Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
Tadiou : La passerelle
 Publié le 08/02/18  -  6 commentaires  -  11706 caractères  -  67 lectures    Autres textes du même auteur

"Il suffit de passer le pont", chantait Brassens. Mais est-ce toujours si facile ?


La passerelle


Aux alentours du village l’automne jouait de ses lumières tièdes, de ses fines et fraîches nappes de brouillard, de ses odorants souffles de vent, parmi les grands chênes aux feuilles striées de rouge et d’orange. Tout était assourdi, assoupi, comme s’il fallait prendre des forces pour affronter l’hiver toujours rude dans cette région proche de l’Allemagne.


Dominant la petite cité minière, l’imposante roue d’acier, maintenant toute rouillée, ne tournait plus. Dans le passé ses rotations lentes étaient le signe de l’activité industrielle, de la vie. C’est elle qui permettait aux grappes de mineurs de s’engouffrer dans les profondeurs de la terre, serrés dans la benne métallique hurlant pendant ses trajets. La voir tourner signifiait qu’il y avait du boulot, que le sous-sol était fécond, qu’il y avait du minerai de fer à remonter à la surface, que les mineurs recevraient leur salaire à la fin du mois. Ça signifiait qu’ils pouvaient continuer à braver les dangers, les risques d’éboulement, de chutes de rochers. Ça signifiait qu’ils pouvaient continuer à avaler de la poussière, ça signifiait qu’ils pouvaient continuer à ouvrir leurs poumons à la perfide silicose. Ça signifiait qu’ils pouvaient continuer à être fiers de leur labeur de bêtes, un « métier d’hommes » comme ils disaient, de « vrais hommes » ; pas comme ces employés d’usine, « des petits bras, des mollassons, des tièdes ».


Le soleil miroitait sur la rouille de la grande roue, la nimbant de mille couleurs, la transformant en œuvre d’art étincelante.


Juchée tout en haut du puits de mine elle surplombait toute la région, tel un aigle surveillant la vallée de son regard perçant auquel rien n’échappait. Un jour elle avait ralenti, puis s’était arrêtée tout comme ses semblables, donnant le coup de grâce à toute une région. La minette lorraine était trop chère, trop peu riche en fer, ne pouvant pas lutter contre la concurrence de la Mauritanie ou de la Suède. Presque tout s’était arrêté. De nombreuses familles étaient alors parties tenter leur chance ailleurs. De multiples maisons des cités minières avaient clos leurs portes et leurs volets, les herbes avaient pris possession des petits jardins, les rues ne résonnaient plus des cris et des rires d’enfants.


En ce doux après-midi d’octobre mon pas lent troublait quelque peu le silence du petit village blotti au pied du puits de mine. Cela faisait une vingtaine d’années que j’avais quitté ce village lorrain de la vallée de l’Orne, quand la crise minière avait menacé la prospérité du commerce que m’avaient légué mes parents, vente de vêtements de gamme moyenne-supérieure. J’avais réussi à vendre mon magasin, certes à perte, mais juste à temps, avant que tout ne s’écroule.


Sans se presser, un chat à robe Arlequin traversa la rue juste devant moi. Un chien aboyait un peu plus loin. J’entendais quelques poules caqueter. À part ces petits signes de vie, des rues silencieuses et presque vides. Je croisais quelques personnes âgées, manifestement des retraités, sans doute attirés là par les prix avantageux de l’immobilier. On se saluait. Je ne reconnaissais personne. Je sentais derrière moi la présence oppressante de cette immense tour d’acier, qui avait été à la fois mère nourricière et ogre avide des hommes.


Le macadam était crevassé, quelques brins d’herbe colorant de vert pâle le noir de la chaussée ; des façades grises exhibaient leurs fissures, des trottoirs étaient défoncés. Pourquoi donc avais-je quitté pour un temps ma prospère entreprise de la côte méditerranéenne pour revenir, étrange pèlerinage, dans l’univers minier de mon enfance ?


Je me sentais depuis longtemps en plein brouillard, avec une sensation intérieure d’inachevé, de mal-être, avec un poids lourd sur mes pensées. Où trouver un signe, un début de chemin, un indice, une lumière, ne serait-elle qu’un pâle lumignon ?


J’adorais randonner, en particulier dans des massifs montagneux, monter lentement vers les cols ou les sommets, quitter les prairies pour cheminer parmi les rochers, puis parfois les névés… Mais, suivant les régions de France ou d’ailleurs, c’était constamment la croix et la bannière pour choisir un itinéraire que je pourrais supporter : j’étais incapable de traverser à pied une passerelle ou un pont ; dès mon premier pas j’étais pris de vertiges, des nausées me soulevaient l’estomac et il fallait que je rebrousse chemin. Que de stress dans la préparation de certaines balades ! Puis au cours de celles-ci, peur que des circonstances imprévues obligent à changer d’itinéraire.


Les multiples examens cliniques n’avaient rien révélé. J’en étais fortement perturbé : que cela signifiait-il ? Un pont, c’est ce qui permet de changer de lieu, d’atmosphère, d’environnement...


« Et si c’était une réminiscence de votre enfance ? » m’avait suggéré mon psy. Alors je m’étais laissé attirer vers ces lieux où j’avais couru et joué durant mes jeunes années. Je n’avais, à vrai dire, pas préparé précisément mon séjour, me disant que je laisserais la porte ouverte aux improvisations, aux surprises toujours possibles.


Continuant mes lentes et rêveuses déambulations j’arrive devant l’école. Tiens ! Mais je me souviens, cette maison-là, au coin, c’était la maison de la famille de Serge Lovato ! Mon meilleur copain de cette lointaine époque, que j’avais perdu de vue. Dès l’âge de dix-huit ans nos vies s’étaient séparées ; il était allé vivre dans le Pays basque. Serait-il revenu ? Je tente ma chance, je sonne. On ouvre.


Je me nomme, l’homme se nomme. Mais oui ! C’est lui ! Nos silhouettes ont bien changé, se sont épaissies…


Nous nous prenons dans les bras. Surprise, émotion… J’entre. Le passé afflue.


Courses de vélos et chutes multiples : c’était à qui arriverait le premier. Mais où était la ligne d’arrivée ? Peu importe, mais arriver le premier ! Foot dans les prés, courses dans les bois, fabrication d’arcs avec des branches de noisetier, construction de fragiles cabanes, grimpettes dans les arbres…


Nous voilà installés maintenant autour d’une table basse, dans le salon, devant la cheminée. Son épouse Raymonde nous rejoint, puis nous laisse : « Vous avez sûrement un tas de choses à vous raconter ». Un temps nous nous disons nos vies. Puis : tu te rappelles ? Les coings de madame Frisch, le ballon tombé dans la bouche d’égout, les barrages sur le Woigot avec des pierres et des branches : nos petits gués ; et la passerelle, à moitié déglinguée au-dessus du ruisseau en contrebas, que nous franchissions à quatre pattes… seulement pour aller de l’autre côté et puis revenir. Tu te rappelles ? Tu te rappelles ? Le jour où on a fait… Le jour où le maître d’école nous a dit… Le jour où le curé s’est mis en colère en pleine messe… Le jour où on a entraîné Chantal avec nous dans le bois… Le jour où on a fait une loterie bidon… La passerelle, la passerelle… Pourquoi ce trouble ?


« Allez, viens, on va faire un tour. » Il fait beau, nous traversons le village, direction le bois de la Woëvre. Les noisetiers flamboient de mille couleurs ; de multiples battements d’ailes agitent les feuilles, ça chante de partout avec ce beau soleil et ce petit vent. Puis au détour du chemin, la passerelle avec le ruisseau quelques mètres plus bas. J’avais tout oublié… Et je revois tout.


C’est le mois d’août. Serge et moi, pantalons courts et grosses chaussures, allons cueillir des mûres. Soudain nous les voyons, les cinq, devant la passerelle démunie de garde-fous, hirsutes, sales, farouches. « Tiens ! V’la les chouchous, les premiers de la classe ! On fait moins les malins ici, hein ! On vous suit depuis l’église. Maintenant vous allez faire ce qu’on vous dit, sinon on vous jette dans le Woigot. Et maintenant, léchez-nous les pieds. » Je me souviens ; ils m’empoignent à trois et me balancent au-dessus de la passerelle tout près du vide ; ils rigolent bien. Moi, je hurle, pris de vertige. Puis ils nous trimballent d’un bout à l’autre des frêles planches, nous penchant vers le ruisseau. Et ça dure, ça dure. Je ne veux pas leur lécher les pieds ; ils sont crades et ils puent. Je vomis.


« Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes malades ? Bande de voyous! » Ils s’enfuient. Le garde-champêtre me récupère tout tremblant.


Pourquoi avais-je presque tout oublié ? Je raconte à Serge. Il me dit qu’il a un peu oublié mais qu’à l’époque il avait mal dormi pendant deux ou trois nuits. Nous n’avions rien osé dire, par peur des conséquences ; ces cinq-là, c’était la terreur de l’école et de la rue, deux Français, un Italien, un Yougoslave et un Algérien. Oui, je me souviens. La masse de mes sensations enfouies me tombe dessus ; ma terreur ; Serge impuissant et la fin du calvaire grâce au garde-champêtre, un hasard.


– Tu sais ce qu’ils sont devenus ?

– Non, ils sont partis les uns après les autres quand la mine a fermé.


Flou dans ma tête. Qui me donne des baffes ? Qui me crache dessus ? Une main et un visage. Qui ? Qui me donne des coups de pied quand je suis dans le vide au-dessus du Woigot ? Qui ? Qui ? Je n’ose me le dire.


Serge avait la pointe d’un couteau sur sa nuque. Il me tabassait ; c’était ça ou… Serge, mon grand ami de l’époque, presque mon seul copain. Celui qui m’empêchait parfois d’être le premier de la classe.


Serge était obligé de me tabasser sur la passerelle.


Nous sommes rentrés. Nous avons veillé fort tard. Au coin du feu nous avons revécu cette scène ; je lui ai dit et il m’a dit.


Ce fut pour moi une grande et belle délivrance.


J’ai dormi sur place, d’un très beau sommeil, avec des rêves de ponts sans garde-fous, que je traversais à cloche-pied, que je traversais en équilibre sur les mains, que je traversais les yeux bandés, que je traversais à grands coups de fous-rires…


J’ai fini par quitter Serge et la Lorraine. Je suis rentré dans ma jolie maison de bord de mer. J’ai annulé mes rendez-vous avec mon psy. Nous avons invité Serge et sa famille. J’ai peint plusieurs tableaux de la passerelle et du Woigot à la mode impressionniste, car j’ai quelques talents picturaux.


Le temps a passé. J’aime maintenant traverser des ponts vertigineux. J’ai franchi à cloche-pied la passerelle de verre de l’Aiguille du Midi, « Le Pas dans le Vide », au-dessus de plus de 1000 mètres du sol sous les yeux ébahis des touristes. Langkawi Bridge en Malaisie, ce fut en rollers. Siduhe River Bridge et la passerelle de Zhangjiajie en Chine, la plus grande passerelle de verre du monde, suspendue 298 mètres au-dessus de la vallée, entre deux parois rocheuses à pic séparées par 429 mètres de vide : en équilibre sur les mains. Royal Gorge Bridge dans le Colorado, le pont de Trift en Suisse, Puente de Ojuela au Mexique, Capilano Suspension Bridge au Canada et Cikurutug Bridge en Indonésie : les yeux bandés, ou à reculons, ou en valsant… J’ai failli me faire arrêter plusieurs fois. Mais on pardonne aux touristes gais, farfelus et inoffensifs…


Ces ponts me manquent si je les délaisse trop longtemps. J’ai une belle liste avec des photos.


Ils m’ont inspiré des dessins, des aquarelles, des croquis, des tableaux, des poèmes… Bientôt je pourrai organiser une exposition avec tout cela. Je la dédierai à Serge.


J’ai le projet d’installer une passerelle de cordes entre deux résineux de mon parc, hauts d’une vingtaine de mètres.


Il y a des chasseurs d’orages.


Je suis devenu maintenant un grand chasseur de ponts, suivi à la trace par les médias.


Quant à l’interprétation symbolique de cette notion de pont, passage d’un monde à l’autre, d’une atmosphère à l’autre, d’une tranche de vie à l’autre, peut-être de la Vie à l’Au-delà, je suis prêt maintenant à m’y confronter.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   plumette   
6/1/2018
 a aimé ce texte 
Bien
je suis entrée dans ce texte avec une certaine gourmandise grâce aux belles descriptions qui font découvrir au lecteur cette Lorraine abandonnée et les raisons de son abandon. Même si l'on a quelques notions de la "crise minière" cette approche particulière m'a mise en état de nostalgie, finalement bien disposée à accueillir la suite.

la manière dont se dévoile peu à peu le traumatisme du narrateur peut paraître un peu "facile". Il a la chance de trouver Serge sur place et de pouvoir retrouver aussi la passerelle comme si rien n'avait bougé depuis 20 ans et aussi la chance de tout dénouer d'un coup.

cette impression de trop grande limpidité pour un tel sujet m'est venu dans un second temps car je le dis, ma lecture a été agréable de bout en bout.

je trouve que la phrase qui clôt le texte est un peu insistante et que vous auriez pu laisser le lecteur se confronter tout seul à la symbolique du pont!
A vous relire,


Plumette

   Louison   
7/1/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une passerelle a double signification. J'ai beaucoup aimé vous lire, j'ai beaucoup aimé l'écriture, fluide, concise.

J'ai aimé l'histoire de ce poids qui persiste jusqu'à ce qu'enfin, un jour, les choses soient dites et qu'alors, enfin quelque chose se libère.

Mon commentaire ne vous apporte rien, mais que dire sur un texte que je trouve bien construit et une histoire bien ficelée.

Merci pour cette lecture

   Jean-Claude   
12/1/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

Le propos (la passerelle/les ponts) est noyé dans les descriptions et la nostalgie qui occupent une place trop dominante.

Il y a des problèmes dans l'usage des temps.
Par exemple, Le présent d'évocation des souvenirs avec l'ami d'enfance convient, mais pas dans les 2 paragraphes commençant à "Continuant mes lentes et rêveuses déambulations j’arrive devant l’école."
Autre exemple, le deuxième paragraphe a plusieurs temporalités pour un seul temps (sans doute par volonté de renforcer le "ça signifiait". D'ailleurs, avant la fin, je me suis demandé pourquoi la narration n'était pas au présent.
En passant, il y a au moins un "ça signifiait" en trop, celui après la virgule.

Le plan global...
Description et histoire de la région.
Situation personnelle, évocation de la phobie.
L'arrivée, la rencontre, le partage de souvenirs.
Paf ! Plus de phobie (grâce aux souvenirs enfin revenus)
Description de la situation après la phobie vaincue.

Structuré de cette manière, ça penche vers le témoignage, certes intéressant, mais qui ne m'a pas entraîné.
Je pense qu'il y a matière à faire quelque chose de plus prenant (le climat d'abandon général pourrait être en dialogue métaphorique avec un état d'esprit...).

Je tournais autour du pot, mais j'ai trouvé ce que je voulais dire.
La lecture n'apporte aucune valeur ajoutée : je n'ai pas été invité à imaginer, comprendre, ressentir...
Même si c'est bien "habillé", j'ai lu ce texte comme un témoignage (je l'ai déjà dit, je sais) où tout est donné (trop à mon avis), comme quand on raconte son passé lors d'une soirée entre amis.
Je reconnais que j'attends plus d'une nouvelle ou que ce registre ne me conviens pas.

Au plaisir de vous (re)lire.
JC

   Vincendix   
9/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Tadiou,
Un récit bien écrit et plaisant à lire, la scène de la passerelle est poignante, cette meute de jeunes « loups » tabassant un « mouton » me rappelle quelques souvenirs d’enfance. Je n’ai jamais été victime de telles brimades, j’avais des protecteurs, deux cousins plus âgés que moi, de solides gaillards. Seulement j’ai assisté à des scènes de ce genre, j’étais complice passif.
Ceci dit, la description de l’ancienne cité minière me semble bien loin de la vérité, j’habite l’une de ces communes qui vivaient des mines de fer, aucune maison vide, aucune rue abandonnée, bien au contraire, de nombreuses constructions nouvelles, un dynamisme extraordinaire en raison de la proximité du Luxembourg pourvoyeur d’emplois et qui plus est avec des salaires nettement plus élevés qu’en France. Votre vision date probablement d’une trentaine d’années car même les vallées de l’Orne et du Woigot sont impactées par ce renouveau. Après l’exode de quelques familles, on assiste au retour des enfants.
Vincent

   Donaldo75   
11/2/2018
Bonjour Tadiou,

Je suis désolé mais je ne suis pas arrivé à rentrer dans cette histoire. Plusieurs dimensions narratives se télescopent, sans jamais fusionner, ce qui serait un coup de force, ou à détacher une majeure:
* la dimension historico-sociale ou socio-historique
* la dimension nostalgique, ou les souvenirs d'une époque révolue à l'aune de l'analyse d'aujourd'hui
* la dimension psychanalytique, quand les souvenirs font d'autant plus mal qu'ils sont emmurés dans la honte

Bref, moi, lecteur pourtant pas pénible en termes de recherche du sens (je ne demande pas toutes les cinq minutes: "mais qu'est-ce qu'il a voulu dire, boudiou ?"), j'ai de la peine à me frayer un chemin dans cette narration multidimensionnelle. En trois mots comme en cent, je suis largué.

Une autre fois, probablement.

Don

   Louis   
19/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une passerelle offre un passage, elle permet de passer, mais quelque chose ne passe pas, quelque chose n’est pas passé dans l’histoire personnelle du narrateur.
Dans son passé même, quelque chose n’est pas passé.
Il y eut une impasse.
Et ce qui ne passe pas reste présent, présence qui se manifeste par des « vertiges », et une phobie des ponts, qui laisse le narrateur incapable de les franchir.

Le narrateur remonte dans son histoire, à la recherche de l’origine de cette « impasse », et ainsi pouvoir s’en libérer.
Le pays de son enfance se découvre à son image, prisonnier d’un passé qui ne passe pas. La roue d’acier qui domine le paysage semble une grande horloge figée, qui marque pour toute la région un arrêt du temps : « L’imposante roue d’acier, maintenant toute rouillée, ne tournait plus ».
Celle qui rythmait la dure vie des mineurs « un jour avait ralentie, puis s’était arrêtée tout comme ses semblables »
Avec la fermeture des mines, cette région de Lorraine s’était trouvée dans une impasse, sociale et économique.
Un passage vers une économie différente, un monde du travail différent de celui de la mine, ne s’est pas effectué, et le passé subsiste, immobilisé, fermé sur lui-même, à l’image des « multiples maisons des cités minières » qui « avaient clos leurs portes et leurs volets ».

Le narrateur a quitté cet environnement figé, il a réussi un passage vers une autre région, un autre emploi. Mais il n’a pas tout emporté avec lui, un événement de son histoire est demeuré là, figé, inconnu, sans souvenir conscient, empêchant au présent tout passage par-dessus des difficultés, tout passage au-dessus du vide, produisant des limites à toute avancée. Il lui faut ouvrir ce passé à la lumière consciente du souvenir pour s’en libérer.

Le narrateur découvre aisément l’origine de son « traumatisme », dans un évènement violent, une agression, une volonté d’humiliation.
Lui, le premier de la classe, au sommet d’une hiérarchie des élèves selon les critères de l’institution scolaire, on tente de le rabaisser, de le faire chuter, de le faire tomber de sa position supérieure, victime du ressentiment de jeunes défavorisés de sa classe, qui voient en lui un « chouchou », un favorisé qui devrait sa position à d’injustes privilèges.
C’est d’une passerelle qu’on tente de le faire déchoir.
Mais, pire que tout, on a contraint son propre ami, son seul ami, à le frapper au-dessus du vide.
Tout cela ne pouvait pas passer, au sens cette fois que ce ne pouvait être admis, accepté.
Tous ces événements avaient donc été « oubliés » refoulés et l’on sait que, selon la psychanalyse, le refoulé fait retour, un retour ici dans les vertiges et la phobie des ponts.

Cette phobie se transforme en une obsession des ponts, que le narrateur cherche partout à franchir, partout à représenter, ou à reconstruire. Il devient un « chasseur de ponts », le pape des ponts, un « pontife ».

Dans une répétition obsessionnelle, il lui faut franchir des ponts et des passerelles, pour se prouver et faire reconnaître au monde entier que désormais les passages sur le vide, même les plus dangereux, ne lui font pas peur. Il veut passer et se dépasser… sans trépasser.

Quelque chose passe enfin, et ne passe pas, pour le narrateur prisonnier, attaché sans cesse à franchir les ponts, dans un désir de se rehausser en réponse à l’humiliation subie. Ainsi donc le narrateur ne s’est pas vraiment libéré du passé. Dans ce qui passe demeure une impasse.

Merci Tadiou, pour ce texte intéressant.


Oniris Copyright © 2007-2018