Texte lauréat de la catégorie "Moins de seize ans" du Prix de la Jeune Nouvelle 2008 de la ville de Nemours, sur le thème "Demain, je commence…".
Je suis seul, enchaîné au fond de cette grotte sombre. Mes poignets et mes chevilles sont meurtris par des chaînes d'un autre âge. La haine et le désespoir m'ont peu à peu envahi, avec le temps. "Tu resteras ici pour l'éternité", a dit mon ravisseur. Alors moi je suis resté. J'ai subi un an, deux ans, dix ans, cent ans, à contempler les gouttes d’humidité sale qui suintent sur la paroi rocheuse, en face de moi. Les humiliations des geôliers qui se croient rois, les tortures gratuites, je les ai subies et, si je ne fais rien, je les subirai toujours.
C’est pourquoi aujourd'hui, à ma quatre cent trente-neuvième année de séquestration, j'en ai marre. J’ai été humble et soumis pendant quatre cent trente-neuf ans sept mois et douze jours, ça suffit maintenant.
Je vais tous les écrabouiller comme des scarabées, ils ne sont pas mieux. Je jouirai en entendant les craquements sinistres de leurs âmes repentantes. Tous ceux qui m'ont fait du mal, tous ceux qui ne m'ont pas respecté auront le même sort : ils crèveront ici, livrés à eux-mêmes et à leur nature mauvaise. La mort ne viendra pas tout de suite, bien sûr, ce serait trop facile. Ils souffriront d'abord ; mon frérot a toujours de bonnes idées pour ce genre de choses.
Avant tout, ils s'agenouilleront en me priant. Oui, leurs plaintes hypocrites s’élèveront dans le ciel par milliers. Que dis-je, par millions, par milliards. Moi, je ferai mine de rien et je crierai de ma voix tonitruante : "Que ceux qui m'ont offensé, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants, et ainsi sur dix neuf mille sept cent trente-quatre générations, tremblent. Leur heure approche." Ils m'obéiront, ils trembleront. Et mon règne reviendra sur le monde, le règne de Dieu. Oh, ce que ce sera bien !
En attendant, je suis toujours enfermé dans cette grotte sombre, au fin fond des Enfers. Il faut que je décide quand j'utiliserai ma main puissante et mon bras étendu pour sortir d'ici. Le plus tôt possible. Pourquoi pas demain ? Je crois que c’est une bonne idée. Oui, c'est décidé : demain, je commence le jugement dernier.
Il faut que j'échafaude un plan. Je pourrais faire trembler la terre et sortir par les fissures qui se formeront. Ou plutôt non : les humains, à ce que je me suis laissé dire, se sont débrouillés pour expliquer ces phénomènes. Alors, je pourrais m'échapper discrètement par une issue de secours et prouver une fois dehors ma toute-puissance aux humains. C’est plus raisonnable, c'est ce que je vais faire.
Puisque ça commence demain, il faut que je sorte d’ici tout de suite, histoire de préparer le procès : avocats, anges pour la déco, salle de tribunal pouvant accueillir des centaines de milliards d’accusés, etc.
J'attends l'heure du supplice quotidien. Elle arrive et deux démons à la mine patibulaire m'enlèvent mes chaînes. Ils font mine de m’emmener dans la salle à manger déguster ma précieuse et quotidienne pâtée pour chien, mais je n'attends pas et décoche un coup de poing dans le menton du premier. Son acolyte n'a pas le temps de réagir que déjà mon pied a frappé avec force ses testicules — c'est là qu'on voit l'intérêt au niveau de la sécurité du paradis d'avoir fait des anges sans sexe. Je ne m’apitoie pas sur leur sort et commence à courir, à la recherche d’une sortie.
Heureusement, comme l'habitation de mon frère est profondément enfouie dans le sol, les aérations, et donc les issues, sont nombreuses. Je choisis l'une d'elles, espérant l’atteindre avant que ne sonne l'alarme.
Je cours à toutes jambes, mais c’est difficile, après toutes ces années sans bouger. Une crampe soudaine me chatouille le gros orteil gauche ; ah, si seulement je pouvais m’arrêter, juste une seconde ! Je continue néanmoins, essoufflé, jusqu’à me trouver confronté à un grave problème ; je suis face à un large espace qui produit des drôles de gargouillements qui me rappellent quelque chose. Un espace qui ne donne pas envie d’être traversé, en tous cas. Soudain, je comprends : c’est le Styx, et je dois le franchir pour arriver à l’air libre.
Je manque un instant tout abandonner, mais je me suis juré sur mon livre préféré — la Bible, j'entends — que le jugement dernier commencerait demain, alors je ne peux pas m’arrêter là. Je prends donc mon courage à deux mains et me jette dans le fleuve. Sous l'eau, j'aperçois des monceaux de cadavres : ceux qui ont eu la chance de ne pas mourir brûlés, pensé-je, écœuré. Je nage avec toute la force qu’il me reste et atteins l'autre côté.
Ce n'est qu'une fois sorti de l'eau que je perçois le son strident de la sirène. Je suis mal parti. Enfin bon, autant continuer, on ne sait jamais ; j’avance, avec une seule pensée en tête : si tout ne commence pas demain, jamais je ne retrouverai ma splendeur passée.
Je ne m’y retrouve plus, au bout d’un temps, dans ce diabolique labyrinthe de couloirs. Suis-je perdu ? Non, une pancarte m'indique même que la sortie est proche. Ça y est, j’y suis. Là, à portée de main, il y a la porte. La lumière du soleil qui filtre dessous m'éblouit et l'air frais m'envahit les poumons. Mais, au moment où j'actionne la poignée, deux mains me saisissent. Effaré, je me retourne. Et là, suprême surprise, j'aperçois mon frère. Il me dit, narquois :
- Tu ne croyais pas t'en tirer comme ça, D… ? - Ben non… Enfin… Enfin si, mais… C’est que… Je voulais juste faire un petit tour dehors.
Le mensonge est sorti tout seul. Vraiment, moi je ne voulais pas. Je vous assure. Je sais, oui, il ne faut pas mentir. Mais puisque je vous dis que le catéchisme, c’est moi qui l’ai inventé ! Si, je vous assure. Alors on peut bien me pardonner ce petit mensonge de rien du tout, hein ?
- Tu sais, je ne te crois pas, répond-il d'une voix sifflante. Alors je te conseille de me dire la vérité, sinon je te garde enfermé ici pour deux éternités. - Deux éternités ? Mais ce n'est pas possible ! - Tu crois ça ? Eh bien tu vas voir ! s'exclame-t-il, menaçant.
Ce ton me fait trembler. Après tout, je n'en sais rien, je n'ai pas vécu deux éternités, je ne peux pas dire. Même une seule éternité, je ne suis pas sûr que ça soit possible. Et puis il a toujours été plus fort que moi à l'école, c'était lui le plus intelligent de nous deux, c'est lui qui a réussi à devenir diable, pas moi. Je dis donc, essayant tant bien que mal de garder mon assurance :
- Non, non, d'accord. Je vais tout t'expliquer. En fait, je voulais appliquer la procédure 156.49 B alinéa 7 du code divin. - Ah, je vois… Le jugement dernier… réfléchit-il. - Oui, c'était pas pour te vexer, frérot, tu sais je… - Tais-toi, m'intime-t-il.
Il commence à m’inquiéter sérieusement. Moi je n’aime pas ça du tout quand il prend sa voix avec laquelle il me faisait peur quand j’étais petit. Je me tais et le regarde. Il est si beau ; comme j'aurais aimé être comme lui ! Et toute ma jalousie refait surface après ces siècles. Il est le meilleur, c’est ça qu’il veut montrer.
Eh bien, moi je n’y crois plus. Quoi qu’il décide, quoi qu'il m'ordonne, le jugement dernier commencera demain. C'est moi qui ai été le chouchou des hommes pendant des millénaires, et je suis bien décidé à l'être de nouveau.
Un frisson d'excitation me parcourt au souvenir de toutes ces offrandes, toutes ces prières. Cela va recommencer, oui, ils vont tous m'aduler à nouveau. Je les imagine, ces petites créatures maladroites que j'ai créées un jour que je m'étais levé du pied gauche, racontant d'une voix tremblante leurs péchés lors de leur comparution devant moi. Enfin, peut-être pas tous devant moi, cela risquerait de m’ennuyer. Oui, je pourrais nommer tout une hiérarchie de juges derniers parmi les hommes, comme ça ils se trahiront tous les uns les autres pendant que moi je siroterai un jus d’orange ou un verre de vin — juste un verre de temps en temps, il n’y a pas de mal.
Mon frère me sort de mon extase :
- Je suis d'accord, frère, dit-il d'une voix cordiale. J'en ai marre de rester ici en enfer. J'aimerais bien que nos relations s'assouplissent, que tout redevienne comme avant, quand on était petits.
Et il éclate en sanglots. Intrigué, je sors de ma poche mon sincéromètre et constate avec surprise qu'il indique 100 %. On dirait bien qu'il n'y a aucune ruse démoniaque derrière tout ça. Étrange… Je prends donc Satan par l'épaule et lui dis :
- Oui, frérot, on passe l'éponge. Nos relations repartent de zéro. Et je te promets que, dès que ces formalités de jugement dernier seront accomplies, je t'inviterai pour un dîner au paradis.
À ces paroles, je sens l'aiguille du sincéromètre qui bouge brusquement dans ma poche. Je le sors et vois l'écran qui affiche 5 %. Bon, c'est vrai, le dîner est plus une formalité pour moi que le jugement, mais je trouve tout de même l'appareil bien injuste. Il faudra que j'en fabrique un autre.
Enfin bon, trêve de pensées inutiles, il faut que je me dépêche. Les préparatifs m’attendent. J'embrasse brièvement mon frère sur la corne et sors.
Après tous ces siècles passés dans l'obscurité, la lumière m'éblouit. Je me dis avec joie que c'est la métaphore de ce qui m'arrive : dès demain, je vais sortir de l'ombre de l'oubli dans lequel les hommes, ces fils indignes, m'ont plongé. Tous, morts et vivants, me supplieront dès demain d’oublier ce qu’ils m’ont fait. Je m’en réjouis rien que d’y penser.
Mais il est temps maintenant de tout organiser. Petit à petit, mes yeux s’habituent à la lumière — oui, ce machin que j’ai créé quand j’étais jeune — et j’aperçois une ville ultramoderne se profiler au loin. Diable, on dirait que la planète a bien changé en quatre cents ans, me dis-je, ne m’apercevant que trop tard du blasphème. Je me dirige donc humblement, à pied, vers cette cité. Ce sera le premier lieu que je reprendrai à l’ennemi. Dès aujourd’hui. Je frémis d’aise à l’idée de voir les foules galvanisées se soumettre à moi.
En quelques heures, je suis arrivé. Je rentre dans la ville et vois autour de moi des milliers de gens s’affairer. S’ils savaient qui je suis, s’ils savaient que je commencerai à les juger dès demain… Je n’ai pas de temps à perdre, il faut que je trouve une bonne centaine de serviteurs fidèles qui prépareront avec ardeur leur envoi aux Enfers. Je décide d’utiliser la bonne vieille méthode : un discours sur la place publique accompagné d’un petit miracle fait maison, ça marchera à coup sûr, c’est une des ficelles du métier. Je pars donc en quête de place publique. Je finis par en dénicher une, petite et sale, mais une place publique tout de même. Les choses ont changé depuis 1569, vraiment. Si seulement mon frère n'avait pas réussi à profiter de ma dépression nerveuse due à la progression de la sorcellerie pour m’enfermer chez lui, j'aurais pu suivre tout ça en direct ! Intrigué, je sors ma calculatrice de ma poche et tape les nombres sur le clavier : 1569 + 439
Le résultat apparaît et je constate avec stupeur l'année dans laquelle je me trouve. Mais, après réflexion, je me dis que 2008 ne sonne pas si mal pour une fin du monde. Je prends une grande inspiration et commence mon discours :
- Mesdames et messieurs, Je vais vous annoncer une grande nouvelle : je suis celui sans qui vous ne seriez pas là, je suis le Créateur.
Je fais une courte pause, pour observer le public nombreux qui devrait s’être amassé autour de moi, avide de boire mes paroles. Mais je constate avec surprise que personne ne s’est arrêté pour écouter. Quelques femmes pressées me jettent des pièces à la figure, et c'est tout. Désappointé, je décide de passer directement au miracle, une valeur sûre. Je concentre mes forces et réfléchis à ce que je pourrais leur faire.
Soudain, j’ai une idée : je vais leur faire apparaître l’Enfer. Là, devant eux, en 3D, je vais leur faire apparaître l'endroit où la plupart d'entre eux moisiront bientôt. Trop classe, non ?
Je me lance, je crie :
- Que la représentation holographique en trois dimensions des Enfers soit !
Mais rien ne se passe. Bon, il a dû y avoir un bug. Je réessaye, d’un ton un peu moins théâtral. Toujours rien. Je m’égosille, je recommence en chantant, en chuchotant, mais rien n’y fait. Un doute me prend alors : et si mes pouvoirs avaient disparu durant ma séquestration ?
Cependant, je ne me laisse pas abattre. Je reprends mon discours, essayant d’être plus persuasif. Mais je n’ai même plus l’honneur de servir de cible à petite monnaie pour les femmes au foyer. Et le jour commence à baisser. La peur de rester ici, seul, dans le noir, me prend. Personne ne s’intéresse à moi ; les hommes en costume et cravate passent d’un air affairé et me regardent sans me voir, ou me voient sans me regarder, enfin ils ne font rien pour moi, quoi.
Je ne me souviens plus vraiment de grand-chose depuis. Peut-être une dame qui s'intéresse à moi, enfin, et qui dit qu'elle va appeler des gens qui vont s'occuper de tout. Peut-être un fourgon qui arrive ensuite, avec des hommes qui en sortent et qui m’embarquent. Peut-être. Et c’est dans l’asile d’aliénés d’une ville dont je ne connais même pas le nom que j’écris ces lignes, espérant que quelqu’un les lira et me croira.
Ulysse Lojkine
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