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Policier/Noir/Thriller
Ululo : Jke
 Publié le 07/09/09  -  6 commentaires  -  20165 caractères  -  37 lectures    Autres textes du même auteur

Ou le destin d'un homme libre dans un monde emprisonné.


Jke


Malgré le teint mat du jeune homme, des rougeurs étaient perceptibles sur ses joues ; il avait couru depuis son village et bien sûr, pour aller au plus vite, il était passé par les collines, là où, en ce début d’été, il faisait chaud à en suer du sang. Il avait ralenti le pas dès qu’il était arrivé dans l’ombre rassurante de l’amas de ferraille qui surplombait la petite baraque de tôle. Il avait les mains dans les poches de son pantalon marron, propre mais usé.

Le patron le vit, et lui lança cordialement :


- Salut, jeune homme !


Il répondit par un large signe de la main. Lorsqu’il arriva, le patron le fit asseoir sur une sorte de chaise rafistolée et bancale.


- Tu m’as l’air bien crevé, dis donc… C’est que, comme je te connais, tu ne t’es pas ménagé. Tu es jeune, tu profites, c’est bien. Mais il faut faire attention… L’année dernière, une vieille, la tante de Gfil… Tu connais Gfil ? C’est un gros bonhomme pas très bavard, que j’ai employé ici à temps partiel pour… pour m’aider, quoi. Sa tante est morte l’année dernière à la même saison. À cause de la chaleur… C’est lui qui me l’a dit.


Le jeune homme sourit. Le patron était un homme qui avait dépassé les cinquante ans, chauve, maigre, qui portait un indéchiffrable sourire défraîchi. L’entendant parler, on se demandait toujours s’il était amer, ou tout simplement heureux. Là, il rigolait, certainement.


- Mais, dis-moi, Jke… Tu commencerais pas à devenir… Je veux dire, à grandir drôlement ?… Non, parce que moi, je ne me rends pas compte. Je suis un vieux, j’ai connu ton père et encore j’étais plus vieux que lui. Alors, tu grandis, et puis… demain tu auras l’âge où l’on se marie.


Le jeune homme éclata de rire :


- Non, je ne vais pas me marier tout de suite.

- Pourquoi ?

- Je veux devenir un homme, d’abord, avança-t-il résolument, à demi-ironique.

- Un homme, un homme… Moi, je te vois, avec ce regard décidé, ces bras musclés… Presque deux mètres, et tu voudrais me faire croire que tu attends d’être un homme ?


Étrangement, il ne rigolait plus. Jke se leva, alla jusqu’à ce qui ressemblait à un évier, et remplit le creux de ses mains d’une eau calcaire dans laquelle flottaient des résidus blancs. Il se pencha avidement et avala le liquide.


- Bon. Je serai un homme quand je serai un homme. En attendant, j’ai besoin d’aller à la ville et je voudrais une moto.

- J’en étais sûr. Toi, tu passes ici au moins une fois chaque mois ; quand je vois ta tête, ton regard jeune, je me dis que je peux pas ne pas t’inviter ; je t’offre à boire, à manger parfois ; on discute, on est amis. Ça se passait bien, mais forcément, il fallait que tu finisses par profiter. Je le savais. Une moto, en plus. Je sue toute la journée pour avoir ne serait-ce que la moitié du prix d’un bel engin comme ça… et toi, tu débarques et tu me demandes une moto !

- Une moto, ou autre chose. Je ne sais pas. Un scooter, une mobylette. Tes clients t’en laissent plein ! J’ai un rendez-vous… À la ville, dans le centre, dans une heure. Je n’aurai jamais le temps d’y être à pieds ou même à vélo. Tu peux me prêter un de ces trucs-là… Je te le rends ce soir, avant la nuit.

- En plus, c’est un rendez-vous ! Tu sais conduire au moins ?


Le visage de Jke s’éclaira :


- Je ne roule pas, je vole ! Quand mon père avait sa moto, tu m’aurais vu ! Et je…

- Attends. C’est vrai ça, que ton père en avait une, de moto. Pourquoi tu ne la lui prends pas ?

- Il l’a vendue.


Ils se turent. Le patron regarda ses chaussures qui partaient en morceaux et le jeune homme laissa ses yeux noirs se fixer sur l’infini. C’était vrai, ils étaient tous, au fond, faits pour être heureux. S’il n’y avait pas eu cette pauvreté, ce vide matériel, qui les tenait à la gorge !


- Bon, je vais te trouver quelque chose, cracha le patron ; il y a un riche, un radin qui ne vient pas souvent alors qu’il a des bagnoles en veux-tu en voilà, qui m’a laissé une magnifique moto jaune l’autre soir. Il vient chez moi parce qu’il sait que je n’aurais pas idée de lui demander les papiers de ses véhicules…


Jke sourit. Le patron l’emmena dans l’arrière-boutique, et l’on entendit des cris d’émerveillement lorsque le jeune homme découvrit la machine.



***



C’était étonnant : il était neuf heures, et le ciel était encore bleu. Vers l’horizon, quelques nuages qui prenaient une teinte violette ; au sommet de la voûte, comme une pâleur, un manque de bleu. La lumière berçait les collines. On avait critiqué les voisins quand ils avaient décidé de planter du blé à l’ouest du village ; mais le champ ondulant dans la lumière du soir, c’était inattaquable.

La maison de la famille était presque dorée dans l’air orange. C’était une bâtisse à un étage, en pierre blanche et avec un toit de tuiles. Posée au sommet de la colline, elle veillait maternellement sur les champs familiaux. Par beau temps, on apercevait même les faubourgs au loin depuis la large fenêtre de la salle à manger. Avec le temps, le vent et la poussière, les murs s’étaient salis, les fenêtres s’étaient encrassées. Cela n’empêchait que la demeure était la seule vraie maison des environs et qu’elle faisait la fierté de ses possesseurs.

Jke et son père remontaient des champs. Ils avaient travaillé depuis le lever du soleil : il fallait profiter, le temps passe si vite… Ils avaient rendu à l’ami du village voisin son tracteur qu’il leur avait prêté et dans lequel ils avaient cahoté toute la journée ; ils ne pouvaient que rentrer à pieds. L’air bruissait autour d’eux. Ils ne parlaient pas, leur souffle exténué voulait tout dire. Le sentier les conduisit naturellement jusqu’à la porte d’entrée. Ils la poussèrent et n’eurent que deux pas à faire pour être dans la salle à manger.

L’intérieur était aménagé très simplement. Deux chambres séparées — une pour les parents, une pour les enfants — étaient du côté du soleil levant ; la salle à manger conjointe à la cuisine était à l’opposé, pour capter les derniers rayons du soleil. Au milieu de tout ça se trouvait une petite pièce où étaient entreposés du matériel, des jouets et tout ce qu’on peut imaginer. De cette pièce, un escalier s’engouffrait dans la cave, et une porte menait à la grange adjacente.

Ils trouvèrent sur la table, qui les attendaient, deux bols de terre cuite remplis de légumes écrasés et fumants. Ils s’assirent calmement et commencèrent à manger, sans avoir la force de vraiment saluer la mère qui était assise sur un tabouret de bois clair, le bras posé juste à côté de l’évier parmi les assiettes fraîchement lavées.

Très vite, il régna cette ambiance calme et résignée des soirées en famille. Il n’y avait pas un mot. Le père était tout à son repas. Jke promenait son regard un peu partout, ingurgitant de temps à autre un peu de cette chose épaisse et chaude.

Le silence avait quelque chose de reposant, de respectueux des oiseaux qui chantaient et qu’on entendait enfin. La terre se taisait elle aussi. Ils avaient les pieds sur des dalles de terre cuite quand ils étaient chez eux, les pieds sur la terre vivante quand ils étaient au-dehors. La terre c’était leur vie.

Lentement, lorsqu’il eut fini, le père amena son bol jusqu’à l’évier, le rinça puis le posa à côté des autres. Il posa furtivement sa main rugueuse dans le cou de sa femme. Puis il prononça, doucement, gravement, des paroles qui ne rompirent pas le silence :


- Dis, mon fils, comment va ton instruction ?


Jke fut surpris. On ne s’était jamais intéressé à lui, et ce soir-là… Au mauvais moment.


- C’est terminé. Je travaillerai avec toi aux champs, ce sera ma vie.


La mère avait redressé la tête. Elle ne prononça pas une parole : le poids de son regard était bien plus. Bon. Il allait devoir se justifier :


- Je vais raconter. L’autre soir, j’avais un rendez-vous à la ville. C’était pour mon instruction. J’ai rencontré une jeune fille, il y a… deux semaines, je dirais… Elle fréquente le lycée culturel du parc du Bûkran. Un établissement qui ne coûte rien… Ou si peu. Ils ne prennent que les meilleurs. J’ai dit à cette fille que je voulais devenir un meilleur, qu’il fallait qu’elle m’aide. Elle a en parlé à l’administration, aux professeurs… Elle ne m’a pas dit exactement… En tout cas, la réponse est non.


Un temps s’écoula. Le père avait regagné sa chaise. La sœur se tenait dans l’encadrement de la porte. Ses hanches se dessinaient dans une sorte de grand drap qu’on n’aurait osé qualifier de robe. Elle venait sûrement pour demander si elle pouvait se rendre utile, ou pour prendre quelque chose dans la cuisine ; mais elle ne voulait pas déranger, elle s’était arrêtée lorsqu’elle avait entendu son frère parler. Elle le regardait tendrement. Elle était belle, son visage aux traits tendus par une vie impossible, encadré par des cheveux inexplicables, roux ou noirs, qu’elle avait voulu garder longs ; sa peau était bronzée, comme toutes les filles du coin, mais avec quelque chose de plus, des reflets argentés.

Jke pensait qu’il n’avait pas dit la vérité. Il se revoyait, l’avant-veille au soir. Il s’était assis sur un banc au bord du fleuve, ce beau fleuve translucide qui coulait sagement dans son lit de béton creusé par les hommes. Il avait à côté de lui la grosse moto jaune. Son amie était arrivée avec seulement quelques minutes de retard. Elle était habillée comme une fille de la ville, évidemment. C’était à en craquer : des talons ; une jupe courte extraordinairement élégante qui avait dû lui coûter… beaucoup ; avec une ceinture en cuir qui portait le signe d’une marque connue ; et un débardeur blanc au large décolleté qui laissait voir l’ombre de ses seins. Elle avait pris un air heureux en le voyant, puis s’était souvenue de ce qu’elle venait lui annoncer et avait paru triste. Elle lui avait fait la bise, il avait senti son parfum artificiel mais si bon ; elle s’était assise à côté de lui, contre lui même. Elle lui avait dit qu’ils ne l’accepteraient pas, qu’ils ne le pouvaient pas. C’était comme ça et ils étaient désolés. Ils avaient tous les deux regardé bêtement l’eau qui coulait. Puis elle avait sorti de son magnifique sac à main, petit et brillant, un livre à l’air usé. Elle lui avait expliqué son plan ; elle voulait qu’il réussisse, et elle lui apprendrait de quoi passer l’examen d’entrée. Il prendrait la spécialité sport, ça l’aiderait. L’ouvrage était un manuel d’histoire : ils commenceraient par ça. Il était énervé, à cause de ces imbéciles… Ces imbéciles qui avaient dit non. Il s’en doutait pourtant… Il avait arraché le livre des mains blanches de son amie et il l’avait jeté dans le fleuve en contrebas. Très vexée, elle était partie. Sans doute ils ne se verraient plus… Mais ce qu’il avait éprouvé en la voyant s’éloigner… Le corps qui se balançait, et la voix qui retentissait encore dans sa tête ! C’était comme une présence chaude dans son cœur.

Il sentit les regards qui le brûlaient et comprit qu’il devait s’expliquer :


- Vous voyez, j’aurais pu continuer les cours par correspondance, bien sûr, avec l’école publique qui vous coûte une fortune sans que j’aie le droit d’y poser le pied. Mais quelle hypocrisie ! Ils transpirent comme des porcs dans leurs costumes-cravates quand ils voient l’un de nous. Ce n’est pas qu’ils nous haïssent. Ils nous rejettent sans le vouloir. C’est juste une peur instinctive, animale. Ils voient notre peau foncée par le soleil… Nous sommes pour eux ce que les immigrants sont pour nous. L’homme est intolérant par nature. Ils ont entendu tellement de fois le mot « traître », le mot « vendu », dans les années de la guerre ou même après, qu’ils ne peuvent se défaire de la conviction viscérale que nous sommes différents… Inférieurs. Je ne peux pas, je ne veux pas avoir à me cacher, à faire semblant. Je travaillerai aux champs comme tout le monde, et nous crèverons la misère mais la tête haute. Je suivrai le chemin tracé…


Le père était gêné. Il répliqua, presque violemment :


- Non. Tu étudieras. Ce n’est pas ton destin, mais c’est notre pain.


La parole du père était sacrée. Jke baissa les yeux. Il étudierait.

Mais la voix paternelle continuait :


- Des gens sont venus. Dans le genre de ceux qui ont des costumes et qui suent quand ils nous voient. Les privilèges d’après-guerre sont terminés. L’état a besoin d’argent. Les indemnités vont être remplacées par des impôts. Des agents vont venir, ils vont inspecter nos terrains pour fixer le montant de nos cotisations.


« Quels salauds ! » Ils le pensaient tous, et pas un mot ne franchit leurs lèvres. La haine bouillait dans les corps fatigués, en un instant le monde entier était coupable : ceux de la ville qui les traitaient comme des moins que rien, les immigrants qui leur avaient volé leur pays, les dirigeants qui les saignaient sans scrupules. Le père continua, et maintenant ses mots étaient des violences faites au silence, il ne respectait plus rien, il abandonnait déjà la vie :


- On va vendre nos terrains. Forcément. Il y a de gros propriétaires qui ont commencé à racheter dans les environs : la ferme abandonnée, un bout de la forêt plus au nord. Ils vont moderniser tout ça et se faire de l’argent. Eux, ils n’auront pas d’ennui avec les autorités. Ils nous embaucheront. C’est la seule manière de s’en sortir. Ta sœur aidera ta mère. Et toi, tu étudieras.


La sœur eut un instant l’air embarrassé. Puis elle se dit : « Mais après tout, qu’espérais-je ? » Jke était brûlant. Son regard était planté dans le mur en face de lui et ses mains se crispaient, peut-être pour étrangler l’avenir. Il répondit la tête haute :


- J’étudierai.



***



Le jeune homme était aplati dans le coin d’une grande pièce grise sans murs. Des tas d’autres gens étaient assis autour, qui fumaient et divaguaient tantôt en chuchotant, tantôt en poussant des râles éraillés. Des tissus, vêtements et couvertures, traînaient un peu partout, au milieu de sacs plastiques troués d’où fuyaient du linge sale et des déchets enduits de vomi. Les murs avaient été bleus ; complètement secs et usés, ils étaient maintenant couverts du gris mort de la décadence. De longues traînées brunes indiquaient la rouille qui avait coulé. Des affiches étaient collées ça et là, sans grande conviction. Une rangée de fenêtres sans vitres donnait sur le dehors ; on apercevait une grande tour en construction, des barres d’habitation qui avant d’être achevées avaient commencé à se dégrader, le quartier résidentiel avec ses immeubles jaunes et bleus, les rues commerçantes à côté des quais, et enfin le port, puis la mer, qui n’était en fait qu’une tache délavée qui se confondait avec le ciel dans les cadres de béton.

Le jeune homme avait la tête baissée. Il était torse nu, le ventre plissé par la graisse. Une ceinture en lambeaux entourait son pantalon déchiré au genou droit. Ses pieds portaient des chaussures sales mais en bon état. Il se sentait mal. Complètement seul, il se demandait ce qui arriverait s’il tombait malade. Rien que d’y penser, une irrépressible envie de cracher ses tripes lui monta dans la gorge. Il passa machinalement sa main dans sa poche, et en sortit des billets orangés.

Il se sentit soudain sale. Il ne savait plus… Cet argent… Il était mal. Des paquets de fric ! C’était une image qui s’imposait à lui comme pour qu’il vomisse enfin, qu’il crache ses déjà onze mois d’errance, d’abandon de lui-même : un tiroir qu’on ouvrait et qui était bourré de billets de toutes les couleurs. Ce qui arrivait après, peu importait… Il y avait juste cette angoisse dans le bas du ventre, cette sensation d’être quelqu’un d’autre, de ne pas avoir voulu. C’était la vague poussée à son sommet. Il la retenait sans y croire. Cette nuit avait tout changé… La lumière déstabilisante des lampadaires, à laquelle il ne s’était toujours pas habitué, à laquelle il préférait mille fois la lune, passait à travers la vitre brisée par un des potes… Des complices. Ça bloquait là. Puis il se souvenait bien sûr de leurs pas précipités dans les petites rues par derrière, qu’ils tendaient l’oreille dans l’attente d’une sirène de police, qu’ils s’arrêtaient entre deux poubelles, euphorisés, pour se partager les billets qui bourraient leurs poches. Il se souvenait bien sûr, aussi, qu’il s’était senti tout chose : un voleur.

Le malaise était dans le creux. Dans le moment où il avait dû fébrilement plonger ses mains moites dans le tiroir, ce moment qu’il ne voulait pas se rappeler. Ça s’était passé au moins une semaine plus tôt. Cela avait définitivement marqué une rupture. Il avait très lentement commencé à dépenser son fric, avec un frisson à chaque fois. Il n’était même plus retourné à ce… comment, déjà ? Ce centre de réinsertion solidaire. De la pure merde, ce truc. De l’espoir conditionné.

Pensant à cela, il avait relevé la tête. Il vit la tache vert horizon dans le cadre de béton. À l’infini, un peu de terre. C’était l’île. Le gouvernement avait décidé d’y siéger pour éviter le peuple. Quelques entreprises privées avaient eu l’autorisation de l’état pour s’y installer. Elles l’embaucheraient.



***



Il faisait nuit déjà, mais le ciel était encore lumineux et le resterait jusqu’au matin. Les lampadaires élégants qui distillaient parmi les rares nuages un peu de lumière étaient comme courbés par le vent froid.

Tout autour de l’île, des bateaux de la Sécurité valsaient lentement, suspicieux, éclairant à intervalles irréguliers les navires de plaisance dans le port, de la lumière blafarde et forte de leurs projecteurs.

Le Château, comme on l’appelait, semblait endormi. Ses formes tendues à l’extrême, relevant d’un amour insensé de l’infini, se fondaient dans les bâtiments environnants.


Un homme sortait.

Il était d’assez grande taille, et avançait d’un pas lent, quoique sûr et régulier. Il fut rapidement abandonné par le faible halo jaune qui s’échappait des vitres du Château.

Dans la semi-obscurité, il marchait, l’air fatigué et serein. Ses habits étaient très sombres et proches de son corps.

Il pouvait être un fonctionnaire de haut rang, travaillant dans l’administration, qui en cette période de réforme gouvernementale avait été retenu jusque tard au travail ; il était aussi possible qu’il occupe un poste important, qui l’oblige à assister à des réunions tardives : peut-être ministre, conseiller de l’empereur, ou bien général des armées ; ou alors, c’était un employé de ménage, qui était venu récurer jusqu’au dernier millimètre des bureaux déjà abandonnés.


C’étaient les premières pensées d’homme libre de Jke. Libre ; libéré ; vivant.

Allongé dans un creux du sable, sur la plage désaffectée qui faisait face au Château, il regardait du regard ardent de celui qui veut voir.

L’histoire de cet homme qui marchait remplaçait rapidement son passé taché de haine, alors qu’un chuintement liquide lui indiquait que la vedette du passeur prenait le large.

Son torse dénudé racla contre un rocher enfoui aux trois quarts dans le sable. Il n’avait pas mal, sa peau était dure plus que jamais. Il espérait, d’un espoir brumeux, fiévreux, comme aspiré par l’harmonie tiède et glacée de l’île.

Ses deux yeux noirs suivaient nerveusement la silhouette de l’inconnu.


Il semblait ralentir. Très légèrement. Comme s’il avait entendu un bruit imperceptible auquel il n’osait croire.

Et pourtant… Derrière lui, une autre forme, beaucoup plus massive, qui se divisa pour apparaître comme deux hommes à la carrure imposante qui l’encadrèrent.

Il s’arrêta brusquement.


Jke ne put s’empêcher de laisser échapper un cri, un glapissement craintif qui s’éleva dans l’air glacial lorsqu’il vit briller, réelle parmi les ombres incertaines, la lame d’un couteau.

Il se demanda s’il était possible qu’il assiste à une agression. À peine arrivé.

Il venait de s’affranchir du joug oppressant qui l’empêchait de vivre sur sa terre natale, mais déjà un nouveau poids pesait sur ses épaules. Il était témoin.


C’étaient les dernières pensées d’homme libre de Jke, formulées en une fraction de seconde.

Une fraction de seconde que mit la balle à parcourir la distance entre l’embarcation de la Sécurité et son corps.



Ulysse Lojkine


 
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   Estelle2L   
8/9/2009
 a trouvé ce texte 
Bien
Je suis agréablement surprise, Ululo, des progrès dans ton écriture.

J'ai aimé l'histoire... émouvante, depuis les premiers paragraphes, et "dans l'air du temps"...je déplore juste la fin qui vient comme ça... mais qui est cohérente avec ce qui arrive. Jke me plait beaucoup...

Un style agréable, qui parfois aurait gagné à être plus aéré. J'aurais apprécié un peu d'humour... enfin quelque chose qui vienne tonner avec la "misère" du reste...
ça rend un peu le texte difficile à aborder en première lecture, mais une fois dépassée l'impression (20K ça rebute un peu version pc-able...) de bloc, puisque peu de dialogues (ça manque aussi un peu) et des paragraphes assez longs... une fois cette impression passée, un texte d'une qualité indéniable, malgré quelques lourdeurs parfois... on sent une réflexion sur la société, une projection dans un univers qui n'est pas si loin mais qui semble éloigné du notre...

Bref, un joli texte...
Merci Ululo...

   xuanvincent   
9/9/2009
 a trouvé ce texte 
Bien -
09.09.09 :PS : Cette nouvelle pourrait mériter de recevoir plus de deux commentaires.

08.09.09 : Bien que ne lisant pas habituellement les textes policiers, j'ai commencé à lire cette nouvelle.

Le souci de bien écrire de l'auteur tout d'abord a retenu mon attention ; j'y suis sensible.
Dans l'ensemble, ce texte m'a paru assez bien écrit (excepté quelques formulations).

Après avoir relu plusieurs fois la nouvelle (le texte lors de la première lecture m'a un peu déconcertée), l'histoire m'a intéressée, sa fraîcheur m'a plu. Même s'il m'a paru que, par le traitement du thème, cette nouvelle s'approchait plus du Sentimental/Romanesque que du Policier/Noir/Thriller. Le thème du policier est certes présent mais il m'a paru arriver assez tard dans le récit.

Vers la fin toutefois, je ne suis pas certaine d'avoir tout compris (après le vol commis par le jeune homme) ; il m'a semblé par ailleurs (pourquoi pas ?) que le récit basculait dans une autre dimension, lors du passage de l"île".

PS : La phrase présentant le texte a retenu mon attention.

Détails : « j'ai dit cette fille que je voulais devenir un meilleur » : la formulation de cette phrase ne m'a pas trop plu.

. « l’état » : « L’Etat »

   Selenim   
11/9/2009
 a trouvé ce texte 
Moyen +
J'ai trouvé cette histoire un peu confuse mais relativement bien écrite.
Le style est équilibré. Digressions, éclairages d'atmosphère, dialogues, description... tout s'enchaîne sans accrocs.

J'ai trouvé que l'auteur exprimait une certaine timidité dans cette écriture, comme si trop impliqué émotionnellement il se bridait pour se concentrer sur l'intrigue. Il en résulte une écriture proprette, soignée mais qui ne demande qu'à s'arracher de ses lignes.

Au niveau de l'intrigue et du déroulement de l'histoire j'ai trouvé ça confus. Les dialogues ne sont pas très heureux et manque de spontanéité. La vrai aisance ( travail ?) viens pour moi de la construction narrative où l'auteur a su parfaitement varier les effets. l'intérêt du lecteur est toujours renouvelé malgré les défauts sus-décrit.

La choix de la catégorie est un peu étrange mais je pense que c'est un choix par élimination.


J'ai relevé deux formulations qui m'ont géner plus particulièrement :

la salle à manger conjointe à la cuisine était à l’opposé
C’était à en craquer


Selenim

   jaimme   
11/9/2009
 a trouvé ce texte 
Bien -
Une style qui va en s'améliorant au fil de l'histoire. Il est vrai que j'ai eu un peu de mal à apprécier la première partie, à mon avis sans grand intérêt. Puis le père qui parle. Là nous sommes en Calabre, en Sardaigne, dans le Leon, à Syracuse, ou en Argentine.

La fin m'a laissé assoiffé, car le style au milieu est plus celui d'un roman, le moment avec la jeune fille est bien celui d'une nouvelle, et la fin est un peu trop télescopée.
La forme trouve de temps en temps quelques élancées heureuses, mais l'ensemble est un peu trop plat à mon goût, c'est dommage. Pourtant l'ensemble est bien écrit.
Le sujet, lui, est réellement intéressant.
(Etat avec majuscule déjà relevé)
Merci Ululo.

   florilange   
16/9/2009
 a trouvé ce texte 
Bien
J'aime beaucoup ce texte, bien qu'il contienne - à mon avis - plusieurs histoires. Sans doute pour cela qu'il est difficile de le ranger dans 1 catégorie plutôt que dans 1 autre.
L'ensemble est bien rédigé & rend très bien les atmosphères.
Les 1ères histoires me plaisent + que la dernière, dont je ne suis pas sûre d'avoir compris la fin.
Florilange.

   marogne   
3/10/2009
 a trouvé ce texte 
Faible
Une impression bizarre à la fin de la lecture de cette nouvelle, comme d’avoir lu un condensé de tous les lieux communs, de toutes les utopies, de toutes les critiques adolescentes par rapport au monde, de tout le politiquement correct quand il faut se plaindre, de …. Non j’arrête. Je dois dire qu’au-delà du thème (et j’accorde, je l’avoue, quelque importance aux messages que l’on veut faire passer, et quels qu’ils soient, je m’attache à la sincérité et à la qualité de l’argumentation°), je n’ai pas vraiment non plus apprécié le style qui en rajoute quant à la banalité du propos.

Désolé, désolé, un ressenti, seulement un ressenti, et donc abominablement personnel et subjectif.

Quelques tournures que je trouve maladroites, empruntées, hésitantes, je ne sais pas vraiment comment les qualifier, mais je pense en particulier à « Très vite, il régna une ambiance », « le silence… enfin », « la terre vivante », ….

Détails :
• « ils trouvaient sur la table, qui les attendaient », oui grammaticalement se sont les bols, mais il faut analyser pour ne pas se tromper avec la « table »
• Des affiches collées sans grande conviction ??

 

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