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Sentimental/Romanesque
SQUEEN : L'immortalité
 Publié le 31/07/17  -  9 commentaires  -  38034 caractères  -  129 lectures    Autres textes du même auteur

Pierre retarde l’heure de rentrer à la maison, il sait que c’est la dernière fois qu’il va pousser la porte de chez lui normalement.


L'immortalité


Chloé est allongée par terre, sur la partie enherbée du trottoir. Elle rentre de soirée. Elle a fait le mur. Il doit être un peu plus de minuit, elle a trop bu. Elle regarde fixement le ciel, nuageux, gris, sans intérêt.

Un homme s’agite sur elle, il a des gestes rapides et nerveux. Il tente de lui soulever le pull, de lui baisser le pantalon, ce n’est pas facile, bien qu’elle se laisse faire, il s’acharne : elle est très habillée, il fait froid. Elle ne sait absolument pas qui est cet homme, il l’a simplement attrapée par derrière, par l’épaule, puis poussée à terre et elle est tombée sur le dos. Le choc a été atténué par la végétation et l’alcool. Aucune parole, rien n’a été dit. Chloé n’a pas eu peur.

Elle reste inerte, les bras en croix. Elle s’efforce de ne rien ressentir : ce n’est pas difficile pour elle, être ailleurs, elle connaît ! Elle ne sait pas vraiment s’il est arrivé à la pénétrer finalement. Plusieurs fois, il l’a secouée avec force, énervé. Il n’a pas parlé, encore moins crié. Il a eu peur d’attirer l’attention. Pourtant, dans ce quartier bourgeois, à cette heure, tout le monde dort. Elle n’a pas réagi. Il n’a pas eu l’air d’apprécier qu’elle ne bouge pas. Peut-être aurait-il préféré qu’elle se défende ? Voire qu’elle l’aide ? Mais c’est sûr, cette indifférence ne lui a pas plu : maigre victoire ! Il s’en va en grommelant, il est sans doute ivre, lui aussi. Il sentait la bière.

Il devait être à la soirée. Il l’aura suivie. Chloé ne se rappelle pas l’y avoir vu. Mais, il est possible qu’ils se soient croisés, elle n’a pas dû le remarquer : il a au moins vingt-cinq ans, trop vieux pour l’intéresser. Chloé a quinze ans, c’est sa première « relation sexuelle ». Elle se demande comment, ce qui vient de se passer peut donner du plaisir. Elle sait, bien sûr, que cela n’a rien à voir avec « faire l’amour », malgré tout, elle pense que jamais, elle ne pourra aimer ça.

Elle se remet debout, vacille un peu. Elle respire profondément, l’air frais finit de la dégriser. Elle espère que tout le monde dort à la maison, que personne n’a remarqué son absence. Elle se sent sale, voudrait se laver en rentrant, mais ça risque de réveiller quelqu’un. Son sweater est déchiré. Elle referme son pantalon, et rentre chez elle. Elle a le visage, le cou et la poitrine qui brûlent : l’homme était mal rasé, il lui a éraflé la peau comme avec du papier de verre. C’est là qu’elle a mal. Ce qui se passe en bas, sous le nombril, entre les jambes, ne l’intéresse pas, son corps ne l’intéresse pas, elle ne l’aime pas, le trouve laid.

Elle déteste les changements physiques qu’elle est obligée de subir. Devenir adulte ne l’a jamais attirée, elle aurait voulu rester enfant. Cette poitrine et ces poils qui poussent, ce sang tous les mois, ce n’est pas drôle ! Chloé pense être une erreur, ne pas être faite pour la vie. Elle aurait préféré ne jamais naître.



Ce matin, Pierre s’est levé bien décidé à prendre sa vie en main. Il a quarante ans et il va quitter sa femme. Il ne supporte plus cette vie. Il a rencontré Leïla, une jeune femme gaie, agréable, pleine de légèreté, avec laquelle il se sent bien. Sa vie est un échec. Son entreprise est en faillite, il l’y a mise. Il n’a pas payé les charges pendant des années. Sa faillite est frauduleuse.

Sa famille est en faillite aussi, y a-t-il eu fraude ? Peut-être, mais de celle-là, il ne s’estime pas responsable : on l’a trompé, on lui a fait croire qu’il en était capable, que pour lui, ce serait facile. Eh bien non ! Cela n’a pas été facile. Pourtant, il avait de grandes ambitions, pour lui et pour sa famille et il y est presque arrivé… Il est épuisé de tout porter sur les épaules. Un fiasco. Ses filles qui échouent à l’école, qui mentent, qui le volent sont pour lui une grande déception. Il lui faut tout laisser tomber, tout recommencer à zéro. Il a tout essayé, il abandonne. C’est trop difficile, trop lourd. Il ne veut plus de cette ambiance : elle le rend violent. Et ça, il ne l’accepte pas.

Il pense l’annoncer ce soir à Marie, sa femme. Il s’imagine prendre quelques affaires, dire au revoir aux enfants. Calme, il a besoin de calme. Il ne supporte plus le bruit, l’agitation de la maison. Il est fatigué. C’est mieux comme ça, se répète-t-il, il ne veut pas que ses filles assistent à ce naufrage pesant. Ce sera plus détendu. Tout vaut mieux que cette situation insupportable. Vingt et un ans de mariage, c’est plus qu’assez. Cette fois-ci, il ne changera pas d’avis ! Il ferme la porte derrière lui, monte dans sa voiture, démarre et se dirige vers le centre-ville où Leïla l’attend.

Enfin un peu de répit, avec Leïla tout devient simple. Très simple. Jamais de reproche, l’insouciance, voilà ce qu’il retrouve avec elle. Il sourit, heureux de s’échapper. Il ne l’a jamais envisagée en belle-mère, mais pourquoi pas ? Cela pourrait faire du bien à ses filles de connaître une autre femme, une femme qui prend soin d’elle-même, de son apparence. Peut-être qu’elles pourraient apprendre beaucoup de Leïla, à être moins sauvages. Plus féminines. Moins comme sa femme.



Marie a un mauvais pressentiment. Depuis ce matin, elle se traîne cette fichue impression : quelque chose d’horrible va arriver. Elle s’est réveillée avec cette sensation de drame imminent. Pourtant, il ne s’est rien passé de particulier. Enfin si, hier, Pierre a « corrigé » Chloé, il n’a pas pu se contrôler, mais il avait une bonne raison : elle lui vole de l’argent depuis on ne sait pas combien de temps. Et pour quoi faire ? Elle refuse de le dire ! Il a frappé un peu fort : elle a la figure toute gonflée. Marie se dit qu’elle aurait peut-être dû intervenir, le calmer ou au moins la consoler, après.

Mais il n’aurait pas trop apprécié. Et en ce moment, elle pressent qu’elle doit éviter les conflits. Elle a préféré rester en retrait. Comment a-t-il pu en arriver là ? Ça va se voir à l’école… Marie trouve Pierre très nerveux depuis quelques jours. La faillite de son entreprise est, sans doute, difficile à supporter. Elle lui fait confiance pour rebondir. Il l’a toujours fait. Il a toujours de nouveaux projets dans lesquels il embarque toute la famille. Il n’a jamais abandonné. Pour ça, elle peut compter sur lui.

Et en plus de tout ça, Elena ne veut plus étudier. Elle s’est mis en tête de prendre une année sabbatique ! On ne va plus pouvoir lui payer son appartement sur le campus, si ça continue. Si elle n’étudie plus, il n’y a aucune raison qu’elle reste là-bas. Il va falloir qu’elle se trouve un job d’étudiant. Une chance, les plus jeunes vont bien. Judith change beaucoup depuis quelque temps, mais à treize ans, c’est normal. Et ces huissiers qui se succèdent à la porte. Marie est très énervée, tout l’agace et elle est convaincue que la journée va très mal se terminer.

Elle pense que Pierre voit quelqu’un en ce moment, elle ne sait pas si c’est « sérieux », mais elle a trouvé des tickets de cinéma dans ses poches. C’est tellement banal, il aurait pu faire attention. Elle est bien obligée de les lui faire, les poches, avant les lessives. Il y laisse toujours plein de choses, de la monnaie, des vis, des papiers, des chewing-gums… Cela fait bien longtemps qu’il ne l’invite plus au cinéma. Qu’il aille « voir ailleurs » ne dérange pas vraiment Marie, ce qui l’ennuie c’est qu’il n’ait pas la décence d’être discret. Il l’a toujours trompée, mais avant, au moins, il essayait de le cacher.

Pierre l’a vexée, hier soir, au souper. Il l’a encore critiquée. Elles sont devenues plus difficiles à supporter, ses remarques, plus blessantes aussi. Il ne laisse rien passer, que ce soit sur son inculture, sur son orthographe, sur sa confusion : c’est vrai, quelquefois elle a du mal à trouver ses mots, alors elle les remplace par d’autres. Ça fait souvent des phrases rigolotes, ses filles ont l’habitude et tout le monde comprend ce qu’elle veut dire. Mais Pierre, lui, n’a jamais trouvé ça drôle. Et maintenant, il se moque méchamment d’elle à chaque fois qu’elle bute sur un mot, ou qu’elle fait une mauvaise liaison. Du coup, elle essaie de moins parler quand il est là.

La bagarre avec Chloé a fait du bruit, hier. La porte de la chambre était fermée mais on entendait des chocs et des cris au travers, à un moment Lucie est montée et elle a demandé, du haut de ces cinq ans, pourquoi Chloé criait. Marie lui a expliqué que son père la chatouillait. Lucie l’a crue. Marie a eu honte.



Chloé se regarde dans le miroir de la salle de bain : « Merde, c’est génial ! Il m’a fait la tête au carré, quand Caro va voir ça ! Ça a fait mal… Mais j’ai rien dit, j’ai tenu le coup. Je pensais qu’il n’arrêterait jamais. Et vas-y d’un côté, et vas-y de l’autre. » Elle sourit, puis reprend un air sérieux, en se regardant, une fois encore, dans le miroir.

Elle s’habille rapidement, elle ne se donne pas la peine de se coiffer, elle a mal dormi, mais, ce matin, cela n’a pas d’importance : elle est très excitée à l’idée du succès que va lui donner sa figure au collège. Ses joues sont gonflées et hésitent entre le jaune et le bleu. C’est moche à souhait.

Du coup, personne n’a remarqué son visage éraflé, hier matin, et surtout personne ne sait qu’elle est sortie samedi. Elle en parlera peut-être à Elena, le week-end prochain. Elle ne sait pas pourquoi, elle ressent ce besoin de sortir, de voir du monde. On ne peut pas dire qu’elle s’amuse. Elle ne parle à personne. Elle regarde les gens bouger, rigoler, danser, boire, parler. Elle regarde la vie, l’observe, l’enregistre. Elle espère pouvoir y arriver à un moment, faire comme les autres : le rêve ! Elle ne peut s’empêcher de poser un regard d’ethnologue sur ses semblables. Y aller, voilà ce qu’elle aimerait, se lâcher, mais elle n’y arrive pas et en attendant, elle reste là, en spectatrice. Elle analyse les attitudes, le manège des autres. Comment ils se comportent en société, en groupe. Elle ne participe absolument pas. Elle étudie. Elle veut percer le secret de ces gens qui ont l’air heureux et bien dans leur peau. Elle espère pouvoir rentrer dans la danse à un moment. Si elle arrive à reproduire leurs façons, leurs agissements, leurs gestes, peut-être qu’elle pourra y prendre part, enfin, à la vie, à sa vie.

Par contre, ce qui lui est arrivé samedi, sur le chemin du retour de soirée, elle préfère l’oublier. Elle n’y pense plus trop, elle n’en a gardé, de toute façon, qu’un souvenir confus. Passé à l’arrière-plan, ce truc qu’elle ne s’autorise pas à appeler viol. Elle n’a pas l’impression d’avoir été atteinte, et elle s’efforce de ne pas, en plus, se sentir humiliée. Ce serait donner trop d’importance à son agresseur. Elle qui trouvait qu’il ne se passait pas grand-chose dans sa vie, là, elle est servie. Agressée deux fois en un week-end ! Elle se sent très vivante tout à coup. Survivante.

Elle a tout de suite su, quand son père est entré dans sa chambre, ce matin, qu’il savait qui lui prenait de l’argent. Il dégageait, ce qu’elle appelle, son aura maléfique. Et on a juste envie de disparaître, quand il est comme ça. Mais là, elle n’a pas pu s’échapper, elle s’est redressée sur son lit, les yeux baissés, en pyjama, elle a attendu. Elle savait bien que c’était mal de voler de l’argent, que son père travaillait dur pour le gagner. Mais à force de voir ce portefeuille déborder de billets, comme s’il y en avait trop, ça avait fini par lui paraître presque naturel d’en subtiliser une partie. Et puis, il n’avait rien remarqué pendant des mois. C’est vrai que c’était de plus en plus risqué, les sommes prélevées devenaient énormes. Et pourtant, elles étaient toujours trop vite dépensées ; principalement en parties de billards électroniques, en sorties, en bonbons, en sodas, en bières… Elle n’aurait pas pu lui dire que cet argent avait été dépensé aussi futilement, aussi facilement : il ne l’aurait pas crue.

C’est la première fois que son père la bat. Elle ne s’y attendait pas. D’habitude, il utilise sa force physique comme une menace, et ça suffit. Tout le monde sait bien, dans la maison, qu’il peut sans effort, naturellement, gentiment, les écraser quand il veut. Souvent, il joue à maintenir une de ses filles au sol, à la chatouiller, il ne s’arrête que quand, lui, le décide. Les cris, les supplications, ne servent à rien. C’est pour rire, mais elles comprennent bien, ses filles, qu’elles n’ont aucune chance contre lui physiquement, que les décisions c’est lui qui les prend. Ça ne sert à rien d’essayer de se défendre. Il aura toujours le dessus. Elles sont à sa merci.

Chloé sait qu’elle doit baisser la tête et attendre. Mais malgré tout, elle ne pensait pas qu’il lui ferait mal, comme ça. Lui et ses grands principes : « Un homme ne doit jamais frapper un enfant, ni une femme. » Elle est pourtant une enfant, et bientôt une femme. L’année dernière, déjà, il avait fessé brutalement Elena. Celle-ci à dix-sept ans a moins souffert de la douleur que de l’humiliation. Depuis les relations d’Elena avec son père sont plus distantes. Chloé a beau chercher, elle ne se souvient plus de ce qui avait déclenché cette correction spectaculaire et dégradante.

Elle ne salue pas sa mère en descendant, ne la regarde même pas. Elle part prendre le bus, et aux quelques passants qu’elle croise, curieux, elle lance des regards de défi, elle ressent une impression de puissance, rien ne peut l’atteindre.



Pierre retarde l’heure de rentrer à la maison, il sait que c’est la dernière fois qu’il va pousser la porte de chez lui normalement. Il va déclencher une catastrophe, et plus rien ne sera comme avant. Jamais. Il savoure ce moment où tout dépend de lui, il va amener un grand bouleversement dans la vie d’au moins six êtres humains. Il n’y aura pas de retour en arrière possible. Même si, d’habitude, il pense qu’on a toujours le choix, là, il est convaincu qu’il ne peut en être autrement : c’est une question de survie, de sa survie ! Il tente de se persuader que c’est mieux pour tout le monde. Et il y arrive presque.

Mais il sait qu’il va faire mal. Que sa fille lui ait volé de l’argent n’est pas le plus important. Pourquoi a-t-il fallu qu’il laisse cette colère froide l’envahir ? Il est devenu comme insensible, les cris de sa fille ne l’atteignaient pas. Il voulait la casser, qu’elle réponde à sa question, sans cesse répétée d’une voix glaciale et calme : qu’avait-elle fait de tout cet argent ?

Les images de sa fille, coincée dans un angle du lit, lui reviennent, son visage projeté d’un mur à l’autre, lui, la tenant par les cheveux, un genou de chaque côté de son corps. Son air bravache, insolent, insupportable. Et puis, ses cris, qu’elle essayait de retenir. Ces images tournent en boucle dans son esprit. Il n’a pas réussi à la faire parler. Mais que faisait-elle donc de tout cet argent ? Il avait bien remarqué qu’il lui manquait régulièrement de l’argent ; du cash, que des clients lui payaient sans facture. Il a toujours été imprudent avec l’argent, laissant traîner des enveloppes, son portefeuille. Mais, jamais il n’a envisagé qu’une de ses filles puisse le voler. Quand il a découvert ces billets en boule dans la poche de Chloé, il s’est senti trahi : lui qui travaille comme un malade, pour que ses enfants ne manquent de rien ! Sa femme ne l’a pas soutenu, elle trouvait que c’était en partie de sa faute à lui ! Qu’il aurait dû faire plus attention, ne pas laisser traîner tous ces billets. Que Chloé ne se rendait pas compte de la valeur de l’argent…

Ses enfants en grandissant échappent à son pouvoir, à son contrôle, et ça, il ne le supporte pas. Sa famille, sa création craque de tous côtés, le navire prend l’eau et sombre. Pierre qui, jusque-là, a tenu contre vents et marées n’arrive plus à éviter le naufrage : il quitte le bateau !

Tout a explosé quand il a frappé Chloé, il ne peut pas rester dans cette maison. Il n’est pas celui qu’il pensait être. Il n’a pas d’autre issue que de tout plaquer. Tout ça est un énorme échec. Il faut que ce qui lui reste de vie soit réussi.



Marie est à la cuisine, elle fait la vaisselle quand elle entend Pierre ouvrir la porte. Même si elle lui tourne le dos, elle sent sa présence hostile, menaçante, envahir la pièce, ses mains s’agrippent à l’évier et elle l’écoute lui annoncer, d’un ton définitif, qu’il va partir, qu’il la quitte. D’après lui, il a déjà attendu trop longtemps, il ne supporte plus de vivre avec elle. Il est en colère, il estime que c’est elle, qui le met dans cette situation d’échec, que c’est elle, la responsable de ce gâchis. Elle ne fait aucun effort, n’en a jamais fait… Mais maintenant c’est trop tard. Il lui explique qu’il a rencontré une femme, qu’il se sent enfin aimé, apprécié, qu’il veut vivre avec elle. Il a envie que Marie ait mal. Il pressent qu’il va souffrir et ne veut pas être le seul. Mais là tout de suite, il ne souffre pas encore, la colère le soutient, lui fait comme une armure. Puisqu’il doit y avoir faute, ça ne peut être lui le coupable. C’est elle qui n’a jamais fait ce qu’il fallait pour que ça marche. Pas assez bien pour lui, voilà ce qu’il pense, ce qu’il lui assène.

Elle ne dit rien, elle se sent ridicule, avec son tablier fleuri, ses gants roses. Elle ne veut pas, ne peut pas se retourner, lui faire face est au-dessus de ses forces. Elle est humiliée et désemparée, elle a du mal à respirer, mais, étrangement, une partie d’elle-même est soulagée, comme si tout, enfin, rentrait dans l’ordre. Cette attente était insupportable. Ces soirées à désespérer de son retour, faire semblant de croire ses excuses bidon. Ne pas se rebeller, jamais. Rire, sourire pendant les dîners. Faire bonne figure ! Elle se doutait qu’il allait mal, et, depuis qu’il avait laissé tomber l’entreprise, la famille vacillait. Mais sans lui, la famille va simplement disparaître. Une image d’explosion lui passe par la tête. Fugace.

Elle est terrorisée ; la réalité la rattrape : pas de situation professionnelle, cinq filles, pas de maison, bientôt quarante ans… Pierre sort de la pièce, elle se retourne enfin et s’assoit. Elle a besoin d’aide, mais qui appeler ? Il n’y a personne. Marie téléphone à contrecœur à sa mère qui habite à deux rues de là : « Tu peux venir, je ne me sens pas très bien… » Elle raccroche précipitamment, la boule dans sa gorge est en train d’exploser. Elle a du mal à retenir des hoquets douloureux. Tout ce qu’elle espère c’est que sa mère ne va pas lui lancer son regard « je te l’avais bien dit ! ».



Chloé a passé une bonne journée au collège, enfin au collège, c’est beaucoup dire : elle a séché beaucoup de cours et a dépensé avec Caro l’argent qu’elle avait réussi à garder. Maintenant, elle n’a plus rien, comment va-t-elle faire pour sortir ? Après ce qu’elle a fait, ça l’étonnerait d’encore recevoir de l’argent de poche.

Comme prévu son visage tuméfié, gonflé, a attiré les regards, personne ne lui a posé de question : elle impressionne trop pour qu’on lui adresse la parole, son air arrogant et supérieur font fuir. Elle a peaufiné cette carapace, et là, avec son look de punk, on lui fout vraiment la paix ! Cette gloire éphémère lui a plu.

Seule Caro a eu droit à l’histoire. Enfin, à une partie du moins : elle ne lui a pas dit que sa mère était là, de l’autre côté de la porte pendant que son père la frappait et qu’elle n’était pas intervenue. Elle ne lui a pas parlé du viol non plus, trop compliqué et pas très héroïque ! Et puis, ce n’était même pas un vrai viol. Quel week-end !

Elle rentre, jette son sac dans l’entrée et s’affale dans le canapé. Elle a un peu mal à la tête. La maison est bizarre, elle n’entend pas les bruits habituels : ses sœurs qui se chamaillent, sa mère qui prépare à manger… L’ambiance ce soir est étrangement silencieuse. « Mais où sont-ils tous ? » se demande-t-elle.

Toute la journée avec sa copine, elles ont rêvé qu’elles ne rentraient pas à la maison. Qu’elles partaient toutes les deux à Londres, en stop, qu’elles faisaient la manche, qu’elles dormaient dans des parcs… Mais finalement, elles sont rentrées chacune chez elle. Et là, Chloé a l’étrange impression que c’est sa famille qui a quitté la maison, l’abandonnant seule. « Et papa qui va rentrer en plus ! »



Marie est sur son lit ; elle a pris des médicaments pour se sentir mieux, pour amortir. Elle a arrêté de pleurer quand elle a entendu sa fille Chloé rentrer de l’école. Et maintenant que faire : les petites sont chez les voisins, sa mère les y a conduites, mais elles vont rentrer et voudront manger. Elle se sent vide, elle sait qu’elle doit se lever, descendre, préparer le souper. Mais elle n’y arrive pas. Elle ne peut pas fonctionner sans un homme. Elle ne l’a jamais fait, elle est trop faible, trop « bête », elle n’est pas capable. Et elle ne veut vraiment pas rappeler sa mère !

Elle a toujours vécu à l’ombre d’un homme ; son père d’abord, autoritaire, qui la trouvait trop jolie pour être intelligente : on ne peut pas être sérieuse avec un physique pareil ! Puis ce mari qui l’a « sortie de là » à dix-sept ans. Et elle a fonctionné plutôt bien toutes ces années : « Marie est douée avec les enfants », elle, elle entendait : « Marie n’est douée qu’avec les enfants », et ça lui allait : femme au foyer, c’était une évidence. Elle n’a jamais rêvé d’autre chose, elle n’a jamais eu d’autre ambition. Et là, tout s’écroule, elle n’est pas capable d’assumer, vivre sans quelqu’un qui décide pour elle et les enfants lui semble impossible.

Elle a toujours été belle : belle et stupide deux adjectifs indissociables dans son esprit. Elle ne s’est jamais révoltée, enfin si un peu, en épousant ce « loubard », ce « blouson noir » qui était comme envoûté par sa beauté. Ce jeune homme qui voulait tellement s’élever dans la société ! Il avait d’abord essayé de faire d’elle une entraîneuse, ça n’a pas marché : trop belle, elle impressionnait, trop godiche, elle ne savait pas comment s’y prendre, comment se tenir. Mais ça lui aurait plu, à Pierre, de posséder à ce point cette fille trop belle, et trop riche. Il a abandonné l’idée, et, à l’époque elle lui en a été reconnaissante. Il l’a épousée, car il ne pouvait pas laisser passer un trésor pareil. Pour ça aussi, elle lui a été reconnaissante. Ils avaient dix-neuf ans, quand ils se sont mariés.

Marie était une page blanche sur laquelle Pierre allait pouvoir écrire sa vie à lui, comme il l’entendait. Sans que personne n’ait rien à dire, Marie de toutes façons n’attendait que ça, qu’on dirige sa vie, qu’on lui dise comment être. Elle était encombrée de ce corps, de cette beauté dont elle ne savait que faire, qui était comme un défaut, qui l’embarrassait. Il ne lui avait jamais été permis une quelconque ambition, aussi modeste fût-elle. Alors, quand elle a rencontré Pierre à la sortie d’un cours de dessin, elle s’est trouvée grisée. Grâce à lui sa vie correspondrait enfin à quelque chose qu’elle pouvait comprendre, un carcan connu : une famille. Elle s’est bien rendu compte, alors, que son destin passait simplement des mains de son père à celles de son mari, mais ça lui allait. Quand Marie s’est fait épouser, elle était amoureuse et enceinte.



Chloé est abasourdie : ses parents se séparent. Elle ne sait pas ce qu’elle ressent, elle a cru une fraction de seconde à une mauvaise blague. Ils ne se sont jamais disputés pourtant ! Mais le visage de sa mère en face d’elle, visage qu’elle n’a jamais vu comme ça avant : gonflé, mouillé, les yeux rouges, la sort de cette irréalité. Ses parents se séparent ! Décidément, tout arrive en même temps…

Et là, soudainement un sentiment de culpabilité la submerge, l’envahit : elle se sent l’élément déclencheur de ce drame. Ce sentiment est très désagréable, elle a envie de revenir en arrière, d’expliquer : « C’est pas si grave, j’ai piqué des sous dans le portefeuille de papa… D’accord, mais on oublie et la vie recommence. Je rembourse si vous voulez. Je le ferai plus, merde ! » Elle n’arrive pas à dire quoi que ce soit, juste à regarder sa mère, les yeux pleins de larmes. Elle voudrait qu’on lui pardonne. Qu’au moins, sa mère lui pardonne. Elle se sent toute petite. Sa mère ne peut rien pour elle. Et ça fait très peur à Chloé ! Elle est là, sa mère, devant elle, mais elle a l’air ailleurs, très loin, de plus en plus loin. Tout à coup, Chloé se rend compte que sa mère pense la même chose qu’elle. Chloé recule sous le choc, monte les escaliers en pleurant et se réfugie dans sa chambre.



Marie ne comprend pas bien, non plus, ce qui se passe. Elle sait que ce n’est pas la faute de sa fille, mais en même temps, elle ne peut s’empêcher de penser que peut-être, si Chloé n’avait pas volé l’argent dans le portefeuille… ? Et sa fille pleure et Marie ne la console pas, ne lui enlève pas ce poids. Elles sont perdues toutes les deux dans une tristesse infinie, un gouffre les sépare. Quelque chose se casse entre elles. Non, ce ne sera plus possible de revenir en arrière. Elles sont en train de perdre pied, et Marie qui aimerait prendre Chloé dans les bras, la rassurer, lui dire que : « Non ce n’est pas de ta faute, ça devait arriver… », Marie n’y arrive pas, paralysée, elle voit ce qui est en train d’arriver. Elle a toujours eu un peu de mal à consoler ses enfants : les bisous et les câlins, elle n’a jamais connu, et ce n’est pas trop son truc. Elle regarde sa fille se briser, se décomposer devant elle. Elle a l’intuition que c’est grave, mais non, elle ne bougera pas. Elle en est incapable. Marie va très mal. Elle a tout laissé tomber, détruite. Depuis tout à l'heure, elle se traîne, se lamente, se consume, elle est sous anxiolytiques et antidépresseurs.



Pierre est parti de la maison, il se sent léger. Il aurait dû faire ça plus tôt. Comme tout lui semble facile. Il ne doit plus simuler que tout va bien, qu’ils pourront partir en vacances, que le loyer est payé, qu’il s’occupe de tout. Se sentir obligé de maintenir ce train de vie était trop difficile. Trop lourd. Trop compliqué. Eh bien non ! Il ne s’occupe plus de rien, à partir de maintenant, il pense à lui ! Rien qu’à lui. Les autres s’adapteront. De toute façon il ne maîtrise plus rien. L’autorité calme et évidente qu’il incarnait a disparu, ses enfants la lui contestent, le mettant dans des états de fureur qu’il ne peut contrôler. Il est devenu toxique pour sa famille. Il est passé du grand gourou qui organise tout, à un usurpateur, un dictateur pas très éclairé : il ne voit plus l’admiration dans les yeux de ses filles, des plus grandes en tout cas. Il ne la voit plus non plus, dans les yeux de sa femme. Il a tellement besoin de reconnaissance.

Maintenant, il respire, il se sent bien, même si une partie de lui s’inquiète un peu : Lucie va certainement l’attendre, longtemps, et puis pleurer, beaucoup. Chloé sera soulagée, après ce qui s’est passé dimanche, c’est sûr. Il attendra quelques jours avant de lui expliquer. Il sauve sa peau en anéantissant sa famille, ce n’est pas juste, mais il n’a pas trouvé d’autre solution. Elena est à la fac, elle fait sa vie : elle survivra. Judith, elle, va lui en vouloir, beaucoup sans doute, mais à elle aussi, il expliquera, qu’il ne pouvait plus faire autrement, faire semblant.

C’était trop dur de vivre avec cette femme qu’il n’estimait plus du tout, il faut qu’il arrive à leur faire comprendre à ses filles, qu’il n’avait pas réussi à la rendre intelligente, qu’il avait essayé, vraiment, il ne la supportait plus, il méritait mieux. Ce sera difficile, mais elles finiront bien par comprendre. Il a quarante ans, il ne peut plus attendre, bientôt ce sera trop tard. C’est maintenant ou jamais. Il a droit au bonheur. Il pense à sa dernière fille Emma, qui n’a pas encore deux ans, elle, elle ne souffrira pas trop.



Chloé se sent mal, très mal. Elle se sent mal pour sa mère qui est anéantie, on dirait que celle-ci a rapetissé, qu’elle s’est recroquevillée, rabougrie : elle lui fait penser à un petit tas de poussière balayé dans un coin. Elle se sent mal aussi pour Lucie, qui ne va rien comprendre, qui à cinq ans vivait le grand amour avec son père et qui se fait abandonner comme ça, du jour au lendemain, par la « faute » de l’autre être qu’elle aime le plus au monde : sa mère.

Elle se sent mal pour tout le monde, sauf pour elle. C’est confus, mais elle n’arrive pas à être triste pour elle-même, à s’apitoyer. Elle éprouve de la colère et toujours cette foutue culpabilité. Une grande colère contre elle, contre son père, contre la vie en général qui est mal faite, injuste, qui fait souffrir. Sans son père, une partie de sa réalité d’être au monde disparaît. Dans leur famille, c’était Pierre le miroir qui renvoyait la réalité de chacune, le phare absolu, c’était lui. Il va falloir naviguer à vue, éviter de sombrer, se créer de nouveaux repères… Mais là, tout de suite, c’est la tempête, la catastrophe. Sans lui, il n’y a plus d’adulte dans la famille, pense Chloé, et cela lui fait très peur.

Chloé a toujours été très mal à l’aise, elle n’a jamais su quoi faire de son corps, trop grand, trop visible, trop vulnérable. Petite, elle restait accrochée aux jambes de sa mère, incapable d’affronter l’inconnu. La première grande émotion à lui avoir laissé un souvenir, c’est la peur. Elle ne se rappelle pas avoir vécu sans cette terreur. Elle s’effraie de tout, de la fin du monde, de la mort. La mort de l’autre surtout. Elle aimerait ne plus jamais avoir peur de rien, ni de personne.

Il lui faut vivre avec cet effroi continuel, elle a dû l’apprivoiser, trouver des stratagèmes pour survivre. Elle n’accepte pas l’inéluctabilité de la mort. Elle ne peut évidement pas changer la réalité, mais la perception de celle-ci, peut-être qu’elle peut l’altérer, la modifier. Et si c’était juste une question de volonté ! Et si, pour devenir immortelle ou presque, il suffisait que chaque seconde se change en heure : alors la vie serait tellement longue qu’elle en deviendrait infinie, éternelle. Elle s’attache donc à changer sa perception du temps qui passe. C’est la seule solution qu’elle a trouvée pour avoir un peu moins peur de la mort ! Elle étire le temps. Du coup, elle vit un peu en décalage, essayant de ralentir tout ce qu’elle fait. Mais ça ne marche pas à chaque fois, il lui faut un contrôle mental énorme… C’est très fatiguant, et souvent Chloé est surprise et rattrapée par ce temps. Et puis, il faut s’efforcer de tout trouver intéressant, même l’ennui. Et Chloé s’ennuie beaucoup.



Pierre a déménagé. Ça n’a pas été très compliqué : il n’a pas pris grand-chose. Il s’est installé chez Leïla. Elle a été surprise et ravie : elle n’avait pas cru du tout à ses promesses de quitter femme et enfants pour elle. Et puis, tout s’est précipité : il l’a fait et a débarqué chez elle avec ses affaires. Respectant sa parole un peu par hasard. Heureux concours de circonstances, c’est tombé sur elle, mais ça aurait pu tomber sur une autre, à un autre moment. N’importe laquelle de ses nombreuses maîtresses successives aurait convenu.

Il est bien, pour le moment, dans ce petit appartement, au côté de cette jeune femme amoureuse, attentionnée, reconnaissante, il se sent héroïque. Comme s’il avait accompli quelque travail herculéen : fatigué mais heureux, à sa place, méritant le repos du guerrier. Il se laisse cajoler, réconforter, gâter.

C’est une toute autre histoire quand il va voir ses enfants, là, il se sent très minable, très lâche. Pas du tout l’image du héros qu’il s’était construit auprès de ses filles et de sa femme. Mais malgré ces sensations, il ne peut s’empêcher d’y retourner encore et encore. N’importe quand, à tout bout de champ. Il veut savoir comment ça se passe sans lui, comment sa famille vit, s’organise, mange, se lève, se couche, discute, pleure, rit… Il veut savoir mais ne le voit jamais, car dès qu’il arrive tout se fige : personne ne comprend pourquoi il vient, comme ça, à l’improviste, aussi souvent. À chaque fois, un malaise s’installe. Mais il continue à y aller, malgré l’hostilité, la déception et l’incompréhension qu’il lit dans les regards, il en a besoin, même si là, il se rend compte qu’il ne partagera plus jamais leurs vies. Les deux petites, elles, sont contentes de le voir. Et rien que pour ce moment avec elles, il supporte le reste.

Il continue malgré lui, à être le ciment de la famille, tout le monde se retrouve, pour le désigner comme l’homme le plus détestable de la Terre. Pour restaurer la cohésion familiale, il a fallu faire de lui l’ennemi suprême, le bouc émissaire absolu, celui autour duquel tout le monde se réunit dans une haine commune. Ce fonctionnement s’est mis en place rapidement, facilement comme s’il n’y avait pas d’alternative. Détester Pierre avait l’air très naturel, pour les trois grandes et Marie.



Chloé ne va plus au collège. Tout le monde s’en fiche de toute façon. Elle part le matin, prend le bus, passe devant l’école, mais elle n’a pas la force de descendre et de rentrer dans le bâtiment. Elle aimerait beaucoup, encore plus maintenant, être comme les autres, aller en cours, discuter, rigoler, critiquer les profs, se moquer, rire surtout. Elle n’a jamais pu, mais là, elle n’essaye même plus. Sa copine Caro a accueilli la nouvelle de la séparation de ses parents par un « bienvenue au club » lapidaire et blessant : elle n’a vraiment pas l’impression d’être moins exclue depuis, au contraire, elle se sent plus isolée que jamais. Elle n’a jamais été insouciante et frivole. Et là, tout lui semble lourd, très lourd.

Elle laisse le bus dépasser le collège et elle descend, plus loin, au centre-ville. Elle ne sait jamais trop où elle va aller, mais finit presque à chaque fois au café avec quelques punks, déscolarisés et désœuvrés, eux aussi. Elle joue aux cartes une bonne partie de la journée, personne ne pose de question. Ce qui convient parfaitement à l’humeur et au mutisme arrogant de Chloé.

C’est du temps ennuyeux et long, très long, mais il finit toujours par passer, elle essaie de le ralentir malgré tout, malgré l’ennui : éviter la mort autant que possible. Et pourtant ça n’arrange rien qu’il passe, même lentement : elle se sent toujours aussi mal, toujours, aussi décalée, aussi mal à l’aise dans sa peau et à l’extérieur de sa peau.

Ce soir, elle rentre plus tôt que d’habitude. Elle est soulagée : elle pense avoir enfin trouvé la solution. Ça va aller mieux. Mais il faut qu’elle soit à la maison, entourée de ce qui reste de sa famille. Cette famille qui part en lambeaux, qui a perdu toute cohérence depuis que son père est parti, malgré la détestation nouvelle. Ne plus avoir peur, ne plus avoir mal, ne plus être si différente, si inadaptée.

Elle ne veut plus chercher sans cesse pourquoi elle n’arrive pas à être comme les autres. Ça a l’air tellement facile pour tout le monde, elle sait qu’on la surnomme la sourde-muette au collège. Elle en tire une fierté triste, qui la conforte dans son malaise. Pourquoi peut-elle rester des heures sans dire un mot, et puis lâcher quelques mots qui font fuir tout le monde ? Pourquoi est-elle incapable de participer à une banale conversation ? Pourquoi se sent-elle obligée de dire des choses « intelligentes » alors que tout le monde dit des « bêtises » ? À force d’y réfléchir, elle a enfin trouvé une échappatoire.



Marie téléphone à Pierre : elle est inquiète et malgré les médicaments qui l’empêchent de penser correctement, elle est parvenue à composer son numéro du premier coup. Elle lui dit que Chloé est enfermée dans la salle de bain. Elle ne sait pas vraiment depuis quand, mais ça doit faire longtemps et Chloé ne répond pas à ses appels.

Pierre, qui n’est jamais bien loin de la maison en ce moment, arrive rapidement. Il frappe à la porte de la salle de bain, comme Marie l’a fait plusieurs fois avant lui. Il appelle Chloé. Elle ne répond pas. Pierre regarde la porte : trop solide pour être défoncée. Il descend au garage chercher l’échelle pour passer par la fenêtre, il ne parle pas, il est très calme, il est extrêmement concentré.

Marie ne sait pas quoi faire, elle se sent toute molle, sans émotion, sans volonté, elle fonctionne au ralenti. Malgré tout, elle se rappelle que la fenêtre de la salle de bain est très petite et placée très haut.



Chloé a entendu sa mère de l’autre côté de la porte, frapper, l’appeler. Elle n’a pas répondu. Elle ne supporte plus de voir sa mère dériver, se laisser aller, traîner dans la maison, n’avoir d’intérêt pour rien, même pas pour ses enfants. Un zombie, voilà ce qu’elle est devenue.

Chloé se fait couler un bain, se déshabille, et, pour la première fois de sa vie, elle plie avec soin ses vêtements et les pose sur la chaise. Ses gestes sont précis, lents, elle est absorbée par ce qu’elle fait. Elle jette un regard à la petite pièce pour s’assurer que tout est en ordre, ça lui paraît important de tout laisser en ordre. Elle ramasse les flacons vides qu’elle a laissé tomber au sol, quand elle a avalé les médicaments. Elle n’a pas fait dans le détail, elle a tout pris. Cela n’a pas été facile à avaler. Elle en garde un mauvais goût dans la bouche. Maintenant elle est calme, la salle de bain est bien rangée. Elle n’entend plus sa mère. Elle n’entend plus rien.

Elle a décidé de ne plus attendre, de ne plus avoir peur. C’est trop difficile de tout contrôler, ce temps qui lui échappe, qui passe : la peur est toujours là. C’est une maladie sans doute et elle est toute seule à l’avoir cette maladie, il n’y a personne pour l’aider, pour partager ce fardeau. Elle a essayé, faire partie du monde c’est trop dur, ça n’a pas fonctionné. Elle se glisse dans la baignoire, regarde par la fenêtre. Elle ne voit pas grand-chose : une partie de ciel, gris, nuageux, sans intérêt. Elle ne ressent plus rien. Le temps, pour le coup, a vraiment ralenti. Petit à petit, doucement, lentement, elle se sent devenir éternelle. Elle se demande pourquoi elle n’y a pas pensé plus tôt, c’est tellement simple, limpide. C’est une évidence : mourir c’est devenir immortelle ! Elle n’a plus peur. Tout rentre dans l’ordre : elle n’aurait jamais dû naître.


 
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   Cat   
8/7/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
La descente de Chloé aux enfers en un seul week-end est bien pesante à lire. Toutes ces accumulations de malheurs qui arrivent au même moment.

Certes, l'adolescente traverse la crise quasi obligatoire que connaissent bon nombre de jeunes en cette période trouble et douloureuse de l'enfance qui s'en va.

Certes, les rapports familiaux rajoute au tableau leurs ombres angoissantes.

Mais là, pour le coup, c'est trop à porter sur les mêmes épaules.

Pierre, le père, est détestable avec sa violence ignoble. Détestable à rejeter sur les siens ses incapacités à gérer sérieusement son entreprise, sa vie.

Marie, la mère égoïste et passive, ne vaut guère mieux de laisser faire. On peut avoir manqué de bisous et justement, à cause de cela, apprendre à en donner plus que le nécessaire. Surtout à ses enfants.

Le viol en prime, tombé du ciel comme pour mieux noircir le tableau. Je ne perçois pas l'intérêt de cette scène. Le tableau est déjà assez chargé.

Pas persuadée que j'allais apprendre quelque chose d'intéressant, j'ai sauté les derniers paragraphes pour arriver à la chute que je voyais venir de loin.

Dommage, car l'histoire, même si rebattue, plus concise aurait pu tenir la route. L'écriture est agréable.

A une prochaine fois, peut-être...

   socque   
10/7/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Je trouve que, dans cette chronique familiale angoissante, les personnages sont bien saisis. Le mieux croqué, à mes yeux, n'est pas votre personnage principal, Chloé, qui à mes yeux est trop décalé pour me toucher, mais le père avec sa tentative de contrôle, et dans une moindre mesure la mère, pour toujurs soumise au pouvoir masculin.

Selon moi, d'ailleurs, le père et la fille souffrent du même mal : ne pas supporter l'impuissance humaine fondamentale, vouloir contrôler. C'est bien vu, à mon avis, que cela se manifeste de manière très différente chez eux.

Je regrette une tendance à ressasser dans ce texte (à mes yeux), à expliquer plusieurs fois la même chose. Je m'étonne un peu, au vu de la situation financière catastrophique de Pierre, que jusqu'à la mort de Chloé rien ne change dans le train de vie de sa femme et ses filles ; c'est vrai que la durée de cette période n'est pas précisée, mais j'ai eu l'impression de quelques semaines, le temps qu'une routine s'installe : où sont-ils passés, tous ces huissiers, ils sont en vacances ?

Un texte un peu bavard à mon goût, mais qui pour moi sonne juste psychologiquement parlant. J'apprécie de ne pas avoir ressenti de jugement à l'égard des personnages, alors que dans l'ensemble ils sont plutôt désagréables, entre le père violent, la mère à l'ouest et la fille qui, très littéralement, ne sait pas vivre.
Ah oui, et j'aime beaucoup les quelques phrases du début, la manière dont vous nous faites entrer de plain-pied dans l'histoire...

   plumette   
12/7/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
je suis assez partagée au sujet de cette nouvelle que j'ai lu sans déplaisir mais dont certains éléments m'ont laissée dubitative.

J'aime bien le principe des trois points de vue différents : Chloé, Marie et Pierre et de la découverte progressive de leur lien et de leurs pensées.

Je ne suis par contre pas convaincue par certains aspects des personnages et de l'histoire.

La première scène fait le récit d'une agression sexuelle et j'ai détesté la banalisation qui résulte de l'absence totale de réaction de la jeune fille. mais c'est un choix d'auteur ! Il ne me semble pas crédible que la jeune fille ne sache pas si elle a été pénétrée, surtout si elle n'a jamais eu de rapport sexuel !

Le personnage de Marie est très caricatural, cela m'a dérangée. Je crois que j'aurais aimé en savoir un peu plus sur son origine sociale pour mieux comprendre son inculture, son manque d'ambition personnelle.

Pierre est présenté comme un loubard, il voulait faire de sa "fiancée" une entraîneuse, Il monte une affaire dont on ne sait rien et fait une faillite frauduleuse, tout en étant un chef de famille qui accepte la responsabilité d'avoir 5 enfants! Voilà un personnage dont la cohérence me pose question.

Le mal être de Chloé est ce qui m'a le plus intéressée. Son désir de ralentir le temps pour échapper à la mort, qui se transforme finalement en désir de mort pour devenir immortelle est une idée forte, dont j'ai pu, sans me forcer, imaginer qu'elle traverse les pensées de cette adolescente écrasée à ce moment là de sa vie par des circonstances assez particulières.

Ce qui est réussi, c'est que le texte permet de par sa construction, d'avancer dans l'histoire et de l'admettre sans se dire que c'est trop. Car si on met bout à bout le viol, le vol, la rouste du père, la séparation des parents, la gamine a en effet de quoi craquer! On voit bien que résumer ainsi, on pourrait trouver que c'est trop!

voilà, je parle surtout du fond.

je n'ai pas grand chose à dire de la forme, ni en bien, ni en mal, si ce n'est que le mot "enherbé " de la première phrase m'a fait tiquer!

Un dernier mot sur le format: je sens que l'auteur pourrait nourrir chacun de ses personnages et faire un petit roman choral.
En format nouvelle , c'est un peu bizarre car je trouve il y a des ellipses et aussi des longueurs.

Plumette

   Asicq   
31/7/2017
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai de suite été accroché par le style
J'aime cette vision et ce point de vue choisi pour raconter que je dirai être celle du reporter qui voit mais ne peut pas intervenir. Celui qui voit la fatalité.

Et j'ai de suite été géné par le scène du viol, non par les mots crus que je trouve bien choisis, en fait que j'ai trouvés bien choisis en lisant la suite. c'est que le viol m'est difficile à supporter, affaire personnelle.

Et j'ai de suite pensé à une fin qui se révèle être celle à laquelle je pensais, mais cela ne m'a pas géné (cette fois).

J'avoue que cette rapide descente aux enfers pour Chloé (et toute sa famille par effet ricochet au final), me paraît vraiment rapide; mais bien racontée.

   Jean-Claude   
31/7/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour SQUEEN.

C'est un peu un huis clos psychologique à trois points de vue. Le sordide est bien rendu.

J'ai apprécié. Les changements de points du vue sont clairs quant aux pensées, sentiments et angoisses, ou colères. Néanmoins, le décalage entre les façons de s'exprimer pourrait être plus tranché.

Si le viol permet, en partie, de saisir l'état d'esprit de Chloé, il ne parait finalement pas lié à la fin qui est plutôt l'aboutissement d'une auto-négation. Le placer en introduction génère une attente, presque une fausse piste (le suspense n'est pas l'objet), et en même temps focalise le drame final sur Chloé, ce qui ôte de la progressivité dans la compréhension du lecteur.
Bon, là, je ne suis pas certain d'être clair.

J'ai observé deux ou trois virgules égarées mais j'ai oublié où. Ce "lui" entre virgules me dérange : "il ne s’arrête que quand, lui, le décide."
Le diable est dans les détails. Ciel ! je suis démasqué.

A une prochaine lecture.

   Marite   
2/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Etonnant comme l'écriture et le suivi des différents personnages coulent sans heurt. Tout semble si "vrai" dans le déroulé des pensées de chacun d'eux. En suivant Chloé et son mal-être nous pénétrons aussi dans les pensées de sa mère, de son père. Une description réaliste d'une famille qui, en fait, n'en a que l'apparence car chacun campe dans son malaise et aucun contact ne peut se faire. Ils ont perdu les "clés" si tant est qu'ils les ont possédées un jour ... ce dont je doute. Je comprends aussi que cette affligeante histoire a commencé sur la base d'un mensonge de Pierre et de Marie vis-à-vis d'eux mêmes et de chacun l'un envers l'autre, ils se sont glissés dans des rôles sans se rendre compte qu'ils passaient à côté de la réalité et de l'essentiel de la Vie. Les points de départ sont toujours très importants.

   SQUEEN   
5/8/2017

   LeopoldPartisan   
7/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Chronique d'un désastre annoncé... Voilà bien un texte tranche de vie qui est passionnant d'un bout à l'autre. Je commente rarement en nouvelle, estimant ne pas avoir assez de capacities pour être critique. Dans cette famille dysfonctionnelle, il y a 3 personnnages qui finalement sont très bien campé. Le père à l'ancienne qui est un Dieu le père, alors qu'il ne veut être qu'un homme et dont les charges familiales le submerge à sa cris e de la quarantaine. Il y a Marie la mere bonne comme le pain mais qui n'a jamais exister qu'au travers des homes qui l'ont "éducqué" son père d'abord et puis son mari qui faute d'avoir essayé de la render "intelligente" la plaque pour l'une de ces nombreuses conquêtes. Finalement il y a Chloe l'adolescente perturbée à laquelle cette suite d'événements ne pouvait qu'amener au suicide.

J'ai grandement apprécié le parti pris de l'auteur de ne jamais vraiment prendre parti pour l'un de ses personnages, un peu à l'instar de nombreux auteurs américains les faits parle d'eux même et la psychologie des personnages faits le reste. Un tour de force de sa part, car parfois l'on a envie d'intervenir pour "aider" voire "mépriser" l'un ou l'autre des protagonists.

Je terminerai en pensant à Chloe au travers de la chanson de Jean-Louis Aubert encore avec telephone : "fait divers" avec laquelle je retrouve pas mal de similitude:

"Elle avait à peine avalé ses quinze ans
Qui d'ailleurs lui restaient coincés dedans
Elle avait grandi arrosée par l'argent

On pousse vite chez ce genre de gens

Elle s'appelait Fait Divers
une fleur fanée en plein hiver
Oh les dents sont plus dures que la chair
Tu sais ici ont n'aime que la pierre

Oh oh oh
Oh oh oh sauve toi

Elle avait les manières du grand monde
Devant sa télé fait le tour du monde
Mais son univers était un petit monde
Où se battaient tous les chagrins du monde

Elle causait plus à ses parents, non
Depuis une sombre histoire d'amant
Son père gueulait à sa mère " Tu
mens ! "
Pendant qu'eux s'cognaient fort elle criait " Maman ! "

Elle s'appelait Fait Divers
Dieu que cette fille était solitaire
Oh, les dents sont plus dures que la chair
Tu sais ici on n'aime que la pierre

Elle avait à peine avalé ses quinze ans
qui d'ailleurs lui restaient coincés dedans
Qu'elle avala une boite de tranquillisants
Juste histoire de tuer le temps
Et en suivant son enterrement
Les gens ne comprenaient pas vraiment
Qu'ils avaient tué cet enfant
Au fond d'eux enterré depuis longtemps

Tuer l'enfant, tu es l'enfant
Tuer l'enfant qu'on a dedans
C'est ça l'auto-avortement
Reste le môme perdu comme avant
Dans le ventre d'un bon moment "

Merci pour ce texte très riche en émotions

   vb   
8/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Squeen,

j'ai beaucoup aimé votre texte. L'histoire est prenante. Je me suis intéressé aux personnages. Les derniers paragraphes m'ont spécialement plu. "Petit à petit, doucement, [...] éternelle" et quelques phrases du genre m'ont ému et m'ont fait, par opposition, regretter qu'il n'y ait pas eu plus tôt plus de ce type de touches poétiques, de descriptions du paysage ou du temps qu'il fait ("gris, nuageux, sans intérêt") qui aurait allégé ce récit très réaliste et, à mon goût, un peu trop factuel.

Quelques détails qui m'ont fait trébucher:
1) L'histoire du viol semble collée au corps du texte sans vraiment s'y intégrer. Est-il possible que Chloé prenne cet évènement avec tant d'indifférence? Quelques petites phrases sur les pensées de Chloé à ce sujet aideraient et permettraient de rendre son suicide plus prévisible (et donc d'augmenter la tension du récit).
2) Je ne trouve pas plausible que Pierre ait battu Chloé de "colère froide" avec une "voix glaciale et calme". Cet aspect est en contradiction avec "Tout a explosé quand il a frappé Chloé."
3) Le paragraphe qui commence par "Pierre a déménagé..." et les trois suivant jusqu'à Marie m'ont donné l'impression d'un récit sans fin. Je me suis posé la question de savoir où l'auteur voulait en venir. Lorsque l'on lit Anna Karénine, Emma Bovary ou Effi Briest, on sent à chaque chapitre se rapprocher la fin tragique de l'héroïne. Ici pas du tout et ce particulièrement lors de ces paragraphes au sujet du père où j'ai eu l'impression que le récit s'embourbait. Peut-être devrait-on ici conserver l'unité de temps et parler seulement du déménagement du père et pas de son installation chez Leïla et de ses rapports avec elle et avec les sœurs de Chloé.
4) À propos du mot souper. Je trouve qu'il ne cadre pas ici car la nouvelle n'est pas du tout intégrée dans un terroir particulier, que ce soit la Belgique ou les Hautes-Pyrénées.
Au plaisir de vous relire,
Vb

EDIT: Quelques remarques:
Une première que j'avais oubliée : "Sans lui, il n’y a plus d’adulte dans la famille, pense Chloé, et cela lui fait très peur." On peut supprimer "pense Chloé". Il s'agit d'un discours indirect libre.
Une seconde qui m'est venue à l'esprit en lisant le commentaire de Plumette. Moi aussi, je n'aime pas le mot enherbé, je trouve qu'il sonne mal.


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