Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
Sylvaine : Neige au rouge-gorge
 Publié le 21/05/19  -  12 commentaires  -  7419 caractères  -  63 lectures    Autres textes du même auteur

Métamorphose hivernale d'un dépressif.


Neige au rouge-gorge


Il avait ouvert l’enveloppe avec indifférence ; il n’attendait plus rien du courrier depuis longtemps. C’était une carte de vœux signée d’un ancien collègue à qui ne le liait aucune affinité particulière, mais qu’un zèle tenace attachait aux traditions les plus désuètes et qui se croyait tenu de lui souhaiter tous les ans bonheur et santé. Ces formules toutes faites lui firent hausser les épaules, mais ses yeux s’attardèrent sur l’illustration, un rouge-gorge perché sur un rameau chargé de neige. Par quelle coïncidence cet homme qui le connaissait mal, qui ne savait rien de son ancienne passion pour les oiseaux, avait-il choisi cette carte ? Ce n’était guère qu’un chromo, mais la précision de chaque détail réveillait en lui une émotion dont il ne se croyait plus capable : un fond de ciel hivernal, bleu faïence poudré de brume, les baies rouge verni du houx, la tache orange du jabot, les yeux pareils à des perles noires. Ce qui le touchait surtout, c’était de sentir dans ce petit corps arrondi par le gonflement des plumes une boule d’énergie chaude et vivante rougeoyant au creux du gel et battant comme un cœur têtu. Jadis, dans une autre vie, il s’était assez intéressé à ces oiseaux pour écrire une monographie sur eux ; il avait même enregistré leur chant, cette succession de trilles purs qui proclame chez le rouge-gorge l’appropriation du territoire. Aujourd’hui, cette illustration banale éveillait en lui l’écho de sa personnalité perdue.

La ville qu’il avait choisie pour sa retraite jouxtait l’une des plus vastes forêts de France, qu’il jugeait propice aux longues marches et à ses observations d’ornithologue. Mais alors qu’il espérait une existence nouvelle, il s’était peu à peu enlisé dans le dégoût. Il s’était cru las de son travail, et passée la première euphorie il s’était découvert las de vivre, toute source de joie tarie. La majesté des futaies lui semblait maintenant d’une monotonie sinistre, l’humus avait une odeur de pourriture et les chemins forestiers devenaient en hiver des cloaques boueux. Les oiseaux qu’il avait tant aimés n’étaient que des automates aux comportements trop prévisibles. Chaque matin, il redécouvrait comme un fardeau la nécessité de vivre et d’accomplir les gestes les plus banals au prix d’un effort considérable, ne fût-ce que pour se lever ou pour se mettre sous la douche. La mort l’attirait comme un refuge, mais l’énergie lui faisait défaut pour la choisir.

Ce jour-là, il passa le temps comme d’habitude, prostré dans le fauteuil où il essayait de lire. Il avait pris la carte comme marque-page et ses yeux se posaient souvent sur elle. C’était une fenêtre ouverte sur un domaine où il n’avait plus accès et dont la nostalgie le poignait au cœur. Le soir, il regarda les informations télévisées sans y trouver plus grand intérêt que de coutume. Il remarqua cependant que des chutes de neige étaient attendues sur la région. Autrefois, il avait aimé la forêt sous la neige. Avant d’avaler un somnifère, il fixa longuement le rouge-gorge serti dans son écrin de gel.

Le jour suivant, un ciel violacé pesait sur les maisons et sur les arbres proches, et il s’installa dans une attente qui ressemblait à un désir. À midi, les flocons commencèrent à tomber, épais, duveteux, feutrant tout l’espace entre ciel et terre dans un silence hypnotique. Il resta les yeux fixés sur la fenêtre où tournoyait leur chute dense, et c’était comme s’ils se déposaient en lui pour ensevelir toute pensée. Le lendemain, le soleil se leva sur une ville engoncée de blanc. Dès que la circulation devint possible, il prit sa voiture et se dirigea vers la forêt.

C’était un chemin qu’il n’avait pas suivi depuis longtemps. La route enneigée se révélant très vite impraticable, il abandonna l’auto pour continuer à pied. Les sentiers étaient à peine visibles : il ne distinguait qu’une légère dépression du sol entre les arbres, mais il ne craignait pas de se perdre, à vrai dire il n’y songeait même pas. Il ne savait pas ce qu’il cherchait, mais dès qu’il l’aurait trouvé il était sûr de le reconnaître. Le froid très vif gelait la neige sur les branches, si bien que chaque tronc portait une haute ramure de cristal que le soleil irisait. Au milieu de cette forêt étincelante, que tant de blancheur renouvelait mieux qu’une floraison printanière, il se sentait peu à peu vidé de lui-même, pénétré par la grande paix végétale, la vie lente et tenace de ces créatures immobiles qui servaient de demeure aux oiseaux. Des traces de passereaux se lisaient sur le sol, chaque patte ayant laissé l’empreinte de quatre doigts griffus. À la forme, à l’allure, il tentait d’identifier l’espèce – mésange, pinson, roitelet, rouge-gorge enfin. Il voulait à tout prix revoir un rouge-gorge, l’observer, gonflant son plastron orange et poussant ses cris fluets pour impressionner un rival. Enfin, il avait retrouvé la force de désirer quelque chose. Mais aucun oiseau n’apparaissait, et, layon après layon, il s’enfonçait toujours plus.

Le soleil baissait entre les branches et le froid devenait plus mordant dans la lumière rosissante. Il poursuivait sa marche : il ne voulait pas rentrer insatisfait. Les traces se faisaient de plus en plus nombreuses. Maintenant il croyait entendre des bruissements d’ailes, des trilles ténus qu’il reconnaissait. À chaque détour du sentier, il espérait découvrir l’oiseau à la gorge rouge, perché sur un rameau ou sautillant sur la neige. Son attente était toujours déçue. À présent, une grande fatigue l’engourdissait.

Le ciel assombri par le crépuscule s’était chargé de nuages. La neige se teignait de mauve mais diffusait encore une faible lumière entre les colonnes de la futaie qui semblait une encre de chine sur un blanc mat. Soudain, son regard fut attiré par une touche de couleur vive : dans un ultime rayon de soleil rutilait un buisson d’un vert intense croulant sous des bouquets de baies rouges. Il reconnut aussitôt l’endroit : il y avait là plusieurs pieds de houx qu’il avait remarqués autrefois et dont la vigueur ardente bravait les teintes mornes de l’hiver. Il comprit alors qu’il avait atteint le but qu’il ignorait, que c’était ce buisson flamboyant qui l’avait attiré comme un aimant vers le cœur de la forêt alors qu’il cheminait dans la neige. Il sut exactement ce qu’il devait faire. Il se coucha en chien de fusil et se pelotonna au pied du buisson.

Bien emmitouflé dans sa parka, il n’éprouvait aucun inconfort. Il vit le soleil s’éteindre à l’ouest, et la nuit l’enveloppa comme un cocon tandis que le ciel s’ouvrait sur de nouvelles chutes de neige. Les flocons l’ensevelirent avec douceur. Le froid s’infiltrait en lui comme une paralysie lente, sans lui causer la moindre souffrance. Il n’avait jamais ressenti une si grande paix. À travers la léthargie qui le gagnait, il rêvait aux transformations de son corps, qui lui semblait à la fois s’enfoncer dans la terre et se ramifier vers le ciel. Très haut, de grands cygnes célestes perdaient leur duvet, et ce duvet se posait sur la forêt silencieuse tandis que ses racines s’accrochaient au sol, que son bois s’allongeait en rameaux piquants et drus. Au matin, ses feuilles hérissées d’épines se détachaient sur un fond poudré de brume et captaient la lumière du soleil revenu. Perché sur une de ses branches, entre les baies flamboyantes, un oiseau à gorge orange lançait ses trilles, petite boule chaude et vivante rougeoyant au cœur du gel.




 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Mokhtar   
20/4/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Est-on sûr, au moment de mourir, que l’on ne ressentira pas comme un appel ?
Pour le veuf, l’orphelin, le croyant, tout ce qui est amour est le dernier refuge, le dernier rendez-vous, dernière « attente qui ressemble à un désir ».

Pour celui qui aimait les oiseaux, c’est de la forêt glacée que vient l’appel. C’est l’heure.

Lui le terne, le triste, le glacé, le muet aspire à rencontrer la « boule d’énergie chaude et vivante, rougeoyant… ». Qui mieux que ce petit animal impétueux peut incarner l’exaltation de la vie ?
Alors lui, l’épuisé, l’apathique, le sans-espoir, le moribond veut partir en rendant hommage à la vie. Et il se fait arbuste nourricier.

On est vite tenté de trouver une signification parabolique à ce texte. Mais je ne suis pas certain que ce soit la recherche première de l’auteure. Chez qui je vois plutôt un goût prononcé à écrire avec soin et élégance de belles histoires, empreintes de poésie, et d’une touche d’irrationnel, marque du merveilleux.

Je verrais très bien cette histoire, réécrite dans un style approprié et joliment illustrée, faire un ravissant livre pour enfant.

Encore un bon moment de lecture du à la plume d’une auteure que, bien sûr, on n’aura pas reconnue.


Mokhtar en EL

   plumette   
20/4/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Tristesse et grande délicatesse, voici les mots qui me veinnent après avoir achevé cette lecture.

Un manière d'illustrer la dépression que je trouve remarquable, je ressens la paix du personnage qui a achevé son parcours en retrouvant son noyau dur , enfoui sous tant de dégoûts petits ou grands.

Consolation de la présence finale du rouge gorge : "petite boule chaude et vivante rougeoyant au cœur du gel."


je pense avoir reconnu ici une plume de très grande qualité, faite d'un alliage subtil entre la précision des mots qui font naître des images auxquelles je suis réceptive, et une grande sensibilité.

Merci pour cette lecture

Plumette

   FANTIN   
20/4/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Triste mais poétique et très bien écrit. Une histoire de solitude, d'engloutissement délibéré dans la solitude de la part d'un être profondément désabusé.
Quand les hommes et la société n'apportent plus rien, ne reste que la nature pour accueillir ceux qui ont décidé de se détacher sans retour.
Ici il est question d'une passion passée, d'un souvenir nostalgique qui, ne pouvant se régénérer, va servir d'appui pour aller plus loin et déboucher, non sur une fin somme toute prévisible et passablement misérable, mais au contraire, à la façon des Métamorphoses d'Ovide, sur une transformation merveilleuse qui transcende cette histoire et fait triompher in extremis la vie, la beauté et la poésie.
Un agréable moment de lecture que cette nouvelle dont le titre fait penser à un tableau japonisant.

   Palrider   
23/4/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Très poétique, une nostalgie lancinante réchauffant peu à peu à mesure que l’on progresse dans la lecture, c’est écrit d’une délicate plume et les images sont superbes :
-Le froid très vif gelait la neige sur les branches, si bien que chaque tronc portait une haute ramure de cristal que le soleil irisait...
Très belle lecture...
Palrider en EL

   Pouet   
21/5/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bjr,

la sortie d'un texte de Sylvaine est toujours un petit évènement en soi.

On retrouve ici la rigueur de l'écriture, le goût pour les descriptions bucoliques avec une pointe de "merveilleux", bien que plus ténue ici.

Il aura découvert l'annonce de sa mort par une carte de vœu de nouvel an. Si son âme n'est pas un oiseau, son cœur n'était plus qu'un grêlon de soleil.

Sensible, profond, désespéré. Terriblement humain.

   hersen   
21/5/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
C'est une histoire très belle. Son point fort est naturellement l'écriture, sans bavure :) et la carte de voeux ouvre bien le questionnement.

Quand perdre le goût de tout n'est plus une question de volonté, mais inéluctable, ce passage où est décrit comment il n'a plus goût à rien me fait froid dans le dos, c'est un état qui doit être absolument terrible à vivre ! (qui vaut mon "beaucoup" en évaluation)

mais au fil (rouge de l'oiseau) de l'histoire, malheureusement se devine la fin. Je m'attends au rouge-gorge, et c'est bien dommage. Pour moi, cette nouvelle est entre deux : un peu un conte à la chinoise, mais alors il manque un arrière-plan philosophique fort, un peu une histoire pour enfant, mais alors certains points sont un peu trop développés et la magie pas suffisamment exacerbée.

Mais c'est une histoire qui ne manque pas de charme.

   senglar   
21/5/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Sylvaine ici sylvestre :)


Les cartes de voeux d'abord, nous en avons tous reçu qui sont de petites oeuvres d'art et qui nous ont frappé plus qu'une autre. Mystérieuses concordances. Pourquoi telle carte plutôt que telle autre ? Mystère... Pourquoi une telle puissance émanant de dessins certes puissamment jolis et émouvants mais souvent naïfs ? La couleur peut-être, évocatrice, rutilante ou pastel qui habite le dessin, la couleur... pas toujours, la couleur ici, certainement.

Dans ce cheminement, cette fin de chemin, à la fois élégamment et densément mené, j'ai vu un homme aller à la rencontre de son âme, pas de sa mort, de son âme, une âme solitaire, rouge et palpitante. L'âme d'un homme-arbre qui est allé mourir et renaître parmi ses semblables. Les forêts sont des édens frémissants.

S'il y a du houx il y aura du gui. Au gui les trilles flamboyantes !


Senglar

   Luz   
21/5/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai beaucoup aimé cette nouvelle, bien triste, mais tellement poétique.
Au fil du texte, j'ai espéré que le personnage retrouve le gout de la nature, de la recherche, de l'observation des oiseaux ; mais ce fut autre chose : une mort heureuse, dans le nid du rouge-gorge.
Je trouve que cet oiseau redonne espoir et bonheur ; cela a été le cas pour moi à une époque difficile. Le rouge gorge était là, chaque matin, près de la haie du jardin...
Bravo et merci.

Luz

   in-flight   
21/5/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un joli texte mâtiné d'un désespoir romantique. On envierait presque la mort glaciale de cet homme, paisible au milieu des éléments (devenant lui même un arbre par métaphore). J'ai buté un peu sur la deuxième phrase: "à qui ne le liait".
Un texte qui me rappelle l'ambiance des récits de Sébastien Chagny (auteur ornithophile qui officia sur le site de façon modéré).

   Alcirion   
25/5/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Sylvaine,

Dans des entretiens radiophoniques de l’après-guerre (dispos sur le site de France Culture), Paul Léautaud s'en prenait (entre autres !) à Flaubert, lui reprochant son style qu'il estimait trop travaillé, préparé, pensé et repensé pendant des heures, des jours et des semaines...

J'ai repensé à cela en lisant votre nouvelle dont j'ai trouvé la forme très épurée, d'une grande précision. Evidemment, on n'écrit plus aujourd'hui comme au dix-neuvième siècle mais finalement beaucoup d'auteurs font aussi long, au moins dans l'esprit, en délayant bien peu de matière. Ici, on retrouve une forme concise et dans la construction de la nouvelle et dans le style : des phrases qui peuvent parfois être longues mais rien de superflu et une qualité d'écriture qui maintient le lecteur dans l'envie d'aller au bout, de connaître le dénouement.

Sur le fond, c'est une sorte de conte philosophique sur les dernières heures d'un homme, une façon poétique d'appréhender la vieillesse, la retraite. Les hommes passent au milieu d'une nature sans cesse renouvelée, matérialisée notamment par le rouge-gorge. Cette opposition, ce paradoxe, m'ont semblé être le cœur de votre propos (mais il se peut aussi que j'ai mal compris vos intentions...)

Une lecture très agréable.

EDIT : Oups ! Je suis passé à côté, j'aurais du lire l'incipit...

   Donaldo75   
25/5/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Sylvaine,

Comme très souvent chez toi, cette nouvelle est bien écrite, avec une forme de poésie qui la rend si agréable à la lecture, du moins pour moi. Je crois que le genre fantastique/merveilleux permet cette mixité entre littérature et poésie sans gêner les neurones conservateurs qui souhaitent que chacun reste dans son pré pour que les vaches soient mieux gardées.

Merci pour le bon moment de lecture.

Donaldo

   jfmoods   
3/6/2019
I) Un homme dépourvu de désirs

1) Le bourbier de l'existence

"Il avait ouvert l’enveloppe avec indifférence ; il n’attendait plus rien du courrier depuis longtemps.", "La ville qu’il avait choisie pour sa retraite jouxtait l’une des plus vastes forêts de France, qu’il jugeait propice aux longues marches et à ses observations d’ornithologue. Mais alors qu’il espérait une existence nouvelle, il s’était peu à peu enlisé dans le dégoût. Il s’était cru las de son travail, et passée la première euphorie il s’était découvert las de vivre, toute source de joie tarie. La majesté des futaies lui semblait maintenant d’une monotonie sinistre, l’humus avait une odeur de pourriture et les chemins forestiers devenaient en hiver des cloaques boueux. Les oiseaux qu’il avait tant aimés n’étaient que des automates aux comportements trop prévisibles. Chaque matin, il redécouvrait comme un fardeau la nécessité de vivre et d’accomplir les gestes les plus banals au prix d’un effort considérable, ne fût-ce que pour se lever ou pour se mettre sous la douche. La mort l’attirait comme un refuge, mais l’énergie lui faisait défaut pour la choisir."

2) L'horizon d'attente de la carte

"ses yeux s’attardèrent sur l’illustration, un rouge-gorge perché sur un rameau chargé de neige. Par quelle coïncidence cet homme qui le connaissait mal, qui ne savait rien de son ancienne passion pour les oiseaux, avait-il choisi cette carte ? Ce n’était guère qu’un chromo, mais la précision de chaque détail réveillait en lui une émotion dont il ne se croyait plus capable : un fond de ciel hivernal, bleu faïence poudré de brume, les baies rouge verni du houx, la tache orange du jabot, les yeux pareils à des perles noires. Ce qui le touchait surtout, c’était de sentir dans ce petit corps arrondi par le gonflement des plumes une boule d’énergie chaude et vivante rougeoyant au creux du gel et battant comme un cœur têtu. Jadis, dans une autre vie, il s’était assez intéressé à ces oiseaux pour écrire une monographie sur eux ; il avait même enregistré leur chant, cette succession de trilles purs qui proclame chez le rouge-gorge l’appropriation du territoire. Aujourd’hui, cette illustration banale éveillait en lui l’écho de sa personnalité perdue."

II) L'évidence d'une quête

1) Un retour aux sources

"C’était un chemin qu’il n’avait pas suivi depuis longtemps. La route enneigée se révélant très vite impraticable, il abandonna l’auto pour continuer à pied. Les sentiers étaient à peine visibles : il ne distinguait qu’une légère dépression du sol entre les arbres, mais il ne craignait pas de se perdre, à vrai dire il n’y songeait même pas. Il ne savait pas ce qu’il cherchait, mais dès qu’il l’aurait trouvé il était sûr de le reconnaître. Le froid très vif gelait la neige sur les branches, si bien que chaque tronc portait une haute ramure de cristal que le soleil irisait. Au milieu de cette forêt étincelante, que tant de blancheur renouvelait mieux qu’une floraison printanière, il se sentait peu à peu vidé de lui-même, pénétré par la grande paix végétale, la vie lente et tenace de ces créatures immobiles qui servaient de demeure aux oiseaux. Des traces de passereaux se lisaient sur le sol, chaque patte ayant laissé l’empreinte de quatre doigts griffus. À la forme, à l’allure, il tentait d’identifier l’espèce –mésange, pinson, roitelet, rouge-gorge enfin."

2) Mort et transfiguration

"Bien emmitouflé dans sa parka, il n’éprouvait aucun inconfort. Il vit le soleil s’éteindre à l’ouest, et la nuit l’enveloppa comme un cocon tandis que le ciel s’ouvrait sur de nouvelles chutes de neige. Les flocons l’ensevelirent avec douceur. Le froid s’infiltrait en lui comme une paralysie lente, sans lui causer la moindre souffrance. Il n’avait jamais ressenti une si grande paix. À travers la léthargie qui le gagnait, il rêvait aux transformations de son corps, qui lui semblait à la fois s’enfoncer dans la terre et se ramifier vers le ciel. Très haut, de grands cygnes célestes perdaient leur duvet, et ce duvet se posait sur la forêt silencieuse tandis que ses racines s’accrochaient au sol, que son bois s’allongeait en rameaux piquants et drus. Au matin, ses feuilles hérissées d’épines se détachaient sur un fond poudré de brume et captaient la lumière du soleil revenu. Perché sur une de ses branches, entre les baies flamboyantes, un oiseau à gorge orange lançait ses trilles, petite boule chaude et vivante rougeoyant au cœur du gel."

Merci pour ce partage !


Oniris Copyright © 2007-2019