La lourde porte de bois grince. Il fait sombre, mais je sais parfaitement ce qui m’entoure ; je suis déjà venu ici plusieurs dizaines de fois. Et cette fois sera la bonne. Je suis décidé à réussir, je vais tous les vaincre.
J’avance prudemment d’un pas. Rien. Je m’immobilise, prêt au combat : l’elfe maléfique ne va pas tarder. Je sais qu’il suffit d’un centimètre de trop pour causer ma perte. J’entends un bruit, comme un couinement. Ça vient de la droite. Je me jette sur le côté, esquivant de justesse la créature.
Il m’a raté, mais il peut encore me faire du mal. Il commence justement à agiter ses mains autour de sa tête, signe qu’il prépare une attaque magique. Des lueurs bleutées commencent à apparaître. Je n’ai pas de temps à perdre, je sors mon sabre de son fourreau et tranche d’un coup puissant et précis la tête de l’elfe.
Le sang gicle, la tête tombe à terre, le visage figé en un rictus de terreur.
Alors que je m’approche du cadavre de l’animal pour le dépecer — la peau d’elfe est un bien précieux —, un objet acéré me frôle l’épaule. Mon réflexe est rapide, je me retourne. Un nain me fait face. C’est un nain de la pire espèce et je sais que mon seul moyen de le tuer est de lui planter mon poignard dans le cœur — mon poignard est la seule de mes armes qui ait une lame magique.
Il faut que je réfléchisse vite. La surprise est son atout, il n’était pas là lors de ma précédente visite des lieux. Pour l’affaiblir afin de pouvoir m’approcher et lui porter le coup fatal, je lui concocte un sort censé le paralyser plusieurs minutes, largement suffisant.
Mais je n’ai pas le temps de prononcer la formule, le nain a déjà saisi son arc et une flèche m’atteint au bassin. Le sang coule abondamment et je m’écroule au sol.
Il faut que je me relève. Absolument. La créature se rapproche de moi. Je reste paralysé par la terreur. Ça y est, il se tient au-dessus de moi. Il lève sa hache. Je sors de ma léthargie ; je dois faire quelque chose.
Puisque je joue le tout pour le tout, autant essayer de le tuer. Je rassemble toute mon énergie, saisis mon poignard et le projette droit vers sa poitrine.
Mais il s’écarte lestement — la vitesse à laquelle se meut une telle masse de graisse est impressionnante — et mon couteau, mon dernier espoir, tombe lamentablement au sol.
Le nain revient, soulevant à nouveau sa lourde hache. C’est une belle arme, forgée par des nains à première vue, à double tranchant. Si je l’avais battu, je l’aurais prise et gardée. Mais je ne l’ai pas battu. Et je vais mourir, c’est certain. Je ressusciterai, bien sûr. Et je recommencerai tout. Je marcherai des heures dans des paysages désolés, pour revenir dans cette pièce glauque.
Je pensais pourtant que cette fois serait différente. Je pensais que je sortirais de cette salle, peut-être même que j’irais jusqu’au trésor.
Soudain un cri de terreur envahit la pièce. C’est le nain, une lance pourfend son corps de part en part. Il titube un temps qui me paraît infini avant de tomber. Sa hache, qu’il avait maintenue en l’air jusqu’au bout, tombe sur le cadavre. Les rayons de soleil que l’unique meurtrière de la pièce laisse entrer se réfléchissent sur la mare de sang, teintant les murs d’une pâle lumière rouge.
Puis mes yeux s’arrachent à ses horrifiques contemplations pour se diriger vers mon sauveur. Une sauveuse, en fait. Une marchande à qui j’ai déjà eu affaire deux ou trois fois et qui répond au nom de Zendri.
Je la remercie avec effusion. Elle répond poliment puis se dirige vers la dépouille du nain, qui lui revient de droit. J’en profite pour m’occuper de l’elfe et lui ôte son précieux cuir à l’aide de mon poignard, que j’ai récupéré, m’interrompant un instant pour regarder avec envie ma sauveuse qui se saisit de la hache de mon agresseur.
Puis nous devons nous remettre en route ; nous sommes arrivés là où peu sont allés, il faut maintenant continuer. Jusqu’au bout.
C’est elle qui insère la clef trouvée dans le ventre du nain dans la serrure. Des crissements métalliques nous indiquent que nous allons pénétrer dans un endroit bien protégé. Le mécanisme est impressionnant : c’est tout un pan de mur qui se soulève peu à peu.
Enfin nous pouvons passer. Je prends les devants. Cette fois, je n’ai aucune idée de ce qui m’attend. Des rumeurs circulent en ville sur une horde de phénix, mais rien n’est moins sûr.
C’est alors que Zendri pousse un cri. Je me retourne instantanément et vois avec horreur son corps luttant vainement contre des flots de serpents. Elle glisse peu à peu, et à chaque seconde dix assaillants supplémentaires prennent place sur son corps.
Je voudrais bien la sauver ; mais il faut d’abord que je me défende moi-même. J’observe les animaux. Ce sont des snaïtus. D’après ce que je sais, il n’y a rien de plus inoffensif qu’un de ces serpents lorsqu’il est seul, mais ils sont quasiment invincibles lorsqu’ils sont nombreux. Et, lorsque j’allume ma torche, je comprends qu’ils sont des milliers.
Il faut, à défaut de les tuer, les tenir à distance. Il faut que je trouve quelque chose pour cela. Je me remémore alors un Indiana Jones. Je ne sais plus lequel. Mais peu importe, tout ce qui est important est qu’Indy utilise du feu pour empêcher des serpents de l’approcher. J’espère que les snaïtus auront la même réaction.
Je tente le coup : je promène lentement ma torche autour de moi, au ras du sol. Les bestioles s’immobilisent, comme paralysées par les flammes. Je continue quelques secondes puis m’arrête.
Juste le temps qu’un serpent téméraire entre dans le cercle vide de toute vie qui s’est formé autour de moi. Je reprends immédiatement mon manège.
Le snaïtu arrête de bouger. Il est pris dans un cercle de feu. Lentement, avec délectation, j’approche mon pied de son crâne. Puis j’abaisse mon talon brusquement. L’animal meurt sur le coup.
Je jubile, j’en ai tué un ! Mais recommencer l’opération des milliers de fois ne m’enchante pas vraiment. Et pourtant la clef doit bien se trouver dans le corps d’un des animaux. Avec une minuscule lueur d’espoir, je fouille le cadavre de celui que je viens de vaincre. Rien, évidemment.
C’est alors que je me souviens de Zendri ; je me tourne vers elle et m’aperçois avec dépit qu’il est trop tard. Il ne reste quasiment rien de son corps, les snaïtus raffolant de la chair humaine, mais sa splendide parure est intacte. Je me fraye un chemin vers le cadavre à l’aide de ma torche.
Avec honte, je saisis ses magnifiques vêtements, ses armes, ainsi que son sac qui se révèle contenir des pièces d’or et des tissus en grande quantité.
Puis je vais prudemment jusqu’à la porte qui me sépare du trésor tant convoité. Je la fixe avec intensité. Et je m’aperçois avec surprise qu’elle ne comporte pas de serrure, juste une poignée.
Lentement, en retenant mon souffle, j’actionne cette poignée. La porte commence à s’ouvrir. Un frisson me parcourt. Je suis le tout premier à être arrivé jusqu’ici. Le seul, l’unique ! Et bientôt j’aurai empoché le trésor. On dit que celui qui le possède en devient si riche qu’il pourrait acheter le pays entier.
Ou sinon je serai mort. C’est écrit :
Si tu gagnes le dernier combat, le trésor te reviendra dans son intégralité. Mais si tu perds, tu mourras. Et tu ne ressusciteras pas cette fois.
Combien de fois j’ai relu ces mots, emballé à l’idée de pouvoir être celui qui gagnerait. Maintenant que je suis arrivé si près du but, je ne peux que gagner. L’idée même de perdre ce combat est exclue. Ma devise est simple : vaincre jusqu’au bout.
La porte s’ouvre alors totalement. Je la franchis et constate avec surprise que mon environnement a complètement changé. Je ne suis pas dans une énième salle sombre, je suis bel et bien dans un jardin. Et pas n’importe quel jardin, un magnifique espace verdoyant de tranquillité, un véritable paradis.
Mais je me doute bien que tout cela cache un piège. Je vais devoir combattre, c’est clair. Je m’avance donc prudemment, scrutant attentivement les alentours. Rien ne me paraît suspect. Rien ne trouble cette parfaite harmonie. Les buissons se balancent doucement au gré du vent, l’eau du bassin ondule de même.
C’est alors qu’un énorme bruit retentit. Un peu comme une explosion. Puis tout s’enflamme ; le feu dévore tout ; je ne comprends rien. Je me déplace un peu au hasard. Je vois le bassin et me dis que si je l’atteins, je pourrais peut-être me sauver. Mais un tronc d’arbre carbonisé tombe brutalement sur moi. J’ai juste le temps de faire un bond en arrière.
Mais à quoi bon ? Le feu m’entoure, menaçant. Le paradis s’est changé en enfer. Je vais mourir, je le sais maintenant ; mais avant cela, je veux découvrir à quoi est dû ce carnage.
Je veux, sinon vivre, du moins savoir. Je m’agenouille au sol, au centre de ce cercle de flammes vicieuses qui se rapprochent de moi à chaque instant. Je regarde le ciel resté d’un bleu pur d’un regard qui, si je le pouvais, serait implorant. Et la réponse à ma question est là, dans le ciel. Un immense dragon plane majestueusement au-dessus de moi. Il est magnifique, le dessous de son corps est doré et le reste est pourpre.
Ses grands yeux gris me fixent. Il a l’air bon, presque compatissant. Et pourtant, il ouvre sa gueule et lance un dernier jet de flammes. Droit sur moi. Je meurs immédiatement.
C’est frustrant. J’étais si près du but.
J’ai besoin de me défouler, je donne un rageur coup de pied dans mon unité centrale. Le message « Vous êtes définitivement » mort disparaît enfin. Mais cela ne suffit pas. Je n’ai plus rien à faire ici ; je ne suis qu’un ado coincé ici ; j’étais un des plus forts là-bas.
Peu à peu une idée s’impose à mon esprit. Mes préjugés s’y opposent violemment d’abord. Puis je me dis : pourquoi pas.
Alors je me dirige lentement vers la fenêtre. Ma main se crispe sur la poignée, j’appuie. Une fois que c’est ouvert, je me penche et je contemple. Il y a plusieurs dizaines de mètres. Mais après un combat avec un dragon, qu’est-ce qu’une telle chute ?
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