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Science-fiction
socque : Le pays des femmes libres
 Publié le 27/03/21  -  8 commentaires  -  14321 caractères  -  100 lectures    Autres textes du même auteur

Au pays des femmes libres
les livres le sont aussi.
(Devise de Libra)


Le pays des femmes libres


Passé le col, je sentais dans mon dos la bise mauvaise des sommets, sur mon visage je devinais à peine, à peine, le souffle presque tiède de la basse terre nichée entre l'océan glacial et les pics impitoyables. Je soupirai ; mon but était proche.

J'entamai avec prudence la descente dans un brouillard qui me dérobait la splendeur imaginée de Libra. En ce début de printemps, la neige fondue superficiellement, puis redurcie, se révélait traîtresse.


Le poste-frontière se situait à la limite des arbres. Le voyageur que j'étais ne pouvait échapper à sa scrutation. On confisqua mes armes y compris, malgré mes protestations, celles indispensables à la chasse, à ma survie dans les lieux sauvages. Je subis des tests pour vérifier mon niveau de décontamination, puis une douche purificatrice, on me fournit des vêtements propres, on me coupa les cheveux mais on épargna ma barbe. Je dus la peigner. Puis, devant un repas chaud dans la « salle d'orientation », je rencontrai la première femme depuis bien longtemps. Elle portait des vêtements pratiques ; je regardais tour à tour son visage et ses cheveux à découvert, le renflement de ses seins sous le sweat. C'était fascinant.


— Bonjour, je m'appelle Bab, je vous aiderai à vous adapter au début de votre séjour à Libra, m'assura-t-elle. Sachez déjà qu'il est considéré impoli de scruter ainsi la poitrine, mais je comprends. D'où vous venez, sans doute une femme n'est-elle pas censée se trouver seule avec un homme ?

— Surtout dans une telle tenue, ai-je laissé échapper.


Elle a souri, ça m'a bouleversé.


— Voilà ce que j'ai fui, ai-je inutilement précisé. Cette séparation, les femmes assujetties, contraintes pour leur sauvegarde ! Il est possible de vivre autrement.

— C'est ce dont nous sommes persuadés à Libra, a-t-elle approuvé, l'air grave. Nous tenons à la liberté des êtres et des idées. Malgré la pollution généralisée qui touche si durement les mères et les enfants, nous pensons que la cohésion sociale peut et doit reposer sur le consentement de chacun.

— J'avais dix ans quand la terre a viré en quelques mois… Je vivais à la ferme, j'ai vu la saison d'agnelage gâchée, ma mère mourir en accouchant d'un avorton, malgré les efforts des médecins à l'hôpital. Puis j'ai vu de moins en moins de femmes : celles qui ne mouraient pas dévorées de tumeurs, on les retirait de la circulation pour assurer le pool génétique.


Je tremblais. Bab, compatissante, m'a pris la main.


— La Vire a commencé en catastrophe naturelle, beaucoup de dirigeants ont cédé à la tentation de la contrainte et ont complété le désastre ! a-t-elle commenté. Ici chacun participe à l'effort ; en prenant son destin en main on résiste mieux, vous verrez.


*


De fait, j'ai pu constater que les enfants avaient l'air plutôt sain à Libra, bien que même les femmes enceintes circulassent à leur guise. Bab, ma guide, m'assurait qu'avec les protections appropriées cela ne posait pas de problème. Je ne pouvais me défendre d'une certaine nervosité en les voyant évoluer dans les zones en cours de dépollution destinées plus tard aux semis…

Après les tests psychotechniques, on m'avait affecté à la maintenance des systèmes électriques, mais le service environnemental constitue à Libra un devoir universel. Je me retrouvais donc plusieurs fois par semaine à arpenter des terres plus ou moins empoisonnées pour évaluer leur capacité à nous nourrir.


— C'est parfois décourageant, m'a expliqué Lil, une frêle petite rousse en train d'analyser sourcils froncés les échantillons que je lui rapportais. L'état de cette parcelle s'est dégradé, sans doute sous l'effet du vent ou d'une pluie chargée localement en éléments nocifs. Nous ne pourrons pas l'employer telle quelle au même usage que la dernière fois… Pour du fourrage, peut-être.

— Je croyais qu'en remontant la chaîne alimentaire les poisons se concentraient ? ai-je timidement objecté.


Après quelques semaines, je me sentais encore mal à l'aise pour converser avec une femme. Je travaillais là-dessus avec le psychologue qu'on m'avait assigné.


— Les femmes constituent la moitié de l'humanité, me rappelait-il. La moitié la plus cruciale pour la survie de l'espèce puisqu'on n'a jamais pu créer d'utérus artificiel, mais un ensemble d'êtres humains qu'on ne doit ni déifier ni réifier. Rappelez-vous, ce n'est pas par hasard que ces deux verbes ne diffèrent que d'une lettre : ils illustrent le même mécanisme d'exclusion de l'humanité commune. À Libra, nous nous y refusons. Chacun et chacune a la capacité de décider de son rôle dans le respect des règles qui permettent de vivre ensemble.


Sans doute. Mais comme je trouvais difficile de traiter mes compagnes comme des compagnons ! Distrait par le mouvement des sourcils de Lil quand elle me parlait, je devais me concentrer pour écouter la réponse à ma question :


— C'est vrai, mais grâce à des compléments alimentaires adaptés nous pouvons éviter que ces poisons s'incrustent ; nous faisons en sorte qu'ils s'attachent plutôt aux compléments étudiés spécifiquement pour chaque aliment et traversent notre corps sans s'y fixer. C'est pourquoi nous ne mangeons rien de cru, tout élément nutritif est d'abord associé à son complément et conditionné. Tu as remarqué aussi à quel point on est sévère pour ceux qui se soulagent dans la nature ? Nos déjections telles quelles seraient nuisibles, il importe de les traiter, de séparer ce qui peut être recyclé en engrais de ce qu'on doit stocker à part, compressé et protégé.


Je rougissais irrépressiblement, d'une part parce que Lil me parlait de choses gênantes, d'autre part parce qu'elle me tutoyait ! J'avais vraiment des progrès à faire, me suis-je dit, avant de me sentir à l'aise chez les femmes libres…


*


L'amour c'est la vie au présent, voilà ce que je découvre.

Toute ma vie j'ai regretté le temps passé ou me suis projeté dans l'avenir, et me rendre compte que je savoure le présent représente un immense soulagement. Ce poids envolé rend mon pas léger, presque sautillant. Lil le remarque, ainsi que sa compagne Lila. Mais elle, c'est par une remarque mesquine qu'elle me le fait sentir.


— Eh bien balourd, tu te crois prêt pour le corps de ballet ? Tu as encore du boulot ! Occupe-toi plutôt de tes échantillons.


Et, sur un regard réprobateur de ma gentille Lil, elle lève les yeux au ciel puis ajoute d'un ton moins railleur :


— Enfin, si tu veux bien. Lil et moi sommes attendues.


Je ne comprends pas ce qui peut lier Lil à Lila. Que des femmes tombent amoureuses entre elles, je sais que c'est le privilège de la liberté, mais comment la délicate Lil a-t-elle pu se laisser séduire par un être tout de vulgarité ? Autant prendre un homme alors ! Je me dis que, sans le savoir, c'est à cela qu'elle aspire… Du coup elle force le trait, bien des hommes la traiteraient avec la douceur et le respect qu'elle mérite.

Moi, oui, bien sûr. L'amour m'enivre de présent mais c'est à moi de forcer l'avenir pour le faire advenir.


*


Je me suis tout appris moi-même, durant les moments oisifs en solitaire quand le ventre était plein et le feu lui aussi bien nourri. Le bois ça ne manque pas en forêt, je sais le ployer, le caresser, l'épurer jusqu'à révéler la forme précieuse qu'il enserre inconsciemment. C'est cela ma force, je révèle la beauté que contient l'être.

Ainsi de Lil, que je révèle peu à peu à elle-même en m'appliquant surtout à ne pas dénigrer cette brutasse de Lila. La découverte doit venir de mon aimée. Je la provoque par touches, diverses attentions, frôlements plus ou moins accidentels… Je vois bien que je la déboussole. Lila aussi a perçu le changement ; plus fine que j'aurais cru, elle évite de me rejeter frontalement devant Lil. Nous rejouons ainsi dans le feutré le spectacle éternel des rivaux, et je soupçonne Lil d'en être confusément consciente, de s'en amuser.

Qui, à force de cajoleries et de coups bas, remportera le trophée ? Lila a l'avantage énorme de se trouver déjà en place, je suis réduit au rôle ingrat de l'assiégeur. Mais j'ai un gros projet en cours.


*


— C'est moi la victime ici !


Ce flic ne comprend rien. C'est pas Lila qui m'a attaqué, peut-être ? La torsion testiculaire, je l'ai inventée ? Je suis ulcéré.


— Et d'ailleurs je porte plainte contre Lila Brown ! Elle m'a agressé. Je croyais que la politique de Libra, c'était tolérance zéro pour la violence physique ? Et vous venez me signifier mon arrestation ! Vous avez dû confondre les noms dans le rapport. Si quelqu'un doit aller au poste, c'est bien cette virago !

— Oh, mais elle y est, me répond l'autre. On a dû la soigner aussi pour son œil au beurre noir, plus deux côtes cassées, puis on l'a arrêtée tout comme vous. Et, tout comme vous, elle sera expulsée de Libra, par bateau selon son choix. Ce devait être votre but, non ?

— Mais… comment…


J'ai le souffle coupé. La réaction violente de Lila j'y comptais bien, mais comment ces crétins osent-ils nous mettre dans le même panier ?


— Je n'ai fait que me défendre ! Vous n'allez pas me dire que vous n'admettez pas la légitime défense !

— Vous êtes sûr d'avoir bien suivi les cours d'intégration ? Nous disposons sur Libra d'un réseau de robots surveillants très efficaces, qui se chargent de neutraliser au plus vite toute altercation physique. En l'occurrence, ceux qui vous ont séparés ont réagi en trente-deux secondes six dixièmes, c'est indiqué dans le rapport de coordination vidéosurveillance/intervention terrain. Le temps qui vous a suffi pour assener deux méchants coups de poing à votre adversaire.

— Elle me tenait aux couilles !

— La résistance passive est la seule réaction appropriée, on a dû pourtant vous le seriner depuis votre arrivée.

— Mais enfin, moi ce n'était pas pareil ! Elle m'a sauté dessus, je n'allais pas rester inerte !


Le gars soupire.


— Allez, pas d'histoire, le toubib a signé votre décharge. Veuillez me suivre.


Foutu pour foutu… J'envoie une bonne droite à cet empaffé. Son robot auxiliaire me ceinture, me ligote et me soulève. Je suis emporté tout emmailloté tandis qu'une infirmière s'empresse auprès de ma nouvelle « victime ».

Il a le nez cassé. Bien fait.




Bab a l'air vraiment désolée.


— Je suis vraiment désolée, qu'elle me dit. Vous avez enfreint la première règle de Libra. Vous préférez repartir par où vous êtes venu, nous vous fournissons un équipement complet et deux semaines de rations.

— Avez-vous des nouvelles de Lil ? Je voudrais la voir, lui expliquer…


Le visage de Bab se froisse.


— Expliquer ? Lil n'a pas voulu vous voir. Expliquer ! Depuis des millénaires les hommes expliquent aux femmes pourquoi ils les frappent ; si c'est pour dire à votre amie que tout est de sa faute…

— Celle de Lila, oui !


Indigné, je m'échauffe. Le robot de garde se redresse en grinçant, Bab lui fait signe de se mettre au repos. Elle a compris que je ne l'attaquerai pas, j'ai simplement besoin de m'exprimer. Elle me lance un regard pénétrant.


— Vous allez me dire que vous ne saviez pas ce que vous faisiez en offrant à Lil son buste taillé dans le bois ? Le rêve de Lila de devenir sculptrice écrasé quand, dans son pays d'origine, on lui a coupé les mains pour blasphème, vous n'en saviez rien non plus ? La manière dont vous la provoquiez depuis des semaines, elle nous l'a racontée.

— N'empêche qu'elle a failli me broyer les noix avec ses prothèses, je grommelle.

— Comme on vous l'a déjà précisé, on la chasse elle aussi. On lui a implanté la même puce qu'à vous, qui vous déchiquettera le foie si vous vous avisez de passer nos bornes frontières. Avez-vous remarqué aussi la prise de sang qu'on vous a faite après la bagarre ? Le prélèvement de cheveux ?


Ah non, j'avais trop mal, le reste est passé inaperçu. Mais alors… je regarde Bab, très inquiet, espérant n'afficher que de la bêtise sur mon visage. Elle hoche la tête.


— Voyez-vous, l'analyse toxicologique fait partie de la procédure appliquée à toute personne troublant l'ordre public. Nous avons bien noté la dose d'amphétamines chez vous – histoire j'imagine de vous donner du cœur au ventre –, celle encore supérieure qu'avait absorbée votre adversaire nous a un peu étonnés… Pas tant que ça, en fait. Ces stimulants vous sont sans doute utiles pour supporter les épreuves physiques dans des environnements hostiles, et vous les avez gardés. L'historique toxicologique fourni par l'analyse de vos cheveux prouve que vous n'avez jamais cessé d'en prendre, de mentir lors des séances d'intégration. Puis vous vous êtes servi de ces produits pour fragiliser le contrôle émotionnel de votre rivale.


Je secoue la tête. Ça ne peut pas finir ainsi ! Je tente un :


— Et si c'était elle qui avait tout manigancé, hein ? Vous y avez pensé à ça ?

— Aucune trace du truc dans l'analyse des cheveux de Lila, la dose était manifestement unique. Lil nous a confirmé que vous aviez apporté des en-cas pour vous trois ce jour-là, bien emballés dans des papiers de couleurs différentes. C'était une première, a-t-elle précisé.

Bref, vous partez, conclut Bab. Le robot vous accompagne au-delà de la borne frontière où il vous rendra vos armes, pour la suite je vous souhaite bonne chance.


*


Tout près du col, je ne me retourne pas. En cette journée d'automne, une haleine tout juste tiède me caresse la nuque tandis que la bise tourmente mes paupières. Mes larmes coulent froides sur les joues.

Je mesure l'impréparation des Librataires. S'imaginent-ils que leurs pauvres robots suffiraient à leur éviter l'invasion, eux qui excluent les individus capables de les défendre par la force ? Je dois les sauver, je dois les protéger d'eux-mêmes et de leurs principes rigides pour que leur liberté perdure.

Je sais où trouver des alliés. Avec eux je reviendrai et, puisque je ne peux plus franchir les bornes, tel Moïse je verrai de loin la terre d'utopie prise fermement en main, ses institutions reforgées pour garantir à terme la pérennité de ce beau rêve. Les femmes, parcelle la plus précieuse de l'humanité, seront préservées, abritées au plus loin du danger.

Dirigeant lointain, omniprésent, de mon vivant j'accepterai le fardeau amer de leur ingratitude…


Et Lil, qu'elle le veuille ou non, portera mes enfants.


 
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   cherbiacuespe   
7/3/2021
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
L'exclusion des cons est un problème récurent et insoluble. Notamment parce qu'on est toujours le con de quelqu'un !

Le problème de ce texte est qu'il manque d'un développement plus consistant. On parvient assez bien à cerner le sujet et sa trame. Ce n'est pas suffisant. J'attendais, par exemple, un exposé plus précis des société qui entourent Libra, des transformations et de la création de cette nation, de la philosophie qui l'anime. Mais aussi quelques précisions supplémentaire sur le narrateur, afin de cerner le personnage plus complétement.

J'ai conscience que mes remarques demandent un texte bien plus long, donc un travail plus difficile. C'est que l'idée proposée est séduisante et mérite, à mon avis, d'être plus étoffée. Bien qu'écrit avec efficacité, construit précisément, bien pensé, je reste sur une impression un peu désabusée.

L'auteur peut faire de ce récit une histoire quatre étoile.

Cherbi Acuéspè
En EL

   maria   
16/3/2021
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour,

J'ai eu la désagréable impression d'avoir raté le début de l'histoire.
Pourquoi vient il à Libra ? L'aurait-on appelé ?
Mais pourquoi lui, équipé pour la chasse, et qu'on affecte à la maintenance électrique ?
Pourquoi ce changement de discours sur les femmes ?
A moins que le but de cette nouvelle soit de montrer à l’œuvre un homme qui considère la femme comme un trophée, qui pense qu'une relation lesbienne est une erreur de jugement ?
Cette histoire de Vire a-t-elle été pour l'auteur(e) un prétexte à traiter d'un personnage très, très macho ?

J'espère que je serai la seule à trouver cette nouvelle trop floue, pas assez campée dans la science-fiction.
Mais certainement pas la seule lectrice à saluer l'aisance et la qualité de l'écriture.

Merci pour le partage.
Maria en E.L.

   hersen   
17/3/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
Je trouve le sujet mal canalisé, pour finir, on se pose trop de questions à la fin qui auraient dû être résolues en cours d'histoire.
Le coup des amphètes, je suis pas fan, ça fait un peu coup de théâtre alors qu'on a un très bon revirement à la fin, avec ce retour planifié.
Je ne qualifierais pas cette nouvelle de féministe, mais plutôt de sexiste car au final, c'est l'homme qui prend de la place. Qui va prendre leur place.
Je ne suis pas trop fan, un peu l'impression que l'auteur surfe sur ce qui pourrait faire sensation pour que "ça marche".

   Corto   
27/3/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce sujet est prenant. Bien qu'au début on ne possède aucun élément sur ce qui se passe avant et après "le col", on découvre aisément les conditions de vie dans cette communauté de "femmes libres". Les explications sont claires, le discours est simple et on avance dans la compréhension au rythme du "voyageur" lui-même. Le lecteur peut ainsi accompagner le personnage principal dans ses découvertes et ses progressions. Irais-je jusqu'à dire qu'il y a identification ? Partielle sans doute.

Une pincée d'idéalisme "Ici chacun participe à l'effort ; en prenant son destin en main on résiste mieux, vous verrez" rend l'aventure intéressante. On continue à s'y plonger volontiers.

La sexualité fait son entrée discrètement avec la proximité de Lil au point que "je me sentais encore mal à l'aise pour converser avec une femme".
Les sentiments et la reproduction de l'espèce seraient-ils les deux plus grands écueils d'une humanité qui se voudrait différente ?(question parfaitement gratuite que je me suis posé en lisant ce passage).

La partie post-conflit est moins originale et peut-être un peu longue.
J'ai bien aimé les robots. Vigilants, sans sentiments, ils rendent bien des services...

Le final nous fait sortir du confort imaginaire pour revenir à des réflexes bien machos, "Je mesure l'impréparation des Librataires". Dans sa toute puissance, l'homme Jupitérien veut rétablir son ordre, pensé par lui et même retrouver Lil qui "portera ses enfants".

Ce texte qui pourrait s'insérer dans un développement plus long est solidement construit, porteur de nombreuses réflexions.
Sa lecture est un enrichissement.
Bravo.

   plumette   
29/3/2021
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
la SF est un genre vers lequel je ne vais pas spontanément mais vous avez su éveiller ma curiosité avec cette arrivée à Libra et les réactions de votre personnage " sevré" de féminin.

Mais il m'a manqué un "avant" pour comprendre comment on en est arrivé à cette situation.

à propos de la forme, j'ai trouvé l'écriture inégale. Voici Quelques exemples qui ont nuit à la fluidité de ma lecture:
- Le voyageur que j'étais ne pouvait échapper à sa scrutation.
- bien que même les femmes enceintes circulassent à leur guise.
-Je rougissais irrépressiblement,
et puis les changements de temps ne m'ont pas toujours parus justifiés.

la rivalité amoureuse n'est pas très SF ! mais ses conséquences le sont! Voilà finalement ce qui a fait le sel de cette histoire pour moi.

   Pepito   
31/3/2021
Bonjour Socque,

Forme :
"scrutation du poste de garde"... snif ?!
"vérifier son niveau de décontamination"... "avant" la douche ?
"la première femme depuis bien longtemps" ... "première" redonde, en trop à mon avis.
Les explications du modèle social ne devrait venir que d'une seule source. Là, c'est un poil laborieux.

Fond : Haha, le retour du "Tu sera heureux(se) malgré toi". Conan le Barbare au service de votre bonheur et de "ses" petits n'enfants. Un ch'tite fable anti-machiste, à partir du point de vue du macho, avec toutes les maladresses qui vont avec. Pour moi c'est bien vu.

Pepito

   Louis   
1/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Comme souvent, dans les récits de SF, une catastrophe planétaire s’est produite, et un monde nouveau est à reconstruire par les survivants.
Une communauté parmi ceux-là a mis en place une société de femmes libres, libérée du machisme traditionnel, celui d’avant la catastrophe et celui né du "post-nuke", et protégée de la violence qui lui est liée.
Un tel monde, qui fait d’une utopie féministe une réalité, est-il viable?
N’est-il pas condamné, du fait des désirs humains, par le retour fatal de la violence et d’une inéluctable réaction machiste ?
Tel est le sujet de cette nouvelle, qui met en place une problématique des relations humaines, à la fois psychologique et sociale, morale et politique, à laquelle s’ajoute une thématique sur les mots et la réalité.

L’événement catastrophique est désigné, dans le langage des survivants, par le mot : « Vire ».
La puissance signifiante du terme concentre tout un faisceau d’idées, en partie fondées sur des craintes et des préjugés, qui imprègne les représentations que les individus post-apocalytiques se font de leur monde et de son histoire.

« Vire » : le mot s’entend comme la racine de "viral". La catastrophe est représentée comme une maladie contagieuse, semblable à une pandémie d’origine virale. Le mal affecte la maternité, la procréation, aussi bien chez les animaux que chez les humains : « Je vivais à la ferme, j’ai vu la saison d’agnelage gâchée, ma mère mourir en accouchant d’un avorton, malgré les efforts des médecins à l’hôpital ». La Vire est donc perçue comme une terrible maladie, qui s’est propagée partout, a débordé la borne des espèces et mis en péril la survie des êtres vivants sur terre.

« La terre a viré en quelques mois » : se souvient le narrateur.
La Vire indique aussi le mouvement de tourner. C’est le moment initial d’une Terre qui tourne mal, engagée dans un mauvais "virage" C’est la mauvaise tournure prise par le monde, qui fait que tout se gâte, comme une sauce ou une crème qui a "tourné".

« Vire » s’entend encore et surtout dans la racine latine " vir " : l’homme au masculin. « Vire » serait la crise du "viril", de la "virilité", une crise du pouvoir sexuel mâle.
Le narrateur qualifiera, pour l’injurier, un personnage féminin, Lila, de « virago », femme d’allure masculine, de caractère et tendance plutôt virils.

Une catastrophe s’est donc produite, dans un virage de l’histoire universelle, entre le viral et le viril et s’est poursuivie dans un virement social qui s’est traduit par une séparation des sexes, une exclusion des femmes ; le narrateur fait ainsi le récit de cet ostracisme dont elles ont été frappées : « J’ai vu de moins en moins de femmes : celles qui ne mouraient pas dévorées de tumeurs, on les retirait de la circulation pour assurer le pool génétique »
Il ajoute qu’il rejette ce monde, tel qu’il a viré :
« Voilà ce que j’ai fui… Cette séparation, les femmes assujetties, contraintes pour leur sauvegarde ! »

Selon le personnage « Bab », et sa déclaration, imprécise et peu explicite : « La Vire a commencé en catastrophe naturelle, beaucoup de dirigeants ont cédé à la tentation de la contrainte et ont complété le désastre ».
Les raisons de la catastrophe restent floues et vagues, à la fois naturelles et anthropiques, mais peu importe ; ce qui tient au sujet, c’est l’écho dans le texte de cette crise de la virilité, cette « crise du masculin », dont il est beaucoup question depuis le XXème siècle dans notre monde réel, et du devenir des tendances féministes.
Dans cette fiction, la crise sexuelle du « viril » se traduit par un pouvoir machiste exacerbé à l’occasion de la catastrophe planétaire, auquel s’oppose, pour contrepartie, l’instauration du « Pays des femmes libres ».

Ce pays imaginaire a pour nom « Libra ». Le terme par sa terminaison vocalique, son "phonème" en « a », désigne le féminin associé à la liberté, et en même temps renvoie au mot latin qui signifie le « livre ».
« Libra » concentre donc en lui, du point de vue terminologique, les idées de liberté, de livre et de genre féminin.
En exergue, apparaît une référence explicite au livre, dans la devise de Libra :

Au pays des femmes libres
Les livres le sont aussi.

Il n’y en aura pas d’autres. Le livre semble complètement absent du monde de Libra ! Du monde libre des livres.
On peut constater une grande proximité phonétique et graphique entre les deux mots : « libre » et livre », presque homonymes, quasi homographes à une lettre près.
Or le personnage du psychologue de la nouvelle émet cette idée remarquable à propos d’une autre proximité de mots : « Les femmes constituent (…) un ensemble d’êtres humains qu’on ne doit ni déifier ni réifier. Rappelez-vous, ce n’est pas par hasard que ces deux verbes ne diffèrent que d’une lettre : ils illustrent le même mécanisme d’exclusion de l’humanité commune ».
Deux mots, deux verbes, « déifier » et « réifier » se présentent très proches, à une lettre près ; les idées dont ils sont porteurs semblent opposées, l’une se rapporte au processus par lequel les femmes sont magnifiées, sublimées, élevées dans une transcendance qui dépasse l’humanité alors que l’autre, au contraire, renvoie aux "choses" sans dignité humaine. Les deux idées reviennent donc au même, au même processus d’exclusion des femmes hors de l’humanité, l’une par le haut, les plaçant au-dessus de l’humanité (la déification), l’autre par le bas, les rabaissant en-dessous de l’humanité (la réification). Ce processus "vire" les femmes de l’humanité, pour ne laisser subsister que le "vir" masculin viril, pour toute humanité.
La proximité des mots ne serait donc pas le fait du « hasard », mais indiquerait une autre proximité, celle des idées, et, au bout du compte de la représentation, celle d’un même processus réel d’exclusion.
Il faudrait donc tirer la même conclusion de ces mots si proches : «libre » et « livre ». Ils renvoient à un même processus de libération. Le livre libère, le livre délivre. Toute liberté est le résultat d’une libération.
Mais puisque du « livre », il n’en est nullement fait référence dans Libra, sinon dans sa devise et dans son nom, on peut émettre l’hypothèse que Libra est tout entière un livre, un monde du livre, une fiction livresque. Un livre qui tente de se faire réalité.

Ainsi tout dans Libra se lit ; et tout est affaire "de lettres" et de l’être.
Les noms des personnages féminins, très proches, le confirment.
L’une s’appelle « Lila » et s’entend « lis-la ». S’entend aussi sa terminaison en « a » purement féminine, l’évocation en elle florale et non divine.
L’autre s’appelle « Lil », et renvoie au masculin, « il », mais dans une terminaison indéterminée, en suspens, ni lis-le ni lis-la, indiquant son irrésolution sexuelle dans sa préférence de genre.


Ce monde-livre qu’est Libra renvoie, par intertextualité, à d’autres livres.
En particulier à celui de Sartre, qui est en même temps, pièce de théâtre : Huis-clos.
Le monde fermé de Libra est à peu près l’équivalent de ce salon où se situe l’action de Huis-clos. Libra est un huis-clos à grande échelle.
La triade qui se constitue dans Libra entre Lil, Lila et le narrateur comporte bien des similitudes avec celle de Sartre, infernale, entre Estelle, Inès et Garcin.

Estelle est une proie fascinante pour les deux autres personnages, Inès, homosexuelle, et Garcin, le personnage masculin ; elle est l’enjeu des rivalités entre Inès et Garcin, objet de manipulation par chacun contre l'autre. De même, Lil est une proie fascinante pour les deux autres personnages, Lila, homosexuelle, et le narrateur, personnage masculin ; Lill est l’enjeu des rivalités entre Lila et le narrateur, objet de manipulation de chacun contre l’autre.

Au pays libre de Libra, les personnages se retrouvent prisonniers d’une triade infernale, qui débouche sur la violence. Dans l’appartement où se situent les personnages de Sartre, la triade constitue un emprisonnement infernal, qui débouche sur la haine et l’horreur que chacun inspire à l’autre et à soi-même, alors même que, dans la pensée de Sartre, les êtres humains sont essentiellement et nécessairement libres.

Dans les deux scènes, la liberté semble déboucher, du fait des désirs humains, sur la violence et la haine, et surtout sur sa propre négation en tant que liberté, et ainsi s’autodétruire.

Le narrateur prétend révéler Lil à elle-même.
Il a taillé le buste de Lil dans le bois et le lui a offert.
Ce buste correspond au regard qu’il porte sur elle. En contemplant ce buste, Lil, comme en un miroir doit se voir elle-même, se reconnaître, dans le regard de cet Autre qu’est le narrateur.
Elle doit se reconnaître comme une femme qui aime les hommes et leurs qualités viriles.
Le narrateur veut montrer qu’il est, lui, le véritable objet du désir de Lil. Il prend donc la place que pourrait occuper Lila dans le désir de Lil, l’image d’un sculpteur, l’image d’une âme d’artiste qui n’a pu se réaliser en tant que telle, parce qu’on lui a coupé les mains, « pour blasphème ».
Lila apparaît ainsi, par l’acte réussi de création du buste, comme un être mutilé, qui n’est pas seulement une artiste manquée, mais laissant croire aussi qu’elle est un homme manqué, une « virago » comme le narrateur va la qualifier.

Le narrateur, poursuivant dans sa perfidie, complote en sorte de faire exclure Lila pour violence, et se débarrasser ainsi de sa rivale, lui faisant avaler des amphétamines et jouant de la provocation.
Mais le narrateur se perd, en perdant ses nerfs, ne maîtrisant pas ses tendances violentes ; d’autant plus que Lila s’en prend aux organes de sa virilité, à ce qui fait de lui un mâle, ce qui lui est insupportable.

Nouveau Garcin, le narrateur se comporte comme un lâche, et comme un traître : il trahit l’idéal affirmé en entrant dans Libra, celui d’un monde libre sans « femmes assujetties, contraintes pour leur sauvegarde ».
Il déclare vouloir consacrer sa vie à conquérir Libra, à « reforger ses institutions » dans l’intérêt prétendument des femmes elles-mêmes, pour « préserver » cette « parcelle la plus précieuse de l’humanité » et contraindre Lil à devenir son épouse et la mère de ses enfants.

Ainsi dans Libra tout se passe comme dans un livre, ou comme sur la scène d’un théâtre qui donnerait Huis-clos pour représentation. Tout se passe de façon aussi pessimiste que dans les livres. Cependant, il n’y a peut-être pas dans l’utopie menacée de Libra une fatalité, l’inévitable retour du machisme dominant et violent, de même que Sartre n’a pas voulu dire, en plaçant dans la bouche de Garcin la célèbre formule : « L’enfer, c’est les autres », que le rapport à autrui ne pouvait qu’aboutir à une situation infernale, mais il résulte de l’aventure de Libra, et de ce qui se dit dans les livres, que la lutte pour la liberté des femmes, comme celle de la liberté en général, est une perpétuelle conquête. Jamais définitivement acquise, toujours menacée, elle ne peut être que défendue, étendue, et toujours à reconquérir.

   Eclaircie   
25/4/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour socque

Le titre fait rêver, peut-être (?) "le pays des femmes libres".
L'exergue est édifiant.
Le texte un peu long et dans un registre inconnu m'a demandé plusieurs jours pour l'intégrer (?).
Cependant, je lis une profonde réflexion philosophique sur le destin des humains, êtres vivants, mâles et femelles.

À aucun moment, une piste plutôt qu'une autre se dégage, l'être vivant-humain-lecteur prend le tout, ou pas et "advienne que pourra". Ca ne changera pas la face de la terre, ni sa rondeur.

Réifier, merci de m'avoir fait découvrir ce terme philosophique.

"mais comment la délicate Lil a-t-elle pu se laisser séduire par
un être tout de vulgarité ? Autant prendre un homme alors !" , bien sûr j'ai ri de cette réflexion, comme d'autres doivent pouvoir rire d'autres passages. Décompressons.

Et puis ce "col", fabuleux "col" qui n'est là ni par hasard, ni par savoir.

(le prochain"soque" est annoncé, je rends ma copie, j'ai eu un énorme plaisir à la rédiger.)

Merci du partage,
Éclaircie


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