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Fantastique/Merveilleux
socque : Une profession menacée
 Publié le 06/01/21  -  10 commentaires  -  19178 caractères  -  71 lectures    Autres textes du même auteur

Et c'est pas Jean-Pierre Pernaut qui pourra la remettre au goût du jour lors d'un reportage.


Une profession menacée


L’enceinte a bien changé depuis la première fois que mon père me l’a montrée, ça fait au moins trente ans. Elle s’est arrondie bien sûr, et a un peu tiédi ; c’est perceptible quand on laisse sa main un moment.

Je viens la voir plus souvent parce que le terme approche. Il n’est que temps.

Aujourd’hui, je crois sentir sous ma paume un vague frémissement. Me fourvoierais-je par pure hâte ? Je me rappelle les mots d’avertissement de mon père, paix à son âme, le malheureux :


— Il est facile de confondre ses propres mouvements intérieurs et ceux de la roche, Bernard. Garde-t’en ! Seuls les méchants accoucheurs de la pierre s’abandonnent à cette folie…


Je m’écarte un instant, fais quelques pas. J’admire un vol d’étourneaux insouciants et criailleurs, puis me retourne avec une fausse désinvolture vers la paroi qui porte mes espoirs. Mon cœur bat fort, je l’exhorte à s’apaiser.

Le soleil frappe le roc nu, la minuscule falaise qui tranche de son gris veiné de brun sur le vert de l’adret. Les veines sont apparues cette année, un signe sûr m’a appris mon père. Oui, le terme est proche.

Je reviens à l’enceinte, y pose la main doucement, la laisse sans appuyer.

Un battement, sans conteste. Elle palpite ! Je tombe à genoux pour une action de grâce.


Ma geignarde d’épouse m’accueille d’un :


— Le curé veut te voir. Il est passé et je n’avais mie à lui présenter pour lui faire honneur ! Nous vivons comme des pauvres, Bernard, ta lubie…

— Paix, femme, tranché-je, décidé à me faire respecter pour une fois. Heureusement que je tiens les cordons de la bourse, sinon il y a longtemps qu’avec tes idées de dépenses somptuaires tu n’aurais plus de toit sur ta tête ni de cotillon sur ton cul ! Mais bientôt tu baiseras cette main et reconnaîtras ma sagesse…


Elle baisse la tête ; je sais bien que ce n’est point réelle soumission ni respect de sa part. Sans doute me garde-t-elle un chien de sa chienne pour plus tard, quand elle aura vu son bon à rien de frère, qui profite du travail honnête de leur père et plastronne sans rien faire de ses mains. Il ne cesse de la monter contre moi, heureusement qu’elle garde tout de même la notion de ce qu’elle se doit, de ce qu’elle me doit et à notre fille aussi.


— Que me veut-il, ce godelureau d’ensoutané ? poursuis-je.


Elle frémit.


— Bernard, ne parle pas ainsi ! Ton commerce n’est déjà pas en odeur de sainteté, tu ne peux te permettre la moindre insolence…


Je lève la main.


— Soit, ma douce, je vais le voir sur l’heure en sa cure. Où est mon chapeau de visites ? De toute manière, j’ai des choses à organiser pour très bientôt.


Béatrice joint les mains, et je crois entrevoir sur son visage, un bref instant, la beauté de sa jeunesse insouciante, avant que le malheur s’invitât en nos vies.


— Oh, Bernard, serait-ce vrai ? Enfin ?… Raconte-moi !

— Plus tard, m’aimée. J’ai beaucoup à faire. Mais oui, le moment approche. Silence, surtout ! Les jaloux ne doivent rien soupçonner.


Son expression se durcit.


— Tu t’imagines encore qu’on puisse t’envier ! Hélas, les gens sensés ne peuvent que nous plaindre. Moi surtout, prisonnière de ta chimère, notre fille, sans espoir de trouver un parti…


Je sors. Je connais trop bien ces diatribes et les mouvements d’humeur de ma femme aussi vifs et dévastateurs qu’un orage de printemps, elle pour qui l’automne a bien sonné.



En cheminant, je repense au désastre qui l’a tant aigrie. Que devrais-je dire, moi ? Se demande-t-elle seulement ce que cela a pu être, de voir en un instant écrasés les espoirs de mon père pour ses vieux jours et pour mon départ dans la vie ? Une bonne épouse se doit de supporter son mari dans l’adversité ; elle n’a su que se lamenter, être un fardeau supplémentaire au lieu d’une aide, criailler quand j’ai pris les mesures nécessaires pour nous assurer une existence décente jusqu’au terme à prévoir – celui qui, Dieu merci, survient à point nommé.

Si encore elle m’avait donné un fils… Mais non, après avoir accouché de la pisseuse qu’elle a si bien su rendre aussi méchante qu’elle, celle dont elle était grosse quand le malheur s’est abattu sur nous, elle s’est refusée à son devoir.


— Frappe-la ! me disait mon père sur la fin. Montre-toi homme dans ta maison, c’est ce qu’elle demande !


Il gâtifiait, ne raisonnait plus. Il déclinait de jour en jour.


— Père, vous n’y pensez pas ! disais-je. « Mari brutal vaut moins que ses chausses », ne me l’avez-vous pas appris ? Ce n’est pas là l’exemple que vous m’avez donné avec notre douce mère.

— Celle-ci n’est pas douce, à peine mère, grommelait-il.


Je ne répliquais rien, mais : et le père de Béatrice, et son frère ? Je ne pouvais certes me mettre plus à dos encore ces deux personnages désormais plus importants que moi.

Me voilà déjà à l’église. Notre jeune curé prend le frais devant son modeste portail, pensif. Je m’approche à petits pas, tant il est vrai qu’oncques ne doit déranger l’homme de Dieu qui médite.


— Ah, te voilà, Bernard ! me salue-t-il sans guère d’aménité.

— Je suis venu dès que j’ai su que vous vouliez me voir, mon Père.


In petto, je rage de l’entendre me tutoyer comme le dernier des va-nu-pieds. Notre famille, même de basse extraction, mérite un peu plus de respect !


— J’ai rendu dernièrement mes devoirs à l’évêque, m’annonce ce jeune chapon faraud comme un coq. Il m’a demandé si tout allait bien dans ma paroisse, et je lui ai dit que oui, mais qu’un sujet toutefois me préoccupait : celui d’un honnête homme qui, pourtant, affaiblit le moral de mes ouailles par la poursuite d’une chimère… Je parlais de toi, Bernard.


La rage au cœur, je souris.


— Cette chimère, mon Père, représente l’œuvre de ma vie, le legs de celui qui m’a donné le jour. Bientôt elle éclora, le terme est proche.

— C’est peut-être pire encore ! Sais-tu, je me suis renseigné auprès des instances. Ton commerce n’est pas vraiment digne d’un chrétien. Il fut question, il y a longtemps, d’excommunier ceux qui le pratiquent.

— Mais la décision resta en suspens, grommelé-je. Mon père m’en a parlé, cela s’est passé dans sa jeunesse…

— Cet art était déjà sur le déclin alors, précise dédaigneusement l’imberbe paltoquet, c’est pourquoi on a choisi de le laisser s’éteindre. Dieu lui-même, dois-je te rappeler, a marqué Son déplaisir lors de l’ultime tentative de ta famille pour faire naître la vie où elle n’a rien à faire…


Comment ose-t-il prendre notre malheur pour illustration de ses vues étriquées !


— Et les taupes, m’indigné-je, ne naissent-elles pas au sein de la terre ? Et les vers, humbles émanations de Sa puissance, Dieu ne les pétrit-Il pas de la boue, comme Il a fait notre ancêtre Adam ? Pourquoi n’animerait-Il pas aussi la pierre insensible ?


L’autre lève la main, courroucé.


— Tais-toi, Bernard, ce n’est pas ta place de parler théologie ! Sache que l’évêque a prêté une oreille attentive à mes propos. Tu m’apprends que ton « terme » approche, il pourrait bien te valoir un procès en sorcellerie si je décidais d’avertir ma hiérarchie. Comme directeur de conscience, je t’exhorte, pour le salut de ton âme, à abandonner cette folie et à t’employer de manière convenable. Tous ici te plaignent et te souhaitent un meilleur sort, car tu es bon homme et bon chrétien. Ton père l’était aussi, malgré son aveuglement. Ne poursuis pas son erreur !

— Vous me demandez de cracher à la mémoire de l’auteur de ma vie, à celle de mes aïeux, réponds-je simplement.


Je tourne les talons et crois entendre un soupir derrière moi, peut-être mon nom prononcé à voix basse. Je ne m’arrête pas.



Voilà une sérieuse complication. J’avance au hasard dans la forêt en fouettant les herbes de ma canne, à défaut des jambes de ce maudit curé. Jusqu’où ira-t-il ? Envisage-t-il de détruire l’enceinte ? Personne ne sait où elle est, en principe, mais il n’est guère difficile de comprendre qu’elle doit se situer sur notre dernière parcelle de terre non vendue… Saurait-il, l’ignorant, y trouver mon trésor, pourrait-il convaincre des hommes de main d’exécuter ses vilaines œuvres ? Je sais que dans l’ensemble, au village, on a encore de la révérence pour notre art, à mon père et moi, mais en ces temps matérialistes que les marauds ne commettraient-ils moyennant espèces sonnantes ?

Soudain je débouche en terrain découvert et aperçois plus loin le château de notre seigneur le baron Guillaume. Je me décide sur un coup de tête. Je vais en appeler à lui ! Il avait de la sympathie pour mon père, peut-être m’écoutera-t-il. Et puis une issue heureuse du terme lui apporterait un prestige incomparable, en dépit des grognements du clergé. Quel noble aux alentours, si riche soit-il, peut se targuer d’un tel bien ?

Oui, Dieu a guidé mes pas, j’entends Sa voix forte et claire.



— Tiens donc, Bernard, te voilà en désarroi pour me visiter dans cette tenue ! Aurais-tu une supplique ?


Je rougis de n’avoir pas pensé plus avant. Échevelé, en sueur, comment donc présenté-je mes respects ?


— Monseigneur, oui, je vous supplie ! Vous me voyez navré, égaré. Je me jette à vos pieds tel l’agneau pourchassé par le loup…

— Bigre ! Tu fais bien. Branle-bas pour chasser ce vilain loup de mes terres, ensuite on tâtera de ton gigot !


Je m’incline un peu plus bas, ne sachant trop comment réagir, mais les sycophantes autour s’esbaudissent. Je me hâte de faire de même.


— Certes, monseigneur, je ne saurais réclamer vos chiens pour supporter mes doléances… Simplement, si votre grâce avait l’immense bonté de m’accorder son soutien pour sauver mon enceinte que je crois en grand danger alors que le terme approche…


Le vieil homme lève une main impérieuse pour calmer les exclamations railleuses fusant à cette nouvelle. J’ai le temps d’ouïr « fadaises ! », « le fol ! » et autres « l’insolent ! » flétrisseurs.


— Que dis-tu, Bernard ? Crois-tu encore à cette folie ? Tu ferais mieux d’écouter tes amis, ils ne veulent que ton bien. Tu pourrais encore t’établir comme tailleur de pierre et calmer les angoisses des tiens.


Sans réfléchir, je me redresse de mon haut. Je suis sur le point de me recoiffer mais me retiens à temps. Le baron Guillaume fronce les sourcils.


— Monseigneur, vous savez comme mon père m’a tout appris… Je sais que ces années furent longues et décevantes, mais je n’ai cessé d’observer le roc qu’il avait découvert pour moi, et je puis vous le dire, en vérité : il frémit ! D’ici cinq jours je l’ouvrirai et y révélerai votre bien.


Le baron se frotte un bon moment le menton tandis que tous respectent son silence, puis il me fait signe d’approcher.


— Va dans la salle de garde et demande deux hommes d’armes bien rassis, chuchote-t-il. Tu les logeras, je ne voudrais pas que, jeunes et le sang chaud, ils déshonorassent ton épouse et ta fille. Va.


Je me retire à reculons, plié à l’équerre. Je n’eusse osé en espérer autant ! Avec cette manifestation éclatante de la bonté du seigneur, je n’ai plus rien à craindre.

Jusqu’au moment de vérité qui verra ma ruine ou mon triomphe.



Je me suis rendu tous les jours à l’enceinte, en ai étudié sous l’œil indifférent des soldats la structure, les courants sourds circulant en son sein. Ma main en connaît par cœur tous les reliefs, et presque d’heure en heure en a ressenti sa force enfouie se rapprochant toujours plus près de la surface. L’instant est venu, à la date promise au baron.

Il n’honore pas de sa présence la petite foule des villageois spectateurs, car il ne saurait prendre le risque d’assister à un échec comme celui de la dernière extraction. Même alors, il n’était pas venu, mais chassait non loin comme par un fait exprès. Il s’était éloigné dès la mauvaise nouvelle répandue, bien sûr.

Ce moment funeste me hante quand je m’approche de la paroi, burin à la main, et tâte de l’autre une veine palpitante ! Il faut l’éviter. Je fais courir ma paume sur le relief tiédi. C’est une belle journée.

Il pleuvait ce jour-là, quand, malgré tout ce qu’il savait, mon père a frappé la roche. Le terme était passé de trois jours, trois jours de deuil consacrés à veiller comme il se devait le corps de ma bonne mère et de mon tout petit frère mort-né. Hélas, le Seigneur avait choisi de tout reprendre des grâces accordées à notre famille ! Le ciseau avait révélé dans la falaise un être étouffé, écrasé par le poids de la pierre, une sculpture inerte.

Je me ressaisis. Malgré moi, je jette un regard à Béatrice au premier rang. Les mains jointes, elle bouge les lèvres en prière et, pour la première fois depuis bien longtemps, m’adresse un regard tendre… tors, aussi, presque craintif. Curieux, on croirait qu’elle appréhende la gloire qui s’annonce…

C’est là, au défaut de la roche provoqué par la minuscule pointe faisant saillie, que je dois porter le premier coup.

Les oiseaux babillards se sont-ils tus, ou est-ce l’émotion qui m’empêche soudain de les entendre ?

Poc !

Un fin éclat a volé. Un soupir émane de l’assemblée déçue. Oui, il est minuscule, mais moi, tout près de l’enceinte, je vois bien que se révèle un peu plus de la forme qu’elle enserre…


Je ne sais rien de la suite. J’ai trouvé un rythme, je suis un avec la pierre qui cède et la majesté qui peu à peu se dévoile. Ce sera une merveille. Ah ! Qu’ils viennent, le curé, l’évêque, le pape même ! Devant une telle beauté, qu’ils osent parler de malédiction !

Je me suis empressé de dégager les naseaux, le cou, le poitrail, comme avait dit mon père. La sublime créature, déjà forte, m’aide en s’ébrouant. Le roc vole autour d’elle comme de la paille ! Les badauds s’écartent, apeurés, éblouis.

Éblouis ! La blancheur immaculée de la licorne, pureté incarnée, renvoie le soleil, fait honte à notre grisaille d’êtres terrestres. Je me retourne, triomphant, et les vois tous à genoux, tête baissée. Certainement, des envoyés du baron sont partis le prévenir…

Le noble animal chasse de quelques coups de patte ses derniers liens à l’enceinte ; il se dresse, hennit. Sa corne, ses yeux, ses naseaux et ses sabots portent le gris sombre de la falaise qui l’a abrité, seul ventre capable de supporter sa pointe acérée. Notre Seigneur, bien sûr, ne pouvait admettre que la perfection naquît autrement qu’accomplie déjà. Imagine-t-on une licorne naître du vagin d’une jument, faible avorton empêtré dans des fluides bestiaux ?

Elle secoue son étincelante crinière, et c’est comme un ange apparu parmi nous, qui ferait pleuvoir sur nos pauvres échines un reflet de gloire céleste ! Tous retiennent leur respiration, ébaubis d’effroi émerveillé.

C’est à moi de garder la tête froide. Il est temps de marquer sur cette superbe créature l’autorité de l’homme, accordée par Dieu depuis l’aube des temps. Enfin ma fille va servir à quelque chose. Je me tourne vers sa mère.


— Où est Anne ? demandé-je d’une voix forte, assurée.


Et je vois Béatrice blêmir.


— Mon maître… commence-t-elle.


Je tique devant cette adresse inattendue. Mais j’y ai droit, me rappelé-je. Elle inspire profondément.


— Mon maître, notre fille… ne se sentait pas bien, hélas. Elle vous supplie de lui pardonner de ne pouvoir assister à cette sublime cérémonie.


Elle me lance un regard étrange, que je ne comprends pas tout de suite. Puis la vérité se fait jour en moi. Les chiennes ! Elles trouvent encore moyen de me faire honte au jour de mon triomphe…

Je n’avais pas vu venir ce contretemps ! La licorne semble déjà s’impatienter, comment la retenir ? Mais le forgeron se redresse et s’avance, à son bras sa fille Marie, la plus belle fille de la seigneurie.


— Bernard, me salue-t-il, je t’ai toujours défendu contre les méchantes gens qui refusaient de voir la grandeur de ton art. Accorde-moi l’honneur de soumettre pour toi ce miracle, témoin de la grandeur de Notre Seigneur…


Je hoche la tête, en apparence magnanime, en réalité fort soulagé. Voilà certes qui m’ôte une fameuse épine du pied !

Marie, contrairement à son habitude, ne semble guère apprécier tous nos regards sur elle ; son père la pousse d’une bourrade, elle trébuche jusqu’au fier animal qui enfle les naseaux.

Et la transperce de sa corne sans barguigner.

Le geste est fulgurant ! La licorne souffle fort, secoue la tête. La pauvre Marie s’effondre comme une poupée de chiffon, déjà baignée de sang. Son visage garde une expression vaguement apeurée, à peine surprise.

Le forgeron baisse la tête, résigné. Un peu en arrière, sa femme s’évanouit. Que n’avait-elle mieux surveillé sa fille !

Décidément, il est temps que revienne en nos régions cette bête impitoyable, garante de la vertu féminine… Les garces ont pris bien des libertés ces temps-ci, dirait-on.

Ces pensées ne m’avancent guère ! La licorne est de plus en plus nerveuse, la voilà qui piaffe. Face à nous, les visages sont figés, les jeunes filles, épaules voûtées, cherchent surtout à ne pas attirer l’attention. Seigneur, où s’est réfugié l’honneur des femmes ? J’adresse une prière éperdue à mon saint patron… Devrai-je supplier pour qu’une pucelle ose enfin exercer son pouvoir ?

Non. Le miracle vient de là où je ne l’attendais pas, mais en fait il se manifeste de façon logique – guère plaisante : Benoîte, la haridelle, s’avance. Les bonnes gens autour se poussent du coude et je crois entendre des gloussements égrillards. Faut-il donc que mon moment de triomphe tourne à la farce ?

Benoîte, dont la fleur fut donnée à un barbon contre les beaux arpents qu’il possédait… Les commérages s’avèrent donc ! L’ignoble vieillard au vice inscrit sur le visage n’a su honorer son épouse. Que lui a-t-il fait subir, année après année, pour qu’on la voie peu à peu jaunir comme un coing desséché, perdre tout son allant, se faufiler dans les rues du bourg la honte inscrite sur le visage ?

Mais maintenant, droite et fière, elle s’avance, jetant habilement le discrédit sur son mari. Sur ses traits se lit le plaisir corrosif de la vengeance.


— Je crois que je saurai faire, bon Bernard, annonce-t-elle.


Comme dans un rêve, je lui tends la cordelette un peu éclaboussée du sang de Marie. Elle la saisit et se campe devant la licorne subitement calmée.

Le fabuleux cheval baisse la tête, puis ploie les deux genoux ! Benoîte lui passe le licol. Je parcours l’assemblée du regard ; le mari, trop chenu sans doute, n’est pas venu… Il sera vite averti du mauvais coup qu’on lui a fait.



Ouf ! Après ces péripéties, enfin nous pouvons avancer. Nous prenons la direction du château, je ne doute pas que nous croisions bientôt en chemin le baron Guillaume.

En tête, Benoîte mène la licorne docile, désormais inféodée à la race humaine. Je plastronne à leur côté. Ma richesse est assurée jusqu’à la fin de mes jours, Anne – cette dépoitraillée – trouvera peut-être un bon parti si sa mère parvient, à force d’habileté, à faire oublier son « indisposition » révélatrice… Je ne m’en mêlerai pas. Que ces femelles se débrouillent !

Mon seul regret : sans héritier, je n’ai personne à qui transmettre mon art, et d’ailleurs, toutes ces années, je n’ai pas cherché d’enceinte future. C’est trop d’ennuis, trop d’angoisses… Personne ne cherche plus à embrasser ma profession.

Les licornes mourront suffoquées dans la pierre.


 
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   cherbiacuespe   
5/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
D'après un grimoire familial, les licornes naissent dans le sein des troncs d'arbre, non dans la pierre, et sont cousines du dahu. Ou le contraire, j'ai perdu le grimoire...

Cette histoire est très bien construite, je ne me suis pas ennuyé, sauf au début. Le lancement de l'histoire est poussive mais je pense que, vu le sujet et le choix du scenarii, il ne pouvait guère en être autrement. C'est bien écrit et, si l'utilisation du vieux français déroute un peu au début, on s'y fait vite. La langue vieillie reste la langue.

La licorne est un des apanages des récits fantastiques. En illustrer la croyance par sa venue au monde et d'une manière originale participe à l'attrait de cette histoire qui pourrait correspondre à l'entame d'une suite. Une bonne fiction... Quoique, fiction...?

Cherbi Acuéspè
En EL

   SaulBerenson   
10/12/2020
 a aimé ce texte 
Pas
Comment s'attendre à une licorne naissante d'une roche ?
Comment préfère t-elle Benoite à Marie ?
Tout avait bien commencé avec "...la roche, Bernard". Promesse de traits d'esprit et autres calembours, et puis...
Je ne comprends rien à cette nouvelle et renonce à la lire une troisième fois.

   ANIMAL   
10/12/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une belle histoire totalement adaptée à sa rubrique. Quel animal peut représenter mieux le merveilleux que la licorne ?

Le récit est bien mené, on suit sans peine les péripéties des personnages sans rien deviner de la particularité de Bernard avant la chute. Non, les licornes ne peuvent pas naître d'une jument, c'est sûr.
J'ai bien aimé la gêne de toutes ces filles qui se défilent car elles ont eu la cuisse légère. Y compris la fille du narrateur. Heureusement pour lui il en reste une.

Maintenant, sur le fond, on se demande de quel droit les hommes surveillent la "pureté" des filles par l'intermédiaire de cette impitoyable licorne. Dans le pays décrit ici, le sexisme a de beaux jours devant lui mais, pour une fois, les ecclésiastiques semblent du côté de plus de liberté. Il eut mieux valu pour la gent féminine que l'accoucheur de licorne échoue et que la bête reste sauvage et les filles libres. Le métier disparaîtra avec lui, c'est la consolation de ces dames.

Une digression intéressante sur un sujet actuel.

en EL

   Donaldo75   
14/12/2020
 a aimé ce texte 
Pas
Je comprends le style qui sert le contexte de l'histoire et permet au lecteur de se plonger dans la scène. Il donne également plus qu'un aperçu de la personnalité du narrateur, désagréable au possible. L'histoire ne m'a pas inspiré plus que ça mais ce que je retiens dans la narration, c'est qu'elle s'appuie beaucoup sur des dialogues et que ces derniers sonnent faux, surchargés qu'ils sont alors que la narration directe en met déjà une bonne couche au lecteur. Du coup, les personnages ne sont que l'extension du narrateur et lui servent de marche-pied pour raconter son histoire. C'est dommage de procéder ainsi, je trouve. Enfin, si je reviens à l'histoire, elle me semble un peu boiteuse et à aucun moment même dans le dernier tiers je n'ai réussi à rentrer dedans.

   hersen   
6/1/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Indéniablement, le message est très originalement délivré. Et la filiation défaillante en chute est, au pire, réjouissante, et au mieux, fort jouissif, pour utiliser un mot en accord avec ce qui enfin sera permis sans que ce soit une "faute".
J'ai un peu patiné un moment, me demandant où on m'emmenait, n'étant pas par nature une passionnée des licornes.
mais OK, je m'incline :)))
Le petit côté suranné, le comte et tout ça, c'est pas mal. par contre, je ne comprends pas en quoi l'évêché est tracassé, car après tout, la licorne va dans son sens, non ?
Par contre, l'horreur se glisse sans qu'on la voie. Le père de Marie "offre" sa fille. Et puisqu'il baisse les épaules, il savait, n'est-ce pas ? il est l'auteur de l'acte, n'est-ce pas ? et savait ainsi qu'elle ne parlerait plus ? c'est glaçant.
Et le comte, pas là ? aurait-il abusé de son droit de cuissage ?

Bon, allez, j'arrête, je vais finir par être notée comme faisant du mauvais esprit;
Merci pour cette lecture, cette créativité sur un sujet que l'on ne cesse de ravauder, sans que ça avance vraiment.

   plumette   
6/1/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Je trouve que le titre et l'incipit de la nouvelle créent une sorte d'ironie qui n'existe pas du tout dans le texte.

j'ai apprécié la construction de l'histoire qui utilise flashbacks dialogues pour révéler peu à peu le métier si particulier de Bernard.

j'ai trouvé certaines longueurs ou précisions inutiles, en particulier ce qui a trait à la famille de Béatrice ou encore la "supplique" au comte dont je n'ai pas compris l'utilité dans la narration.

j'ai buté assez régulièrement sur certaines tournures: question d'équilibre et de fluidité me semble-t-il car la langue même ancienne peut-être utilisée simplement, ce qui ne me semble pas toujours le cas ici, avec des excès descriptifs.
ex de ce qui m'a retenue:

"tant il est vrai qu’oncques ne doit déranger l’homme de Dieu qui médite.

m’annonce ce jeune chapon faraud comme un coq.

Cet art était déjà sur le déclin alors, précise dédaigneusement l’imberbe paltoquet,"

mais je salue tout de même le travail sur la langue car ce n'est pas facile de " coller" à l'époque décrite.

Sur le fond, il m'a fallu 2 lectures, mais c'est parce que le texte est riche!

On a beau savoir que la pierre va produire du "vivant " le suspens est maintenu jusqu'au bout sur ce qui va advenir et la vision de cette Licorne qui se dégage de la pierre est un beau moment de la nouvelle.
Je comprends que seule une vierge peut passer le licol à la licorne, que c'est donc un moment de vérité qui jette à la face de cette assemblée quelques révélations ou confirmations sur la vertu des femmes et la puissance et/ou la concupiscence des hommes.

Un sujet qui traversent le temps en prenant des formes diverses!

Au final, une histoire qui change de ce que j'ai l'habitude de lire ici.

   fugace   
7/1/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
En catégorie Fantastique/Merveilleux, pourquoi pas la naissance d'une licorne et la révélation de ses pouvoirs à distinguer les filles sages?
D'entrée on suppose que cette enceinte de pierre recèle un être vivant, mais lequel? Le suspens reste entier jusqu'à la fin de la nouvelle.
L'emploi du vieux français ne m'a pas semblé être une gêne, il "colle" très justement à l'ensemble.
Pourtant j'ai trouvé parfois quelques longueurs dans le récit, notamment dans la visite au comte.
L'écriture est belle, la lecture agréable.

   AKIDELYS   
10/1/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le 1er mot de cette nouvelle "enceinte" m'a tout de suite interpellée , devais je le prendre comme un espace entouré ? s'agit-il d'une femme portant bébé, puisqu'"elle s'est arrondie"? bien sûr dans ce cas ce serait un adjectif et ce L' ..alors me gênait. Au fil de la lecture,
le champ lexical me confirme cette hypothèse, il s'agit bien d'une naissance, très bien vu.
Ceci étant, nous avons hâte d'en savoir plus et le suspens reste fort. J'ai beaucoup aimé l'emploi de mots désuets, inutilisés au XXIeme siècle, ils posent l'environnement de cette histoire et sont en phase avec le monde de Bernard, du curé, du comte, etc.
Je vois dans cette nouvelle des revanches : celle de Benoite, celle de Bernard, et regrette que les désormais "les licornes mourront suffoquées dans la pierre". Là je plaisante..
Merci pour ce conte si bien mené et votre belle écriture.

   wancyrs   
10/1/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Salut Socque

J'ai acheté dernièrement une petite licorne à ma fille, et elle la traine partout. Le soir, cette belle licorne avec sa corne arc-en-ciel raconte ses aventures avec ma fille à boubou, un petit toutou singe, qui lui, n'a pas la chance de licorne. Je crois qu'elle aimerait bien que je lui lise cette histoire fantastique, mais elle est trop jeune pour rester concentrée jusqu'à la fin.
Je trouve la narration bien menée - même si j'ai eu du mal à entrer dans le texte -, le suspense est maintenu jusqu'à presque la fin du texte. J'aime bien cette façon de raconter l'intrusion de l'église catholique dans les vies de gens à une certaine époque, j'ai ragé avec Bernard du manque de respect dont ce jeune curé faisait preuve.
J'ai été surpris de la violence du récit à la fin, lorsque la licorne déchiquette Marie : rien ne m'avait préparé à cela. Puis le père résigné, et le Bernard ne pensant qu'à son moment de gloire m'a un peu dérangé... chrétien "conservateur" je suis pour la virginité des femmes au mariage, mais il me semble que le lynchage des filles impures avant mariage, ça date... mais bon, ce n'est que du fantastique hein ?
Je n'ai pas compris pourquoi cette licorne ferait la fortune de Bernard, et je reste avec cette question à la fin de ma lecture...

Merci pour le partage !

Wan

   Louis   
12/1/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Socrate stupéfia un jour ses interlocuteurs lorsqu’il déclara : « Je suis une sage-femme ». Ce maïeuticien voulait accoucher les âmes. Bernard, le personnage central de cette nouvelle, pratique un autre art de l’accouchement : de profession, il est un « accoucheur de la pierre », sage-femme au masculin des roches et des falaises, obstétricien de Terra, toujours potentiellement Mater.

Alors que prolifèrent dans le monde contemporain les pratiques qui mettent en péril les espèces vivantes dans leur diversité ("la biodiversité") et dans leur nombre au sein des espèces, disparaissent, par-contre, les arts qui favorisent la vie, son émergence, sa conservation, sa diversification, les « professions » donc comme celle de Bernard qui savent permettre la venue au jour de formes vivantes étonnantes, fantastiques.
Les techniques de la mort massive des êtres vivants de la planète, qu’ils appartiennent au règne animal ou végétal, se répandent rapidement, quand disparaissent, dans la relation de l’homme à la nature, les arts de faire émerger la vie dans sa diversité potentielle foisonnante.

Le récit, inscrit dans un contexte historique prémoderne, redevable de cette époque, décline son sujet d’après les croyances et représentations dominantes au temps de l’action. Il n’y a pas ainsi à se tromper, pas à considérer ce qui est raconté comme une simple balade mémorielle dans un passé révolu. Le texte parle de notre temps. De la vie qui s’en va ; de celle qui pourrait ressurgir. Du rapport à notre planète, qui est notre lieu de vie, quand nous incombe pourtant la responsabilité d’une nouvelle « extinction de masse ».

Bernard fait naître le vivant du minéral. Il sait permettre le passage de l’inerte au vivant ; ce savoir-faire constitue son art, sa profession, mieux : sa mise en œuvre donne sens à sa vie.
Bernard croit en la génération spontanée.
Pasteur n’en a pas encore prouvé l’impossibilité, aussi argumente-t-il: « Et les taupes, m’indigné-je, ne naissent-elles pas au sein de la terre ? Et les vers, humbles émanations de Sa puissance, Dieu ne les pétrit-il pas de la boue, comme Il a fait à notre ancêtre Adam ? Pourquoi n’animerait-Il pas aussi la pierre insensible ? »
La vie pourrait naître de l’inanimé, naître, sur le modèle vivipare, des entrailles de la roche. Ce modèle implique pourtant la reproduction sexuée. Or quelle force virile pourrait être en mesure d’engrosser les pierres ? Quelle virilité capable de pénétrer la dureté du roc pour le féconder ?
Dieu seul le peut, par son esprit, par sa volonté, pense Bernard, selon les croyances de son époque.
Ainsi la pierre, parturiente minérale, est vierge. D’une immaculée conception. Enceinte par reproduction non sexuée, du seul effet de l’esprit divin.

La forme vivante qui naît de la pierre, la fabuleuse licorne, évoque par sa blancheur cette pureté de conception : « la blancheur immaculée de la licorne, pureté incarnée, renvoie le soleil… »
Il est sans péché, l’être vivant qui surgit de la roche vierge.
Comme si le "péché" se transmettait par la reproduction sexuée.
Innocence première, d’un vivant issu d’une matière sans vie, d’une génération sans sexe.
La reproduction sexuée s’avère ici un défaut, une imperfection, quand la vie peut naître de la matière inanimée.
L’époque historique à laquelle se situe l’histoire implique que la «virginité » de la licorne soit comprise, interprétée dans les langage et croyance de l’époque : ceux du péché originel, de la sexualité hors mariage comme fautive. Mais pour tous ceux qui, à notre époque, ne partagent plus ces croyances, la naissance de la licorne signifie la possibilité merveilleuse, mais scientifiquement fondée, non de la génération spontanée, mais du passage de la matière inerte à la matière vivante, dans les conditions déterminées de complexification de la matière, perspective réconfortante quand les formes de vie actuelles semblent condamnées par une extinction massive.

L’éblouissante licorne de la nouvelle ne « renvoie » pas seulement le soleil, elle renvoie l’image de la situation sexuelle des jeunes filles (mais pas des jeunes garçons, particularité machiste de l’époque) ; elle est le miroir de la ‘’vertu’’ des jeunes femmes, le reflet de leur état quant à la sexualité. Issue de la pierre, elle est pierre de touche pour toute vertu sexuelle.
La licorne en vient à écorner une jeune fille, qui porte le prénom de Marie, celui de la Vierge. Elle se présente par là comme l’authentique vierge, face à Marie, la fausse Vierge.

Pourtant, l’animal unicorne est très ambivalent.
À la fois d’une blancheur virginale et d’une constitution sexuée, il apparaît comme un symbole sexuel, et la corne unique sur son front a souvent été perçue comme un appendice phallique.
Sa corne donne la vie et donne la mort.
Vivant, il possède les caractéristiques du vivant, liées à la reproduction et à la mort ; mais, né de la pierre asexuée, il en hérite les dispositions : innocence et virginité.
La sexualité n’est pas son origine, mais son destin pourtant.


Bernard ne prétend pas créer la vie à partir de l’inerte, il ne se met pas à la place de Dieu, ne se prend pas pour un démiurge, il accouche seulement une vie qu’il n’a pas conçue, et qu’aucun être vivant sur terre n’aurait pu concevoir. Aux yeux de l’Église, représentée par le jeune curé dans le récit, la profession de Bernard s’apparente à la sorcellerie. « Faire naître la vie où elle n’a rien à faire », c’est transgresser l’ordre divin, selon lequel la vie ne peut naître que de la vie et non de la matière inerte, à l’exception des "miracles" comme celui de l’Immaculée conception. La majesté divine se trouve ainsi bafouée par une telle infraction. « La sorcellerie proprement dite fut toujours considérée en France avant tout comme un délit d’ordre moral, comme un crime de lèse-majesté divine » écrit Maurice Foucault, dans son ouvrage : Les procès de sorcellerie. Bernard pourrait être soupçonné d’avoir contracté un ‘’pacte satanique’’ : « Le sortilège, qui dépasse de façon certaine les forces naturelles de l’homme, ne peut être produit qu’avec l’assistance de l’esprit mauvais. Or, il serait contraire à la nature perverse de Satan, de se mettre ainsi au service d’une créature inférieure, sans exiger de retour, expliquait Jean Bodin dans La Démonomanie des sorciers.


Bernard anticipe pourtant Frankenstein, non pas la créature, mais le savant imaginé par Mary Shelley. Il anticipe les scientifiques qui cherchent à créer la vie en laboratoire à partir d’éléments chimiques sans vie, il anticipe ceux que l’on désigne parfois comme des «apprentis sorciers »

Bernard, qui n’est pas un saint, a négligé sa famille, happé par son obsession de faire surgir une vie de la pierre inerte, "possédé" par une « lubie », par une « chimère ». Il n’est peut-être qu’un rêveur qui, déçu par sa famille, déçu par sa fille qu’il qualifie de « pisseuse» que la mère « a si bien su rendre aussi méchante qu’elle », soupçonneux d’un manque de vertu lorsqu’elle devient adolescente, imagine dans un fantasme une descendance plus belle, et, tel un Pygmalion, lui qui est tailleur de pierre, sculpteur peut-être, rêve d’une licorne sculptée de ses mains, une licorne qui prend vie.

Mais peu importe le contexte personnel du personnage, Bernard le tailleur de pierre. Au-delà de la particularité de l’homme Bernard et de son époque, importe l’accoucheur de pierre, l’homme, vecteur de l’idée d’une vie qui se crée à partir de la matière inanimée, l’homme dont l’action favorise la vie, à l’inverse des humains d’aujourd’hui, destructeurs du vivant sur notre planète.

Le récit, bien mené, entretient le mystère, par l’usage habile de l’équivocité des mots ( « enceinte », par exemple), par la lente révélation, en accord avec la lente gestation de la pierre, de ce qui va naître des entrailles de la terre ; il entretient par là même le mystère de la vie, de son émergence, dans une histoire qui tient à la fois du conte et de la fable.


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