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Réalisme/Historique
wancyrs : La voie des coutumes
 Publié le 03/07/12  -  9 commentaires  -  25752 caractères  -  113 lectures    Autres textes du même auteur

– Pourquoi tu ne t'enfuis pas ? Pourquoi tu ne te révoltes pas ?
– Parce que je ne sais pas le faire, tu entends ?


La voie des coutumes


– Aïe ! Maman ! Tu me fais mal.

– Excuse-moi, yaya*, je n'ai pas fait exprès. Je dois me dépêcher de finir tes tresses, le repas du soir n'est pas encore préparé, et ton père va bientôt revenir de la ville.

– Dis, maman, qu'est-il allé faire là-bas ?

– Est-ce que je sais, ma fille ? Mais je pense qu'il est allé acheter le sari* pour la cérémonie du mariage.

– Quel mariage, mame* ?

– Mais le tien, ma fille ! Ça fait un temps déjà que Massa Moyo, le boutiquier du village, a versé ta dot ; c'est un homme très généreux, et en plus, il a réglé les dettes de ton père : de mémoire de mariage, aucun n'a été aussi cher payé.

– Massa Moyo le commerçant bamiléké ? Mais maman, c'est un vieux, et je ne l'aime pas.

– Ne t'en fais pas, yaya, tu apprendras à l'aimer. Au début de la relation avec ton père, je ne ressentais pas grand-chose pour lui, mais aujourd'hui, je l'aime beaucoup. Ma mère, ta grand-mère, me répétait les mots que je te dis maintenant. Ces mots, elle les tenait de sa mère qui les tenait de sa mère, et les lunes qui passent n'ont jamais méprisé cette manie. Crois-moi, il est un bon parti pour toi ; d'ailleurs tu entendrais glousser de jalousie les autres mères…

– Mais maman ! Les choses ne sont plus comme à votre époque, je te le rappelle. En plus, je n'ai que quinze ans !

– Mes parents m'ont mariée à quatorze ans, ma fille, cesse de te faire du souci… Voilà, tes tresses sont achevées… C'est toi la plus belle, yaya, tu feras une ravissante épouse.


Salamatou saisit le bout de miroir cassé qu'elle avait posé délicatement sur une roche, et examine le travail de sa mère. Six nattes tissées sur son cuir chevelu, trois de part et d'autre de la raie centrale. Elle sourit, satisfaite. Les nattes sont très pratiques ; elles gênent moins lorsqu'il faut porter une charge sur la tête.


– Maintenant, dépêche-toi d'aller au puits me ramener de l'eau pour le repas du soir.


*

* *


– Salam aleikoum. (La paix soit avec vous.)

– Aleikoum salam. (Avec vous aussi.)

– Ndjam na ? (Ça va ?)

– Ndjam. (Bien.)

– Ndjam saré na ? (Toute la maisonnée va bien ?)

– Ndjam. (Bien.)


Adamu adosse sa mobylette sur le mur de terre battue et entre dans la boutique. Le microclimat à l'intérieur du commerce le soulage de la canicule. Son gendre le regarde avancer et se doute un peu de l'objet de sa visite. Massa Moyo est parti de la province du soleil couchant d'où il est originaire, pour chercher fortune dans le nord. Son commerce, d'abord tout petit, s'est agrandi très vite. Vendant des articles « très à la mode » en ville, il ouvre une fenêtre sur le modernisme au village. Peu importe la façon dont on le paye : argent comptant, produits des récoltes, produits de la chasse, il a vite compris que pour faire fortune dans un milieu comme celui-là, il faut faire preuve d'imagination constante, et de flexibilité sans borne. Avoir épousé cinq jeunes femmes dont les parents étaient couverts de dettes, gagner l'amitié du chef du village sont des actes qui ont crédité ses intentions ; aujourd'hui il est en pourparlers avec Adamu, père de Salamatou, pour un sixième mariage. Celui-ci entame la conversation :


– Comment vont les affaires ?

– Pas très bien. Les tiens ne payent pas leurs dettes, tu sais ?


Adamu sourit. Massa Moyo est de la pire espèce des rapaces…


– Ils ne les payent pas juste à temps, mais ils les payent quand même.

– Si mon commerce devait marcher à leur rythme, il y a longtemps que j'aurais fermé boutique… Dis, qu'est-ce qui t'amène encore ?

– J'étais en ville acheter le sari de ta future épouse, et il s'avère que j'avais mal évalué le coût du vêtement ; tout augmente, tu sais ? La "Crise"… comme le disent ces gonflés qui viennent des villes.

– Et qu'est-ce que j'ai à voir là-dedans ?

– En fait, il ne me reste plus assez d'argent pour les préparatifs de la cérémonie de mariage.

– Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? J'ai déjà trop fait non ? Je t'ai offert une mobylette, effacé ton ardoise de dettes, et je t'ai donné la somme que tu m'as demandée pour la dot, alors débrouille-toi.

– Tu sais bien qu'il n'y a personne d'autre vers qui me tourner ! Imagine notre honte lorsque les invités ne seront pas bien reçus…

– OK, c'est bon ! C'est bon ! Mais c'est la dernière fois. Je ne veux plus te voir avant la cérémonie.

– Promis, tu ne me verras plus.

– Attends… Prends ce sac de riz, et ces boîtes de conserve, apporte-les à ta femme, avec tous mes hommages.

– Merci Massa, merci.


*

* *


La brume déroule ses kilomètres de fils blancs,

Le soir étale progressivement ses draps noirs sur le torse de la terre.

Le jour s'est glissé furtivement sous la couverture de ténèbres,

Capitulant une fois de plus à cette lutte crépusculaire ;

La nature pare la nuit de son vêtement habituel :

Le silence…


Le seau sur ma tête a le poids d'un fagot de bois mort. Au puits, les filles ne parlent que de mon futur mariage ; elles m'envient ! Elles m'ont dit que je coûte cher… peut-être à cause de la dot ? Je ne veux pas de cette noce. D'ailleurs que fait une femme mariée ? Je sais que mame prépare à manger à baba*, et qu'après ils dorment ensemble. Mame m'a dit qu'elle m'expliquera comment on fait des bébés. Elle m'a dit qu'il serait important que je le sache, car bientôt je devrai en faire. Je sais que les femmes portent les enfants dans leur ventre, et qu'après, lorsqu'ils deviennent trop gros, elles vont accoucher dans une chambre, entourées des sages-femmes du village.


Je n'aime pas ce Massa Moyo, avec sa façon de regarder les jeunes filles. Il a des yeux de crocodile, et on dirait qu'il va baver chaque fois que je croise son regard. Il est très gras, et son ventre ressemble à une calebasse pleine de couscous. Un peu comme madame Goyat, la femme du garde-chasse. On raconte qu'elle fait des choses méchantes avec les jeunes hommes du village… L'autre jour je suis allée lui porter le gibier que mon père avait ramené de la chasse. J'ai cogné trois fois, pas de réponse. J'ai poussé la porte et je l'ai vu allongée dans son divan, la main entre ses cuisses grasses. Ses doigts disparaissaient dans sa fente à pipi. Ses yeux étaient clos et il s'échappait des sons de sa bouche. J'ai déposé là le gibier et je me suis sauvée sans faire de bruit ; je me demande encore ce qu'elle faisait ! Ah ! Ces mamas toubabous sont bizarres…


Que fait Abdou en ce moment ? Est-il déjà revenu de l'école ? Les soirs, sous la lampe-tempête, il regarde des signes étranges sur des pages blanches. Parfois il les lit à haute voix et essaye de me les expliquer. Baba dit qu'une fille qui va à l'école, c'est du gaspillage. Les filles, lorsqu'elles grandissent, vont dans d'autres familles, alors pourquoi investir sur elles ? En plus, l'école peut les rendre têtues… Aïssa, par exemple, s'est enfuie à la ville avec Abakar. Elle disait « l'aimer à la folie » : c'est une chose qu'elle a apprise à l'école. Paraît que là-bas on conseille aux filles de se battre pour leurs idées. Aïssa ne veut pas respecter la tradition. Elle m'a dit que lorsqu'on donne une fille en mariage, le soir de noce, la jeune épouse est enfermée dans une chambre avec son mari. Le lit est couvert d'un drap blanc. Devant la porte, la belle-mère veille, et dehors la foule attend. Quelque temps après, la belle-mère sort présenter le drap à l'assistance ; si celui-ci est taché de sang, alors la pureté de la mariée est prouvée. Mais si le drap n'est pas couvert de sang, la famille de la fille est déshonorée. J'aimerais bien m'enfuir, moi aussi, avec Amidou. Il est si beau qu'on dirait qu'il sort d'un conte de mami Aïcha. Mais mame dit que baba irait en prison si je ne me mariais pas avec ce Massa Moyo…


*

* *


Calcul, Sciences naturelles, Géographie, Histoire… je suis fatigué de toutes ces matières à étudier ! De me lever tous les matins et aller à l'école ; leur école… Je hais les lundis, les mardis, les mercredis, les jeudis, ainsi que les vendredis. Les samedis, je les aime bien. C'est jour de chasse, et j'accompagne toujours tonton Bouba dans la savane. Si le lion est le roi des lieux, mon oncle en est le maître… C'est bon de le voir avancer comme un félin dans les hautes herbes ; mais avant, il se livre à un rite étrange : il ramasse de la poussière dans ses mains, et debout, il la laisse glisser vers le sol. Je lui ai un jour demandé à quoi sert cette cérémonie, et avec son sourire aux dents carnassières, il m'a répondu que c'est pour connaître le sens du vent, afin de ne pas nous trahir par la diffusion de notre odeur. Toujours je dois marcher dans son sillage, surtout sans faire de bruit. Il y a une espèce d'excitation qui se mélange à la peur de se faire attaquer par une bête.


Oncle Bouba est le meilleur pisteur du village ; jamais il n'est rentré bredouille d'une partie de chasse. Certes ses méthodes de traque sont efficaces, mais son succès vient du profond respect qu'il a de la gent animale : il ne chasse que pour sa survie, et celle des siens. Je l'ai souvent vu relâcher des proies empêtrées dans ses pièges ; il m'a dit qu'elles n'étaient pas encore prêtes à être consommées… Baba Adamu m'interdit d'aller traîner avec mon oncle. Il aimerait que j'accorde plus de temps à mes études. Il m'a dit un jour que je pourrais être ministre si je progresse bien à l'école. Je ne veux pas être politicien. Je veux être un bon chasseur. Je voudrais apprendre l'expression des animaux et non l'histoire et la géographie des pays où je n'irai jamais.


Ma sœur aînée aurait aimé aller à l'école ; mais voilà, seuls les garçons y vont. Il faudrait la voir me dévorer du regard lorsque je fais mes devoirs… Elle me pose des tas de questions, des questions auxquelles je n'ai pas toujours de réponse. Et lorsque je ne sais lui expliquer quelque chose, elle hoche les épaules, résignée. Je l'aime bien, Salam ; elle est si tendre et si bonne envers moi. Mame dit qu'elle ira bientôt en mariage, qu'elle sera bien dans son nouveau foyer. Je ne veux pas que ma sœur s'en aille, je ne veux pas qu'elle épouse ce vieux boutiquier. Ce gros porc va lui faire l'amour… ils nous ont dit à l'école que les grandes personnes, lorsqu'elles se mariaient, faisaient l'amour. Salam n'aimera pas ça… Je sais qu'elle n'aimera pas ça… Baba Adamu dit que si je travaille bien à l'école, je peux gagner beaucoup d'argent. Je lui en donnerai pour qu'il paye ses dettes, pour qu'il paye l'honneur de ma sœur…


*

* *


Rude.

Il est rude le sol.

Couleur rouge, couleur sang,

La terre s'est dévêtue de son habit noir.

L'humus sans eau est devenu poudre sous nos pieds fendillés.

Le ciel s'est tu, et

Les cinq prières quotidiennes ne suffisent plus à lui redonner la voix.

Pourtant il fut un temps où les dieux, cléments,

Prenaient soins de leurs ouailles.

Qu'avons-nous fait ?


Ma fille se mariera bientôt ; ma petite fille… Massa Moyo, bien que radin, est le meilleur parti pour elle, je le sens. Les terres ne sont plus rentables, ni la chasse. Cette union est une aubaine pour la famille… Abdou doit continuer à aller à l'école. L'année prochaine, il ira au collège, en ville ; il faut beaucoup d'argent… Son maître d'école m'a convoqué dernièrement ; un drôle de bonhomme celui-là. Je me demande ce qu'il fait dans le coin ! Un toubab perdu dans l'aride de notre village. Garde-chasse dans la réserve, et enseignant à temps partiel. Il m'a dit que mon fils n'est plus attentif à l'école, que quelque chose le tourmente, et que ses résultats en souffrent. Il pense que c'est le futur mariage de sa sœur qui le perturbe.


Et pourquoi ça le tourmenterait ? Ce n'est qu'un enfant, il n'a pas à s'occuper de ça. C'est un problème d'adulte, je m'en occupe. Je pense que c'est ce fou de Bouba qui lui met des idées dans la tête ; lui et ses pensées de sorciers… Il est parmi ceux qui me reprochent d'avoir accepté cette mobylette de Massa Moyo ; les jaloux ! Il m' a même accusé de vouloir vendre ma fille ; moi vendre ma fille ! Il peut bien parler, lui ! Il n'a pas d'enfant, lui ! Il n'a pas de fille à marier. Il n'a pas d'honneur à sauver, lui ! De plus en plus les filles se donnent à d'autres avant le mariage, appelant ainsi la honte sur leur famille. Eh bien, chez moi cela ne se passera pas ainsi. Ma fille ira en mariage avant que je ne perde la face…


Rude le sol,

Et les hommes qui y vivent…

Il fut un temps où les dieux s'inquiétaient de nous,

Comme un père s'inquiète de ses enfants.

Mais nous avons grandi.

L'autorité parentale est devenue écrasante ;

Nous l'avons fuie.

Nous sommes allés vers les déserts,

Ou bien les déserts sont venus vers nous…

Dans les deux cas,

Il a fallu sauver nos vies de l'ensablement.

Rude…


*

* *


Dieu est bon envers moi. Il a écouté mes prières et m'a donné un bon parti pour ma fille. Ah que le temps passe vite ! Ma petite Salam est déjà une femme, il est temps de la marier. Une chance que ce Massa Moyo soit venu s'installer ici… Les jeunes hommes ne restent plus au village ; il n'y a aucune attraction pour les retenir. Le gibier se fait rare, les terres sont de plus en plus arides. Puis, il y a toutes ces choses qu'on raconte sur les villes… Il paraît que là-bas, on peut faire fortune, et que les femmes peuvent discuter d'égal à égal avec les hommes ; d'ailleurs la fille de Roukiatou s'y trouve actuellement. Quelle honte pour sa famille lorsqu'elle s'est enfuie avec ce voyou d'Abakar ! Sa mère sort à peine de la maison, et son père n'ose plus aller sous l'arbre à palabre avec les autres hommes. Ma fille ne me fera pas ça. Son papa a pris des dispositions pour que ça ne nous arrive pas… Ces écoles des blancs-là, c'est elles qui les rendent toutes folles ! Une fille à l'école, pouah ! Mon père me disait que ça n'apporte que des ennuis… En plus c'est du gaspillage. À quoi ça lui servirait lorsqu'il faudra faire la cuisine à son homme ? Lorsqu'il faudra aller dans les champs ? Ou bien faire des enfants à son mari ?


Ma fille ne me décevra pas. Je lui ai tout appris, comme ma mère l'a fait pour moi. Son époux sera comblé, que demander de plus ! Son père sera fier d'elle. Il est le seul beau-père, dans tout le village, à qui on a offert une mobylette pour sa fille. Cet engin fait sa fierté ; il faut le voir la nettoyer chaque matin. On dirait un enfant avec son jouet préféré… Mais seulement, sa moto-là consomme beaucoup d'essence… Massa Moyo est très clément ; quoique…


– Mi tori ma. (Mon amour.)

– Na' am. (Je suis là.)

– Viens ici… En revenant de la ville, je suis passé chez notre gendre ; il te salue, et t'envoie un sac de riz et des conserves.

– Al hamdullilah* ! murmure mame.

– Où sont passés les enfants ?

– Salam est allée au puits, et Abdou doit traîner quelque part dans le village.

– Il n'a pas de devoirs à faire ? Il fait déjà nuit !

– Je n'en sais rien…

– Tiens, je ramène le sari de notre fille. Fais gaffe, il a coûté très cher. Tu le lui feras essayer lorsqu'elle reviendra. Dis, dans combien de temps on mange ?

– Bientôt.

– OK. Est-ce que tu m'as préparé mon bain ? Je suis tout sale.

– Oui, j'ai tiédi de l'eau, comme tu aimes bien, et je t'ai mis une serviette propre avec.

– Merci, dit-il en écartant la natte de rameaux tissés qui assure l'intimité de la case.


Mame ouvre avec précaution le paquet que son mari lui a confié. Un pagne aux couleurs éclatantes se dévoile. Sa fille sera belle ! À ce moment, elle entre dans la cour, la calebasse pleine d'eau potable sur la tête, la mère court la délester de son fardeau.


*

* *


– Mame, mon frère et moi avions promis à mami Aïcha que nous irions lui porter, après souper, du tabac à chiquer.

– Allez-y, mais ne revenez pas tard, car tu dois essayer le pagne que ton père a ramené de la ville.

– D'accord, mame, fait Salamatou à contrecœur.


Le croissant lunaire est comme un sourire sur la voûte céleste. Le ciel illuminé ressemble à un visage d'adolescent que les étoiles, comme des boutons d'acné, magnifient. Les cases jettent sur le sol craquelé leur ombre fantomatique. Elles sont disposées de façon anarchique dans la clairière, un peu comme une aire de champignons sauvages ; d'ailleurs, rondes et coiffées d'une chéchia en paille, vues du ciel on les confondrait à ces parapluies des champs.


Salam et Abdou, se tenant par la main, avancent en balançant les bras. Le silence de la nuit les enveloppe et seuls leurs pieds nus, sur les croûtes de sol séché, brisent la quiétude. En temps normal, ils seraient en train de s'amuser avec les autres enfants du village, mais là, ils ont l'air préoccupé. La jeune fille serre les phalanges de son frère à tel point qu'il croit qu'elles vont éclater, mais lui, il endure sans rechigner, car il sait l'angoisse qui la ronge.


– J'ai peur.

– Moi aussi…

– Je ne sais pas quoi faire !

– Tu devrais t'enfuir, je t'aiderais. Je connais une bonne cachette. Personne ne pourra te trouver… enfin si ! tonton Bouba, mais je doute qu'il te force à revenir.

– Et après qu'est-ce que je ferais ?

– Je ne sais pas… peut-être aller en ville ?

– Tu es fou ? Père me tuerait s'il se doutait que je veux partir, et toi, il t'enverrait à l'école coranique.

– Ça m'est égal tu sais ? Je voudrais te voir morte que d'épouser ce profiteur.

– Ne dis pas ça. Ne conjure pas le mauvais sort !

– Excuse-moi, Sala…

– Mame dit que père irait en prison si je n'épousais pas cet homme ; il a déjà beaucoup reçu de lui tu sais ?

– Et alors ? À l'école on nous dit qu'un père doit protéger sa famille ; crois-tu qu'il le fait ?

– Tu ne lui répéteras pas ça j'espère, il est si fier de toi ! Il met tout son espoir sur toi tu sais ?

– Et moi ? Il a demandé mon avis ?

– Tu sais que les parents ne font que ce qui est bien pour leurs enfants ?

– Ce qu'ils croient bien… Dis, aimes-tu ce Massa Moyo ?

– Nooonn !!!

– Pourquoi tu ne t'enfuis pas ? Pourquoi tu ne te révoltes pas ?

– Parce que je ne sais pas le faire, tu entends ?


Elle a presque crié, et à présent elle sanglote. Une cascade jaillit de ses yeux et roule jusqu'à la commissure de ses lèvres. Abdou comprend qu'il ne sait rien de l'univers de sa sœur… Elle, si affectueuse ; elle, si avenante. Il fait des efforts pour ne pas pleurer, mais la rage est plus forte, alors il se laisse aller. La case de mami Aïcha apparaît enfin dans leur champ de vision, l'objectif de leur balade nocturne aussi.


*

* *


Le lit en bambous craque comme les os d'un octogénaire. Ce lit du pauvre qu'on dit très fécond, n'a cependant engendré que deux enfants. Mame est allongée auprès de son époux qui dort à poings fermés. Depuis deux heures du matin, le sommeil l'a fui. Les enfants sont revenus de chez leur grand-mère un peu lessivés, et leur mère a mis cela sur le compte de la fatigue journalière. Abdou est allé se coucher tout de suite, sans embrasser sa maman, un peu comme les jours où ils sont en froid. Salam a enfilé son sari, sans enthousiasme, il lui allait comme un gant. Ensuite, un peu gênée, elle a murmuré une excuse et a filé au lit sans avoir émis de commentaire sur le vêtement. Sa mère est restée un peu pantoise, a hoché la tête et est allé rejoindre son homme sur le lit.


Tout allait bien jusqu'à deux heures du matin. Elle ne sait ce qui l'a réveillée. À présent elle se tourne et se retourne dans le lit, enfermée dans une cage de tourments. L'étrange conversation qu'elle a eue avec madame Goyat, la mama toubabou, lui revient en tête comme les cloches d'un métronome : « Les temps changent, elle lui a dit, les habitudes aussi… »


– Tu ne dors pas ?

– Non, je pense.

– À quoi ?

– Aux événements de ces jours-ci.

– Précise…

– À nos enfants, au mariage de notre fille, à notre vie…

– Et depuis quand c'est aux femmes de s'inquiéter de ça ? s'enquiert Adamu, se redressant sur sa couche.

– Tu ne penses pas que les temps changent ?

– Bien sûr que les temps changent… Avant, les terres n'étaient pas aussi infertiles, et les pièges ne restaient pas autant vides. La vie devient de plus en plus chère, on dirait que les dieux s'acharnent sur nous… Bien sûr que les temps changent.

– Je ne te parlais pas de ça… Tu ne penses pas que les habitudes changent ?

– Bien sûr… Avant, les hommes étaient plus solidaires, mais avec « la crise », tout le monde trouve un prétexte pour être radin.

– Oui, c'est vrai, mais ce n'est pas de cela que je te parle… je veux te parler de nous, de l'amour que tu as pour nous, de l'avenir de notre famille…

– Trouves-tu que je ne t'aime pas assez ? Trouves-tu que je n'aime pas les enfants ?

– Peut-être pas de la façon que nous aimerions être aimés…

– Toi, tu as causé avec madame Goyat, ou son mari…

– Avec madame Goyat, oui. Et je pense qu'elle m'a dit des choses qui me troublent.

– Comme ?

– Nos enfants sont étranges ces jours-ci, t'es-tu seulement aperçu ?

– Non ! Mais pour quelles raisons ?

– Il ne t'est jamais venu à l'idée que notre fille ne veuille pas de ce mariage ? Qu'elle soit un peu jeune pour ça ?

– Et depuis quand les enfants ont le pouvoir décisionnel dans notre société ? Enfant qui plus est une fille ? Les parents ont toujours décidé pour leurs enfants et tout est bien ainsi. Pendant des générations cela s'est fait ainsi, et ça restera ainsi…

– Tu ne penses pas qu'il est temps de changer les choses ?

– Qui suis-je pour le faire ?

– Leur père…


Adamu, surpris, dévisage son épouse. C'est la première fois qu'elle lui parle de cette façon.


– Laisse-moi te résumer la situation… Notre clan forme une petite société régie par différentes lois : les lois naturelles, les lois de l'État, et les lois coutumières. Laquelle penses-tu être au-dessus ? Hein, laquelle ?

– …

– Quand la nature te boude, que tes champs ne produisent plus, qui te vient en aide ?

– Le clan.

– Quand l'État se dresse contre toi, et te malmène avec son système, qui te vient en aide ?

– Le clan.

– Mais lorsque tes frères te rejettent, et que tes jours deviennent fades qui te vient en aide ?

– …

– Madame Goyat et les siens vivent une réalité différente de la nôtre, une réalité que, désolé, nous ne pouvons appliquer chez nous.

– Alors, parce que le clan décide de faire souffrir nos enfants, nous devons nous laisser faire parce que nous ne voulons pas être placés au ban de cette société-là ?


Adamu soupire et :


– Tu sembles oublier des choses importantes… Ici, un enfant, une fois venu au monde, n'est plus la propriété exclusive de ses parents. Ici, tout le monde adulte est comme un parent pour n'importe quel enfant du village. Et lorsqu'une jeune femme va en mariage, la dot est partagée entre membres du clan. Sais-tu combien de parts j'ai eu de divers mariages ? Et toi ? Combien de présents as-tu reçus de la dot d'autres filles ? Comment comptes-tu les rembourser si tu ne veux marier ta fille ?

– Je n'ai pas dit que je ne voulais pas la marier. Je veux juste qu'elle grandisse encore un peu, et qu'elle puisse choisir son parti.

– Et si elle nous déshonorait ? Tu as dit toi-même que les choses changent. Et si elle arrivait impure au mariage ?

– Alors c'est un risque à prendre…

– En tant que chef de cette famille, je ne prendrai pas ce risque. Fin de discussion, le sujet est clos. Massa Moyo est un bon parti, je me suis déjà engagé, je ne reculerai pas…


Dehors le jour se lève. Le ciel, mature, progressivement guérit de son acné. Pendant la nuit, le sourire du croissant s'est épaissi, et maintenant, il s'efface devant la majesté des éclats diurnes. Les coqs chantent à tour de rôle ; les animaux domestiques se réveillent. Dans les autres cases du village, les hommes s'affairent : c'est l'heure d'aller dans les champs. Adamu se lave le visage avec de l'eau d'une bouilloire presque rouillée. Mame réchauffe les restants de mets de la veille. Après avoir pris son petit-déjeuner, le cultivateur attrape sa besace et se dirige vers la porte sans avoir embrassé sa femme. Avant de sortir, il marque un temps d'arrêt devant la chambre des enfants, écarte le rideau en fibre de raphia qui barre l'entrée, et contemple un instant le spectacle.


Salam est couchée en chien de fusil, une main entre ses jambes, l'autre soutenant sa tête, en guise d'oreiller. Son visage, même dans le sommeil, exprime une profonde mélancolie. Abdou, quant à lui, est couché de façon transversale, et ses draps en bataille décrivent la nuit qu'il a eue. Adamu s'appuie sur le chambranle, la gorge nouée. Il y a quelque chose de changé en ses enfants… quelque chose qu'il a de la difficulté à déterminer. Dans la pénombre, il sent le regard de sa femme envelopper le sien, capturer ce moment de faiblesse, cet aveu de culpabilité : oui, en essayant de marcher dans le sillage des us, il a négligé le bien-être de sa progéniture… Et si sa femme avait raison ?


Il sort de la maison avant que les larmes qui se forment dans ses yeux ne roulent sur ses joues, brisant ainsi le symbole d'une puissance bâtie par la tradition.




__________________________________________________________________________


La langue parlée dans les dialogues est le foulbé, un des multiples dialectes peulhs usité en Afrique subsaharienne.



Sari : vêtement d'origine hindoue, mais souvent utilisé par d'autres peuples musulmans dans des occasions particulières.

Yaya : petit nom affectueux qu'on donne aux enfants.

Mame : terme affectueux pour dire « mère ».

Baba : terme respectueux pour dire « père ».

Al hamdullilah : Dieu soit loué (les musulmans n'ont pas une langue particulière, et Al hamdullillah est un terme arabe qui signifie Dieu soit loué).



 
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   monlokiana   
3/7/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Que dire…J’ai adoré ce texte qui dit tout tellement bien, avec une écriture tellement simple, fluide, agréable. On ne sent pas la longueur du texte tellement l’écriture emporte le lecteur. J’ai apprécié cette histoire qui pour moi, a tout dit et traduit avec une telle précision les coutumes africaines, les réalités et le thème du mariage forcé. Rien n’est laissé pour compte même jusqu’au détail, on retrouve l’Afrique et ses coutumes partout. On trouve aussi ce coté occidental que l’Afrique porte responsable de son changement de mentalités.

Toutefois, il y a des choses qui m’ont dérangé mais on peut dire que ce n’est pas trop grave. Au début, il y a le témoignage de la maman, du papa, du frère, de Salam et je les ai trouvés répétitifs. Par exemple quand on parle de l’honneur de la fille mariée, je pense que c’est trop dit dans la nouvelle (au moins dit par trois personnages Salam, la maman, le père)
C’est la même chose qui se dit mais avec des personnages différents. J’aurais aimé que l’auteur diversifie un peu.

Quant au texte, je l’ai adoré et j’ai beaucoup apprécié le dialogue entre frère et sœur. Bravo à vous en espérant vous lire bientôt.

PS: ce texte me rapelle vaguement Sous l'Orage de Seydou Badian, avec comme personnage principal Kanye.

   matcauth   
13/6/2012
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
C'est une histoire intéressante, plutôt un moment de vie qu'une histoire. Il n'y a pas d'intrigue particulière, cela ressemble plutôt à un documentaire.

Je trouve, justement que, à partir d'une réalité, le trait pour tenter de romancer l'histoire est trop forcé : par conséquent, les dialogues sonnent faux la plupart du temps.

Tout au long de cette histoire s'installe une torpeur qui efface les sentiments et les émotions. Tout est dit ou décrit avec délicatesse, sans heurt. On est par conséquent peu touché par ce qui se passe dans cette famille, par les tiraillements des enfants et de leur parents, la fatalité qui les oppresse.

Le père, à la fin, a une discussion avec sa femme mais tout est poli, paisible, peu réaliste. Il semble même changer d'avis à la fin ce qui est étonnant au vu de ce qu'il a accompli pour subvenir aux besoins de sa famille.

Bon, le message est passé, quand même mais il reste ce sentiment mitigé ou on doute un peu du réalisme, à moins que ce soit moi qui soit dans le faux.

Quelques maladresses ou surcharges au niveau de l'écriture, notamment les paragraphes sur les lever et coucher de soleil qui sont un peu pesantes comme ici :
"Dehors le jour se lève. Le ciel, mature, progressivement guérit de son acné. Pendant la nuit, le sourire du croissant s'est épaissi, et maintenant, il s'efface devant la majesté des éclats diurnes."

   LeopoldPartisan   
29/6/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
très beau texte tout en subtilité sur l'afrique subsaharienne et ces us et coutumes. Pour moi Européen, cela peut paraître d'un autre temps alors que ces faits sont contemporains.
Ce qui est aussi assez prodigieusement décrit, c'est la complexité des rapport sociaux et sociologiques entre ce qui est moderne ou devrait le devenir et les vertus comme les vices ancestraux dont il faudrait pouvoir se débarrasser tout en gardant l'essentiel, d'un rapport étroit que la race humaine a pu entretenir avec la nature et que l'on devrait conserver, car cette denrée est devenue aussi précieuse que rare.

   Lunar-K   
3/7/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Salut Wancyrs !

Une franche réussite selon moi ! Un récit à la fois terrible, touchant et complexe, notamment par cet enchevêtrement des points de vue, cette démultiplication de l'action (le mariage), qui n'a d'ailleurs pas lieu ici (qui n'a même pas à avoir lieu). Des thèmes qui te sont chers, je crois : l'Afrique, la tradition, la révolte, les influences étrangères... Thèmes qui te sont chers et que tu incarnes souvent à la perfection dans tes textes. Celui-ci n'y déroge pas. Du très bon Wancyrs !

Concernant la complexité de ce texte, puisque c'est là vraiment le noeud du problème et en même temps ce qui m'a le plus marqué. Je dirais qu'elle s'articule autour de deux éléments majeurs, eux-mêmes complémentaires :

- La "mort des dieux" d'une part, ou du moins leur abandon, avec l'état d'anarchie qui en découle, mais une "mauvaise" anarchie dans la mesure où celle-ci se trouve immédiatement récupérée et réorganisée par le nouveau dieu, étranger désormais
- C'est d'ailleurs le second élément, cette influence venue d'ailleurs, de la ville, de l'Europe, de Massa Moyo... Et qui s'accapare la tradition selon ses propres termes, face à des individus non-préparés, désarmés mêmes, abandonnés.

Le premier élément est merveilleusement illustré dans le court poème, et tout particulièrement ici : "Pourtant il fut un temps où les dieux, cléments, / Prenaient soins de leurs ouailles" suivi de "Nous sommes allés vers les déserts, / Ou bien les déserts sont venus vers nous… / Dans les deux cas, / Il a fallu sauver nos vies de l'ensablement". Comme les deux branches d'un même procès, l'individu abandonné par les dieux se retrouvant condamné à lutter contre le vide et l'anarchie qu'ils laissèrent derrière eux. Etat de confusion et de suspens, de perdition. Fait des réminiscences des traditions vides, car désormais manquant leur signification, et de fuites appelées ou apportées par le second élément, l'étranger Massa Moyo retournant ces traditions à son propre profit, son propre despote et son propre dieu : le commerce ou l'argent.

La tradition est bel et bien perdue, mais tout se passe comme si elle ne l'était pas. Et s'il est bon que des traditions se perdent, il est terrible qu'elles réapparaissent, car elles ne réapparaissent jamais qu'endurcies et dénaturées, servant un maître qui n'est plus le leur. Tout cela est parfaitement rendu dans ce texte, jusque dans ses conséquences les plus concrètes sur la vie des individus qui n'ont pas eu le temps, entre deux traditions, de se défaire de leurs anciens comportements. Individus qui servent maintenant un dieu qu'ils ignorent, tout en servant le cadavre des leurs, avec les égards qui leur étaient dû. Ainsi l'abandon, le désarmement, et l'impossibilité de la révolte. Si ce n'est pour les plus rapides (le frère en l'occurrence). Car c'est là que tout se joue, tant la survie de la culture que celle des peuples. Simple question de temps de réaction...Trop tardif hélas pour Salam :

"– Pourquoi tu ne t'enfuis pas ? Pourquoi tu ne te révoltes pas ?
– Parce que je ne sais pas le faire, tu entends ?"

(Soit "Parce que je n'ai pas eu le temps d'apprendre"...).

Bref, un très bon texte. Aussi émouvant qu'interpellant, aussi touchant qu'intelligent. J'ai vraiment beaucoup aimé.

Bravo !

   Ludi   
3/7/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Wancyrs,
Vous avez un talent qui devrait beaucoup vous servir dans votre avenir d' "écrivain " : c'est la sincérité. Chaque ligne est une mise à nu, on sent une volonté de témoigner, même si je reste très réservé et très sévère sur la façon de transmettre les messages en littérature.

Tout d'abord les points positifs :
Le style est spontané, assez familier sans être non plus banal, sans débordements (sauf quelques paragraphes dont je reparlerai). La lecture est très agréable, avec quelques passages que peu d'écrivains renieraient, comme par exemple :

- " Je n'aime pas ce Massa Moyo, avec sa façon de regarder les jeunes filles. Il a des yeux de crocodile, et on dirait qu'il va baver chaque fois que je croise son regard. Il est très gras, et son ventre ressemble à une calebasse pleine de couscous. "

- " Salam n'aimera pas ça… Je sais qu'elle n'aimera pas ça… Baba Adamu dit que si je travaille bien à l'école, je peux gagner beaucoup d'argent. Je lui en donnerai pour qu'il paye ses dettes, pour qu'il paye l'honneur de ma sœur…"

Voilà justement une belle façon de parler du poids des traditions ou d'un code d'honneur : la révolte du frère, sa façon à lui de s'y plier en contournant leurs lois, en provoquant la caste.
Beaucoup plus efficace et romanesque qu'un discours.
Il y a beaucoup de très bons passages de ce type dans cette nouvelle.

Malheureusement, trop souvent la narration devient scolaire, une façon de dire les choses qui pour moi est un peu maladroite. A tel point que j'ai eu l'impression plus d'une fois de sortir du texte, pour me retrouver plongé dans une encyclopédie des traditions. C'est très intéressant, je ne savais pas forcément tout de ce que me dit l'auteur, mais pour moi, ce mode explicatif et pédagogique n'est pas une forme romanesque. Le passage suivant, parmi d'autres :

– " Ne t'en fais pas, yaya, tu apprendras à l'aimer. Au début de la relation avec ton père, je ne ressentais pas grand-chose pour lui, mais aujourd'hui, je l'aime beaucoup. Ma mère, ta grand-mère, me répétait les mots que je te dis maintenant. Ces mots, elle les tenait de sa mère qui les tenait de sa mère, "

Ce dialogue tombe comme une parenthèse dans le récit. L'auteur semble en profiter pour expliquer au lecteur le poids des traditions. C'est un procédé qui a toujours tendance à désincarner la scène. Du coup ce dialogue n'est que le cliché d'à peu près n'importe quelle société patriarcale. L'auteur semble pressé de synthétiser les fondements de cette culture. Il y avait je crois la place pour le dire d'une façon mieux adaptée à la littérature.

Concernant justement les dialogues, je pense qu'ils défilent trop. Ils devraient être interrompus de temps en temps par une note d'ambiance. Il est très rare en littérature de voir des dialogues écrits en enfilade.

Mais surtout, surtout, ces métaphores emphatiques, pompeuses, ampoulées, qui réduisent presque à néant cette spontanéité, cette facilité dont je parlais plus haut :

- " La brume déroule ses kilomètres de fils blancs,
Le soir étale progressivement ses draps noirs sur le torse de la terre.
Le jour s'est glissé furtivement sous la couverture de ténèbres,
Capitulant une fois de plus à cette lutte crépusculaire ;
La nature pare la nuit de son vêtement habituel :
Le silence…"

Qu'est-ce que c'est que ça? Là vous êtes en train de m'endormir, vous être en train d'enfumer votre talent avec une sorte d'emphase spirituelle qui semble manipulée par un Démiurge malfaisant.

Pour mon plaisir personnel j'ai supprimé tous les passages de ce type, et il en reste un texte authentique, plus que convenable.

Cordialement
Ludi

   phoebus   
4/7/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
On plonge dans l'univers d'un village africain où la simplicité de la vision du monde se conjugue avec les conditions de vie de plus en plus âpres. Ont-ils le choix pour s'émanciper des coutumes ancestrales ? Comme c'est si bien dit dans le texte c'est le clan qui les protège mais c'est aussi lui le garant de la tradition. Ne pas s'y soumettre c'est s'exposer à affronter l'adversité tout seul et vu le dénuement dans lequel ils sont c'est de l'ordre de l'impossible. Quelle alternative se pose à eux sinon d'aller vivre, hors la tradition, la misère en ville et une vie de paria ? On sent bien le fatalisme ambiant dans les arguments des uns et des autres qui a posé sa chape de plomb. Vu de loin on a vite fait de considérer que les Africains se soumettent volontiers aux coutumes d'un autre âge mais ce très beau texte est là pour nous montrer la complexité du problème et l'absence de choix qui est souvent la leur. Une des forces de ce texte est de donner à voir les points de vue des différents protagonistes et de laisser entrevoir un espoir d'une évolution grâce aux jeunes générations.

   Pepito   
4/7/2012
L'écriture est correcte, un style limpide sans fioritures.
Pour le fond, j'avoue m’être un peu ennuyé, mais ce n'est pas mon genre littéraire préféré.
Et quelques trucs ne sont pas passées :
Une fille de 16 ans qui ne sait pas comment faire des bébés... ?!
Le père qui prend un bain... dans une case ?!
Le fils qui fait des études de "premier ministre" ?!
Ouchh !!

Bonne continuation

Pepito

   AntoineJ   
17/7/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Tranche de vie intéressante dans un univers que je ne connais pas.
La tendresse perce sous les mots, l'espoir baigne les us dépassés.
C'est agréable et bien écrit mais je trouve que cela manque un peu de peps. J'aurais aimé des descriptions de l'environnement, la chaleur du soleil, le vent qui passe ...
Ou une mise en perspective avec une autre famille qui a basculé et force le changement ...
Bref, bien et beau mais "sans âme" (ou alors, c'est juste que ce n'est pas le genre de nouvelles que je préfère)

   Dunkelheit   
31/7/2012
 a aimé ce texte 
Un peu
J'ai bien aimé le sujet traité, le fait que chaque culture se trouve aujourd'hui confrontée à l'occidentalisation, mais ce qui me fait tiquer, c'est qu'on considère toujours que notre vision des choses est la meilleure, que notre culture est la plus supérieure et que notre mode de vie est le plus sain... Bon ça va on ne retrouve pas trop ça ici (même si...), on a plutôt une nouvelle notion qui s'insinue dans les coutumes, qui n'est pas forcément occidentale : le choix.

Mais ça s'arrête là. Finalement on a un évènement, narré par différents personnages, qui ont tous plus ou moins exactement le même point de vue. C'est pas très intéressant à mon goût, j'aurai plutôt vu chaque personnage avec des préoccupations différents, le père qui s'inquiète de l'honneur, la mère fière qui veut rendre sa fille la plus belle pour rendre les autres jalouses... C'est plus ou moins évoqué, mais pas assez approfondi.

De plus, l'écriture étouffe les sentiments. Je n'ai rien ressenti en lisant ce texte, pas de fierté, pas de peur, pas de révolte, pas de jalousie... J'ai l'impression que l'auteur a surtout cherché à embellir son écriture, et l'a rendue d'ailleurs parfois trop lourd ("Six nattes tissées sur son cuir chevelu", "il s'efface devant la majesté des éclats diurnes"...)

Les dialogues sont plus ou moins justes, ils manquent d'émotion comme le reste du texte mais restent réalistes. Par contre, certains mots de vocabulaire m'ont fait tiquer et rompaient totalement avec l'ambiance générale de la nouvelle : "Fais gaffe" et "OK" semblent tout à fait déplacés.

Enfin, la fin me semble trop happy end, trop Bollywood où le père prend conscience de l'importance de ses enfants et blablabla... Quand des coutumes sont ancrées aussi solidement ce n'est pas une petite conversation (même pas houleuse) qui va réussir à les ébranler. Manque de réalisme donc de ce côté.

Des efforts à faire donc pour ce texte qui pourrait devenir beaucoup mieux !
Bonne continuation.


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