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Aventure/Epopée
Sylvaine : Un si lointain appel
 Publié le 20/06/19  -  15 commentaires  -  8205 caractères  -  129 lectures    Autres textes du même auteur

Quand le renoncement accomplit la quête.


Un si lointain appel


Te voici donc. Il y a si longtemps que je te cherche, si longtemps que j’ai entendu ton appel. De si loin venu. J’étais photographe professionnel : je me déplaçais pour les mariages, je réalisais des portraits souvenirs, celui du bébé, du chat persan, de la première communiante ; des mannequins en herbe avaient recours à mes services pour illustrer leurs books. J’avais des clients fidèles, des revenus confortables, une épouse plaisante, deux enfants épanouis qui m’apportaient toute satisfaction. Que désirer de plus ? J’avais conquis la position que j’ambitionnais. Pourtant j’ai quitté ma famille, vendu mon studio, coupé tous les ponts en m’installant ici pour te rencontrer enfin. Et je n’ai aucun regret.

C’était à la fête des anciens de l’École, où j’aimais retrouver de vieux condisciples, moins pour échanger des souvenirs que pour comparer nos situations respectives. J’y puisais toujours un plaisir renouvelé, car j’étais parmi les plus prospères, ce qui m’ancrait dans la conscience de ma réussite. Ce soir-là, je revis Nicolas Sorel, qui participait rarement aux réunions et que je tenais pour un raté. Il rêvait de devenir un grand paysagiste, mais il n’avait jamais réussi à publier le moindre album, et vivotait en proposant ses clichés à des revues qui payaient mal. Je le trouvai plein d’une excitation fébrile : il avait décroché un contrat qui lui permettait de partir tous frais payés pour photographier les tiens, à charge pour lui de rapporter des images utilisables. C’était un travail aléatoire, dangereux peut-être, que je ne lui enviais pas. Aussi j’attribuai son enthousiasme à l’avantage financier qu’il espérait. Je n’étais pas encore prêt à en comprendre la nature, encore moins à reconnaître ton appel.

Il m’était cependant parvenu, puisque je fis pour la première fois la nuit suivante le rêve qui devait me conduire ici. L’homme que j’étais à l’époque n’était pas mûr pour l’accueillir, si bien que je l’oubliai dès mon réveil. Ne me restait que le souvenir d’un bonheur impalpable et scintillant, comme une brume qui se dissipe avec le jour. Durant les mois qui suivirent, l’expérience se renouvela souvent. C’est vers cette époque que je devins irritable, que je me lassai des noces et des starlettes, des chiens de compagnie et des poupons braillards. J’étais trop inconscient de mes véritables désirs pour attribuer ce changement d’humeur à l’influence de mon rêve, que je subissais sans le savoir. Je me surprenais maintenant à envier Sorel, à caresser l’ambition inouïe de réussir là où il échouerait sans doute, en volant aux tiens des moments furtifs dont je composerais un de ces livres qui se vendent si bien pendant les fêtes. Ce projet devint une obsession. J’escomptais déjà les bénéfices, et je méconnaissais ton emprise en croyant n’avoir que le profit en vue. Pendant l’été, je participai à un stage outre-Atlantique, où j’appris l’art de l’affût, le camouflage et l’interprétation des traces, pour en rapporter quelques clichés qui me satisfaisaient peu. Mais j’avais savouré chaque minute de l’escapade, et je supportai difficilement le retour au quotidien.

Avec ma famille, avec les clients, je me montrais de plus en plus impatient, de plus en plus lointain, ce qui désolait ma femme. D’ailleurs nos relations s’aigrissaient. Elle me reprochait de décourager la pratique ; moi, je lui faisais grief de mal seconder mes ambitions, et de se complaire dans la médiocrité quand je voulais donner un nouveau souffle à ma carrière. En fait, elle comprenait mieux que moi ce qui m’arrivait. Son bon sens commerçant lui prêtait une intuition sans faille : elle sut avant moi que j’avais perdu le goût des affaires, et tenait les gains que je me targuais de réaliser pour un prétexte. En quoi elle avait raison. La frustration croissante que je ressentais hâta la détérioration de notre vie commune. Je crois qu’elle en vint à douter sérieusement de ma santé mentale, et qu’elle fut soulagée quand je décidai de partir. Elle ne s’opposa pas au divorce, qui lui offrait des compensations financières où elle trouvait son compte. Il me resta juste assez pour venir m’installer ici, où les tiens sont encore nombreux.

Mon chalet domine une petite cascade qui dévale plusieurs ressauts pour rejaillir dans une vasque naturelle où l’eau s’apaise avant de poursuivre son cours. La poussière d’écume s’irise entre les branches, entre les troncs des arbres qui s’élèvent vers les hautes frondaisons froissées par le vent. La grande forêt nord-américaine, qui s’étend jusqu’à l’Arctique, se déploie autour de moi sur des milliers de kilomètres, et je me réjouis d’être en son cœur. Ici nulle présence humaine. Où que j’aille, le bonheur impalpable et scintillant que j’ai connu en rêve dépose sur le paysage sa buée d’or.

J’ai réussi quelques clichés que je pourrai vendre un bon prix : un élan paissant dans une clairière, un cerf de Virginie en plein bond, une biche allaitant ses jumeaux, des congrégations de corbeaux hérissant leur plastron noir. Mais surtout, pendant tout l’été j’ai traqué les tiens : j’ai étudié leurs laissées, déchiffré leurs empreintes, ramassé des touffes de poils accrochées aux branches et découvert des reliefs de leurs festins. Vêtu de couleurs neutres pour mieux me confondre avec les buissons, attentif au moindre frémissement, j’ai guetté des heures durant devant une proie entamée, à attendre leur retour. Vous êtes méfiants et craintifs : vous avez été beaucoup chassés. Pourtant mon acharnement a porté ses fruits : j’ai photographié un jour des louveteaux jouant au bord de leur tanière ; le lendemain, j’ai surpris une meute dévorant un élan qu’elle venait de tuer. J’ai thésaurisé d’autres images, mais je voulais plus encore. Je voulais un portrait définitif qui capterait l’âme au-delà du regard.

Ce matin, j’ai suivi une coulée de bête dans la forêt touchée par l’automne. Je ne l’avais jamais empruntée, et pourtant elle m’était curieusement familière. J’avais déjà traversé cette étendue de fougères rouillées, passé ce ruisseau à gué, caressé le tronc de ce bouleau rugueux dont j’ai détaché un ruban d’écorce translucide, remarqué ce bouquet de jeunes érables sous le dais bruissant des trembles d’or. J’avais pénétré au cœur du rêve dont le souvenir m’avait toujours fui et dont je reconnaissais la promesse de félicité parfaite. Je remettais mes pas dans mes pas de songe, et je devinais une présence, un souffle, un regard qui m’accompagnaient derrière le chuchotis des feuilles. Je suis parvenu à la clairière, je me suis adossé au talus, dans l’ombre trouée d’ocelles, j’ai commencé à t’attendre, et je me suis endormi.

Je me suis réveillé sous la brûlure de ton regard topaze, et je t’ai vu debout à deux mètres, cerné par des buissons rouge sang qui s’imprimaient en relief sur ta fourrure noire. Je contemple ton poitrail profond, tes pattes dures et sèches faites pour la course opiniâtre, et je sais que tous mes chemins convergeaient vers cette rencontre. Tous nos chemins, car il y a des mois que tu me guettes, que tu me flaires, que tu m’approches et t’esquives, appelé par ma quête de toi. Ce sont tes voies que j’ai traversées, ton duvet que j’ai cueilli aux branches, ta famille dont j’ai fixé le portrait fugace entre ombre et soleil. Mais toi, tu te dérobais sans cesse. Je crois que tu prenais mes mesures. Je t’ai enfin mérité.

Et je te mériterai jusqu’au bout. Je pourrais réaliser de toi un cliché superbe, mais mon appareil risquerait de t’effrayer et de dissiper l’instant magique. Surtout, cette photographie ressemblerait trop à un trophée. Je ne veux pas dérober à la forêt le secret de ta beauté nocturne, je ne veux pas voler l’or de ton regard. J’aurais l’impression de monnayer ton âme. J’ai poussé le renoncement jusqu’à son terme. Je reste étranger à ton royaume et il n’y aura pas d’autre rencontre, mais, de toi, je ne veux que ce moment trop intime et trop parfait pour être livré au profane. Peu m’importe de n’en garder nul témoignage qui me prouve que je n’ai pas rêvé.



_____________________________________________________________

Cette nouvelle est la toute première version d'un court roman qui porte le même titre.


 
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   Corto   
4/6/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Le lecteur est ici projeté dans une aventure non cernable, car elle est autant aventure intérieure qu'aventure professionnelle pour devenir aventure physique et émotionnelle en milieu naturel voire hostile.

Le début avec le regard sur les collègues ne prépare pourtant pas à des profondeurs, mais on y sent déjà une force maîtrisée qui a besoin d'autres horizons.

Lorsque arrive la rupture, aussi bien dans la vie du personnage que dans le déroulement du récit (belle chronologie ici utilisée), "Il me resta juste assez pour venir m’installer ici, où les tiens sont encore nombreux."

Le récit prend alors sa vraie dimension, avec ses tensions, ses décors, ses risques, et aussi ses mystères car on ne sait toujours pas qui sont "les tiens".

On avance encore dans cette forêt immense, en solitaire qui met sa vie en jeu pour trouver le moment précieux et unique qu'il veut à tout prix atteindre. "Ce matin, j’ai suivi une coulée de bête dans la forêt touchée par l’automne".
Le tableau toujours renouvelé est évocateur et on cherche encore, on avance, oui mais pour quoi, jusqu'où ?

Avec "Je me suis réveillé sous la brûlure de ton regard topaze, et je t’ai vu debout à deux mètres, cerné par des buissons rouge sang qui s’imprimaient en relief sur ta fourrure noire" on comprend que le moment décisif est venu. Une sorte d'hypnose s'installe où l'on ne saura pas qui de l'homme ou de l'animal tant poursuivi est le plus tendu, le plus arrivé à son but, car "Je crois que tu prenais mes mesures. Je t’ai enfin mérité."

L'apothéose arrive avec le renoncement du photographe à faire la photo dont il rêve depuis si longtemps, car le moment est sacré, l'émotion trop belle et "je ne veux que ce moment trop intime et trop parfait pour être livré au profane."

La précision des événements, des sentiments, de la tension qui meut le personnage est rendue ici de façon exceptionnelle, dans une écriture remarquable.

Relire l'exergue confirme l'excellence de la démarche.

Un grand bravo à l'auteur.

   Mokhtar   
9/6/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
On ne feindra pas ici d’ignorer qui est l’auteure, le style académique étant rapidement identifiable. D’autant plus que le texte proposé comporte bien des similitudes avec une autre de ses nouvelles: « le bleu des chevaux » publiée sur Oniris.

On y voit la même rupture du narrateur avec sa vie professionnelle et sa vie familiale. Le même détachement progressif de ses bases sociales, ce profond désintérêt (qui rappelle un peu la remise en question lors du syndrome de la quarantaine) qui fait qu’il se sent déconnecté, "désimpliqué", étranger à toutes les anciennes composantes d’une vie qui est en train d’obliquer.

Avec là aussi une montée obsessionnelle insubmersible, une passion compulsive qui prend le pas sur tout. Même si dans la première nouvelle l’évolution se faisait vers la démence, alors qu’ici l’on va vers l’apaisement. Mais la force de « l’appel » est ressentie comme essentielle dans les deux récits.

Dans la composition de ce texte, j’avoue avoir été un peu gêné par le choix technique de l’auteure consistant à vouloir, sur l’intégralité de sa narration, s’adresser directement au loup. Après l’apostrophe initiale, le photographe se lance dans la relation de sa vie, et de son basculement progressif. Long exposé que l’on imagine peu concerner l’animal, et de toute évidence destiné exclusivement à éclairer le lecteur. Ce qui fait que l’on est surpris de voir surgir ça et là des « tiens, siens, ton … » un peu incongrus rappelant que le narrateur interpelle l’animal.

L’idée que le photographe s’adresse au loup est très intéressante. La forme parlée met de l’intensité et de l’émotion dans la rencontre. Et le tutoiement renforce la proximité des deux êtres. Mais, si je peux me le permettre, je suggérerais :

- Que les trois premières phrases soient mises comme en exergue, entre guillemets, en italiques. Suivies de deux sauts de lignes

- Puis que la main passe au narrateur, qui expose son histoire au lecteur, et l’engrenage qui a bouleversé sa vie.

- Puis, pour l’épilogue (à partir de « et je me suis réveillé »), après encore deux sauts de ligne, mettre toute la fin du texte entre guillemets, en italique.

Je pense ainsi que la scène du face-à-face, moment fort et essentiel de la nouvelle, serait ainsi mieux détachée, mieux mise en valeur, moins diluée.

Après l’arrivée au chalet, les trois alinéas précédant la rencontre (et plus particulièrement le dernier) sont d’une écriture superbe, de pure poésie. Je les ai lus trois fois de suite.

Mais c’est bien le dénouement qui marquera le lecteur de ce texte. Ce renoncement de celui qui a tant fait pour obtenir la photo convoitée, mais qui au moment de conclure, subjugué par le regard topaze, renonce à ce qui lui apparaîtrait comme un sacrilège, un vol, un viol. Comme s’il voulait donner de la pureté et de la noblesse à sa démarche, et à cet instant qui n’appartient qu’à eux et dont il refuse le partage. Comme si, ayant atteint le Graal, il se sentait indigne de le toucher. Et de le démystifier et le banaliser en l’offrant au profane.

Il émane de l’homme comme une volonté de sacraliser son moment d’émotion profonde. L’appel, la mission dont il se sent investit, la pureté de sa démarche finale, la volonté de capter l’âme, l’intense communion vécue comme un instant de grâce extatique entre les deux êtres muets… comment ne pas ressentir une certaine dimension spirituelle dans cette histoire ?

Alors, l’a-t-il vu le loup ? Ou en a-t-il rêvé au fonds de la clairière ?

   poldutor   
20/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Sylvaine,
La première partie de cette courte nouvelle est un peu laborieuse, j'ai failli abandonner la lecture, mais mon respect du travail des auteurs, m'a poussé à continuer ; bien m'en a pris car la suite et notamment la description de la foret est un vrai enchantement.
J'ai adoré
"Mon chalet domine une petite cascade qui dévale plusieurs ressauts pour rejaillir dans une vasque naturelle où l’eau s’apaise avant de poursuivre son cours. La poussière d’écume s’irise entre les branches, entre les troncs des arbres qui s’élèvent vers les hautes frondaisons froissées par le vent. La grande forêt nord-américaine, qui s’étend jusqu’à l’Arctique, se déploie autour de moi sur des milliers de kilomètres, et je me réjouis d’être en son cœur. Ici nulle présence humaine. Où que j’aille, le bonheur impalpable et scintillant que j’ai connu en rêve dépose sur le paysage sa buée d’or."

Magnifique.

Merci pour ce moment de grâce.
Cordialement.
poldutor

   Ynterr   
20/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Beau. Tout simplement.
Rien n'est à rajouter ni enlever, pour moi c'est une réussite totale.
Après, il est vrai que je regrette un peu le choix du loup comme animal. Un peu trop fait ? Mais je comprends tout de même le choix de l'auteur, qui n'a rien à se reprocher.
Le final, avec le photographe qui refuse de prendre la photo, est tout bonnement la fin idéale.
Au plaisir de vous relire
Ynterr

   plumette   
20/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Sylvaine,

Construction efficace pour cette courte nouvelle qui parle de la force du désir et de ce qu'il permet d'accomplir quand on l'a reconnu.

Et toujours votre belle plume au service d'une histoire qui ne s'éparpille pas.

Il m'a manqué quelque chose pour arriver à adhérer complètement au changement de cap du narrateur: certes il y a eu la rencontre avec son ancien camarade qui a fait un choix d'absolu et ensuite ce rêve qui vient le titiller. Je crois que j'aurais mieux accepté que son désir s'enracine dans quelque chose d'un peu mystérieux, un récit entendu dans l'enfance, ou alors l'existence d'un ancêtre ami des loups... je ne sais pas!

j'ai beaucoup aimé la recherche puis la rencontre. comme je reste un peu sur ma faim, je modère mon beaucoup, mais si peu!

   Davide   
20/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Sylvaine,

J'aime quand la main qui m'accompagne ne me dit rien de la destination... quand j'ai suffisamment confiance pour perdre pied, pour suivre le chemin brumeux et cahoteux avec la joie et l'impatience d'un enfant de 4 ans.

Pour le narrateur, la rupture d'avec sa vie d'avant s'annonce brutale, peut-être un peu trop. Désir d'ailleurs, appel intérieur, rien de précis, mais pourtant, quelque chose de fort l'appelle, le happe.
Un texte qui me fait penser au livre "Walden ou la Vie dans les bois" (de Henry David Thoreau) de même qu'aux films "Into the wild" ou, plus récemment, "Dans les forêts de Sibérie".
La photo devient ici le prétexte à cette escapade, à ce périple en terre inconnue, promesse d'enchantements.

En effet, le mystère se délite au fur et à mesure que l'on explore les pensées du narrateur, qu'il nous livre, émerveillé, la magie d'une réalité à laquelle on ne s'attendait pas, mais que l'on espérait.
Le mystère cède sa place à un mystère bien plus grand, bien plus beau.

Saisi devant la beauté de l'animal qu'il rêvait de photographier, le narrateur a le même réaction que moi, lecteur, devant votre texte.
Une "mise en abyme" d'une beauté renversante !

Merci Sylvaine,

Davide

   hersen   
21/6/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'aime beaucoup l'idée de LA photo qu'on ne prend pas.

C'est un pas très important, fondamental, pour un photographe. Ce qui aurait été le sujet de la photo finalement n'importe pas, tant que l'idée de ce sujet est l'aboutissement d'une recherche profonde.

Et donc voilà.
J'ai lu une partie de la nouvelle sans un grand intérêt, celle qui touche à l'entourage du photographe, le passage sur Sorel est trop long, et sa vie fadasse pouvait être comprise à demi-mot. Le passage familial aussi, des détails comme le partage après divorce, ne me semble pas porter un grand intérêt car il a quelque chose de banal.

par contre, ce rêve scintillant duquel il va sortir suscite mon attention et je regrette que l'auteur n'aille pas plus loin, plus profond, dans la conscience/inconscience du photographe. c'est ici que réside, à mon avis, le grand intérêt de ce texte. Et je n'en ai que peu à me mettre sous les yeux.

quand j'arrive à la chute, magnifique, il me faut un effort "intellectuel" pour le relier au rêve. Alors que j'aurais aimé que le tout soit un ressenti qui m'aurait laissé une réelle empreinte en fin de lecture.

à te relire.

   toc-art   
22/6/2019
Bonjour,

Je n'ai pas été séduit par ce texte que je trouve assez convenu dans son thème, autant que dans son écriture, élégante certes, mais sans l'éclat que peut provoquer parfois un léger déséquilibre. Ici, tout se déroule sans accroc, avec un souci du bien écrire qui m'a éloigné de la vérité du personnage. Ce sentiment est sans doute renforcé par le (trop ?) long flash-back destiné à expliquer l'évolution de l'homme sur le chemin d'une certaine rédemption. Mais bien sûr, c'est un sentiment qui m'est propre. J'ai déjà lu ce genre d'histoire et je ne vois rien dans le récit qui m'accroche vraiment. Je trouve le tout exagéré, ce renoncement jusqu'au-boutiste, presque un appel mystique, pour communier avec la nature avec pour corollaire cette critique de notre monde capitaliste ayant oublié de vivre en symbiose avec la nature… Cette immersion absolue dans la nature est un thème que vous avez déjà visité plusieurs fois me semble-t-il, soit de façon onirique soit comme ici de manière plus prosaïque, et j'y vois une sorte de répétition un peu stérile qui ne satisfait pas ma curiosité de lecteur même si l'auteur est toujours libre de ses choix, et c'est heureux.

J'avoue que je sature un peu de ces messages qui fleurissent partout actuellement. En plus, l'image du loup ne m'a pas semblé à la hauteur de cette fascination, mais là encore, appréciation personnelle. Votre texte m'a rappelé un film "la vie rêvée d'Edgar Mint", je crois, où le héros part à la recherche d'un photographe célèbre joué par Sean Penn. Quand il le retrouve, celui-ci guette derrière son objectif un guépard des neiges mais au moment de prendre la photo ultime, comme votre narrateur, il préfère savourer la magie de l'instant plutôt que de l'emprisonner sur pellicule. Autant dire que je n'ai pas été surpris et que les messages assenés avec tant d'évidence ont tendance à me faire sourire, sinon fuir. Mais je suis sans doute un indécrottable cynique.

Par ailleurs, l'adresse directe au loup m'a semblé trop affectée et peu naturelle. Je sais bien que c'est un procédé littéraire, mais raconter au loup, même fictivement mais avec force détails, tout le chemin qui a conduit le narrateur jusqu'à sa rencontre avec l'animal, me paraît en fait assez ubuesque, et ne rendant finalement pas justice au fauve que l'on veut honorer en fantasmant un lien qui n'existe que dans l'esprit du narrateur.

   stony   
22/6/2019
Modéré : Commentaire trop peu argumenté.

   stony   
22/6/2019
La ligne est toute tracée depuis le départ, disons au moins la cinquième phrase. On sait où on est, on sait où on va. Le mec bourré de thunes et de réussites va tout faire valdinguer pour se reconnecter à dame nature.

Soit.

Reste le chemin. Trouvera-t-on quelque chose à se mettre sous la dent ? Une petite invention, une petite surprise ? Oh, pas grand-chose, juste une petite brindille qui dépasse, une micro-motte de terre qui mettrait un peu de vie dans ce tableau lissé, raboté, poncé, poli à en devenir transparent. On deviendrait tellement peu exigeant. Mais non. Nous ne sommes pas dans une prairie, nous sommes sur l’une de ces pelouses d’un quelconque château, fraîchement tondue au scalpel. Parvenu au bout de la ligne, on ne peut que confirmer qu’on a suivi le cordeau du jardinier. On pourrait tendre une bâche verte de part en part que ça en ferait une pelouse pareille.

Est-ce mieux argumenté que mon commentaire précédent ? Je n’en suis pas certain. Comment commenter l’ennui ? Que dire de plus, sinon qu’il y a quelque chose de particulièrement contradictoire dans le fait de décrire un retour à la nature par un texte qui fleure bon le vernis synthétique ? De particulièrement culotté, en somme. De risible ?

C'est finalement ce que je retiendrai d'intéressant de ce texte : sous prétexte de lui rendre hommage, l'auteur arrache un morceau de nature et le taille pour le mettre sous verre.
Ça, oui, c'est interpellant.
Quant à la littérature, c'est pour moi un exemple de son exact contraire.

   senglar   
22/6/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Sylvaine,


Un titre à la Jack London pour une nouvelle à la Jack Kérouac. Y a comme un air de famille pas vrai. La philosophie en plus pointu cependant. Nous avons tous un but dans la vie que la médiocrité alimentaire ne nous permet pas d'atteindre, que la quête du bonheur bourgeois bride et endort.

Et puis parfois il y a un catalyseur - ce catalyseur ici c'est Nicolas Sorel - un raté que le narrateur ne pressent pas magnifique mais qu'il va doubler pour mener sa propre quête alchimique : réaliser LA photo du dernier être libre sur la terre. Pour cela il faudra réintégrer la nature sauvage au fin fond de la forêt canadienne. Cette photo vaut de l'or, un oscar car elle est unique, elle fera de celui qui l'aura prise le parangon des photographes !

La traque a duré un temps 'immémorié' pour devenir immémoriale. Et voilà que le fauve, la bête sauvage, sans astreinte, le seigneur sans entraves regarde le narrateur dans les yeux. Ô le superbe cadeau auquel la bête acquiesce, la photo à portée d'objectif, la renommée aussi avec ses trompettes à portée de déclic.
C'est alors que l'alchimie opère, l'animal mythique à transmuté l'homme, il en a fait un être libre par échange de regards. Le narrateur a vu sa propre liberté dans le fait de ne pas s'astreindre à prendre la photo, acte d'esclave, il est devenu homme contingent ; la liberté ne se vit que par rapport à soi-même, dans le dénuement, l'isolement (pas la solitude), sans se soucier des honneurs, de la considération, de l'argent.
Il suffit de savoir... et le coeur fait le reste.

Merci le loup !

Remarquable récit initiatique, remarquablement mené.


Senglar
(Merci pour la fraîcheur de l'automne canadien en ce début de canicule avec cette quête des valeurs qui fait chaud au coeur :) )

   Eclaircie   
10/7/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Sylvaine,

Votre titre m'a attirée, et pour cause ; j'ai acheté votre court roman, l'an dernier et je suis contente de vous dire ici combien je l'ai aimé.
Et je retrouve ici une première esquisse de cette fabuleuse histoire.
Le soin apporté à la forme est fabuleuse. Pas un instant, le lecteur de décroche son regard de ce récit.
Le vocabulaire est précis, les tableaux du passé et du présents sont bien définis pas les changements de temps de conjugaison.
Non spécialiste en nouvelle, votre écrit représente à mes yeux ce que j'attends du genre : fond et forme adaptés, soignés, équilibrés.

Bravo et merci de ce partage.
Éclaircie

   wancyrs   
30/7/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Salut Sylvaine,

Dernièrement ma conjointe a acheté un tableau sublime ; dessus, on peut voir la face d'un renard, les yeux clos, et une amorce de sourire. Il se dégage de l'image quelque chose d'apaisant qui chaque fois qu'on entre dans la maison opère sa magie ; je comprends votre personnage principal ! à travers vos mots j'ai imaginé l'auteur de notre tableau tapis dans le buisson, à attendre le moment propice pour capturer l'instant magique où cette bête inspire le calme et le bien-être.
Votre fond m'a ramené un peu à la saga Twilight, me rappelant cette femme qui a pour ami et protecteur un grand loup. Les loups sont des bêtes magnifiques, intelligentes et mystiques, je n'ai pas de difficulté à croire qu'ils puissent entrer en résonance avec les hommes. Quant à la forme, votre récit m'a happé dès les premiers mots. puis a commencé un voyage où la poésie de votre texte pavait les chemins sur lesquels je m'aventurais ; et la fin est surprenante et belle, car elle suggère de laisser la beauté de la nature intacte, afin qu'un jour d'autres puissent en profiter.

Merci pour ce voyage !

Wan

   maria   
31/7/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Sylvaine,
J'admire ce photographe qui se libère des choses et des personnes,
qui pourtant le confortaient, pour s"abandonner, en toute humilité,
dans une quête de l'essentiel, du beau, du sublime. Ne pas déranger le loup, est ce la seule raison pour laquelle il renonce à exercer son art ? La réponse est peut être dans le roman ?
Une belle histoire d'artiste et très bien écrite.
Merci pour le partage et à bientôt.

   cherbiacuespe   
17/8/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
C'est une histoire superbe. Le passage d'un monde de matérialisme sans limite vers un autre ou seule compte la vie et rien d'autre.

J'ai été tenu en haleine dès le premier "toi", me demandant de qui il s'agissait. C'est à mes yeux un gros point positif de cette histoire. L'autre étant de démontrer que l'on se trompe souvent en envisageant ce qui est important et ce qui ne l'est pas.

Et ce face à face final ou le protagoniste principal, mettant un point définitif à sa nouvelle philosophie, est une conclusion magique. remarquable!


Oniris Copyright © 2007-2019