché que papa la sorte pour l’occasion.


— « Je suis de la génération cent cinquante ans », il a ri. Tu parles ! Sans Gilbert qui nous piquait de la bouffe pour lui, il serait mort bien plus tôt… Hein Gilbert ? Un monde s’il a dépassé les cent ans.

— Moi aussi j’avais besoin de lui, comme vous tous, j’ai répondu tout doucement.


Et ils sont restés cois, parce que c’était vrai. Sans les histoires, qu’est-ce qu’on devient ?


— Nous sommes l’espèce qui raconte des histoires, qu’il disait monsieur Bastien. On ne peut pas nous enlever ça.


 
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   Robot   
21/10/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je me suis régalé à cette lecture. Je lui ai trouvé une réminiscence de "Sidmak" et "Demain les chiens" qui a conforté mon envie de la lire presque dés le tout début. D'autant que la rédaction n'est jamais ennuyeuse, plutôt dynamique et alerte. Rien que pour l'écriture c'est un véritable plaisir bien sûr à la condition d'admettre la situation fictionnelle.
C'est un récit que je vais intégrer à ma bibliothèque ordinaire vu que je n'ai pas encore opté pour une canibliothèque.
Bravo pur l'originalité et la qualité du récit.

   Alfin   
20/10/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Socque,
Quelle belle imagination ! Encoder l’ADN (sans craindre les mutations génétiques) est une idée géniale, qu’elle soit vraisemblable ou pas. Je ne vous cache pas que j’aurais aussi préféré que la nouvelle se termine par « On en frémit de malice tous les deux. » Pour la bonne et simple raison que la suite, si elle est hors du champ des divagations de monsieur Bastien, n’en est pas moins difficile à comprendre. Dans la seconde partie, il y a trop de personnages, trop de situations non expliquées et enfin une narration décousue. La première partie même si elle est parfois compliquée dans ses explications est lumineuse et amusante.
Bravo pour la créativité ! tout comme la nouvelle précédente "La chanceuse !" qui m'a beaucoup marqué. Ici, la première partie est très visuelle et en même temps totalement loufoque. J’ai vraiment bien aimé, je pense simplement qu’il ne faut pas avoir peur d’aller plus loin dans la narration en ajoutant de l’air, de l’espace plus descriptif, pour laisser le lecteur s’imprégner de l’histoire et s’attacher un peu plus aux différents personnages.

Enfin, la fin ne permet pas de comprendre le titre... vous sautez des étapes dans votre narration, prenez le temps pour raconter et mettez-vous à la place du lecteur pour évaluer plus finement ce qu'il va comprendre de votre histoire. Cela permet souvent de rectifier le tir et de rendre l'écrit plus accessible.

Merci pour cette lecture qui ouvre des perspectives...
Je remarque que cette nouvelle est sortie sans le moindre commentaire en EL ce qui est bien triste. Tout le monde semble bien occupé.
Au plaisir de vous lire,

Alfin

   maria   
20/10/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Socque,

Pas férue de l'aspect technique, scientifique de la SF je me suis peu intéressée à ces "diffuseurs de nanites" qui permettent de graver les textes sur les chiens.
J'ai trouvé néanmoins l'idée originale et j' en ai conclue que dans l'espace aussi l'homme assujettissait l'animal.

De cette nouvelle je retiendrai surtout le personnage Bastien : "le chef-soigneur de la Bibliothèque". Quelle jolie formule pour évoquer celui qui "confondait tout..les chiens, les livres...les deux plus nobles serviteurs de l'humanité".
Il avait pour eux de la bienveillance et parlait d'eux sans distinction de vocabulaire.
"Je préfère éviter de droguer les livres, sauf pour le gravage bien sûr". Je n'ai pas cherché à comprendre, j'ai trouvé ça drôle et poétique.

Un grand bravo pour l'imagination tant sur le fond (même si je n'ai pas tout compris dans l'histoire) que dans la forme.

Merci d'avoir partagé ce beau travail de création.

   SandraC   
21/10/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour!

Merci pour cette belle nouvelle de SF, moi qui suis amatrice du genre je me suis régalée avec ces concepts originaux et bien développés. Le concept central de bibliothèque canine est très intéressant, j'ai pris plaisir à le voir détaillé dans la première partie. L'univers autour se dévoile harmonieusement au long du récit, donc c'est pour moi un sans faute de ce côté! Pareil, le style d'écriture de cette partie est super fluide et agréable.

La seule petite critique que j'aurais à faire concerne le style d'écriture de la seconde partie, peut-être un poil trop décousu (comme dit dans un commentaire précédent) pour que le lecteur soit impacté émotionnellement autant qu'il le pourrait. Mais ce n'est vraiment pas grand chose à mon sens, car autrement la transition abrupte marche très bien et j'adore le côté mélancolique que ça donne à la nouvelle.

J'ai en tout cas été captivée, et je ne manquerai pas de lire vos prochains textes!

   Pepito   
22/10/2020
Bonjour Socque,

Une écriture soignée, comme toujours.

- "et je ne vais pas essayer de cacher ma fierté."… plus loin "et je n’en suis pas peu fier." … Artaban, sors de ce corps ! ^^

- Vraiment marrante l’hypothèse technique pour un « stockage éternel d’informations ». Rien d’aussi peu fiable, pour conserver des données constantes, qu’un support en "évolution".

- "— Ce n’est pas en les privant eux qu’on améliorerait le sort des pauvres, rappelé-je."... m'a semblé l'entendre, celle là, à la cantine de mon enfance sous une forme inverse. Très bonne reprise. ;-)

- " Le fichier sera transmis au demandeur, et voilà. Rien de plus simple." ... horreur, le futur a perdu la techno des disquettes 5 pouces 1/4 ! ;-)

- "Mais la viande de poulet à armatures, elle est bien poussée en cuve, non ?" délicieux (oups !) rappel de l'Aile ou la Cuisse.

- "sont mortes du Vicieux" jolie formule pour une maladie contagieuse. De circonstance.

La première partie se lit sans trop de mal, mais une fois l'idée du "chien de bibliothèque" éventée, c'est assez plan-plan.
La deuxième partie, par contre, est beaucoup plus émouvante. Description minimaliste. Peu de mots pour pas mal d'effet.

Et ne pas oublier, avant de les raconter, il faut les inventer… ^^

Pepito

   Quieto   
23/10/2020
Bonjour Socque,

Au début, je me suis arrêté sur les divers éléments techniques, mais comme ils sont nombreux, qu’ils hachaient ma lecture et que je savais la nouvelle relativement longue, j’ai fini par passer dessus sans trop m’y attarder. J’espère que ceci ne m’aura rien fait perdre.

L’idée d’utiliser l’ADN non codant est originale et j’ai eu, jusqu’au bout, envie de connaître la suite. La technique est présentée comme éprouvée, du moins je le suppose puisque d’autres bibliothèques canines existent et qu’il est dit que « Celui-là, de progrès technique, commence tout de même à dater ! ». Pourtant, elle semble encore en phase d’expérimentation puisque des interventions (ou au minimum des tests qualité) sont nécessaires pour assurer une transmission correcte d’une génération à l’autre, alors que l’idée « est née d’une préoccupation bien légitime face au problème de l’obsolescence inévitable des supports matériels inertes ». Ceci confère au texte un caractère loufoque et présente la technique – c’est du moins mon interprétation – comme un exemple de fausse bonne idée et d’entêtement à la suivre alors que le plaisir semble être trouvé dans des choses « naturelles » ou ce qui s’en éloigne le moins.

Je ne suis pas parvenu à saisir réellement l'intention du passage relativement long sur la "Prégnance de la politique raciale dans les institutions modernes".

Finalement, tout ceci n’était présent que dans l’imagination du brave Bastien qui se contentait de choses simples : les livres, son chien et inventer des histoires.

Lecture plaisante malgré le côté un peu rébarbatif des détails techniques.

   Charivari   
24/10/2020
Bonjour socque, et heureux de vous lire de nouveau.
Bon, cette idée de "bibliothèque canine", c'est vraiment une trouvaille, super original, et le style est bien trouvé, avec ce va-et-vient entre le ton du narrateur un rien "je m'en foutiste" et les précisions technologiques ahurissantes qui émaillent le récit. J'ai juste tiqué sur "le trou de superman", qui ne me parait "anachronique" par rapport à l'époque futuriste décrite. Mais bon, je pinaille.
Par contre, je dois avouer que j'ai trouvé ça trop long, parce que tout compte fait, tout ce texte ne tient presque que sur une seule idée, et donc au bout d'un moment je trouve que ça s'essouffle un peu.

   Malitorne   
25/10/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J’ai trouvé dommage que l’épilogue reparte à nouveau dans de la science-fiction, ce n’était pas utile à mon sens. Placer l’histoire dans le présent aurait rendu le final tout aussi surprenant : se rendre compte que les chiens-livres ne sont qu’un délire de monsieur Bastien, ancien ingénieur informaticien par exemple. Tandis que là il faut s’obliger à repartir dans un nouveau contexte de type post-acopalyptique. Trop de SF tue la SF ! ai-je envie de dire. Vous rendez l'ensemble totalement irrationnel alors qu’un ancrage dans la réalité, aussi minime soit-il, aurait donné une assise plus forte.
Très original ce concept d’information gravé dans un corps organique. Les chiens et les livres, meilleurs compagnons de l’homme, pas mal, fallait y penser, même si on peut s’interroger sur son bien-fondé scientifique. Gageons que dans le futur les supports de l’information aillent plutôt chercher du côté de l’ordinateur quantique, capable de superposer à l’infini les données. En faisant fi du caractère loufoque de l'idée, dresser, élever, nourrir des animaux, trop dispendieux et perte de temps. En tout cas, de l’excellente manière dont vous le décrivez ça tient la route et on finit par y croire.
Un dernier détail qui a fait tiquer mon côté médiéviste : « la GBP n’est pas une cible très convoitée. Ou alors, me plais-je à penser, une aura de respect la protège, comme les monastères au Moyen Âge… » Bien au contraire, les monastères, par les trésors qu’ils renfermaient, étaient des cibles très convoitées par les pillards de tous bords ! D’ailleurs beaucoup étaient fortifiés.

   Louis   
25/10/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une nouvelle composée de deux parties, distinguées par un changement de narrateur et un changement d’époque historique.

La première partie de cette nouvelle d’anticipation constitue une autobiographie du narrateur, Bastien, qui raconte son histoire, bien sûr, mais aussi à travers elle le devenir du livre et de la culture dans un monde technologique avancé.
Cette partie témoigne d’un monde futur qui s’est écroulé, et avec lui toute une culture que l’on avait voulu sauvegarder pour l’éternité dans des « mémoires informatiques » animales.

Les termes utilisés dans la première phrase, par laquelle le narrateur se présente, surprennent et intriguent : « Je suis chef soigneur à la Grande Bibliothèque Planétaire ». Quels soins, en effet, auraient à prodiguer un « soigneur » dans un lieu tel qu’une bibliothèque ? Faudrait-il soigner ceux qui courent après les livres, en sportifs, sprinters ou marathoniens, ou bien ceux qui s’épuisent dans l’exténuante recherche du livre introuvable dans une bibliothèque-labyrinthe à la Borges ?
On ne peut que poursuivre avec curiosité la lecture de l’autoprésentation du « soigneur » en chef qui, bien que très fier de sa fonction, ne se proclame pas ‘’seigneur’’ planétaire du royaume des livres, il ne commet pas ce lapsus.
Il ne soigne pas l’équipe qu’il dirige, des dizaines de personnes et des centaines de robots, mais avec leur aide, les livres, tous les livres, dans une « interaction bouquins / soigneur ». Et il s’agit, pour un « bon boulot » de faire en sorte que les livres soient, non pas en bon état, mais « heureux » !

On œuvre donc, dans cette bibliothèque, pour le bonheur des livres. On n’est pas ‘’Au bonheur des dames’, mais au bonheur des livres. On n’y aime ni les bouquins tristes ni les livres malheureux. Oui, en ce lieu sont rassemblés, ô surprise, des… livres vivants. Les bouquins y sont des animaux. Les bouquins y sont des chiens. Il faudrait dire, plus précisément que, dans cette bibliothèque-chenil, les chiens sont des bibliothèques sur pattes, et que le ‘’biblio’’ de la biblio-thèque a laissé place au ‘’canino’’.

Aurait-on affaire à des chiens savants ? Non, bien sûr. Et comment lirait-on, ou écouterait-on, un toutou-livre, ou un bouquin-canin ! Les cabots n’ont appris ni à lire ni à écrire. Ils n’aboient pas des textes. S’ils sont savants, c’est sans le savoir, ils ne sont pas des animaux de foire.
L’explication est simple : les livres sont écrits dans l’organisme des animaux (non, on n’a pas fait la peau aux chiens pour en faire de nouveaux parchemins), plus précisément dans leurs cellules, plus précisément encore dans le génome au sein de leurs noyaux, et encore plus précisément dans les séquences non-codantes de l’ADN.

On distingue en effet, dans le génome, les séquences d’ADN codantes, celles qui constituent les gènes déterminant la forme et la structure de l’organisme vivant, et d’autres séquences, très nombreuses, dites « non-codantes » qui ne participeraient pas à cette détermination, selon les connaissances actuelles, encore incertaines.
C’est dans ces dernières séquences qu’ont été stockées les informations constitutives des canines bibliothèques.
Le soigneur en chef explique :
« L’idée de conserver un contenu informationnel dans l’ADN non-codant d’animaux est née d’une préoccupation bien légitime face au problème de l’obsolescence inévitable des supports matériels inertes… la vie donne depuis des milliards d’années, par la reproduction, l’exemple éclatant d’un stockage éternel d’informations »
L’idée n’est pas tout à fait fantaisiste, ainsi pouvait-on lire en mars 2019 cette information sur Futura sciences : « L'ADN permet de stocker d'immenses quantités de données dans un très faible volume et sur des millions d'années. Mais de nombreuses étapes de la fabrication d'ADN demeurent encore manuelles, et c'est un puissant frein à son développement commercial. Des ingénieurs de Microsoft ont bricolé un « traducteur » automatique qui convertit les bits numériques en lettres ADN, avec à peine 10.000 dollars de matériel.»

Le langage de la vie, écrit dans le code génétique, laisse ainsi place au langage du vécu humain, à son savoir, à ses histoires. Des chiens ont été donc choisis, dans ce récit d’anticipation, pour devenir des bio-graphies vivantes de l’humain. Les canidés n’en restent pas moins ces animaux qui reniflent et aboient, pissent contre les arbres, comme tout toutou depuis toujours, puisque leur ADN codant n’a pas été modifié.

« Mais quel est l’intérêt de l’ADN par rapport à nos bonnes vieilles puces en silicone ? » demandait encore un article récent de Futura sciences, avant de répondre : « D'une part, un gain significatif de place : selon Microsoft, la totalité de l'information contenue dans un datacenter pourrait tenir dans un petit cube de la taille d'un dé. D'autre part, l'ADN perdure plusieurs millions d'années, là où les composants informatiques ne résistent guère plus de 10 ans »

Le monde futur de Bastien est donc celui de la réalisation de ces possibilités actuelles. Les problèmes de reproduction, de duplication de l’ADN et des erreurs qu’elle peut comporter ont pu être réglés. Les chiens portent les noms des indexations et des cotes que portent les livres des bibliothèques actuelles, Fra-AAB-BEB-F522, par exemple ; ainsi le classement des livres d’aujourd’hui n’a pas été oublié.
Les écrits ne sont pas les seules données gravées dans l’ADN animal, il en est de même de la musique, le personnage d’Alice offre à Bastien un « lézard-playlist ».

Les livres-chiens de ce monde vivent dans un astéroïde, placé en orbite autour de la lune.
Belle idée qu’une bibliothèque, qui contient tout la savoir humain, constitue le cœur d’un corps céleste « évidé », brillant dans le ciel nocturne. Ainsi deviendrait-il vrai que l’on puisse lire dans les étoiles tout le devenir de l’humanité.
Mais pourquoi le chien a-t-il été choisi pour « conserver de manière pérenne le trésor du savoir humain » ? N’importe quelle autre espèce vivante aurait pu faire l’affaire. Y compris l’homme.

Quel autre animal pourrait être le chien de garde du savoir humain ? À qui mieux qu’à un chien, ‘’le fidèle ami de l’homme’’, confier son trésor ?
Les chiens sont désignés, dans l’inscription « en lettres d’or » du hall d’entrée des bâtiments de la bibliothèque comme « les plus nobles serviteurs de l’humanité », compagnons « silencieux et éloquents depuis presque toujours. »
Le canidé a été choisi pour des raisons symboliques plus que pour des raisons scientifiques.
Il en est de même pour le choix de la race canine : les braques de Weimar.


Dans la deuxième partie, le narrateur à la première personne n’est plus Bastien, mais Gilbert.
Son récit complète la biographie de Bastien.
La nouvelle ne prend pas fin dans un retour au présent, qui révèlerait que toute l’histoire de Bastien n’est que le rêve d’un vieil homme, l’auteure ne se laisserait pas aller à un scénario d’une telle banalité.
Le récit de Gilbert nous apprend qu’une catastrophe s’est produite. Le monde dans lequel vivait Bastien, le « chef soigneur », s’est effondré, en conséquence d’une guerre dévastatrice.
Celui-ci s’est réfugié sur terre avec Alice qui est devenue sa femme, et dont il a eu une fille.
Tous deux ont péri victimes d’un virus militaire, particulièrement "Vicieux".
Fin malheureuse de Bastien, qui se retrouve seul et désemparé, et fin aussi de la bibliothèque planétaire. Fin du monde des livres et des histoires.
La fin de l’histoire de ce récit est aussi la fin des histoires écrites.
Et s’il subsiste encore des livres-chiens, on les dévore désormais, on dévore les livres, mais au sens premier du terme.
Cette fin de l’histoire nous place devant un nouveau Moyen-âge, une période nouvelle d’obscurantisme et d’âges sombres, dans laquelle le savoir ancien s’est perdu, comme la culture gréco-latine antique s’était en grande partie perdue dans notre époque médiévale.
Elle montre la fragilité de ces « monastères » génétiques dans l’espèce canine, la fragilité des sauvegardes génétiques du savoir dans l’ADN, quand subsiste la folie guerrière des hommes.
Une perte semblable à l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie s’est produite. Perte irrémédiable.

Cette seconde partie s’impose, en effet, dans la mesure où le sujet du texte, me semble-t-il, se trouve dans l’idée que le développement de la technologie peut donner à la fois les moyens de sauvegarder, pour des millions d’années, pour l’éternité, le savoir et les grandes œuvres littéraires, et aussi les moyens, par les armes nucléaires et bactériologiques, de détruire ce que l’on voudrait conserver pour toujours.

Bastien, dans sa profonde solitude, dans son désarroi, a sans doute confondu un chien banal avec un livre-chien, écrit dans l’organisme élégant d’un braque de Weimar, mais son histoire, trop claire et trop précise, ne peut être un pur délire.

On ne sait plus qui il est, qui il fut, c’est que l’on a oublié le monde d’avant la catastrophe. Il y a bien eu perte de mémoire, alors que l’on avait voulu produire une mémoire éternelle, ineffaçable.

La noirceur tragique de cette fin est toutefois atténuée par l’affirmation terminale de Gilbert : « L’homme est cette espèce qui raconte des histoires ».
Tant qu’il y a de la vie chez l’homme, il y a de l’histoire.
Dans cette chienne de vie, une littérature s’avère de nouveau possible. Des épopées nouvelles, de nouvelles odyssées, des mythes et des légendes, des drames et des comédies.


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