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Humour/Détente
widjet : Archie Cool
 Publié le 24/01/19  -  13 commentaires  -  11932 caractères  -  138 lectures    Autres textes du même auteur


Archie Cool


Deux ans. Cela va bientôt faire deux ans que je suis au Pôle Emploi, précisément à l’agence de Bois-Colombes. Au vu des statistiques, je crois que l’on peut considérer sans se tromper que je suis entré dans la catégorie guère enviable des chômeurs de très longue durée. Une performance dont je me serais passé. Mon reliquat d’orgueil pourrait toujours prétendre que je suis inscrit dans une agence destinée aux cadres, c’est une consolation toute relative qui ne change rien à cet état de fait : j’ai quarante-six ans et le monde du travail me tourne le dos. Je suis mis sur la touche, renvoyé sur le banc (déjà bien fourni), relégué dans une autre division, celle des « on vous rappellera ».

Je l’avoue, jamais je n’aurais pensé que cette situation perdure ; encore une belle leçon de vie et d’humilité. Nul n'est à l’abri. Je le sais, maintenant. Je la vis.

Vingt-trois mois sans activité professionnelle entraînent, inévitablement, un certain nombre de chamboulements – matériels et psychologiques – qu’il me paraît, je crois, inutile – et anxiogène – de développer. Durant cette longue et pénible période, faite de remises en question diverses, de nuits troublées et de repli social, j’ai toujours, Dieu merci, pu compter sur l’indéfectible soutien de ma famille, de mes amis, de la littérature. Et d’Archie Cool.

C’est ainsi que je l’ai surnommé. Archie Cool. Sa véritable identité est Archange Mbassogoulou. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais je ne suis jamais parvenu à prononcer convenablement son nom. Archange était mon conseiller chez Pôle Emploi. Un homme d’une cinquantaine d’années, d’origine sénégalaise, très corpulent (au moins cent cinquante kilos) avec une crinière sombre et bouclée, luisante de gel. Il est toujours habillé d’un costume trois pièces aux couleurs claires (le bleu ciel est son préféré) ; et bien que ne portant jamais de cravate, il a pour habitude de boutonner sa chemise jusqu’en haut ce qui fait gonfler les veines de son cou de taureau. Mais ce qui caractérise surtout Archie Cool (et qui lui vaut ce sobriquet), c’est son attitude. Il est doté d’une telle indolence que Doc Gynéco aurait pu passer pour hyperactif. Tout chez lui dégage une lenteur extrême. Chaque geste, initiative ou action, est empreint d’une mollesse extraordinaire, comme filmé en slow motion. Je ne suis pas du genre indiscret, mais j’aurais été prêt à payer pour connaître la tension artérielle de cet homme. Bien sûr, sa façon de parler est en adéquation avec cet état d’apathie avancée. Son français comme sa diction sont, certes, irréprochables, et même supérieurs à la majorité d’entre nous – il articule à la perfection, son vocabulaire (bien qu’un peu désuet) est riche – mais son phrasé est engourdi, comme lesté d’un poids considérable. Volontairement ou non, l’homme conserve chaque syllabe en bouche longtemps, très longtemps, comme s’il s’agissait de confiseries acidulées qu’il suçoterait sans fin pour en conserver toute la saveur. Ses mots s’étirent de tout leur long, retenus par un élastique invisible ou plongés dans une matière collante dont ils peinent à s’extraire.

À la fin de mon premier rendez-vous, j’aurais pu me plaindre à la direction, demander à changer d’interlocuteur. En effet, avec un partenaire pourvu d’une énergie équivalant à celle d’un fumeur de marijuana à la sortie d’un hammam, il apparaissait que notre collaboration serait d’une efficacité discutable. Pourtant, je ne l’ai pas fait. Pour dire la vérité, l’idée ne m’a même jamais effleuré l’esprit. Cela aurait été malhonnête de ma part puisque bien avant notre prise de contact, je n’avais pas d’attente particulière vis-à-vis de cet organisme. Non pas que les conseillers de Pôle Emploi soient inutiles, de piètre volonté ou d’une totale incompétence, mais pour des profils comme les miens, force est de constater qu’ils ne sont d’aucun secours. Si j’ai conservé Archange Mbassogoulou, ce n’est donc pas pour son support professionnel, mais pour une tout autre raison ; un motif médical, thérapeutique : cet homme me faisait du bien. Sa présence, sa gestuelle, mais aussi le timbre guttural et traînant de sa voix mélangé à son léger accent africain générait chez moi un réel bien-être, une vraie relaxation au même titre qu’un bain brûlant ou un massage de la voûte plantaire. Dans cette longue période de stress et de tension, j’avais besoin d’un appel d’air, d’un sas de décompression, besoin de crever cet abcès d’angoisse. Archie Cool remplissait cette fonction. Avec lui, j’avais le sentiment que mon cerveau tout entier se transformait en un gros coussin moelleux rembourré de coton. Résultat, après quelques minutes d’écoute, je m’enfonçais dans une subtile et exquise torpeur ouatée qui, petit à petit, anesthésiait mon esprit, mon corps, tout en me maintenant éveillé et conscient. C’était là tout le génie de cet homme singulier. Malgré l’inflexion somnolente de sa voix, il ne m’endormait jamais, mais il me détendait comme personne.

Oui, j’appréciais la compagnie de cet individu aux effets anxiolytiques, ce Valium à visage humain. Je l’appréciais tellement que, très vite, je lui ai proposé des points réguliers. D’ordinaire, pour des raisons organisationnelles et compte tenu du volume de la « clientèle », les entretiens avec les conseillers sont espacés de quelques mois. Malgré cela, et pendant tout le temps que dura notre « partenariat », j’ai réussi à planifier une rencontre mensuelle. À aucun moment, Archie Cool n’a émis d’objection sur la nécessité ou la pertinence d’une fréquence si rapprochée. Je crois qu’il éprouvait également de la sympathie à mon égard. Enfin, je soupçonne une autre explication, plus basique et sans doute moins avouable, mais compréhensible : cet homme s’ennuyait dans son travail. Je présume qu’en consultant mon curriculum vitæ , il avait identifié ma passion pour les livres. Lui-même amoureux de la langue française et des écrivains, il devait voir dans mes venues une opportunité de déployer son éloquence et sa grande érudition auprès de quelqu’un qu’il supposait – à raison – sensible à la culture. Je ne lui reproche rien puisque je procédais à l’identique, je l’utilisais, moi aussi, à d’autres fins. En définitive, nous nous servions l’un de l’autre. On se rendait mutuellement service.

Nos rendez-vous ressemblaient davantage à des visites. Le début de notre entrevue revêtait encore un vernis professionnel comme s’il fallait malgré tout sauver les apparences, donner le change. Dans les premières minutes, nos comportements étaient conformes à ce qu’on peut attendre de quelqu’un dont le rôle est de vous donner toutes les armes pour optimiser vos chances de retrouver un emploi. De mon côté, je hochais la tête en faisant mine d’approuver ses recommandations. En prévision de notre réunion, il pouvait lui arriver de me préparer un dossier contenant une ou deux annonces susceptibles de correspondre à mes recherches. C’était une louable attention, mais la plupart du temps, il passait à côté d’une information capitale qui, de facto, écartait d’office ma candidature auprès des recruteurs. « C’est un poste très intéressant », confirmais-je à chaque fois, en lui rendant le feuillet contenant le descriptif du poste. « N’est-il pas ? » disait-il. « Tout à fait », admettais-je. « Dommage que je ne parle pas le chinois mandarin. » La réaction d’Archange était à chaque fois la même. Il fronçait les sourcils, plongeait un regard amorphe sur l’annonce qu’il relisait à son rythme en murmurant, puis faisait une moue mi-contrariée mi-désabusée avant de hausser les épaules. Cela pouvait durer plusieurs minutes. Devant une pareille scène, la plupart des demandeurs d’emploi auraient perdu leur sang-froid, d’autres fondu en larmes. Pas moi. Je le regardais, subjugué. Cette léthargie, insupportable pour le commun des mortels, adoucissait mes pensées, atténuait mon anxiété, et me procurait, au moins provisoirement, une quiétude bienfaitrice. Une forme de paix intérieure. De mon côté, je jouais aussi mon rôle. Je lui faisais part (avec un enthousiasme surjoué) de mes démarches, de mes avancées. Je lui montrais mes lettres de motivation en évoquant mes retours d’expérience auprès des entreprises que j’avais contactées. À son tour, il opinait du chef dans un mouvement ample du cou. Par moments, il m’encourageait en donnant l’impression de vouloir m’applaudir. Il prenait une sorte d’élan avant de battre des mains avec le dynamisme d’un diabétique atteint d’hypoglycémie.

Ce n’est qu’une fois ce jeu de dupes achevé que ma thérapie commençait pour de bon. Archange, avachi sur son fauteuil, inclinait son dossier vers l’arrière, croisait ses mains derrière la tête à l’instar de quelqu’un qui s’apprête à faire une sieste. Il se lançait alors dans de grandes théories nébuleuses sur l’accomplissement personnel, les diktats de la réussite, le chemin propre à chacun qui mène au bonheur et à l’estime de soi. Sa voix n’avait qu’une seule et unique tonalité, âpre, ennuyeuse, soporifique au possible, mais d’un indéniable pouvoir curatif pour mon état proche de la dépression. Archie Cool parlait beaucoup avec dans la voix cette musicalité passive, cette paresse quasi végétative. Il aimait parler, et moi, j’aimais l’écouter. Naturellement, je ne l’interrompais jamais. Je me laissais bercer par ce Barry White du Sénégal, emporté que j’étais par le fleuve de son discours assommant. Pour illustrer son argumentaire, il n’était pas rare que mon conseiller cite des vers d’Aimé Césaire ou bien reprenne certains principes fondamentaux du bouddhisme tibétain. Malgré le caractère lénifiant de son monologue, je devais faire preuve de vigilance, parce qu’il pouvait lui arriver d’interrompre son récit d’un seul coup pour s’adresser à moi en me prodiguant des conseils qu’il s’évertuait – exprès, je l’aurais parié – à faire rimer : « Mais la reprise est là, monsieur Kachman / Le marché se réveille, soyez très attentif / Sans tarder il faut repasser à l’attaque / L’esprit vaillant et le cœur combatif ». Nous finissions le rendez-vous (je devrais dire notre séance) par l’incontournable compte-rendu, celui qui résumait notre échange sans oublier les actions que je devais mettre en place avant nos retrouvailles le mois suivant. Le nez collé à dix centimètres du clavier, ses yeux mi-clos faisant d’interminables va-et-vient entre ses gros doigts et l’écran, la rédaction de ce « rapport » (trois quatre lignes au maximum) lui prenait au moins dix minutes. Bon nombre de candidats, à bout de nerfs ou de désespoir, se seraient, à coup sûr, tranché la gorge avec le coupe-papier qui reposait sur son bureau.

Tôt dans la matinée, j’ai reçu un courrier de Pôle Emploi m’informant que monsieur Archange Mbassogoulou n’est plus mon conseiller. Son remplaçant est une remplaçante, une femme au nom imprononçable, à croire que c’est un critère d’embauche. Dans la lettre, une date de prise de contact a été planifiée pour la semaine prochaine.

Je ne vais pas le cacher, l’annonce de ce bouleversement – car pour moi, c’en était un – me perturbe au plus haut point. Bien sûr, j’ai appelé l’agence, j’avais besoin de connaître la raison de ce changement. Une femme au demeurant sympathique m’a répondu que monsieur Mbassogoulou était en congé maladie. Devant mon insistance, elle s’est sentie obligée de me divulguer le motif. Sur le coup, j’ai cru à un canular, mais je me trompais, cette personne était sérieuse : surmenage. L’apparition du Christ dans mon salon m’aurait moins stupéfait.

Je viens juste de raccrocher, abasourdi, en proie à une panique croissante. Le courrier est toujours dans ma main, je relis le contenu une énième fois. Puis, mon regard s’arrête à nouveau sur l’identité de celle avec qui, désormais, il me faudra coopérer.

Madame Jedrzejczyk. Pour commencer, je répète son nom à voix basse et à plusieurs reprises. Comme ça, pour me détendre un peu. Par défi aussi.


Ce n’est pas gagné.


 
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   plumette   
19/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien
texte plaisant à lire, bien écrit, avec un humour distancié et un sens de la formule qui font mouche.
j'ai bien aimé imaginer cet Archie Cool et ces entrevues entre le narrateur et lui.
Mon bémol est que le texte est un peu long pour garder son effet jusqu'au bout.

La chute est bien venue avec le nom imprononçable de la nouvelle conseillère!

Plutôt que de "surmenage" pour Archie Cool j'aurai parlé de Burn Out, c'est plus moderne.

Plumette

   Neojamin   
24/1/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour

J'ai adoré la description d'Archie Cool et notamment sa manière de parler qui est merveilleuse. Bravo ! Beaucoup d'images... mais pas trop. C'est bien dosé, et drôle.
Presque parfait jusqu'au milieu et le Valium humain. Un poil trop pour moi. Il a fallu que je m'accroche pour continuer, notamment parce que j'aimais déjà Archie Cool et que je voulais connaître la chute.
Je pense que j'aurais aimé un peu plus de rythme, un dialogue peut-être, quelque chose qui me permette de vivre un entretien pour de vrai.
Mais c'est aussi bien comme ça. Ça fonctionne. La chute est bien amenée, rien de très surprenant, pourrais-je dire que je l'attendais ? Je ne sais pas, je ne vois pas trop ce qui aurait pu se passer d'autres. J'ai apprécié l'avant-dernière ligne.

C'est efficace, drôle, juste, un poil exagéré par moment (notamment : le dynamisme d’un diabétique atteint d’hypoglycémie), ce qui ne m'a pas empêché de passer un bon moment.

Merci.

   stony   
24/1/2019
« Il est doté d’une telle indolence que Doc Gynéco aurait pu passer pour hyperactif. » : tu ne pourras donc jamais t’en passer ! :-) Imagine les générations futures qui te liront dans la Pléïade ! Quoi, c’est quoi, Doc Gynéco ? Un truc du temps où des fils pendaient encore aux bouts des téléphones ? Surtout que ça fait un peu doublon avec « pourvu d’une énergie équivalant à celle d’un fumeur de marijuana à la sortie d’un hammam ».

« j’aurais pu me plaindre à la direction, demander à changer d’interlocuteur […] Pourtant, je ne l’ai pas fait. Pour dire la vérité, l’idée ne m’a même jamais effleuré l’esprit. » : l’idée a cependant effleuré l’esprit du narrateur ;-)

« Non pas que les conseillers de Pôle Emploi soient inutiles, de piètre volonté ou d’une totale incompétence, mais pour des profils comme les miens, force est de constater qu’ils ne sont d’aucun secours. » : mon Dieu que c’est poliment exprimé :-)

« partenariat » : il est dommage de mettre ce mot entre guillemets car sa force comique est altérée par ce panneau « ceci est drôle ».

« Le début de notre entrevue revêtait encore un vernis professionnel comme s’il fallait malgré tout sauver les apparences, donner le change. » : pourquoi ajouter « donner le change » ? Ceci déforce ce qui avait déjà été exprimé.

« Dans les premières minutes, nos comportements étaient conformes à ce qu’on peut attendre de quelqu’un dont le rôle est de vous donner toutes les armes pour optimiser vos chances de retrouver un emploi. » : petite bizarrerie dans cette phrase. De toute évidence, il est question du rôle d’Archie. Dès lors, le possessif « nos », associé au pluriel « comportements », est logiquement inapproprié.

« Dommage que je ne parle pas le chinois mandarin. » : oui, c’est drôle ;-)

« Je me laissais bercer par ce Barry White du Sénégal » : et on remet une couche après Gynéco :-)


Eh bien, j’ai pris plaisir à lire cette nouvelle. C’est du vécu tant pour l’auteur que tu es que pour le lecteur que je suis. J’y retrouve exactement ce que je connais, mais aussi la manière par laquelle j’ai moi-même traité le sujet à plusieurs reprises. Le traitement humoristique de situations pénibles est toujours un bon angle d’attaque.

Je ne note pas les textes, mais j’y ajoute quand même un « + » et même un grand « + » parce qu’il est exempt de cette manie que tu as (avais ?) de mettre des phrases en exergue en les détachant des paragraphes. Il ne te reste plus qu’à virer Doc Gynéco et Barry White :-)

J'aime bien la chute aussi, parce qu'elle est légère et ne se donne pas pour ambition de sortir un lapin d'un chapeau pour "faire nouvelle".

J’ai passé un bon moment.

   Cat   
24/1/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bah voilà, Stony il m'a piqué mon commentaire ! :))

Je t'ai lu ce matin et il relève point pour point tous ceux que j'avais notés. L'inutile Doc Gényco, par exemple, ainsi que les formules de politesse un poil trop alambiquées qui alourdissent la lecture.

Tant qu'on y est, pourquoi ne pas supprimer au passage les parenthèses (bleu ciel), (sobriquet), (bien qu'un peu désuet), et j'en oublie peut-être... pour les intégrer à part entière dans le récit ? Est-ce une réminiscence du temps passé, comme une difficulté à te défaire de ce que Stony appelle ta manie ''de mettre des phrases en exergue'' ?

J'ai aussi douté sur ceci ''L’apparition du Christ dans mon salon m’aurait moins stupéfait''. Pourquoi stupéfait et non stupéfié ?

Sinon, à part quelques maladresses faciles à reprendre en lisant, j'ai passé un agréable moment de lecture. Le tableau de ce qui semble être du malheureusement vécu, est bien rendu grâce à une écriture dynamique et un humour en filigrane bien dosé pour gommer l'effet pathos qui aurait pu plomber l'ambiance.

Quand je pense que Archie Cool aurait peut-être pû éviter le burn-out s'il avait su à quel point il avait été utile à quelqu'un...


Du bon Widjet.
Merci

Cat

   FrenchKiss   
24/1/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Widjet,

Ça sent le vécu. D’abord par le nom du candidat, Monsieur Kachman, à peine transformé de votre patronyme affiché (Chamak), mais surtout par votre pudeur à ne pas dévoiler ce que vous faites dans la vie ni quel type d’emploi vous recherchez. Je trouve ça dommage pour le récit, vous auriez pu inventer n’importe quoi, mais il me semble indispensable de mieux connaître le fossé entre l’offre et la demande. Et puis n’oublions pas la confrontation avec Archange Mbassogoulou, le conseiller de Pôle Emploi. Elle gagnerait je pense à jouer de cette dualité entre la sphère « administrative » et celle d’un cadre quadra sans emploi de la société civile.

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, d’abord parce que c’est l’esprit que je retiens de l’espace temporel et spatial inhérent au genre, en tout cas pour mon goût personnel. De plus, réduire l’intrigue à deux personnages finit de me convaincre.

C’est bien écrit, très bien écrit. On peut toujours discuter quelques facilités blagueuses, mais je suis client lorsque comme ici elles respectent les états d’âme du personnage et ajoutent à l’empathie. Trop bien écrit parfois ? Je préfère savoir qu’un auteur a de quoi réduire la voilure que comprendre que jamais le vent ne soufflera dans ses voiles.

J’aime que vous ayez pris le temps de diluer le portrait d’Archange Mbassogoulou. Le thème repose sur la coolitude de cet homme, comme un chien dans un jeu de quilles sociétal, où la recherche de performance et de statut est la condition de sa survivance communautaire.
J’ai apprécié que Monsieur Kachman n’envoie pas des pavés sur la tête de l’Archange. Après tout, il aurait pu en faire un coupable tout désigné, un incapable de plus dans la pyramide de ceux qui détiennent le pouvoir. Monsieur Kachman n’attend rien de l’Archange, et c’est ce qui rend votre idée si subtile et si morale. Il prend goût à le rencontrer et à l’écouter ne pas lui parler d’une proposition de job, un peu comme on apprécie un médecin parce qu’il sait ne pas nous parler de notre maladie.
Le portrait est précis, bien exécuté dans la trame du récit. Il sert l’intrigue parce qu’il en est le nœud.

Mais mais mais, je garde une légère frustration, sans pouvoir la vérifier. Je me dis qu’avec un personnage aussi opulent de coolitude et de bouddhisme tibétain que l’Archange et son antithèse qui surjoue l’enthousiasme pour mieux cacher sa déprime, il y avait de quoi dynamiser un peu plus leur rencontre en jouant sur des dialogues directs plutôt qu’intégrés au discours ; le côté humour/détente y aurait probablement gagné. Car c’est bien du théâtre qui se joue sous nos yeux. Mais bon, on ne le saura jamais.

Votre passion pour les livres dans votre CV m’a beaucoup amusé, car sauf à postuler chez Gallimard, c’est souvent un repoussoir des milieux économiques libéraux :))

La fin est parfaite. Elle renvoie d’autres questions existentielles à Monsieur Kachman. Bonne chance avec la Miss. Si elle est mignonne, dites-lui dans votre CV que vous êtes poète, vous serez sûr de la revoir toutes les semaines.

FrenchKiss
ancien cool de l’économie libérale

   Pepito   
24/1/2019
Forme : impec, pour dire un truc :
"sans se tromper" me parait en trop.
"Je le sais, maintenant. Je la vis." ... me semble que Je le "savais" est plus logique.

Fond : Au lieu d’un apitoiement sans fin sur une situation pas folichonne (ça surprend d’être has been à 46 piges, inemployable à 36 aussi, d’ailleurs ;-), nous avons droit au portrait absolument délicieux d’un personnage Rabelaisien, la culture en plus. Je suis suffisamment méchant d’habitude avec tes écrits pour ne pas bouder mon plaisir et trouver que ce texte est super.

   Corto   
25/1/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Belle nouvelle, dont les presque non-événements se déroulent de façon agréable.
Il s'agit en fait d'une relation humaine au milieu de deux cultures très différentes. Le choix de Pôle Emploi comme cadre général donne un tableau piqué d'actualité, avec son rythme et ses exigences.
La découverte d'Archie Cool est succulente, avec juste ce qu'il faut d'exagération pour relancer le plaisir de la lecture: " l’homme conserve chaque syllabe en bouche longtemps, très longtemps, comme s’il s’agissait de confiseries acidulées qu’il suçoterait sans fin pour en conserver toute la saveur ".
L'inadéquation des offres d'emploi avec les compétences du demandeur "Dommage que je ne parle pas le chinois mandarin" vient juste rappeler le cadre de la scène en évitant de se lancer dans une analyse de la situation de l'emploi, ce qui ne semble pas utile à ce moment du récit.

Aucun doute que l'auteur de cette nouvelle possède un talent de narrateur susceptible de lui ouvrir bien des horizons.

   Malitorne   
25/1/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Une historiette sympathique au style agréable à parcourir, parsemée d'humour. Il n'y a pas à dire grand chose de plus, le récit se veut léger et n'entre pas dans des réflexions approfondies, à part le portrait du conseiller. La longue période de chômage du cadre n'est pas trop crédible alors que c'est la profession la moins touchée, quarante-six ans n'est pas énorme au niveau de l'âge.

   jfmoods   
25/1/2019
I) Un chômeur désabusé et dépourvu de perspectives

Probablement surdiplômé ("je suis inscrit dans une agence destinée aux cadres"), le narrateur se trouve dans une impasse professionnelle ("Deux ans. Cela va bientôt faire deux ans que je suis au Pôle Emploi", "j’ai quarante-six ans et le monde du travail me tourne le dos", "Vingt-trois mois sans activité professionnelle").

II) Un drôle de conseiller

Archie Cool a une apparence extraordinaire ("très corpulent (au moins cent cinquante kilos) avec une crinière sombre et bouclée, luisante de gel") et sa personnalité présente un contraste comique avec les exigences du poste ("Il est doté d’une telle indolence que Doc Gynéco aurait pu passer pour hyperactif").

III) Une fascination réciproque

Contre toute attente, le courant passe et une complicité s'installe. La nonchalance du conseiller calme le narrateur ("cet homme me faisait du bien") et Archie Cool trouve, chez son vis-à-vis, un spectateur attentif ("il devait voir dans mes venues une opportunité de déployer son éloquence et sa grande érudition").

IV) Une chute comique

À ce stade, le lecteur, pris dans l'engrenage loufoque de la relation, s'attend à tout... ou presque. La disparition soudaine d'Archie pour le motif le plus improbable ("monsieur Mbassogoulou était en congé maladie", "surmenage") plonge le narrateur dans cette situation de stress dont il se croyait préservé.

Merci pour ce partage !

   chVlu   
26/1/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
absent pendant longtemps je ne t'avais pas lu !
J'ai apprécié le style percutant et précis qui te permet de brosser un tableau vraisemblable, amusant et critique sans être juge.
Il est facile de se glisser dans la peau du candidat à l'emploi en particulier, mais aussi celui du conseiller. Tu as donc dégagé au travers des anecdotes les sentiments mêlés que chacun peut avoir connu, ou imaginé pour son protagoniste, dans un cas semblable.
Je me rappelle t'avoir écrit, y a des lustres que trop plus trop faisait beaucoup trop ( du ménage a du être fait car je ne trouve plus trace de ce texte ou de ces commentaires sur oniris), à cette lecture j'ai trouvé que sans renier ton style tu avais trouvé un équilibre d'écriture.
La petite référence au carabin musicien m'amusé et je l'ai apprécié comme une signature.

   Vincente   
6/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je ne suis pas venu depuis quelques temps dans l'espace Nouvelles, j'arrive donc un peu tard sur ton récit. Après avoir tenté quelques débuts d'autres nouvelles, j'ai décroché, j'ai cru n'être pas en ce moment en phase avec ce genre de texte. Et puis, j'ai commencé celle-ci et dès le premier paragraphe, j'ai accroché. J'avais besoin d'un style vif, vivant, réaliste pour me sentir accueilli. Je pourrais même dire cueilli. Ça a été le cas jusqu'à la fin.

J'ai aimé le regard du narrateur (qu'il soit réel ou fictif), il est à la fois incisif et sans agressivité. Et cet Archange m'est apparu si sympathique que j'espérais que vous développeriez un peu plus loin vos dialogues de deuxième temps des séances. Une petite frustration...

Je n'entrerai pas dans les détails, car aucun n'est venu gêner ma lecture. Tout m'a semblé crédible et savoureux d'un point de vue littéraire, jusqu'à l'épilogue qui nous adresse un rendez-vous pour une prochaine nouvelle que l'on espère aussi réjouissante.

   Hubert   
6/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Style plaisant.
Malgré une description précise de cet employé de P.E., qui aurait pu lasser, j'ai aimé les détails. J'aurai préféré la chute lors de la raison de son arrêt maladie. " L’apparition du Christ dans mon salon m’aurait moins stupéfait." POINT FINAL.
L'écriture fluide, le scénario tangible narrant la rencontre avec "un brave type", ont gardé toute mon attention, moi qui ne suis pas très attiré par les "nouvelles" ou romans.

Un détail : je préfère "l'idée ne m'a effleuré" à "ne m'a effleuré l'esprit".

   Donaldo75   
6/2/2019
Salut widjet,

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de nouvelles de ta plume, du moins sur ce site dont tu as été si longtemps une des stars incontournables.

😉

Bon, une fois passée cette introduction contextuelle, j’en viens au fait : qu’ai-je retenu de ma lecture ?

Tu as gardé le goût des phrases ou des formules imagées :

« Il est doté d’une telle indolence que Doc Gynéco aurait pu passer pour hyperactif. »
« avec un partenaire pourvu d’une énergie équivalant à celle d’un fumeur de marijuana à la sortie d’un hammam, »
« cet individu aux effets anxiolytiques, ce Valium à visage humain. »
« battre des mains avec le dynamisme d’un diabétique atteint d’hypoglycémie. »

Je ne reviens pas dessus ; c’est ton style. Je trouve néanmoins que ça ne sert pas l’histoire.

Justement, venons à l’histoire. Au chômage à 46 ans, obligé de se rendre au Pôle Emploi de manière fréquente pour écouter un conseiller lui démontrer qu’il ne connait pas véritablement le marché de l’emploi des cadres, ce n’est pas une situation facile, surtout quand on rentre dans la case « chômeur de longue durée ». Je m’attendais, même si Archie Cool est le personnage principal, le titre de cette nouvelle, à plus de profondeur sur la situation, comment elle est ressentie par le narrateur, et moins de digressions posées là pour exposer le style sublime forcément sublime de l’auteur. Et si cette histoire est vraie, réellement vécue, c’est encore plus dommage. Je suppose que c’est de la pudeur de ne pas en parler, quand on a été cadre dans une entreprise, à un poste de management si je me souviens bien, et qu’on se retrouve au chômage, comme six millions de personnes en France dont les média ne voient plus que le côté statistique au détriment de l’aspect humain.

C’est l’humain qui manque dans cette nouvelle. Archie Cool est marrant, certes, un bon vieux cliché de l’Africain installé en France. Il ferait rire dans un sketch des « Inconnus », cet humour daté des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix dont tu sembles nostalgique (voir Barry White et Doc Gyneco, des références temporelles). Pourtant, avec Archie Cool, le lecteur que je suis a l’impression d’effleurer le sujet, s’il y en a un. Et au bout d’un moment, il a le sentiment que jamais cette nouvelle ne s’enfoncera dans les tréfonds d’un thème puissant et dramatique.

Heureusement, c’est court et la chute est bonne. Drôle même. En tout cas, meilleure que les sketchs des « Inconnus » ou les blagues de Doc Gyneco.


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