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Humour/Détente
Steph : Tel est pris...
 Publié le 07/11/08  -  16 commentaires  -  19912 caractères  -  29 lectures    Autres textes du même auteur

Où il s'avère que l'on trouve toujours plus malin que soi.


Tel est pris...


Monsieur Bourgois s'ébroua sous l’auvent de son pavillon. La neige qui recouvrait son lourd manteau dessina un cercle blanc à ses pieds. Lorsqu'il pénétra dans le vestibule une douce chaleur l'enveloppa. Il en apprécia les bienfaits à sa façon ; en grommelant contre ce temps de chien. Ce vieux garçon de cinquante ans était un homme aigri. Il en voulait au monde entier de sa petite existence insignifiante. Vingt-cinq ans à végéter dans un collège triste, planté au milieu d'une banlieue plus triste encore, il n'y avait certes pas là matière à engendrer la bonne humeur.


- Irène ! Où avez-vous encore fourré mes pantoufles ? demanda-t-il grossièrement à sa vieille femme de ménage souffre-douleur.

- Je les ai mises devant la cheminée pour qu'elles soient bien chaudes à votre arrivée, s'époumona la servante depuis la cuisine où elle faisait la vaisselle du petit déjeuner.

- Eh bien ! Apportez-les-moi ! Vous ne voulez tout de même pas me faire marcher pieds nus sur le carrelage pour que j'attrape un bon rhume, non ?

- Oui. Heu... non. Enfin... oui, je vous les apporte tout de suite, monsieur Bourgois.


Tandis qu'elle s'essuyait les mains, pour ne pas mouiller les précieuses pantoufles, la sonnette du portail d'entrée retentit par deux fois.


- Irène, on a sonné.

- J'ai entendu monsieur.

- Et alors ? Qu'attendez-vous pour aller ouvrir ?

- C'est à dire que… je pensais qu'étant à côté de la porte vous pourriez... tenta d'expliquer la pauvre vieille qui arrivait en trottinant comme une souris, les pantoufles à la main.

- Ben voyons, la coupa-t-il. Je vais traverser le jardin comme ça, n'est-ce pas ? Vous voulez vraiment que j'attrape la crève hein ? Allez ! Donnez-moi ça et allez voir qui vient me déranger de si bonne heure.


Tandis que son patron s'installait au coin de la cheminée pour lire son journal, Irène sortit en essuyant ses yeux larmoyants avec le coin de son tablier.


- Bonjour madame Germain, salua-t-elle la visiteuse dès qu'elle la reconnut à travers les barreaux du portail. Vous voilà bien matinale. Avec ce froid et toute cette neige, vous avez bien du courage.

- Il y a parfois des exigences si prioritaires qu'elles ne souffrent ni retard, ni hésitations. Et ce, quelles que soient les conditions climatiques, répondit d'un air suffisant la nouvelle venue en précédant la servante de son pas vif jusque dans l'entrée. Monsieur Bourgois est-il là ?

- Oui. Dans le salon.

- Merci. Tenez.


Elle laissa choir entre les mains d'Irène, plus qu'elle ne le lui donna, un imperméable ruisselant de neige fondue. La pauvre vieille ne dit mot. Depuis vingt ans qu'elle travaillait pour monsieur Bourgois, il y avait beau temps qu'elle ne se formalisait plus. D'autant que sa nature soumise lui défendait de s'insurger du mépris dont elle était l'objet ; aussi bien de la part de son patron que de celle de madame Germain, dont le caractère n'avait rien à envier à celui de son voisin. À cette résignation s'ajoutait la peur que monsieur Bourgois se fâche vraiment, si d'aventure elle se révoltait, et décide de ne plus la garder à son service. Non que son salaire fut des plus faramineux, loin s’en fallait, mais sans ce modeste revenu qu'adviendrait-il d'elle et de son mari, ce pauvre Émile perclus de rhumatismes ? Ce n'est certes pas la maigre pension qu'il allait retirer tous les mois à la poste qui leur permettrait de vivre. Tout juste suffisait-elle à payer le loyer, l'eau, le gaz et l'électricité : autant de charges qui ne cessaient d'augmenter. Quant à l'hospice... elle frémissait rien que d'y penser. C'est pourquoi, au fil des ans, ce petit bout de femme s'était ratatiné en silence, comme une pomme que l'on oublie sur une étagère. Elle s'empressa donc d'essuyer en silence le vêtement avant qu'il ne trempe le hall.


- Bonjour cher ami, lança madame Germain en entrant dans le salon.

- Ah, c'est vous ? répliqua monsieur Bourgois en lui jetant un coup d'œil distrait par dessus ses lunettes.

- Oui. C'est moi. Mais vous n'êtes pas obligé de dire bonjour, fit-elle remarquer d'un air pincé.

- Heu... oui oui. Bonjour. Ce temps de chien me rend maussade, se crut-il obligé d'ajouter en guise d'excuse.

- S'il n'y avait que le temps, qui vous rende maussade... enfin, bref !


En vieille habituée de la maison qu'elle était, elle n'attendit pas que son hôte l'en prie pour s'asseoir.


- Cher ami, attaqua-t-elle en découvrant ses dents de cheval sur un sourire hypocrite, si je me suis permis de m'introduire chez vous si tôt, c'est pour une raison de la plus haute importance. Vous m'écoutez ?

- Hein ? Bien sûr. Bien sûr, chère amie, répondit-il en pesant sur le "chère" pour lui signifier tout le plaisir que lui procurait cette visite.

- Bien. Avez-vous lu le journal, ce matin ?


Cette fois, il ne daigna même pas lever les yeux pour répondre :


- D'après vous, que suis-je en train de faire ? Une partie d'échecs ?

- Oh ! Quelle étourdie je fais. Je suis si troublée... je n'y avais pas prêté attention.

- Bon ! Puisque je ne puis y échapper, dites-moi quelle est la raison de ce trouble si profond, soupira-t-il en renonçant à poursuivre sa lecture.

- C'est bête, mais maintenant j'ai comme un blocage. Je ne sais par où commencer.

- Commencez par le début. Vous verrez, le reste suivra tout seul.

- Vous avez raison. Alors j'y vais. Cher ami, croyez-vous à la chance ?

- Moi ? Croire à la chance ? Allons donc ! C'est un truc pour les jeunes, ça ! Parce qu'ils s'imaginent qu'elle les aidera à réaliser leurs rêves. En ce qui me concerne, il y a belle lurette que mes illusions se sont flétries. Tiens ! Pour moi, la chance c'est comme une belle femme. Je la regarde se diriger vers moi de sa démarche souple, espérant que le sourire qu'elle arbore m'est destiné, et au moment où je crois pouvoir la saisir, pfuit, elle se jette dans les bras d'un autre. Et ça fait trente ans que ça dure ! Alors la chance...

- Eh bien aujourd'hui la belle femme a décidé de se jeter dans vos bras, lui annonça-t-elle tout de go.


Monsieur Bourgois en resta muet de surprise horrifiée. Il se tassa dans son fauteuil sans pouvoir décrocher son regard des gros yeux globuleux qui le fixaient en brillant d'un étrange éclat.


- Ne me dites pas que...

- Si, si. Ah, tiens ! Je suis trop heureuse. Il faut que je vous embrasse.


Joignant le geste à la parole, elle se leva, lui colla un baiser sonore sur la joue et demanda, excitée :


- Alors ? Qu’attendez-vous pour l’exhiber ?

- L'exhiber? Exhiber quoi ?

- Allons, vous savez bien de quoi je veux parler. S'il vous plaît. Ne me faites pas tant languir et montrez-le-moi. Vite. Ah ! Je n'y tiens plus ! Il faut que je le prenne entre mes doigts, que je le cajole, que je l'embrasse.

- Mais... mais enfin... madame Germain, je... calmez-vous. Je vous en conjure, ressaisissez-vous.

- Comment voulez-vous que je me calme ? Cela fait vingt ans que j'attends cet instant ! Vingt ans que j'espère !

- Vingt ans ??? Mais… et... et votre mari ? S’il... apprenait...?

- Mon mari ? Je lui ferai la surprise en rentrant, tout à l'heure. Il sera fou de joie.

- Ah ??? Ah bon ?

- Bien évidemment, enfin ! Il y a si longtemps qu'il espère, lui aussi. Même s'il doit partager avec vous, finit-elle sa phrase en effaçant son sourire et en perdant un peu de son exaltation.


Monsieur Bourgois ferma les yeux et tenta d'imaginer... « Non, se dit-il. Ce n'est pas possible. Elle est vraiment trop moche. » Lorsqu'il souleva les paupières, les murs du salon entamèrent une farandole effrénée. Mais son vertige s'accentua quand madame Germain voulut s'asseoir à côté de lui sur le fauteuil, trop étroit pour deux, en minaudant :


- Alors Henri ? Vous permettez que je vous appelle Henri, n'est-ce pas ? Avec ce que nous allons partager vous ne pouvez pas me refuser cette familiarité.


C'en était trop ! Comme un diable sortant de sa boîte, monsieur Bourgois bondit du fauteuil en hurlant :


- Non ! Je ne veux pas !

- Comment ça, vous ne voulez pas ? Ne me dites pas que vous n'avez pas l'intention de partager ?

- Mais certainement, que je ne veux pas partager ! Il n'en est pas question ! Vous n'avez pas voulu de moi lorsque j'étais jeune et amoureux de vous, et maintenant que vous voilà décrépie vous venez vous jeter dans mes bras ? Et par-dessus le marché vous avez le toupet de me proposer de vous partager avec votre mari ? Eh bien moi, je dis non ! Non, non et mille fois non ! Il est trop tard. Beaucoup trop tard.

- Qu'est-ce que vous dites ? Moi ? Avec vous ? Mais vous divaguez ! Vous êtes devenu complètement fou ! Il n'a jamais été question de... Oh ! Quelle horreur ! Oui, monsieur Bourgois, vous me faites horreur. Et moi qui croyais naïvement qu'entre nous s'étaient tissés des liens de franche amitié. Je m'aperçois maintenant, avec toute la répugnance que vos pensées lubriques à mon encontre m'inspirent, que vos regards, qui se voulaient bienveillants, étaient chargés de la plus odieuse des concupiscences.


La fureur outragée de madame Germain fit l'effet d'une douche froide sur monsieur Bourgois. « Pourtant, l'attitude de cette vieille chouette me semblait des plus claire », se dit-il, soulagé malgré tout. Il s’assit sur le canapé faisant face au fauteuil et tenta de s'expliquer :


- Écoutez madame Germain, je pense qu'il s'agit d'un malentendu. Je ne...

- Inutile de chercher à vous justifier, le coupa-t-elle. Désormais, il n'est plus question entre nous que de régler, au plus vite, l'affaire pour laquelle j'étais venue vous entretenir. Ensuite, je ne veux plus jamais entendre parler de vous, satyre !

- Mais justement ! C'est de là que vient le malentendu. De quoi vouliez-vous parler ?

- Du billet, monsieur.

- Du billet ? Mais quel billet Grand Dieu ?

- Le billet gagnant de la loterie nationale que nous avons acheté en commun, comme nous le faisons tous les ans depuis vingt ans pour fêter notre anniversaire, puisque nous sommes, hélas, nés le même jour.

- Ah ? C'était donc ça ? D'abord, comment savez-vous que c'est le billet gagnant ?

- Parce que j'ai écouté les résultats à la radio ce matin et que j'ai vérifié avec les numéros que j'avais notés sur mon calepin, le jour où nous l'avons acheté. Alors, ce billet ? Ça vient ?


Monsieur Bourgois sortit un vieux portefeuille en cuir brun de la poche de son pantalon de velours côtelé. Il en extirpa un rectangle de papier plié en deux. Le regard chargé de mépris, madame Germain s'en empara du bout des doigts.


- Si ce n'était pour mon Honoré, siffla-t-elle entre les dents, je l'aurais déchiré afin que vous n'en puissiez toucher le moindre centime.


Elle ajusta ses bésicles, ouvrit le journal à la page des résultats, et se mit en mesure de comparer les numéros. Soudain, elle sursauta. Elle se pencha un peu plus sur les chiffres qui se mirent à tournoyer devant ses yeux incrédules puis se redressa, le visage empreint d’une pâleur cadavérique.


- Ce n'est pas possible, balbutia-t-elle. Ce n'est pas possible.

- Que se passe-t-il encore ? demanda monsieur Bourgois.

- Ce... ce n'est pas le bon numéro. Nous n'avons pas gagné.

- Qu'est-ce que vous me chantez là ? Il faudrait savoir, à la fin ! Alors, vous arrivez chez moi à l'improviste, vous m'induisez en erreur avec vos allusions ridicules, vous me dites que nous avons gagné le gros lot et maintenant vous déclarez qu'on a plus rien gagné du tout ? Une chose est sûre, c'est que moi, avec vous, j'ai décroché la timbale.

- Je ne sais pas. Je ne comprends pas, se contentait-elle de répéter. Regardez. Regardez vous-même. Je n'y comprends plus rien.

- Allez, poussez-vous que je vérifie. Voyons : "28e tirage de la loterie nationale. Le numéro 490 série 28, gagne dix millions". Eh ! C'est une belle somme ! Ah ben oui ! Effectivement ! Notre numéro à nous, c'est le 496 série 28. À un chiffre près quand même. Bah, ça ne m'étonne pas. Comme je vous l'ai dit, il y a longtemps que je ne crois plus aux faveurs du destin. Je n'ai acheté ce billet que pour vous faire plaisir. Comme tous les ans, d'ailleurs.


D’un geste mécanique, madame Germain lui tendit son calepin :


- Mais enfin, lui dit-elle dans un souffle, voyez vous-même. J'ai bien inscrit "490 série 28", non ?

- Oui. Mais ça ne correspond pas au billet que nous avons en notre possession. De deux choses l'une : ou, quand vous avez recopié les numéros, vous avez confondu le zéro et le six, ou vous avez mal formé votre chiffre. Ce qui, entre nous, ne serait pas étonnant ; avec votre écriture de chat… Et puis, que voulez-vous ? Ce sont des choses qui arrivent. Parfois on prend un chiffre pour un autre, et c'est comme ça que l'on commet des erreurs. En somme, vous avez fait une faute d'orthographe avec des chiffres, si je puis me permettre la comparaison.

- Mon Dieu, c'est effroyable ! J'étais si heureuse et... et pour une erreur insignifiante tous mes rêves s'écroulent. Ah, je n'y survivrai pas !

- Mais si. Mais si. Regardez-moi, je n'en fais pas une montagne. Et pourtant je pourrais vous tenir rigueur de m'avoir fait miroiter un avenir luxueux. Fort heureusement, je ne suis pas de ceux qui se laissent éblouir par le miroir aux alouettes. Allez va ! Je ne vous en veux pas. Il faut prendre la vie avec philosophie et se dire que, tant qu'on a la santé, le reste...


De grosses larmes chargées de khôl tracèrent deux sillons noirs sur les joues ridées de madame Germain.


- Allons. Allons. Vous n'allez pas pleurer, maintenant ? Écoutez, Irène va vous raccompagner chez vous et vous allez vous coucher en prenant un calmant. Demain ça ira mieux, vous verrez.

- Quand même, cinq millions... gémit-elle.

- Eh oui ! C'est la vie. Irène ! appela-t-il. Ramenez madame Germain chez elle. Elle se trouve mal et a besoin de se reposer.


La servante, toujours prompte à s'apitoyer sur le malheur des autres, posa sur madame Germain un regard chargé de larmes. Elle l'aida à enfiler son imperméable et la soutint par le coude pour la raccompagner.


Dès qu'il eut refermé la porte derrière les deux femmes, monsieur Bourgois se frotta les mains. Son regard sournois brillait d'une lueur intense, reflétant la satisfaction de sa cupidité assouvie. D'un pas léger, il se dirigea vers son bureau bibliothèque. « Elle n'y a vu que du feu, jubila-t-il intérieurement. La vieille harpie n'a rien compris. Quelle chance j'ai eue qu’elle soit allée au restaurant fêter son anniversaire avec son nabot de mari ! Comme ça hier soir, lors du tirage en direct, j'étais seul à savoir que nous avions le billet gagnant. Et comme il n’était pas question que je partage quoi que ce soit avec elle, ce matin, dès l'ouverture, j'ai acheté un billet du 29e tirage portant le numéro 496. Ensuite, se fut un jeu d'enfant de maquiller le 9 en 8 avec un crayon noir. Ainsi, cette binoclarde prétentieuse ne s'est même pas aperçue qu'elle avait entre les mains un billet du 29e tirage au lieu du 28e. Voilà qui lui apprendra de m’avoir préféré l’autre débile ! »

Fier de lui, il souleva le rabat du sous-main en cuir rouge trônant sur son bureau. En riant sous cape, il le vida des feuilles et des factures qu'il contenait puis écarta la doublure qui était décousue dans un angle. Étonné de ne pas trouver ce qu'il cherchait, il introduisit la main dans l'ouverture et tâtonna : rien.


- Qu'est-ce que ça signifie ? s'exclama-t-il.


Stupéfait, il farfouilla parmi les papiers épars ; toujours rien. Fébrilement, il vida alors les tiroirs du bureau sur la moquette, sans plus de résultat. Le front emperlé de grosses gouttes de sueur, le cœur palpitant, il fouilla le meuble de font en comble. Quand tout ce qu'il renfermait fut inutilement étalé sur le sol, monsieur Bourgois était au bord de la crise de nerfs. « Où est-il ? Mais où peut-il bien être ? » pleurnichait-il.

Soudain, il avisa le sous-main au milieu du fouillis qui embarrassait la pièce. « Mais... mais ce n'est pas mon sous-main ! » La tête bourdonnante, le regard fou, il tournait en rond, piétinant crayons et stylos. Quand il entendit Irène qui revenait de chez madame Germain, il hurla :


- Irène ! Venez dans mon bureau !


S'attendant une fois de plus à subir les foudres de cet éternel insatisfait, la pauvre femme s'approcha précautionneusement de la porte entrouverte. Elle n'eut pas le temps de s'étonner du capharnaüm qui régnait car, sitôt qu'elle passa la tête dans l'entrebâillement, monsieur Bourgois vociféra :


- Qu'avez-vous fait de mon vieux sous-main ?


Le cœur battant la chamade elle se recroquevilla sur elle-même et répondit de sa petite voix cassée :


- Je l'ai jeté ce matin.

- Vous l'avez quoi ?

- Je l'ai jeté. Pourquoi ? Je n'aurais pas dû ?

- Espèce de pauvre folle ! Qui vous a demandé de le jeter ?

- Personne. Seulement... comme c'est votre anniversaire, j'ai pensé vous faire plaisir en vous offrant un sous-main neuf. L'autre était râpé et maculé de taches d'encre. Alors ce matin j'ai fait l'échange et jeté le vieux, expliqua-t-elle. Avez-vous remarqué que je l'ai pris de la même couleur ? J'ai même déchiré le coin de doublure auquel vous teniez tant, pour qu'il ressemble vraiment à l'ancien et que la surprise soit totale.

- Tu parles d'une surprise ! Et la valeur sentimentale des objets ! Hein ? Avez-vous pensé que ce vieux sous-main râpé, comme vous dites, pouvait avoir une valeur sentimentale pour moi ? Savez-vous que c'était un souvenir de mon père ?

- Oh, mon Dieu ! Si j'avais su... Je n'imaginais pas que vous y étiez si attaché.

- Eh bien oui ! J'y tenais. Comme à la prunelle de mes yeux. Surtout depuis hier soir, ajouta monsieur Bourgois d'un air accablé.

- Pourquoi depuis hier soir ? risqua Irène en se tamponnant les yeux.

- Pour rien, répliqua-t-il. Où l'avez-vous jeté ?

- Ben, à la poubelle.

- Allez me la chercher ! Vite !

- Je crois que c’est trop tard, Monsieur. Les éboueurs sont passés il y a dix minutes.

- Dix minutes ? Oh Seigneur ! À dix minutes près je… Au fait, ils ne doivent pas être si loin que ça et je peux encore les rattraper, s'exclama-t-il le visage subitement illuminé par une lueur d'espoir. Ah ça ! Je plongerai dans les ordures s'il le faut, mais je le retrouverai ; ou je ne m'appelle plus Bourgois.


Sitôt dit, il jeta son manteau sur ses épaules et sortit en courant.


- Attendez, le héla Irène. Vous êtes en pantoufles... Enfilez au moins une paire de bottes, finit-elle sa phrase dans un murmure en le regardant détaler comme un lapin.


Elle resta figée pendant de longues secondes sur le palier avant d'ôter son tablier qui lui échappa des mains. Elle jugea inutile de le ramasser et enfila son vieux manteau défraîchi qu'elle boutonna jusqu'au col. Puis elle ajusta sur sa tête un fichu imprimé de grosses fleurs et le noua sous son menton. Enfin, elle passa à son bras l'éternel sac à main en simili cuir qui ne la quittait jamais. Ainsi parée et sachant qu’elle ne pourrait plus jamais remettre les pieds ici, elle jeta un regard circulaire dans le salon et la cuisine en guise d'adieu avant de sortir en fermant tout doucement la porte. Derrière sa fenêtre, une voisine suivit d'un regard attendri la silhouette menue, légèrement courbée, qui s'éloignait en trottinant sur le trottoir enneigé.


Arrivée chez elle, Irène se rendit sans attendre au chevet de son mari, alité à cause de ses satanés rhumatismes. Elle l'embrassa sur le front avant de s'asseoir sur la chaise postée en permanence à côté du lit.


- Mon bon Émile, lui dit-elle en se tamponnant les yeux avec le coin du drap, j'ai quelque chose d'important à t'annoncer. Tu sais, la croisière que tu voulais m'offrir pour notre voyage de noces et que nous avons toujours remise à plus tard par manque d'argent ? Eh bien, cette croisière, c'est moi qui te l'offre !


Elle sortit alors un papier de la poche de son manteau, le déplia et le posa à plat sur la couverture. Émile se pencha un peu et lut :

« 28e tirage de la loterie nationale »

- Nº 490 série 28 -



 
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   Anonyme   
7/11/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Jubilatoire!
C'est le genre de texte qu'on aime lire en début de journée. C'est bien écrit, truculent, jubilatoire (tiens? je me répète)

Merci Steph !

   Anonyme   
7/11/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Par où commencer?

Ce n'est pas déplaisant à lire, loin de là. Mais...

Mais cette histoire de loterie a été écrite cinquante fois! Et les doubles chutes sont si prévisibles! Le style se cherche, même s'il est fluide.

Cependant il y a des lourdeurs, des incohérences: par exemple que fait M.Bourgois si tôt le matin dehors?

Bref, Steph a du talente et de l'imagination, c'est sur! Mais, il faut sortir de ce format très "scolaire" pour que l'histoire devienne crédible.

A la rigueur, ce texte serait bien mieux sous forme d'une pièce de thêatre, le style parfois s'en rapproche.

Au final quelque chose qui n'est pas désgréable à lire, mais qui est trop classique.

   Anonyme   
7/11/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Moi j'ai aimé! Bravo Steph!
C'est rondement mené, vivant, le style est alerte malgré quelques petits détails sans grande importance. Perfectible évidemment mais excellent.
Très très bien!
Et puis l'humour! J'ai vu la scène se dérouler dans l'Angleterre victorienne, je ne sais pas pourquoi.

   Filipo   
7/11/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Le texte est bien écrit, les personnages croqués de façon truculente et le rebondissement, bien qu'attendu est cependant assez réussit.

Par contre, le style est peut-être un peu trop précieux et ampoulé à certains endroits (surtout sur les dialogues, qui font effectivement penser à ceux d'une pièce de théâtre). Il y a quelque chose d'un peu trop "fabriqué" pour que cette lecture soit aussi naturelle qu'elle le pourrait.

La situation humoristique en pâtit un peu, malgré une écriture alerte et colorée.

   Anonyme   
7/11/2008
C'est justement le contraste entre ce style "précieux, ampoulé" et la situation somme toute assez banale et mille fois ressassée qui fait tout le sel de cette petite pochade.
C'est très britannique et comme le souligne forbidentears, on imagine bien la scène dans un décor victorien.

   studyvox   
7/11/2008
J'ai souvent la manie de rapprocher certains textes, avec ceux d'auteurs de grand renom.
Ici, je ne peux m'empêcher de reconnaître, dans cet humour très anglais, quelque chose comme une aventure de Monsieur Pickwick.
Le ton est drôle à souhait et les rebondissements sont bien dosés, comme chez Charles Dickens.
Toutes mes félicitations. C'est "très bien".

   Anonyme   
7/11/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je n'irai pas chercher la petite bête...On va de surprise en surprise, et même si on s'attend à la chute, je viens de passer un bon moment.

Au plaisir de vous relire.

   xuanvincent   
7/11/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Cette nouvelle, que j'ai trouvée bien menée, m'a amusée.

Pour une première nouvelle, cela me paraît encourageant.

"ce petit bout de femme s'était ratatiné en silence, comme une pomme que l'on oublie sur une étagère" : j'ai apprécié cette image.

   widjet   
7/11/2008
 a aimé ce texte 
Bien
La première partie de la nouvelle est excellente : écriture soignée, humour pince sans rire, personnage masculin délicieusement détestable. Certes, l'auteur force le trait sur Irène et ses misères, mais rien de bien gênant.

Le reste de la nouvelle est plus convenue et devient assez vite prévisible (dès lors que le sous main disparait...et puis le titre en dit assez). Le malentendu entre l'homme et sa voisine est amusant mais un poil forcé (en fait, la déclaration d'amour déguisée de l'homme est trop directe venant d'un gars si rustre et peu enclin à communiquer et encore moins à se confier).

Le final, facile, déçoit un peu.

Mais bon, ne faisons pas la fine bouche devant cette nouvelle encore une fois très bien écrite qui fait honneur à notre belle langue française (ton précieux et vocabulaire riche). C'est un divertissement de bonne tenue et pour un premier texte c'est plus que sympatique !

Merci Steph !

Widjet

   Azurelle   
9/11/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bien écrit, bien mené pas grand chose à redire lol. J'avais très envie que ce monsieur se fasse prendre, à fond dans le récit à part un peu vers la fin quand les éboueurs sont passés et que Irène ne veut pas ramasser son tablier, c'était annoncé avec un autre rythme que précédemment, du coup j'ai l'impression que cela fait un peu maladroit, mais ce n'est qu'un détail, cependant cela ne change pas mon appréciation. Bravo ! Un vrai régal ^^

   Anonyme   
10/11/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Vivivi, moi j'aime bien les récit d'inspiration romans anglais du 19èsiècle, l'humour soigné, les tournures de phrases stylées, les personnages bien dessinés, hautains et collant à une réalité passée, désuette... hmmm oui ça j'aime beaucoup...

L'histoire maintenant... bon, en lectrice assidue de Christie et Follet, j'ai été rapidement certaine de la tournure qu'allait prendre l'histoire... appelez ça le flair mon cher Watson, mais je n'ai pas été surprise... par contre j'ai trouvé que l'auteur(e?) avait bien mené sa barque, bien enrobé l'histoire...

Bref un bon moment de détente, un petit coup de vengence froide et un gentil "bien fait pour ce con de bourgeois" dans sa tronche à la fin.

Premier texte que je lis de l'auteur et bonne surprise.
Merci Steph.

   Anonyme   
12/11/2008
 a aimé ce texte 
Un peu
C'est plaisant à lire, bien écrit mais très prévisible.
Peut-être comme scénario d'un téléfilm?
Avec sa façon d'écrire, Stef peu mieux faire

   Flupke   
14/11/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Steph,
Assez facilement devinable (à part l'objet du quiproquo qui est bien trouvé et bien exploité). Autrement c'est bien écrit mais les 3 dernières lignes peuvent être supprimées à mon avis. Amicalement, Flupke

   Menvussa   
16/11/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Désolé, je l'ai lu et pas commenté. Pourtant il m'a bien plu ce texte.
Écriture fluide, ambiance bien rendue, intrigue légère, un peu moralisateur quoique... Une bonne lecture.

Bon, paraît qu'il faut que je resserre ma notation.

   Jedediah   
30/11/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
L'idée du texte est bonne, l'intrigue aussi, et les personnages sont hauts en couleur.
De plus, l'écriture est correcte, et le tout se lit avec plaisir.
Mais j'émettrais quand même quelques critiques négatives...
Les transitions ne sont pas toujours bien amenées ; ainsi, lorsque l'on apprend que Monsieur Bourgois a en réalité détourné un billet gagnant de loterie, il me semble invraisemblable que celui-ci, en jubilant intérieurement, raconte en détail son plan diabolique (même s'il est certes utile au lecteur de savoir comment il s'y est pris, et si cela donne une petite touche théatrale).
Enfin, les dialogues sont parfois un peu potaches, je pense en particulier au quiproquo dont a été victime Monsieur Bourgois... Et je me suis trop vite douté de la fin, dès le moment où le sous-main est venu à manquer, en fait.
Mais ceci dit, j'ai passé un agréable moment de lecture.
Bravo et merci !

   Anonyme   
21/2/2009
Texte idéal à mettre en scène, tout y est, les personnages, le ton, un régal. Le quiproquo est parfaitement mené et il tient bien la route.
Cependant, j'ai relevé quelques petites choses et je me permets de te les soumettre :

Il y a d'abord ce "finit-elle sa phrase" un peu déroutant.
Surtout il y a la bonne. Le fait qu'elle verse une larme sur les malheurs de Germain, ça fait un peu trop.
Tu as voulu détourner le regard du lecteur de ce personnage afin de ménager le suspens et c'est l'nverse qui se produit.
Sincèrement, du fond de son coeur à elle, la bonne a mille raisons de se foutre totalement des misères de Mme Germain.

Le coup du sous-main, c'est exactement la même chose. Elle lui offre un cadeau, elle ne va pas l'abîmer. Or en l'abîmant, du coup... ça sent l'arnaque, la préméditation et ça la rend elle, un rien malhonnête ou roublarde, ce qui ne se ressent pas par ailleurs.
Vraiment, je ne comprends pas pourquoi elle l'écorne alors que justement elle dit : je vous l'ai offert parce que le vôtre était tout griffé et déchiré.

Par contre le moment où la bonne s'en va et regarde l'appartement en sachant qu'elle n'y reviendra pas, on croit vraiment que c'est parce qu'elle pense être licenciée. C'est ce " sachant qu’elle ne pourrait plus" qui ménage à fond le suspens (même si on a déjà une petite idée quant à la fin de la nouvelle)

Perso, ça mériterait d'être une petite pièce de théâtre, ça en élaguerait les longueurs, tonifierait l'ensemble et rendrait honneur à la bonne.

Gaffe au titre aussi, nombreux sont les Oniriens à répéter que le choix du titre est essentiel.

Au plaisir de te lire.


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