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Fantastique/Merveilleux
Ululo : Derrière l'école
 Publié le 11/03/09  -  9 commentaires  -  5530 caractères  -  54 lectures    Autres textes du même auteur

C'est l'histoire d'un type de trente ans qui va au boulot.


Derrière l'école


C’était un matin d’hiver. Il faisait frais, et le vent n’était pas là pour arranger ça. J’allais travailler. Un jour comme les autres. Je me refusais à consulter ma montre, je voulais pouvoir croire que je n’étais pas en retard.

Je traversais le pont - un petit pont vert, juste en face de chez moi, qui survolait les voies de RER. Ce pont n’était pas beau ; il était d’un vert acide que je n’aimais vraiment pas. Au moins il était utile, et je l’empruntais tous les jours, deux fois par jour. Une fois dans un sens, une fois dans l’autre.

Je crois qu’à force de marcher toujours au même endroit, j’avais dû user le trottoir situé sur les bords de ce pont. Mes chaussures, elles, ne se détérioraient pas. Celles que je portais alors avaient peut-être trois ans, et étaient comme neuves, c’est-à-dire laides ; je n’ai jamais eu bon goût en matière de chaussures.


Le ciel était gris, de ce gris uni qui m’inquiète quand je le vois, car on ne distingue pas les nuages qui le forment. Et puis sale, oui, sale à en vomir. D’une saleté crasse, qu’on n’en comprend pas comment les avions peuvent redescendre de là-haut aussi blancs qu’ils étaient partis. J’aurais envie de prendre un chiffon et d’essuyer ces résidus graisseux qui m’horripilent.

La laideur et la pollution suintaient à la surface du ciel, et j’avais peur à chaque instant qu’elles ne forment une goutte géante qui viendrait s’écraser sur moi. J’arrivais à la fin du pont lorsqu’un train passa en vrombissant ; lui aussi était sale, à l’extérieur et à l’intérieur, mais je regrettais de ne pas m’être assez dépêché pour avoir pu le prendre ; j’allais devoir attendre le suivant.


Je sortis du pont, et obliquai sur une petite rue transversale. Il n’y avait personne. Enfin si, une femme, de peut-être cinquante ans, qui marchait lentement, dans le sens contraire au mien. Son visage était usé et tranquille. Je ne m’attardai pas à penser à elle et continuai mon chemin.

Je jetai un coup d’œil sur la maison en vente à ma gauche : une belle bâtisse de briques et de pierre blanche, avec balcon et jardin, que ma femme aurait voulu acheter ; mais nous n’avions vraiment pas l’argent suffisant.

Je pris à droite une rue un peu plus large, qui amenait tout droit à la station. Je passai devant une école maternelle, un gros bâtiment moderne, vert et bleu, et pensai avec tristesse que si j’avais des enfants un jour, ils iraient là.

C’est alors que j’aperçus... Juste derrière l’école, dans l’espace entre deux pavillons vulgaires : des collines d’émeraude, des lacs de diamants et des vallons d’or s’offraient à ma vue. C’était beau, attirant. Je m’immobilisai un instant, intrigué ; à ce que je savais, il n’y avait pas de campagne féerique à cet endroit auparavant.

Cependant, je n’avais pas le temps ; mon travail m’attendait, le patron serait furieux si j’arrivais après sept heures et demie. Je me détournai donc de ce spectacle ravissant et repris ma marche fade. Mes pensées étaient tout entières au monde entrevu ; je rêvais de pouvoir m’y arrêter, juste une minute. Et le rêve devint volonté.


Je m’arrêtai à nouveau et tendis le cou pour voir encore. Un gros immeuble puant de vie prenait toute la place, on n’y voyait rien. Je revins sur mes pas - quelques secondes seulement, me promis-je - et contemplai béatement cette magnificence naturelle. Elle semblait me dire de venir. Elle semblait s’ennuyer sans moi. Je fis un pas, puis deux, en sa direction. Elle restait hors de portée, impassible, impossible. Je me mis à courir ; courir vers l’inconnu, courir vers quelque chose de plus beau que le ciel gris.

Et bientôt, je me retrouvai à gambader sur une prairie tendre et amoureuse. Je m’allongeai au sol, et me roulai dans l’herbe, pendant quelques secondes, en un corps à corps charnel avec la nature.

Puis je me relevai, et recommençai à courir. Tout était nouveau pour moi. Tout cet espace, cette vapeur invisible, langoureuse, qui ne disait rien. « Liberté » ; si je l’avais connu, j’aurais déclamé le poème d’Éluard. C’était si bon.


J’aperçus un promontoire rocheux quelques centaines de mètres plus loin, et me mis en devoir de l’atteindre. Je ne sentais pas mes jambes, je volais sur le vert convivial de l’herbe.

En quelques minutes, j’étais au rocher. Je l’escaladai adroitement, sans faire aucun accroc à mon costume. De là-haut, je voyais un kilomètre ou deux de ce paradis. C’était vraiment magnifique. Si je m’étais retourné, sans doute, j’aurais vu la ville, les routes. Mais je ne voulais pas. Tellement inutile.

Il y avait des arbres à un endroit, à l’ombre les uns des autres. Et, sous un chêne, une femme. C’était tellement évident : il fallait Ève pour ce Paradis. Je ne savais pas si elle était belle, j’étais trop loin pour la voir. Mais il était tellement évident qu’elle était l’autre, la moitié d’infiniment petit. Ensemble, nous conquerrions l’Éden immense.

Je m’approchai d’elle, guidé par la conscience du rêve éveillé. Elle dormait, allongée sur le dos. Oui, elle était belle ! Des cheveux longs, liquides, de longues jambes tendres, et des seins immenses d’où semblait avoir coulé la Voie lactée.


Je m’allongeai, en silence, à son côté. Sa respiration était calme. Je posai ma tête dans le creux de ses hanches délicates. Nous fusionnions lentement.

Je ne crois pas m’être endormi. C’est juste...

Je l’ai rejointe, je suis resté, j’ai murmuré en son âme brune et douce une prière, qui résonne encore dans mes tympans apaisés ; je ne fais qu'attendre, attendre derrière l'école.


Ulysse Lojkine


 
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   xuanvincent   
11/3/2009
 a trouvé ce texte 
Bien
J'ai apprécié le thème, celui de l'évasion lors d'un trajet du quotidien vers le travail.

Cette nouvelle m'a paru bien écrite, un peu trop peut-être parfois.

Une chose, qui m'a amusée : pendant un moment lors de ma lecture je voyais un très jeune narrateur *... puis, me souvenant du résumé (vu malgré moi, puisque je préfère en général ne les lire qu'à la fin de ma lecture), je me suis efforcée de me dire que ce narrateur avait bien trente ans et pas moins.

* Le fait que le merveilleux se situe derrière l'école et non l'entreprise, m'a fait aller dans ce sens.

J'ai assez apprécié le basculement dans le merveilleux, le passage de cette colline paradisiaque, également la citation du poème d'Eluard.

Les couleurs sont bien présentes dans ce récit, j'ai apprécié.

La dernière phrase m'a assez plu.

   marimay   
11/3/2009
 a trouvé ce texte 
Bien
Bonjour ululo,
J'ai eu cette impression (que c'était un enfant). Pourtant, dès le début, on sait qu'il s'en va au travail.
C'est sans doute parce que le regard qu'il pose sur ce qui l'entoure est le même que celui d'un enfant. Et avec la même logique, il ouvre la porte du "merveilleux" dans lequel je suis entrée moi aussi au rythme de votre nouvelle bien écrite.

   solidane   
11/3/2009
 a trouvé ce texte 
Bien -
J'ai aimé ausii l'irruption du magique dans un quotidien glauque. Pourtant certaines images ne m'ont pas séduites, va savoir pourquoi, la voie lactée par exemple. Une impression troublée donc.

   coquillette   
12/3/2009
 a trouvé ce texte 
Moyen
Bonjour Ululo,

Une fin qui me laisse sur ma faim et des images, pour certaines, très jolies et pour d'autres moins réussies.

"D’une saleté crasse, qu’on n’en comprend pas comment les avions peuvent redescendre de là-haut aussi blancs qu’ils étaient partis." celle-ci est amusante et pourrait être celle d'un enfant, pourtant, je n'ai pas perdu de vue le narrateur "un type de trente ans qui part au travail"

"une goutte géante qui viendrait s’écraser sur moi." Goutte/géante, j'ai du mal à la "ressentir" bien que je sache qu'il existe de très grosses gouttes.

"je volais sur le vert convivial de l’herbe." Convivial, je n'ai pas aimé du tout.

"qu’elle était l’autre, la moitié d’infiniment petit." La moitié d'infiniment petit. Techniquement, si elle est la moitié de l'infiniment petit elle est vraiment minuscule. Je comprends le sens néanmoins, j'ai plus de mal à ajuster l'image.

"des seins immenses d’où semblait avoir coulé la Voie lactée." Voie lactée, pareil, je comprends (dans le texte) "lait", bcp, dans le genre "mère nourricière", mais la voie lactée en image, reste la voie lactée, scintillante.

Une jolie histoire mais elle me laisse sur ma faim. Il est sept heures trente, il est derrière l'école au lieu d'être au boulot.
J'ai envie de dire : que se passe-t-il ensuite ? Est-ce qu'il est mort, est-ce qu'il va se réveiller, est-ce que le quotidien va de nouveau le bouffer ? Est-ce que ce rêve lui a apporté quelque chose de précis ? Va-t-il changer sa vie ? Ou va-t-il rester là pour ne plus quitter ce paradis.

   Liry   
12/3/2009
 a trouvé ce texte 
Moyen +
Une nouvelle agréable mais qui laisse aussi le lecteur sur sa fin. L'homme est-il mort (quoique j'ai parfois aussi eu l'impression que le héros était un enfant), s'est-il simplement endormi ou enfui dans un monde féérique ?

Merci pour cette petite escapade dans un monde féérique.

Liry

   Nongag   
13/3/2009
 a trouvé ce texte 
Faible +
Pas vraiment accroché. C'est un fantastique convenu et stéréotypé que l'auteur nous sert ici. La transition entre les deux mondes est banale, manque de pouvoir d'évocation. Trop candide, trop naïf pour moi.

L'écriture est inégale:
« Celles que je portais alors avaient peut-être trois ans, et étaient comme neuves, c’est-à-dire laides… » Des chaussures de trois ans neuves, bizarre. Je ne comprends pas ce que veut dire l’auteur ici. Je ne saisis pas la poésie.
« Le ciel était gris, de ce gris uni qui m’inquiète quand je le vois, car on ne distingue pas les nuages qui le forment. » Pourrait être mieux dit – un peu confus. Il me semble que le ciel on le voit tout le temps…!?
« Je ne sentais pas mes jambes, je volais sur le vert convivial de l’herbe. » Vert convivial…? Pas sur.

Il y a de jolis phrases aussi, de belles évocations. Comme cette femme dans ce paradis. Mais…

Ce qui m’a le plus dérangé est le glissement entre les deux mondes. Il n’y pas de force d’évocation. Et pourquoi ce monde apparaît-il? Rien n’est dit, rien n’est expliqué. Comme quand on veut raconter un rêve le matin et qu’on ne s’en souvient plus très bien… J’aime qu’on m’emmène dans des mondes différents. Mais je veux pouvoir y croire. Je veux partager le bonheur du personnage. Tout cela ne me touche pas par manque de précision, de consistance. Et il n’y a pas de finale. Je pense que l’auteur voulait faire un récit poétique à quelque part. Mais ça ne fonctionne pas pour moi.

   Menvussa   
15/3/2009
 a trouvé ce texte 
Bien -
Sur la forme : Je trouve le style trop descriptif. Mais bon, à part cela c'est à mon sens correctement écrit.

Le titre : Un brin accrocheur, on s'attend à quelque chose d'horrible et puis non, et c'est tant mieux, mais ça aurait pu se passer n'importe où.

La vision de rêve, qui arrive peut-être un peu tard dans le récit pour que le lecteur se sente vraiment concerné.

Alors quoi ! Un reflet de soleil sur une vitre qui laisse à entrevoir un monde merveilleux, l'imaginaire faisant le reste...

Une incursion dans un monde parallèle...

J'opte pour la première solution mais tu laisse le lecteur sur sa faim, tu lui fait miroiter un éden et il reste sur le pas de la porte.

   jensairien   
15/3/2009
j'ai pas accroché. C'est assez convenu, il n'y a pas de surprise (cet eden entre deux pavillons est un peu léger) et la langue n'est pas très recherchée. Il manque une dimension à cette nouvelle pour emporter le lecteur.
Je n'ai pas vraiment aimé cette Eve "aux seins immenses". Des seins immenses, c'est effrayant comme image.

   Selenim   
18/3/2009
 a trouvé ce texte 
Moyen +
J'ai trouvé ce texte intéressant mais tiraillé entre des passages poétiques, faisant la part belle aux images et au ressenti; et des descriptions pragmatiques, synthétique.

Il manque une unité à l'histoire, pourtant, l'idée de trouver le paradis coincé entre deux immeuble me plaît beaucoup.

 

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