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Sentimental/Romanesque
socque : Sans laisser de trace
 Publié le 24/05/21  -  7 commentaires  -  19612 caractères  -  86 lectures    Autres textes du même auteur

Je sais déjà quel outil adapter.


Sans laisser de trace


C'est pépé qui m'a appris au départ.


Son établi m'arrive à l'épaule. Je retiens mon souffle devant son « tient-Job » solidement ancré au plateau. Les deux pinces au-dessus du vide sont pour l'heure ouvertes, pépé tient du bout de ses doigts gantés (« Surtout ne pas déposer de sueur », il m'a dit) une feuille de papier à cigarette et, un œil clos, en évalue avec soin l'emplacement.


— Tu vois, p'tiot, c'est mieux si le bord en bas est bien parallèle avec le sol. Comme ça je n'ai pas de surprise sur l'angle d'attaque. Quarante-cinq degrés, ouais, de bas en haut.


Il appuie sur le taquet, les pinces se referment avec un bruit sec mais sans brutalité. Pépé considère le résultat et hoche la tête.

Je n'aurais pas cru, en me levant ce matin, vivre une journée exceptionnelle. Et puis, au petit déjeuner, pépé m'a regardé et a constaté :


— Mais c'est qu'il grandit, le p'tiot !


Il a eu un geste pour m'ébouriffer les cheveux, sans aller au bout. Il sait que je n'aime pas ça, pour la première fois il en tient compte.


— Tu deviens grand… il a repris, l'air songeur. Qu'est-ce que tu dirais de me voir travailler dans mon atelier ?


Je l'ai regardé, muet. Je n'osais même pas hocher la tête. Non, pépé ne me ferait pas une farce si cruelle ! Alors j'ai répondu, d'une toute petite voix :


— Oui, ça me ferait plaisir.


Maman a ri.


— Depuis le temps qu'il en rêve ! Tu feras bien attention, hein, Romain ? Il ne faudra pas déranger ton grand-père.


J'ai secoué la tête de toutes mes forces.


— Non, j'ai promis.


Je ne suis pas déçu. Rien d'extraordinaire à première vue dans ce sous-sol où j'entre pour la première fois, où une lumière blanche très forte écrase l'établi quasi vide à part ce truc bizarre que pépé a désigné comme son « tient-Job », pourtant je me sens écrasé de solennité. Il y a une immobilité des choses, une gravité. Je ne suis pas bien vieux, suffisamment cependant pour me demander si ce n'est pas dans ma tête, cette impression. Et puis je comprends que non.

Un peu plus loin, là où la lumière se fait moins aveuglante, j'aperçois des grains de poussière qui dansent dans… sauf qu'ils ne dansent pas, l'expression habituelle s'est pointée dans ma tête plus vite que la réalité. Je m'approche doucement de la zone, imitant d'instinct les gestes lents, mesurés de pépé dès qu'il a ouvert la porte, lui plutôt nerveux d'habitude, avec quelque chose de saccadé dans le pas.

La poussière qui scintille à la lumière est immobile. J'ai un menu hoquet de surprise, vite réprimé. Je m'applique à respirer tout petit petit, sans rien déranger, et je retourne vers pépé qui extrait gravement une feuille de papier à cigarette du paquet plat.


Et maintenant il l'a coincée dans les pinces. Je ne parle pas, pépé non plus. C'était le deal, avant d'entrer il m'a fait ses recommandations :


— Dedans, pas un mot, tu promets ? Tu te choisis un bon endroit pour regarder et tu y restes sans bouger. C'est très important.


J'ai hoché la tête.




Je décide de me placer un peu en arrière, assez loin sur la droite pour ne pas gêner. Ainsi je vois à la fois le papier et la main avec le couteau que mon grand-père, après avoir ôté son gant de latex, vient de prendre sur l'établi. Bizarre comme couteau, je n'en vois pas la lame. Pépé m'a pourtant dit que c'était ça son « outil-fétiche »…

Il fait remonter son poing serré avec assurance en direction du papier. Et puis c'est tout. Il recule, se tourne vers moi, me cligne de l'œil.

J'ai rien pané, je le regarde avec des yeux comme des soucoupes.


— Place ta main sous les pinces, il me dit.


Ahuri, j'obéis. Pépé libère les pinces, le papier tombe dans ma main en folâtrant, comme une feuille à l'automne. Sauf qu'il y en a deux à présent, elles ont suivi des trajectoires un peu différentes. J'en prends une, c'est du papier à cigarette, la même feuille que tout à l'heure. Pépé attrape l'autre et me guide vers la sortie. Il referme à clef.


— Tu diras que c'est bien de la radinerie, tout ce cirque pour doubler sa ration de Job ! il s'écrie avec un rire.


Il est de très bonne humeur, presque sautillant. Je ne comprends toujours pas trop ce que j'ai vu.


— Mais pépé, c'était vraiment un couteau, ça ? Pourquoi on ne voit pas la lame ?

— Parce qu'elle est très très très fine. La qualité de la pierre, tout est là, il me répond avec fierté. Le polissage. Je t'apprendrai. Le mouvement, aussi : pour trancher dans l'épaisseur une matière aussi facile à plier, c'est comme si on trouvait un chemin entre les atomes… Il ne faut surtout pas hésiter ou s'arrêter. On passe.


Soudain, j'ai une image dans la tête, la manière dont pépé fend la foule au marché, moi dans son sillage. Il va tout droit sans jamais bousculer personne, sans que personne le bouscule.


*


En fait le polissage a lieu dehors. Je n'y avais jamais fait attention jusqu'ici, soit parce que pépé s'y emploie dans la journée où je suis à l'école, soit parce que je me focalisais sur l'atelier en sous-sol. Ou les deux.


— On est quand même mieux dehors, il m'explique. Et puis je préfère déranger le moins possible l'atmosphère dans l'atelier.

— Alors pépé, comment ça marche cet appareil ?


Il regarde la boîte noire sur ses genoux, d'où sort une langue souple, vibrante et toute dorée.

— C'est moi qui l'ai inventé, se rengorge-t-il. La surface polissante est formée d'une tri-couche titane-platine-or, repliée sur elle-même, qui va s'user peu à peu au contact de la pierre. À la fin on ne la polit plus tellement, il faudrait plutôt parler de massage !


Il rit et me fait signe de regarder de plus près. Enveloppé dans la langue je vois un galet gris sombre, uniforme.


— Cette pierre est un prodige, poursuit pépé. Je travaillais comme géologue, tu sais. Lors d'une de mes expéditions j'ai trouvé cette ancienne coulée de lave. La volcanologue de l'équipe était tout excitée, elle n'arrêtait pas de parler de remontée exceptionnellement rapide d'un magma archi-profond, peut-être situé à la frontière du noyau externe – le noyau terrestre liquide… Bla bla bla, je n'écoutais pas, moi j'ai tout de suite repéré qu'on avait là un matériau aux propriétés physiques spéciales. Super rigide, mais seulement dans un plan. Comme une espèce de graphite, disposé en couches, cela dit les couches ont une bonne solidarité entre elles. On ne parle pas d'un truc friable…

— Combien de temps ça prend ?


J'ai interrompu mon grand-père, il soupire en se rendant compte que je me fiche complètement des propriétés physiques du matériau.


— Tu dois comprendre qu'au départ il faut tailler avant de polir. La machine va affiner ta pièce de manière uniforme, tu lui donnes un losange tu obtiendras un losange. L'important est qu'à la fin tu aies quelque chose de mono-couche, très fin et très rigide. Là on commence tout juste le polissage.

— Alors tu n'as pas besoin de garder ça sur tes genoux, hein pépé ? C'est la machine qui fait tout…

— C'est vrai, mais j'aime bien la vibration, j'ai l'impression d'un chat qui ronronne.


Il me sourit et porte la main à sa poche.


— Tiens, p'tiot, cadeau !


Dans son poing, je ne vois d'abord que la garde du manche. Il le fait pivoter et un éclair me blesse l'œil.


— Rien qu'en l'apportant de l'atelier j'ai dû l'émousser un peu, il regrette, mais dans le fond ça vaut mieux. Tu n'imagines pas plus coupant ! Attends, je le pose sur la petite table.


Le nez presque dessus, je distingue un flou là où devrait se trouver la lame. Je change d'angle et le même éclair fugace m'arrache une larme.


— Eh oui, elle est bien là la lame, lalala, chantonne pépé. Un réseau cristallin plan qu'on peut réduire au niveau moléculaire… Le plus difficile, c'est peut-être d'y accrocher le manche ! Je te montrerai tout ça, en attendant on va s'entraîner avec l'outil.


Ça ne me passionne pas tellement de trancher du papier dans le sens de l'épaisseur, j'ai le très net sentiment qu'il y aurait mieux à faire, d'autres outils à fabriquer…


— Pépé, combien de temps ça va prendre le polissage ? Tu peux laisser ta machine bosser toute la nuit, hein ?


Il hésite.


— Non, pas vraiment. C'est aussi pour ça que je la garde sur mes genoux : des incidents peuvent se produire, une inclusion dans la pierre par exemple. Si les vibrations s'altèrent, je le ressens et j'arrête tout pour étudier le problème. En général il faut ôter l'impureté et retailler un peu pour rétablir la forme. Allez, exerce-toi : tranche cette tomate en rondelles les plus fines possibles, attention à tes doigts !


*


J'ai quinze ans. Pépé est mort, je reviens du cimetière où j'ai discuté avec le fossoyeur quand tout le monde était parti.


— En général la famille préfère ne pas voir ce qu'il se passe, m'a dit Bernard, un copain de pépé. Moi je trouve ça beau… Un petit pincement au cœur, bien sûr, de s'occuper de quelqu'un qu'on connaissait.


À ce moment, il ne s'occupait de rien. Je savais qu'il avait préparé l'enclos spécial, disposé la barrière osmotique qui délimitait le volume de terreau absorbant et ferait barrage à tout brin d'ADN humain, puis le terreau lui-même. Pour l'instant j'assistais aux mouvements réguliers du sol sous le corps de pépé enveloppé du linceul dégradable ; je n'avais jamais assisté à un enfoncement dans des sables mouvants mais cela devait y ressembler, sans les mouvements désespérés de la victime promise à l'engloutissement.

Pépé oscillait gentiment, comme un nageur faisant la planche au milieu d'une houle paisible. C'est vrai qu'il y avait quelque chose de réconfortant dans ce spectacle, de savoir que la dissolution dans la terre se ferait sans heurt, que des plantes bientôt germeraient sur ce lopin. Toute latitude était laissée à la famille pour installer et entretenir là un jardin, je savais que mon grand-père souhaitait qu'on ne semât rien, que les graines apportées au gré du vent germassent en liberté.

Dans deux ans l'entreprise de pompes funèbres rempoterait ces mauvaises herbes et nous les remettrait ainsi que, à part dans une urne, tout le matériel génétique demeurant de l'enseveli. Même les os auraient été digérés. J'avais connu ça avec papa, mais là pour la première fois j'assistais à la disparition du corps dans la terre, maman m'avait jugé trop petit à l'époque.

J'ai un peu pleuré, Bernard m'a tenu l'épaule et offert une bière. On a parlé, je ne sais plus de quoi. Rien de marquant pour sûr, Bernard est plutôt con. Le brave gars.


Assis dehors, je regarde le jardin où j'ai fait mon apprentissage des mois avant d'être autorisé à trancher du carton dans le sens de l'épaisseur. Le plus intéressant pour moi dans l'expérience a été de ressentir l'écartement des pinces maintenant la pièce au moment où le couteau passait entre elles. À peine, à peine, cette menue résistance, cet infime dérangement dans l'ordre des choses. Après, tandis que pépé examinait la section et m'expliquait où j'avais dévié, je me suis rendu compte que je bandais.

Mais pour ma première feuille de Job, il n'y a eu que la concentration. Et je ne me suis plus jamais entendu appeler « p'tiot ».

Maman m'apporte une boîte que mon grand-père lui a dit de me donner quand tout serait fini. Dedans, une clef en bois, mon couteau émoussé par l'entraînement, un mot.

Mon grand, tu sais où je range les pierres à tailler ? Voilà pour ouvrir le local. Le dernier exercice que je te donne : retailler la clef avec ton couteau, j'ai fait exprès de ne pas finir le boulot. Éclaire bien la serrure ! Ensuite c'est tout à toi.

Ton pépé.


J'ai glissé quelques feuilles dédoublées de Job contre son corps avant qu'on l'enveloppe dans le linceul. Le terreau va les digérer aussi, c'est organique.


*


Ce n'est pas que Béatrice soit tellement jolie malgré la fraîcheur de ses dix-sept ans. Ni vraiment maligne, ni marrante. Maman l'a invitée avec ses parents histoire d'« accueillir les nouveaux voisins », je vois bien de quoi il est question : elle voudrait que je m'intéresse aux filles, j'avance dans la vingtaine et il est temps. Aux garçons même si c'est mon truc, la solitude serait mauvaise pour moi.

« Tu risques de devenir un ours comme ton pauvre grand-père ! »

Trop tard maman.


Cela dit, elle ne boude pas sa fierté quand il s'agit d'exposer mon travail… Les camées sur grain de riz notamment, dûment mis en valeur sous des loupes monstrueuses et de savants éclairages.

On vend l'installation complète de chaque sculpture, ou des photos au grain savamment artistique.

Pour ma part, même si l'exercice m'amuse toujours, je trouve assez vain de chercher à rivaliser avec les techniques de microgravure. Je préfère des choses plus concrètes comme l'évidement des noisettes – ou des dragées – pour les mariages.

Je transforme la coque en fin grillage à l'intérieur duquel se distinguent les figurines en smoking et robe longue taillées dans la graine. Les silhouettes, les visages, tout d'une grande fidélité.

Ce qui me plaît dans ces productions, c'est qu'on est censé les manger. Je sais que beaucoup, émus par la finesse des représentations, tentent de les conserver, mais le temps assèche les statuettes, les racornit, si bien que les mariés se retrouvent au bout du compte confrontés à la vérité de leur fin. Je refuse l'emploi de tout produit conservateur.

J'offre aux oiseaux la matière ôtée. Notre bout de jardin a sa réputation chez eux : du sucre pur, de l'amande !


Les visiteurs s'extasient, Béatrice s'en fiche visiblement. Elle, sa passion ce sont les animaux. Les parents expliquent que, malgré leur ancrage citadin, ils ont choisi la campagne pour que leur fille apprécie pleinement ses années de lycée agricole. Manifestement les études de vétérinaire ne sont pas à sa portée, je me demande si elle n'est pas un peu « attardée » comme on disait dans le temps. Je perçois une espèce de douleur, presque de honte chez ces deux artistes, même s'ils ont accepté les limitations de cette enfant disgracieuse que, visiblement, ils aiment.


Nous nous installons pour un verre et c'est au cours de ces frêles agapes languissantes que je comprends ce qui chez Béatrice, en dépit de son absolue banalité, fait que j'ai du mal à détacher mon regard de son visage : j'espère constamment croiser le sien, savourer une fois encore cette totale absence de jugement de sa part. Tous les gens que je rencontre me jaugent, je ressens les questions qu'ils se posent sur moi, pourquoi je vis encore chez ma mère avec un espace de travail si étriqué, pourquoi selon toute apparence les filles et garçons de mon âge, autant que les hommes et femmes plus rassis, me laissent indifférents… Ils cherchent à se situer par rapport à moi à cause de la mini-célébrité que j'ai acquise par mes productions.

Rien de tel chez cette jeune fille. J'ai le sentiment quand elle pose les yeux sur moi que, dans la mesure où elle me « calcule » un tant soit peu, c'est moi, ma personne qu'elle évalue, non mon moi social. Très reposant. Elle avance dans le monde avec une assurance totale, sans agressivité, sûre de ce qu'elle est, comme une jument percheronne satisfaite. Béatrice a des chevilles évocatrices de boulets.




Maman n'a pas voulu que j'aille visiter papa sur la fin. « Il préfère que tu ne te souviennes pas de lui ainsi. » Curieux, pour une toubib, il me semblait que c'était elle qui avait peur de la maladie. Et difficile, à mon âge, de dénicher un bouquin du genre Le cancer expliqué aux petits pour comprendre ce qui au juste dévorait peu à peu mon père. (Et pépé malade m'a carrément foutu à la porte de sa chambre. « À mon âge, ce serait plus simple de me coller direct à la décharge », il grommelait. Il n'était pas si vieux mais se sentait fini.)

Le sort de Béatrice ne la touchant guère, ma mère ne fait montre d'aucune réticence pour examiner ses radios et l'ensemble du dossier médical afin d'éclairer de son opinion les pauvres parents. Ayant un peu creusé le sujet fut un temps, je rejoins les oncologues : inopérable. Une tumeur à moitié enfoncée dans le tronc cérébral, même les robots les plus avancés suggèrent à l'entourage de prier et replient au repos leurs bras électroniques. On dirait ʻOumuamua.

Ce cancer qui paralyse Béatrice et la destine dans un proche avenir au carré de terreau absorbant présente une forme très fine, allongée. Je subtilise quelques images sous différents angles avant que nos voisins retournent préparer la chambre de leur fille pour ses derniers jours. L'hôpital aime autant ne pas surcharger ses statistiques.


Je sais déjà quel outil adapter.




Le problème principal : trouver un créneau de quarante ou cinquante minutes où je ne serai pas dérangé. En fait il me faudra moins de temps que cela mais je tiens à pouvoir agir sans du tout me sentir pressé. Et puis tout se résout par miracle, la mère de Béatrice fait un malaise. Trop de stress. Toute la maisonnée suit l'ambulance, confiant à maman le soin de veiller sur l'agonisante comateuse.

Ce qu'ils ne savent pas, c'est que ma mère est une marmotte. Quand ils l'ont sollicitée elle avait déjà pris sa tisane, tout juste si elle a eu la force d'acquiescer avant de me transmettre la corvée. Je rassemble en vitesse mon matériel.


Béatrice a beaucoup maigri. Chauve bien sûr, la chimio contre les métastases a laissé une terre brûlée. Je l'installe sur le côté.

Je me suis entraîné, je sais retirer à tâtons un corps étranger placé dans une cervelle fournie par le boucher. La préparation du champ opératoire me permet d'entrer dans l'état de semi-transe nécessaire. J'approche ma pince grillagée de la nuque disposée bien raidie et ferme les yeux. J'ai l'impression que mes mécanorécepteurs digitaux se situent désormais à la surface de l'outil qui se faufile sous la peau.

Le foramen magnum, c'est l'autoroute ! J'avance sûrement, avec rapidité. Ne jamais s'arrêter, maintenant je passe entre les neurones.

ʻOumuamua est là. J'ouvre la pince pour l'encercler, dans un mouvement toujours fluide.

Béatrice cesse de respirer.

C'était prévu, je termine d'enserrer le corps étranger et repars en arrière. Les tissus, je le sens, referment la brèche derrière moi, en douceur.

Voilà.


Je replace l'opérée sur le dos et lui porte un coup sec sur la poitrine. Cela suffit. Les tortures que j'ai fait subir à toutes ces malheureuses poules auront servi à quelque chose !

Et mes mains qui tremblent, maintenant… Je caresse la nuque d'un mouvement maladroit qui fait grommeler la dormeuse ; dérangée, elle se met sur le côté. Elle bouge ! Je me rassieds à son chevet, j'ose à peine respirer. J'ai réussi, et il n'y a pas la moindre plaie sur la peau bétadinée.

J'attends le retour des parents en écoutant le souffle apaisé de Béatrice, ils découvriront demain le miracle.


*


J'ai désassemblé la pince de neurochirurgie, je n'en aurai plus l'usage. Exercice illégal de la médecine, une fois suffit.

Béatrice est repartie en ville avec ses parents, les animaux ne l'intéressent plus. Portée par le retentissement de sa rémission subite, elle s'est éprise du jeu social, cherche à établir sa place dans cette hiérarchie qu'on veut croire mouvante ; elle suit un régime. Quand la famille est venue dire au revoir, elle faisait la coquette avec moi, misère ! On dirait que j'ai abîmé les circuits qui la mettaient à part… ou au contraire désinhibé ceux qui la rendaient aveugle à autrui.


Je lui ai offert sa tête sculptée dans une noisette à la coque joliment grillagée, façon plombs de vitrail. J'espère qu'elle l'a vite mangée.


 
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   ANIMAL   
3/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Quel texte étrange et fascinant. J'ai un peu craint que cela ne se termine en histoire de tueur en série mais c'est le contraire. La technique acquise par Romain grâce à son grand-père servira à sauver la vie de Béatrice, même si elle ne le saura jamais et qu'il n'en obtiendra aucune reconnaissance de qui que ce soit.

J'ai beaucoup aimé les descriptions du micro-outil, de l'art de couper les feuilles en deux, de la taille et du polissage, et l'histoire de la pierre de lave.

Seule l'histoire de l'enterrement est restée un peu mystérieuse. Faire digérer le mort par les plantes est-il une façon écologique de disposer des défunts ? Ce serait assez innovant.

La nouvelle est complexe mais je l'ai trouvée intéressante.

   plumette   
6/5/2021
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
oh là là! C'est technique ! et j'ai eu du mal à me représenter ce qui se passait dans cet atelier, même si j'ai compris qu'on découpait et qu'on polissait et qu'on sculptait de l'infiniment petit, de l'infiniment fin pour le rendre plus fin encore ( Job- le papier à cigarette)

L'ambiance générale est assez sombre avec toutes ces évocations morbides ( le père le pépé, Béatrice en grand danger ) mais l'étrangeté de ce texte ne m'a pas laissée indifférente d'autant plus qu'il y a un vrai savoir faire au niveau de l'écriture.

Dans sa construction, la nouvelle fait des allers retours temporels qui ne me semblent pas toujours justifiés ( par exemple l'évocation du père dont on devine qu'il est mort bien avant le pépé, d'ailleurs cette évocation est-elle utile à l'histoire?)

ce que j'ai apprécié au final: globalement l'imagination de l'auteur, sa facilité narrative, l'idée de faire du narrateur un artiste miniaturiste

Plumette

   Ligs   
24/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Socque,

Quelle belle idée ! C'est original, bien mené, quelques digressions qui évitent le côté trop linéaire.

Merci pour cetre lecture.

   Eclaircie   
25/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Socque,

Vraiment surprenante nouvelle ce génie en herbe ne nous laisse pas souffler un seul instant.
J'ai vu le nombre de caractères, pas mal, pour mes habitudes, mais n'ai pas vu venir tout ce qui allait arriver.
habile, donc, cette première partie qui conte par le menu les activités de ce grand-père.
Bon, la finalité de la machine devrait mettre la puce à l'oreille.
La suite le confirme, ce gamin qui grandit nous embarque dans toutes les directions, sans ménagement.
C'est parfois un peu agaçant (l'impression de voyager sans ceinture) mais arrivée en fin de texte, je ne regrette pas d'être entrée lire.

Merci du partage
Éclaircie

   woodmoodwoom   
26/5/2021
Une nouvelle sur la transmission d'un savoir, sur une technologie qui ne laisse pas de traces, sur une vocation en devenir... Cette nouvelle est curieuse, non linéaire à plus d'un titre, une sorte d'expérimentation. Je félicite l'audace et la prise de risque. Mes réserves ne se limitent qu’à mes seules impressions de lecture. Le lexique peu explicite m'a donné un certain mal à visualiser l'outil brandi par le pépé : ce « tient-Job », les pinces, le plateau (...) peuvent définir tellement d'objets d'aspects contraires. Mais ce demi-flou qui ne verse pas dans l'explicatif m’a donné envie d’avancer dans la lecture. Les dialogues m'ont semblé quotidiens, ils arrivent vite, et n'ont pas tellement réussi à me faire rentrer dans le décor, ils m'ont semblé ralentir le déroulé de l'intrigue sans apporter autre chose. Pourquoi leur accordeur autant de place ? Le narrateur-personnage donne le rythme et dresse l'univers du récit, qu'il soit atypique me semble une évidence et je pense que l'hermétisme qui peut se dégager de cette nouvelle provient de là (enfin ce n’est que mon avis et l’hermétisme n’est pas chez moi une mauvaise chose en soi). Les dialogues sont nombreux avec le pépé qui n'est plus, plus rares avec la mère, les autres personnages, extérieurs à cette famille, n'existent pas par leur voix ; le monde extérieur semble très loin, j'ai eu le sensation d'étouffer, d'autant que le but de ce personnage ne me paraît pas clair, et les ressorts de cette nouvelle semblent fonctionné sur la promesse de donner de plus en plus de lumière aux pratiques du disciple qui semble se replier sur lui-même, tout comme s'oublier dans le microscopique : le terrain de son travail. Je suis sûrement passer à côté de pleins de choses, mais je salue néanmoins les talents d'écriture et les tentatives entreprises ici. J’espère avoir strictement suivi mes impressions, ne pas avoir été parasité par mes définitions du «bon», et ne pas avoir fait tendre l’un vers l’autre. Je n’annote pas tant que la mention «à la folie» reste à ajouter. Au plaisir de vous relire.

   Pepito   
10/6/2021
Bonjour Socque,

L'écriture ne m'a pas semblée aussi peaufinée que d'habitude, mais je me trompe sûrement. Pour le fun, j’ai cherché "tient-Job" sur le net, merci de ne pas le répéter. ^^
- Difficile de tenir un langage enfant sur la longueur, ici on passe de "Il sait que je n'aime pas ça" à "J'ai rien pané".
- "je préfère déranger le moins possible l'atmosphère dans l'atelier"... c’est un vrai problème, chez Job, l’atmosphère ou plutôt son hygrométrie. Le hasard ? Je suppose que non ?
- "Les camées sur grain de riz notamment"... comme quoi le plurimillénaire rejoint la SF. ^^
- "de savants éclairages" et " photos au grain savamment artistique"... même à Marseille cela fait beaucoup de savants.
- "que les mariés se retrouvent au bout du compte confrontés à la vérité de leur fin"... super bien vu !
- "Béatrice a des chevilles évocatrices de boulets." … oh, ça c’est vache mais tout aussi bien vu. ^^
- "On dirait ʻOumuamua."… là c’est plus tout à fait de la SF ! ;-)
- "ma pince grillagée"… pas compris.

La nouvelle est assez inégale dans son déroulement. J'ai bien aimé le début avec le Papi, mais le fait de garder un tel savoir-faire pour couper du JOB en quatre n'a pas vraiment de sens. Encore moins sa reprise par le petit-fils, chirurgien autodidacte, et fabriquant d'amuse gueules de luxe.

La partie technique m’a perturbé, de l’hygrométrie JOB au nano-tubes en passant par des "molécules" cristallines… sans parler dʻOumuamua. Accroché et dubitatif à la fois. ^^
Ceci dit, je ne me suis pas ennuyé.

Pepito

   David   
21/6/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour socque,

J'ai lu le texte il y a quelques jours, une très bonne lecture encore une fois, mais je n'avais pas encore clairement d'avis sur ce qui m'avait plu.

D'abord, je pense à la remarque d'un premier ministre il y a peu : "vous ne mettrez même pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarettes entre le président et moi".

Ensuite un passage de roman de sf, où il s'écrivait que pour se toucher, il faut une peau, que c'est un espace, une distance même infime, nécessaire à la rencontre de deux sensibilités.

Et je me retrouve à lire cette drôle d'histoire qui semble bien inventer le véritable moyen de couper les cheveux en quatre ! Elle est drôle et sensible cette histoire j'ai trouvé, il semble complétement absurde, le métier de ce grand-père, et c'est tout un talent d'auteur de ne pas rompre l'attention du lecteur avec ça.

Le défaut que je trouve, c'est le héros omnipotent, qui passe de disciple à maitre de son art en quelques lignes, et qui guérit un cancer en tout anonymat grâce à lui, tout en regardant de haut ses propres émois amoureux, quasiment dans le même espace d'écriture. Mais c'est un vrai personnage héroïque du coup, fantastique mais traditionnel, un peu infantilisant pour le lecteur, qui ne s'en plaint pas forcement.

Il manquerait l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette pour que la nouvelle aille encore plus loin.

En tout cas, les bons côtés, c'est cette histoire qui débute dans l'infime et finit dans l'immense, d'une feuille de papier à rouler à la guérison d'un cancer, et le désenchantement qui clôt le récit aussi, avec comme un autre grand thème fantastique qui est de voir le handicap, ici la maladie, comme quelque chose de précieux, avec cette jeune femme que le héros trouve sensible bien que condamnée, et qui se retrouve être tristement banal une fois guérie : dans la vie, les victoires sont ingrates et les défaites sont amères. C'est juste une maxime mais l'histoire illustre bien ça, tout en l'ouvrant au-delà de la fatalité avec ce savoir faire étrange qui reste acquis au héros, même s'il semble lui aussi condamnée à une solitude.

J'en suis venu à penser qu'il possédait un outil capable de couper en deux la moindre épaisseur qui soit, et que ça peut-être compris aussi comme un moyen, fantastique, de faire son deuil, de sentir la distance sans laquelle il est impossible même d'être soi. Je me demande si ce n'est pas ce que j'ai ressenti durant le récit des funéraille du grand-père, avec tout son contexte écolo où justement la chair, la distance minimum qui caractérise l'individu, va se décomposer, comme pour réunir d'une façon correspondant étrangement à un idéal amoureux, fusionnelle, ce vieil homme et le grand tout de la vie, dans la permanence d'un cycle immanent.

Il y a aussi le titre, qui à ma lecture renvoie à la fois à la guérison du cancer de la jeune fille, indétectable, mais aussi aux statuettes d'amandes destinées à disparaître que le héros élabore, et plus encore à la leçon de vie de ce héros, qui semble bien avoir renoncer à laisser une trace, malgré même le moyen de la maitrise de son art, au-delà des tracas de sa mère pour sa vie intime, comme s'il fallait au moins, si ce n'est un chef d’œuvre, si ce n'est une descendance, au moins il faudrait rester dans le souvenir d'un être aimé.

Et bien non, il semble avoir renoncé à beaucoup avec le cadeau de son grand-père, et y avoir renoncer pour mieux embrasser une vie dont le récit ne donne que quelques aventures prometteuses, comme une traine d'écume derrière l'avancée d'un voilier.

Sans laisser de trace, ça m'a parlé de la distance infime nécessaire à une rencontre ainsi que de la liberté à gagner quand on ne cherche pas à la franchir, avant d'y être fatalement confronté. Ça m'en a parlé sans tout à fait bien me l'expliquer, mais en riant et en rêvant !


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