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Réalisme/Historique
steph081976 : Le sang du fleuve
 Publié le 05/02/12  -  7 commentaires  -  25851 caractères  -  90 lectures    Autres textes du même auteur

Durant la Seconde Guerre Mondiale, un vieux vigneron subit l'invasion allemande.


Le sang du fleuve


Pulsations.

La vallée est un corps. Un être.

Il naît sur les berges de La Mulatière, là où la rivière Saône épouse le fier Rhône, et lui donne sa force.

Il meurt aux alentours de Beaucaire, quand les marais camarguais brisent le flux et le divisent en dizaines de bras.

Cette entité existe par et pour le grand Rhône, qui en est la colonne vertébrale, le cœur et l’âme. Il en est sa culture, son passé et son avenir. Mais ce n’est pas son sang.

Le véritable sang du pays du Rhône, ce sont les hommes qui vivent sur ses berges. Le marinier, le pêcheur, le jouteur…

Le véritable sang du pays du Rhône, ce sont ces gestes, ces métiers, ce savoir, ce patrimoine immémorial.

Et c’est ce vin.

Sur l’intégralité de la vallée, les coteaux se vêtent de ceps noueux, de feuilles découpées, de fruits juteux. Ici, il est pâle, et donnera un vin blanc exquis. Dans le sud, il sera rosé et rafraîchissant. Là, le pourpre enfantera un nectar rouge âpre et fantastique.

Partout ici, le vignoble se nourrit du pays. Le raisin grandit en contemplant ce fleuve magique et magnifique s’écoulant aux pieds des collines. Il se repaît de ce soleil, qui chauffe le sol et le roc, et donne au fruit le sucre qui sera sa force. Il aspire l’essence même de cette terre claire et sèche.

Il boit la sueur des hommes, qui, de la taille jusqu'à la cueillette, œuvrent pour ce terroir.


La douleur ne s’était pas encore emparée du dos de Félicien. Cela ne devait plus tarder. L’effort n’était pas surhumain en lui-même, mais sa répétition usait ses vertèbres plus que sexagénaires. Son travail était pourtant absolument nécessaire. Il ôtait des ceps les rameaux surnuméraires qui l’épuiseraient, nuisant à la qualité du raisin.

Le soleil matinal commençait à tiédir l’atmosphère. Le printemps était chaud, sec. Il aimait travailler sur ce coteau. D’ici, il voyait le Rhône. Le fleuve serpentait en contrebas, sa surface bleue, ridée par le courant, offrait son épiderme à une péniche fumante. Plus loin, au nord, la ville de Tournon bruissait d’une activité qui semblait presque silencieuse, d’ici, où seuls les pépiements d’oiseaux occupaient l’air.

Et puis soudain, ce bruit.

Un grondement, sourd, presque imperceptible, mais qui s’amplifiait de seconde en seconde. Félicien scruta l’horizon. Quelques points sombres grossissaient dans le bas du ciel, se détachant de l’azur. Quatre. Quatre avions approchaient. Ils frôlaient le sommet de la colline, aigles de métal brillant dans l’éclat rasant de cette lumineuse matinée. Bientôt, ils survolèrent le vigneron, de quelques mètres seulement. Près. Assez près pour lui permettre de voir distinctement les croix.

Les croix honnies de la Luftwaffe.

Les quatre Messerschmitts filaient vers le sud en formation serrée. Le déplacement d’air chassa la casquette du vieux Félicien, qui se perdit dans les ceps. Il ne fit rien pour la retenir. Instinctivement, ses poings s’étaient serrés.

Il détestait les Allemands. Il les avait combattus, durant la grande guerre. Il se souvenait de ces tranchées, de cette boue, de cette odeur d’urine, de sang, d’excréments. De cette terreur omniprésente. De la mort, qui fauchait des vies par brassées entières.

Aujourd’hui, les Allemands étaient de retour. Trois ans auparavant, l’armistice l’avait fait pleurer de rage. Il comptait sur Pétain pour la « Revanche », pour réarmer le pays à partir de cette zone dite libre… Zone qui, en cette année mille neuf cent quarante-trois, n’existait même plus. Pétain, le vainqueur de Verdun, s’était avéré être un fantoche inutile.

Il se retrouvait donc là, seul, depuis que son neveu avait rejoint le maquis. Seul pour faire survivre la petite exploitation viticole familiale. Seul pour faire jaillir du fruit ce Saint Joseph ensoleillé dans un monde de plus en plus vert-de-gris.

Longtemps après, il reprit sa tâche.


– Putain de boches…


L’astre incandescent fuyait derrière la colline, à l’ouest, illuminant pour quelques instants encore la bâtisse de pierres tricentenaire. L’habitation occupait le côté sud d’une cour cernée d’un muret de galets plats. Des dépendances s’adossaient à la pente recouverte de vignes. Le portail ouvrait sur une route, offrant un panorama somptueux sur un Rhône grisonnant qui s’écoulait quelques deux cents mètres plus bas. Félicien était assis là, sur le banc de pierre bordant le mur, le long de la voie. Son dos le torturait, même si peu à peu la douleur s’atténuait. Il découpait des tranches de lard qu’il ingurgitait avec son pain, et quelques rasades de vin rouge.

Depuis que la solitude était sa seule compagne, ses repas ressemblaient tous à cela. Il ne cuisinait plus depuis que Jean avait rejoint la résistance.

Depuis mille neuf cent trente-huit, il avait partagé la ferme avec son neveu, l’orphelin de son frère. N’eût été la guerre, la maisonnée aurait compté une habitante supplémentaire, car Jean était fiancé… Mais l’Europe avait sombré dans la folie et ses projets s’étaient trouvés ajournés. La jolie Clotilde était restée chez ses parents en attendant les jours meilleurs.

Félicien ne s’était jamais marié. Mobilisé sur le tard, en mille neuf cent-seize, à l’âge de trente-quatre ans, il reçut pourtant des dizaines de propositions de jeunes veuves après la victoire. Il avait poliment éconduit toutes ses prétendantes.

Il avait aimé, une fois, dans sa jeunesse… puis avait souffert, trahi par sa bien-aimée. Il s’était dès lors voué à un célibat quasi monastique, parsemé rarement, il était vrai, de nuits amères, enlaçant quelque fille de joie… Cela ne s’était plus produit depuis plus de dix ans.

Félicien n’était marié qu’à cette terre. À ce fleuve qui courait, là, scintillant au travers des frondaisons.

Il s’alluma une cigarette de tabac brun. La fumée, délicieusement létale, emplit ses poumons usés. Il aimait ce moment, entre chiens et loups, entre l’ombre et la lumière… Crépusculaire sensation de mort du jour, que seule l’aube ressusciterait.


Du bruit. Des voix. Un faisceau lumineux balayait la cour.

Félicien avait déjà chargé son vieux fusil de chasse. Celui-là même qu’il avait dissimulé lors de la réquisition des armes par les forces d’occupation. Les aiguilles noires de l’horloge comtoise trônant dans la salle à manger indiquaient minuit passé. Le vieil homme se dirigea silencieusement vers la porte, et se glissa dans la cour emplie de ténèbres. La cave… des voleurs s’étaient introduits dans la cave. Il s’approcha. Une sourde appréhension germait dans son cœur, que son instinct étouffa bien avant qu’elle ne mûrisse en peur. Défendre son bien était, et devait rester son seul leitmotiv.

Qui cela pouvait bien être ? Depuis le début des restrictions, des brigands n’hésitaient pas à rançonner les honnêtes gens pour alimenter le marché noir.

Il descendit une à une les marches usées menant aux voûtes, sous les dépendances. Des voix, presque discrètes, résonnaient, sans qu’il puisse en saisir le sens. Félicien prit une grande inspiration, et jaillit prestement du chambranle de l’antique porte de bois, le fusil braqué.

Deux hommes.

Deux Allemands.

La stupeur envahit soudainement l’espace. Immobiles, silencieux, les trois visages se figèrent, surpris, durant de longues secondes.

Les intrus portaient leur uniforme. Ils portaient aussi chacun une bouteille au goulot ruisselant de vin pourpre. Bientôt, la surprise du vigneron se mua en colère. Ils étaient saouls ! Deux ivrognes d’outre-Rhin voulant terminer la fête en pillant ces pleutres de Français ! Ces vaincus de la première heure qui semblaient ne jamais vouloir relever l’échine ! L’un deux, caporal-chef, visiblement, prononça quelques mots en allemand à l’adresse de Félicien. Un ordre. La colère se mua en fureur. Un ordre ! Encore ! Il savait qu’il devrait tôt ou tard baisser ce fusil. Il n’en avait seulement pas encore la force.

Puis le monde s’accéléra.

L’autre soldat, visiblement encore plus éméché que son acolyte, tenta de se saisir de son revolver.

Félicien tira.

Le caporal tenta de plonger derrière un tonneau.

Félicien tira.

Le monde s’immobilisa.


Félicien était assis à même le sol de terre battue. Depuis quelques minutes ? Une heure ? Il aurait été totalement incapable de répondre. Devant lui gisaient deux cadavres, l’uniforme rougi de sang. Du sang qui imbibait également le sol terreux. Du sang mêlé de vin, une des bouteilles s’étant brisée, et l’autre gisante, ouverte, contre le bras inerte du militaire. Du vin et du sang.

Rouges. Les seules couleurs qui existaient encore en cet instant étaient ces rouges, vifs ou violacés, que fixaient ses rétines dans une absurde immobilité.

Un long temps passa, puis son apathie s’estompa peu à peu. Il savait ce qu’il lui fallait faire. Difficilement, il remonta les deux corps le long de l’escalier. La sueur lui brûlait déjà les yeux quand le second fut allongé dans la cour.

La nuit était encore profonde. Personne n’avait pu entendre les coups de feu, étouffés par les voûtes empierrées, ainsi que par les quelques mètres de terre qui les avaient séparés de la surface. De plus, le premier voisin était à deux kilomètres.

Félicien scruta néanmoins les ténèbres. Rien. Le vent dans les arbres. Loin, le hululement d’un Grand-duc qui aimait cette portion de la vallée. Rien.

Il chargea les deux dépouilles dans sa vieille brouette de bois. Il aurait été plus facile de faire deux fois le trajet, mais le tremblement qui commençait à lui secouer les mains l’encouragea à écourter sa tâche au maximum.

Le Rhône. Le fleuve était aujourd’hui son complice. Le flot noir s’enfuyait, chuintant, murmurant. Les deux corps furent bientôt avalés par la masse liquide.

L’homme s’agenouilla dans l’eau sombre, qui lui courait ainsi autour de la taille. Non, il n’adressait aucune prière. Ses nerfs ne le soutenaient simplement plus. Il n’avait plus tué personne depuis ces sinistres tranchées mosellanes. Il avait espéré ne plus jamais avoir à le faire.

Il revint vers la ferme, lentement. Il lui restait une chose importante à faire.

À l’aller, il avait repéré le véhicule, plus loin, sur la route. Une moto side-car. Il la démarra. Le métal froid trépidait entre ses cuisses. Il enclencha une vitesse et partit l’immerger à quelques kilomètres de là. C’était un trou d’eau, près de l’embouchure d’une lône. Un endroit connu des pêcheurs. Et des vieux. Personne n’irait rechercher cette mécanique nazie par plus de dix mètres de fond. Étrangement, cette tâche lui parut plus simple que la précédente.

Il rentra à pied, empruntant les sous-bois. Il était presque calme quand il atteignit son logis. Loin, à l’est, l’aube accouchait d’un nouveau jour.


L’inconscience refluait doucement. Peu à peu, l’agréable torpeur laissait place aux douleurs rhumatismales. Félicien ouvrit difficilement des paupières encore collées par le sommeil. Les aiguilles du réveil affichaient presque midi. Cela faisait des décennies qu’il ne s’était pas levé aussi tard. Il s’assit, le dos collé au mur blanchi à la chaux.

Avait-il rêvé ? Les événements de la nuit n’étaient-ils que le simple fruit de son imagination ? Les douleurs parcourant son corps plaidaient contre cette séduisante hypothèse. Enfin, la mémoire lui revint totalement.

Il avait descendu deux boches.

Son cœur se serra. Un sentiment étrange et douloureux l’envahissait. Il l’avait déjà ressenti à plusieurs reprises, par le passé. Cette émotion coupable, embryonnaire à l’époque, l’avait notamment tourmenté la première fois qu’il s’était rasé, à l’insu de ses parents… Un sentiment d’irréversibilité.

Il l’avait également éprouvé lors de ses plus énormes erreurs, comme lors des épisodes qui avaient foncièrement modifié le cours de son existence.

Il l’avait ressenti, paroxysmique, lorsque sa baïonnette s’était enfoncée dans le ventre d’un ennemi. Un jeune homme, blond… Presque un enfant. Un soldat dont il n’oublierait jamais le regard.

Ce sentiment qui n’était pas de la honte, ni du regret… mais qui intégrait quelque peu ces deux émotions.

Ce sentiment qui disait « ta vie ne sera jamais plus pareille, tu viens de franchir une frontière. »


L’après-midi fut occupée à nettoyer les derniers stigmates de la nuit. Vers seize heures, personne n’aurait pu déceler la moindre anormalité dans la ferme de Félicien. La cave était revenue à son état immémorial. Le vigneron s’installa sur la margelle, à côté du grand tonneau de chêne.

Les bouteilles étaient là, alignées sur le support de bois. Elles n’étaient pas toutes issues de ses propres vignes. Félicien aimait le vin, et possédait une appréciable collection des meilleurs crus de la région.

Lentement, il se releva. Ses hanches étaient plus douloureuses que jamais. Il remonta les marches de pierre une à une.

Même si le soleil était encore haut dans l’azur, il ne rejoignit pas les vignes.

La bicyclette grise reposait là, le long du mur de pisé soutenant le hangar. Félicien l’enfourcha. Le mécanisme était parfaitement entretenu, et seules ses propres articulations semblaient grippées, hors d’âge.

Le chemin de Tournon longeait le Rhône. Plus haut, les rochers coiffés de vignes semblaient se reposer, illuminés par les rayons solaires épousant presque l’oblique de la pente. Bientôt, l’astre passerait derrière la colline.

La ville bruissait. À gauche, une ménagère en tablier à carreaux frappait un tapis dans un nuage de poussières grises. À droite, Lucien, le rempailleur, tentait de redonner vie à une antique chaise. Plus loin, sur le quai, quelques femmes jasaient. Mais tous ces gens ne le regardaient-ils pas de façon trop insistante ?

Félicien posa sa monture sur la devanture du café. Il n’y avait que quatre clients, assis à une table, des cartes usées glissant dans leurs mains calleuses.

Il commanda un verre de vin rouge, et observa la vie qui s’écoulait au travers de la grande fenêtre. Ici, aucun regard ne pouvait le tourmenter. Une automobile passa. Il s’agissait du primeur chargé de légumes. Félicien savait qu’il passait parfois des messages pour la Résistance. Il hésita. Fallait-il le contacter ? Non… cela n’apporterait rien.

Bientôt, les rues furent résonnantes de rires. Les enfants sortaient de l’école communale, et une marée de blouses grises déferlait dans la ville. Quelques mères, la mine sévère, tentaient de canaliser cette énergie juvénile.

Plus loin, sur le quai, un jeune couple marchait. La robe rose pastel de la femme s’arrondissait sur un ventre empli d’un bonheur imminent. L’homme souriait, tenant la main de son épouse.

… Soudain, des injonctions gutturales déchirèrent l’air. Un escadron de militaires allemands circula juste devant la fenêtre ouverte, occupant durant plusieurs secondes l’ensemble du champ de vision. Le tenancier murmura.


– Les schleux… Ils sont partout, depuis ce matin…


Félicien ne répondit pas.

Cette nuit-là, le sommeil lui vint plus rapidement qu’il ne l’eût craint. Peut-être que tout cela allait s’arrêter… Peut-être que les Allemands présumeront une désertion…

Peut-être.


L’aube avait, depuis plusieurs heures, cédé la place à un pâle soleil voilé de brumes, qui s’effilochaient en écharpes blanches sur la surface mouvante du Rhône. La rosée humectait encore les feuilles torturées de la vigne.

Félicien était là depuis longtemps. Avant même que l’obscurité ne soit terrassée par l’aurore. Le travail lui occupait les mains comme l’esprit. Deux jours auparavant, il effectuait déjà le même travail. Deux jours auparavant, il n’avait pas encore précipité deux cadavres dans les eaux tourbillonnantes du fleuve.

Le sécateur commençait à lui endolorir les phalanges quand un jeune homme, en sueur, déboucha en courant sur la route, en contrebas. Félicien le connaissait.


– Holà, Francis ! Où tu cours comme ça ?


L’interpellé s’arrêta, essoufflé, s’appuyant les mains sur ses genoux. Sa chemise et son pantalon de toile lui collaient au corps, imbibés de sueur.


– Les boches ! Ils ont emprisonné mon oncle et deux autres gars ! Il paraît qu’on en a retrouvé un dans le Rhône, près de Valence…


Félicien pâlit.


– Retrouvé un quoi ?

– Un Allemand ! Avec une décharge de fusil en pleine poitrine ! Ils disent qu’il en manque un second, et qu’ils étaient basés ici… ils vont tuer mon oncle, et les autres, demain à midi si les responsables ne se livrent pas ! Je cours prévenir ma mère !


Le vigneron resta pétrifié bien après la disparition de Francis derrière le méandre suivant du chemin. Son esprit s’était paralysé, incapable de la moindre réflexion. Seul un froid sinistre lui caressait l’échine, naissant dans le cou, et ondoyant de vertèbre en vertèbre. Le froid lugubre de la Peur.


Félicien posa rudement sa bicyclette dans la cour de la ferme. Il revenait de Tournon. Le cafetier lui avait expliqué toute l’affaire.

Un corps avait été repêché. Un autre était toujours porté disparu. La rumeur accusait la Résistance. Restait que les nazis comptaient se venger.

Ils se vengeaient toujours.

Ils avaient capturé trois hommes qui avaient eu l’infortune d’être dans la rue à cet instant. Outre l’oncle de Francis, ouvrier, il y avait un jeune étudiant, ainsi qu’un agriculteur, père de famille.

L’évidence s’imprégnait dans l’esprit de Félicien.

Il était mort.

Un mort en sursis, certes, mais bel et bien mort. Il était inconcevable pour lui de laisser ces personnes périr.

Il avait besoin de marcher. Lentement, il gravit la colline. Le chemin, bordé de ceps noueux, serpentait jusqu’au sommet. Le vieil homme s’installa sur un rocher dominant la vallée. Jamais elle ne lui avait semblé aussi belle. L’imminence de la Fin magnifiait chaque ombre, chaque reflet, chaque pierre.

Au loin, des formes blanches trahissaient les montagnes alpines, qui se découpaient entre l’horizon et l’azur. Ensuite, la vallée, parsemée de villages et de champs de blé vert, blondissant déjà par endroits. Il ne verrait pas la moisson, cette année. La plaine venait mourir sur les berges du fleuve.

Le fleuve… Il s’imposait en maître dans le panorama. D’ici, il apparaissait tel un reptile d’argent. Chaque sinuosité de son corps scintillant abritait un village, une barque, une île, un simple cabanon de pêcheur ou encore une plage de gravier. Félicien admira encore une fois ces écailles bleutées qui recouvraient cette peau aqueuse, fendue au loin par une péniche de charbon.

Plus près, naissait la colline. La terre argileuse, caillouteuse, se mêlait aux rocs de granit. La forêt résistait encore par endroit, mais une végétation plus anthropique dominait le paysage.

La vigne.

Cette vigne qui était toute sa vie. Elle recouvrait le sol, s’étalant sur les pentes soutenues par des terrasses aux murets de pierres multi-centenaires.

La beauté de son monde illumina ses yeux durant de longues heures. Des larmes silencieuses parcouraient ses rides. C’était l’ultime fois, il ne pourrait plus jamais admirer cette magnificence.

Il se redressa, et reprit le chemin d’un pas lourd.


Le crépuscule fut long. Le ciel s’était teinté peu à peu d’or et de feu, l’astre mimant un impossible volcan ourlant ses langues incendiaires par-dessus la colline irisée. Puis l’ombre avait imposé sa loi.

Félicien avait attendu que la nuit fût totale pour descendre dans sa cave. Il fut pris d’un léger vertige.

La mort… C’était une vieille maîtresse, venant reprendre son dû.

Il l’avait enlacée, dans les tranchées. Il avait été son amant, son instrument, à maintes reprises. Elle l’avait torturé, avait fauché ses amis, ses parents, son frère, ses sœurs. Il l’avait défiée, se refusant à elle sous la mitraille et le canon.

Oh oui, c’était une vieille connaissance.

À cet instant, il avait envie d’un Dieu. Celui qu’il avait renié en secret dans le sang et la boue. Celui qui pourrait recueillir son âme fatiguée, faire que la route continue malgré la putréfaction qui mangerait bientôt son corps.

Il tremblait de cette lâche envie de s’accrocher à cette bouée, qu’il avait tenue à distance tant d’années.

Puis il se raffermit. Seule la peur lui insufflait cette foi hypocrite. Cette peur de mourir, de ne plus exister, nulle part… Cette peur qui lui faisait prendre la mesure du paradoxe de la vie humaine. La vie n’est rien, une existence est et restera infime dans l’histoire de l’humanité, précédée et suivie de millions d’autres insignifiances.

Mais cette étincelle est ce qu’il y a de plus important au monde pour celui qui la possède, elle mérite tous les égards, et l’on n’en mesure l’ampleur qu’à la perspective du néant de la mort.

Et maintenant, que faire ? Il embrassa la cave d’un regard circulaire. Les Allemands allaient piller cet endroit. Ils se gorgeraient de son vin, comme des hyènes dévorant une charogne.

Il s’assit lourdement. Cette idée lui devenait insupportable. Il revoyait les deux soldats, qui n’étaient pas encore des cadavres, s’abreuver ici même du fruit de son travail. Il imaginait ici des scènes orgiaques lorsque son corps serait froid, criblé de ces balles mortifères.

Les envahisseurs ne pouvaient comprendre ce qu’était ce vin. Non, ce n’était pas simplement de l’alcool, mais c’était une identité.

L’identité du peuple de ces rives rhodaniennes.


– Ils ne l’auront pas !


Félicien prit une bouteille, et la brisa au sol. Puis une seconde. Une autre encore. Peu à peu, ses gestes s’accéléraient. Il renversa une première étagère, dans un fracas de verre brisé et de gerbes pourpres. Une folie destructrice s’était emparée de lui. Il se saisit d’un maillet, et fracassa les robinets des tonneaux, libérant des cascades de liquide violacé. Il s’approcha de la dernière étagère. Ses chaussures crottées subissaient une crue dionysiaque, qui commençait à tacher leur cuir.

Félicien saisit une bouteille dans le présentoir. L’étiquette en partie arrachée et déchirée affichait encore un nom.

Saint Joseph.

Et une année.

Mille neuf cent onze.

Félicien la garda en main, détruisit la dernière étagère et sortit de la cave. Derrière lui, un chaos de vapeurs d’éthanol, de rivières, de cataractes … Une mer grenat avait pris possession des lieux.


Le vieil homme était assis sur une berge herbeuse. Devant lui, le Rhône courait. Encore. Il courait comme il avait couru depuis l’aube des temps. Comme il courrait encore demain, et les millénaires qui suivront.

Félicien tenait un verre à pied dans une main, et sa bouteille dans l’autre. L’obscurité l’empêchait de lire l’étiquette, mais il n’en avait nul besoin. Il la connaissait parfaitement.

C’était la dernière de son cru. Elle était la dernière bien avant cette nuit.

Félicien porta le cristal du verre à ses lèvres, et but une gorgée. Le liquide âpre glissa dans sa gorge. Ce vin était toujours autant miraculeux. Meilleur même. Les années ayant révélé et magnifié chaque facette de son être.

Il avait récolté ce vin. Il avait veillé, avait protégé le raisin mûrissant sous la canicule. Il avait cueilli ses grappes, la hotte lui sciant les épaules. Il l’avait pressé, en compagnie de son père, puis mis en fûts. Il l’avait embouteillé.

Il se délecta d’une autre rasade. Ce vin venait d’une autre époque, presque d’un autre monde.

Il avait fait chaud. Même ses parents disaient n’avoir connu pareil tiédeur de toute leur existence. Il était jeune. Cela faisait cinq ans qu’Isabelle avait renié sa promesse, et avait épousé ce notaire de Lyon. C’était alors sa seule blessure. Il ne se doutait pas que bientôt les lames de la vie lui lacéreraient le cœur, le corps et l’âme.

Mille neuf cent onze.

La guerre n’avait pas encore détruit son innocence.

Félicien resservit un verre, qu’il versa dans l’eau vive. Il emplit à nouveau sa coupe et leva le bras.


– Je trinque avec toi, grand Rhône !


Ce cru était le meilleur qu’il n’eut jamais concocté. Même son père avait cherché en vain dans sa mémoire une année supérieure.

Le soleil avait marqué cette année. Mais peut-être que cet été trentenaire n’avait existé que pour cette nuit-ci, pour qu’il soit là, assis sur cette berge, à se délecter du nectar des dieux en compagnie du fleuve. Pour qu’il se souvienne, à l’orée de la mort, combien sa vie fut douce et douloureuse, de ce qu’il avait perdu en chemin, de ce qu’il avait gagné…

Pour qu’il retienne la beauté des choses.


Le poteau de bois lui enfonçait les omoplates. Ses mains, liées, l’empêchaient d’effectuer le moindre mouvement.

Dès l’aube, il avait mis son costume du dimanche, et était parti pour la ville, à pied. Il transpirait, mais sa démarche resta assurée. Il s’était livré dès son arrivée.

Félicien avait été conduit à un officier, qui l’interrogea longuement. Il cita les grades, décrivit le physique des soldats disparus. L’officier avait hoché la tête, puis avait donné des ordres à son ordonnance. Félicien avait vu avec soulagement les otages traverser la cour, libres.

Puis il avait été mis en cellule plusieurs heures. Enfin, il fut sorti sans ménagement de la pièce, et attaché à ce poteau.

Il avait refusé la cagoule.

Le peloton s’aligna. Des ordres furent donnés en allemand. Les fusils s’abaissèrent.

La mort le regardait en face. Félicien fixait les orbites vides des canons. Une seule chose importait dorénavant. Être fort et digne devant ses exécuteurs. En cet instant seulement, la peur l’abandonna. Il venait d’accepter sa mort. Il se redressa, autant que ses liens le lui permettaient. Le visage impassible, il attendit.

Puis, dans un bruit de tonnerre, le feu jaillit de chacun des fûts noirs.


 
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   socque   
14/1/2012
 a aimé ce texte 
Bien
Une belle histoire, mais je reprocherais au texte un mouvement trop univoque, une absence totale d'ambiguïté chez les personnages : il est tout de suite évident que Félicien se livrera pour sauver les otages. Jusqu'à sa mort où il trouve évidemment la paix. Un côté "image d'Épinal", donc, qui me gêne, accentué par les descriptions très soignées mais un peu pompeuses à mon goût de la région. Par ailleurs, l'écriture est un peu chargée pour moi, abusant notamment des relatives. Je la trouve manquant de grâce, de pouvoir d'évocation, abusant des adjectifs pour atteindre la force d'expression qui lui manque.

Cela dit, c'est une bonne histoire, et j'ai bien aimé la manière dont la vie de Félicien est révélée petit à petit, avec ses bonheurs et ses blessures.

"Il se repaît de ce soleil, qui chauffe le sol et le roc, et donne au fruit le sucre qui sera sa force" : je trouve la construction de cette phrase gauche, avec ses relatives imbriquées.

   macaron   
5/2/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une histoire très bien racontée, avec comme points forts: la description de cette belle région du Rhône, du travail de la vigne, de ce traumatisme d'avoir connu les deux guerres dont une, comme soldat dans les tranchées.La construction de votre nouvelle est parfaitement agencée, servie par une écriture adéquate et maitrisée. Le sujet est intéressant et Félicien pour le moins sympathique. Par contre, l'intrigue est très convenue, quelques dialogues supplémentaires auraient allègé certains longs passages, une touche de féminité arrondi ce milieu rude de la campagne. J'aime ce genre de nouvelle et je vous ai lu avec plaisr. A votre prochaine création!

   Nachtzug   
7/2/2012
 a aimé ce texte 
Bien
Moi qui aime le vin passionnément...Une belle histoire que ta nouvelle, elle sent le saint-Joseph, elle sent la France, celle que j'aime, et les vieux Messieurs, qui roulent mon pays dans leur bouche.
Et puis ce texte m'a fait mal. Comme tout ce qui touche à "ça".
Dans ce texte, il y a pas d'autre esthétique que les mains d'un vieux Monsieur dans les vignes, et le soleil sur les collines. Mais il y a une gravité inouïe, l'air de rien. Quand certains veulent la balayer d'un revers de main.
Ce n'est pas aisé, d'écrire la seconde guerre mondiale. D'écrire les petites histoires dans le ventre de la grande.
tu m'as donné envie de Saint-Joseph

   jeanmarcel   
13/2/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime pour le Rhône et tous les souvenirs qu'il charrie. J'ai pensé à Bernard Clavel et aux magnifiques descriptions du Seigneur du Fleuve dès les premières lignes, puis le récit bascule vers un hymne à la liberté et au bon vin que les envahisseurs viennent confisquer. On peut mourir pour des idées, c'est sûr, mais avec un Saint-Joseph 1911 dans son verre c'est encore plus beau. Très beau texte qui m'a touché, un texte qui pourrait être développé pour donner un roman à la fois épique et lyrique. Compliments à l'auteur.

   Perle-Hingaud   
11/2/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un texte très « classique », mais que j’ai trouvé intéressant et bien écrit. Pas vraiment de suspens, et un abus de plus-que-parfait par moment, mais de belles qualités de description, une histoire maitrisée et travaillée.
Pour entrer dans les détails, je trouve que votre écriture n’est pas monotone, et que la montée de la tension est bien gérée. Là, par exemple : «Et puis soudain, ce bruit. Un grondement, sourd, presque imperceptible, mais qui s’amplifiait de seconde en seconde. Félicien scruta l’horizon. Quelques points sombres grossissaient dans le bas du ciel, se détachant de l’azur. Quatre. Quatre avions approchaient. »

Ici aussi : « Puis le monde s’accéléra. L’autre soldat, visiblement encore plus éméché que son acolyte, tenta de se saisir de son revolver. Félicien tira. Le caporal tenta de plonger derrière un tonneau. Félicien tira. Le monde s’immobilisa. »

Je trouve efficace l’usage des phrases courtes, j’aime bien l’opposition entre le monde qui s’accélère puis s’immobilise.

Le caractère de Félicien est assez « monolithique », mais peut passer. J’en ai connu, des Félicien…

La présence de la nature, du Rhône et de sa terre est bien rendue, avec une sorte de calme et de lenteur en contraste avec l’agitation humaine.

J’ai lu avec plaisir, merci.

   Marite   
17/2/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Le titre " Le sang du fleuve " m'a attirée ce matin et bien m'en a pris car, dès les premières phrases, je n'ai pas pu interrompre ma lecture. J'ai aimé cette histoire qui, s'y j'en crois la classification, est en fait une réalité du passé contée d'une façon simple mais efficace. Pas de recherche d'effets de style ou autre chose de ce genre. Simplement la vie, les ressentis d' un homme, la puissance du lien qui l'unit à sa terre, à la nature environnante. Les descriptions donnent vie à tout ce qui l'entoure : le fleuve, les vallées, la lumière du jour ET même l'obscurité de la nuit.
Cette nouvelle pourrait n'être que l'un des épisodes d'un roman que j'aimerais lire. L'un de ces ouvrages que l'on garde précieusement dans sa bibliothèque car on sait qu'un jour, on s'y replongera ... Merci infiniment à l'auteur.

   Sybelhe   
17/2/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Lecture aisée d'un bout à l'autre du récit. On y décrit bien le temps de guerre au pays du Rhône. Pour avoir mis les pieds dans la vigne je comprends bien l'attachement de Félicien au merveilleux fruit de son travail. Sa personne et son caractère de vieux rural honnête se dessinent bien. De ce fait dans une logique évidente,il devait se dénoncer. Mais on peut imaginer que justement il ne dira rien. Qu'on peut sortir d'une fin attendue pour aller contre la sympathie inspirée par Félicien. Se faire un peu violence en qualité d'auteur en oubliant son propre sens moral. La difficulté réelle étant de s'éloigner de soi pour rejoindre un récit qui se construit à l'insu de l'auteur. Je le redis, j'ai beaucoup aimé. Merci


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