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Fantastique/Merveilleux
solinga : Écrire c'est accepter de perdre (leçon de rameaux)
 Publié le 07/07/24  -  2 commentaires  -  10260 caractères  -  26 lectures    Autres textes du même auteur

Banal après-midi où je me perdis dans un livre de peu de phrases, immense et vert. Un abandon dolent des choses. Le rêve est moins désarçonnant que le réel. Les deux, pourtant, ce jour, rêve et réel, m'ont ramenée à toi.


Écrire c'est accepter de perdre (leçon de rameaux)


Elle (c'est je), elle ouvre un livre au risque d'être engloutie tout subito dedans (on sous-estime étourdiment la prédation des pages). Elle (encore une fois c'est je cette elle alors pourquoi feindre), elle (et bas les pattes aux parenthèses !) s'immerge aux sentiers de forêts sur feuilles réduites à la métonymie.

Jeu de potentielles pliures en papier, blanc cassé où furent jadis prélevées des sèves plus jades.


Hypothèse ou vérité moi je me dis ce sont, les parenthèses, autant de puits qui aspirent le sens, incidemment, en-deçà des surfaces. Alors pas là pour rien.

Elles nous risquent à cette régénération… à base d'un peu de vide. Rétractions concentrantes. Rétractions qui réarment, redonnent un peu de tenue, depuis les racines violacées des abysses. Donc mesure dans le blâme adressé aux brackets et leurs parentes les incises.


Je glisse au cœur des forêts par truchement d'ouvrage de papeterie pris à mi-hasard, prélevé au perchoir d'un noueux noyer mis en étages. Ce faisant je me désempare précisément de toi. Nul n'est à quiconque.


Je tiens en paume ce feuilletis de fruit carré cueilli aux étagères.

Je me dénoue de toi me vouant à l'imagination des pages, et fais incise en moi-même pour cesser de voguer nez au vent et chevelure désamarrée.


*


C'est une sensation étrange de vertige, avec vacillement de présence. Tout le poids de mon corps de petite fée se rétracte aux pendrillons de mes paupières. Je ne pèse plus que du volume brumeux de ma fantaisie. C'est la vacance du réel – enfin il souffle… ça m'en sourirait presque.


J'ai les yeux dans ce livre aux immenses photographies de sylves.


Les minutes dans un brouhaha de chuchotis s'échangent des signes en une autre langue. Sous mes yeux seulement cette brasillante nappe orangée.


Le réel paraît comme qui se déshabille.


La forêt figurée me happe.

Je disparais de ma table. De toute façon personne ne regarde.


C'est une forêt où perce un halo de soleil.

Dans la brûlure du crépuscule, quelques tignasses d'arbres se camouflent de blond. Je me laisse hypnotiser par les apparences monochromes de son brasillant arc-en-ciel. Chaque rayon exhale un demi-million de jaunes. Le jour tombant fait ses gammes.


La fadeur du moment se colore des feux provenus du volume. L'atmosphère est lourde, comme en pleine fanure.

Je me fonds en cette immobilité, comme si je ne devais plus jamais retrouver la force de tourner la page.


*


Un sursaut félin me transperce. Saisie, je ne sais pas si ça fait mal.

Quelqu'un s'agrippe à moi par la main mais dans le flou mordoré de mon périple, je ne discerne pas l'agrippant.


L'étreinte se relâche, mais mon bras retenu quelques instants se mue… tout effilé… en crayon graphite. Depuis le coude un peu de charbon perle.

Je referme les yeux pour gommer le rêve et la dispersion inconsidérément anthracite de mon sang, venu depuis l'épaule comme un marc de café minier.

Des idées se pressent goutte à goutte.

L'hémorragie était légère.

Un oiseau chante et je n'y prête plus attention… alors elle disparaît.


*


Écrire c'est le choix impossible et la danse faute de mieux des jasmins grimpants du style.


Impossible de dire tout ce qui en une seconde et moins fulgure en toi (de vie sentie, d'impressions, de pensées courbes savantes et folles)… donc je m'endors, pour me consoler, aux images.


Écrire c'est accepter de perdre.

Écrire ce n'est pas conserver… pas… surtout pas… c'est accepter de perdre.

Forêt de nos pensées, forêt de nos pas, des lierres en nous, des verdoyants viviers, de rameaux s'ajointant, au prix d'un peu de vent et d'un grand soin de lumière.


Remue-ménage des rameaux.

Remue-méninges tout nervuré des griseries forestières. Je tâte l'écorce de mes rêves, je palpe la mousse heureuse de mes songes, je me dépossède au bras des lichens de jaspe pâle.


*


Dans un côté moins frayé de lumière je te retrouve allongé, sur ton ventre. Je ne me pose aucune question. Dans les forêts, les règles grimpent en toute liberté, imprévisibles et volubiles jasmineries des sylves.

C'est que tout doucement le paysage prend la main au souvenir.

D'autant que cela fait quelque temps déjà que j'ai bien refermé les yeux sur le réel.


Tu es sur le ventre, tête blottie visible au côté gauche. Tu as mal à une patte. Je prends un tube de je ne sais quel baume exhumé de mon sac… c'est très opportunément mon préféré, celui au teint de camphre.


Te prodiguer ces apaisements, paume en dévotions (or il est avéré que masser quelqu'un active aussi mille douceurs en soi) me porte au seuil de la jouissance. Mes yeux se ferment, avec frémissements légers aux commissures.

Comme c'est grisant… mes nerfs bruissent comme une forêt des tropiques en folle ébullition de vie. Des arbrisseaux de désirs frottent réciproquement leurs verdures. Mon ventre est tout zébré d'attentes entrecroisées et d'insondables hennissements croissent du fond silencieux de notre bois, depuis l'orbe enluminée de notre coin de forêt faite chambre… c'est toute une écurie d'oiseaux qui chante… mon cœur, sois un peu moins percussif, ça me fait mal au flanc.


Du coin de l'œil je vérifie ton visage abandonné, dolent, d'un pli de côté… je ne voudrais pas que tu me sentes appréciant un peu trop goulûment mes propres gestes d'infirmière.

Pour plaisanter tu dis que je suis ta secrétaire et tout autant ton infirmière, dispensant le citron d'après-cuite, et le baume entêtant pour passer les crampes. Parfois j'ai peur que l'alcool ne te rende durablement malade.

À cette pensée le teint du matcha que je sirote, à contretemps du souvenir, devient celui des fées d'absinthe.

Peur que tu sombres. Que le quotidien insidieux te marécage, que tu te rebiffes contre le fouet cinglant des horaires.


Je vais m'enfuir, ta jambe est suffisamment ointe de potion.


– Où vas-tu ?


C'est cette question de toi dont je sais ce qu'elle veut dire.

Question pressentante.

Je reviens donc lire à côté de moi… (… ah de toi… c'est le lapsus des amoureux foutus), partageant ton coteau de mousse.

Tu restes immobile mais nos épidermes font front commun.

Tu me proposes un oreiller.

Ta main vient prendre la mienne et la suite se prononce en caresses.


Ah, si je m'y attendais… Comme tu étais d'écorce, si bourru ce matin !


Si tendre en contraste, avec le plaisir noué à nos gestes, le plaisir si instant, tout décuplé par le déni de nous pendant des semaines à s'éviter d'être proches.

Si tendre que je ne veux pas raconter en phrasés cette fois.

Extase recluse dans le sourire somptueux du silence. Notre silence.


Je suis inexpiable de caresses.

J'en voudrais encore, à décupler, les jours suivants.

Mais ton désir retourne vite en sa caverne. Moi je redeviens la noisette sans coque ou bien tout bête un fruit des bois… rien entre moi et les sentiments rémanents qui affleurent.

Le jour d'après éclot triste.

Bête, je t'attends liquorée d'espérances.

Je suis les crêtes des minutes, nez au vent, quêtant la jouissance quintuple de mes sens en sentinelle, toujours bordant l'imminence.

Bête, je t'attends, et me nervure d'espèces d'espérances, vaporeusement liquides, où flotte le reflet émeraudé de jalousies vagues.


Fais-moi cette accolade et rends-moi plus ponctuelle à t'ausculter la peau.

Parenthèse-moi de tout ton cœur.

Prends-moi dans tes bras, au prix d'un accent diacritique, un sourcil suscrit qui se lève… car je m'étonne, d'un coup, de l'ample allant de tes bras ouvrant leur ellipse un peu brisée.


Ponctue-moi de toi.

Ah, l'impératif qui mendie, le désaveu suppliant de fausse impératrice. Bouh, de l'hétéronomie. Je suis une forêt qu'on fêle.

Non. Si.

Ponctualité semi-brisée des parenthèses.

Moi je me plais d'être ainsi à toi et pas complète, avec espace, refermant mes avant-bras de brackets : l'étreinte qui laisse pourtant libre. Je ne veux être rien d'autre à ton égard. Jamais filet.

L'autre soir tu as dit : « Personne ne me facilite la vie… », tout bourru à coup de Conche su madre et de malmenage d'ordinateur indocile, tout bourru mais tu me prends la main comme un ami venu du fond des âges, et tu modules plus doucement : « Sauf toi. »


Cela se floute, dans l'orbe moussue des soins de la forêt. Je suis à l'orée de je ne sais plus.


*


Je remonte à la surface et me retrouve aux dimensions du monde, avec siège et finition faux bois des tables assorties au comptoir. J'avise la mare appétissante de ce qui me reste de matcha. Je m'aperçois à travers l'élégance des vitres neuves que des véhicules à roues clignent incessamment de leurs yeux roux.

La dernière goutte descend vers mon visage inversé, avec la nonchalance d'une liane. Il reste un peu de jungle, dans ce matcha, dans cette mixtion poudrée au prix des plus sophistiqués.

Le verre isolant en a bienveillamment préservé la tiédeur… mais il est également probable que le rêve ne m'ait murée qu'une micro-décennie d'instants.

Je m'imprime son amertume verte au palais. Préférentiellement l'amertume est couleur verte en français. Vert, teinte longtemps mal aimée, dure à fixer, et obtenue de tons toxiques. Et pourtant… le vert splendide qui recouvre la mer, l'infinité des pinèdes et des prairies se morcelant en camaïeux au fil des siestes au soleil. Mais si, les prairies rêvent, et pas qu'aux tombées du jour.


*


Ouille. Je me sens plaquée contre un mur, jetée contre la dureté, contre une brute de monument granitique.

La douleur m'aplatit comme un insecte.

Quelqu'un vient de refermer le livre, resté trop longtemps sur la table. On croit que j'ai disparu.

Ça me fait mal, je prends toutes les pliures sur ma nuque.

On me replace tout aplatie sur l'étagère. Je m'apprête à vivre un ennui engoncé en deux pauvres dimensions.


Quelqu'un viendra me lire.

J'attends, mon corps se tient aux sentines, et fort à propos l'odeur du baume de monoï dont je m'étais badigeonnée ce matin émane pour longtemps des centaines de doubles pages. Je suis dans la forêt pour quelque temps.


C'est « Il était une forêt » chez Actes Sud. Si vous me tombez dessus prenez je vous prie un instant pour délivrer la page 91.


 
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   jeanphi   
7/7/2024
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime un peu
Bonjour,

C'est un très beau texte au lexique original qui s'offre au lecteur sous une forme expérimentale. L'absurde y est soigneusement contourné, non plus de surréalisme que d'abstrait (si ce n'est par la forme proche du récit poétique), merveilleux, je l'ignore, un essai à n'en pas douter, dans lequel fantasmagorie et fantasme à connotations sexuelles semblent soudain n'être plus qu'une seule et même chose.
Le récit oscille entre érotisme et états d'âmes. On comprend que la forêt est une bibliothèque, mais la nature précise du narrateur, bien que stipulée en conclusion est volontairement rendue diverse et obscure par l'auteur.
Allé, peut-être bien l'auteur fait-elle.il preuve de surréalisme et d'abstrait, mais dans une confusion trop totale et brouillonne pour me permettre de l'apprécier simplement.
Pourtant je distingue bien des idées, des liens, des évocations philosophiques, des incises poétiques et originales (...) dont je suis incapable.

   ALDO   
10/7/2024
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Solinga

Je ne viens que très rarement me perdre de ce côté-ci d'Oniris.
Et pourtant...

J'aime ce qui se perd : l'odeur de la colle des livres par exemple.

Ici je flaire le monoï, l'humus, l'odeur animale mêlés à celles de nombreuses formules-idées.

Elles sont clair-obscur, lumineuses, cérébrales ou très physiques. Ancrées et ailleurs à la fois...

Pour un museau habitué à la sente étroite du résumé , il y a peut-être un tout petit trop de choses à flairer,

mais c'était annoncé.

Et je cheminai de surprises en surprises.

Lire aussi, c'est accepter de se perdre

et j'ai eu l'impression que là où s'arrêtaient les signalétiques
commençaient quelque chose comme de la poésie.

(mais là, je ne suis pas certain de savoir de quoi je parle)

Un grand bravo


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