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Sentimental/Romanesque
widjet : Générique
 Publié le 06/11/18  -  15 commentaires  -  11134 caractères  -  145 lectures    Autres textes du même auteur

Une soirée.


Générique


Mon amour expire

Peu à peu se meurt

Quand le tien respire

Des parfums d'ailleurs

(C. Aznavour)




Une soirée.




Une soirée entre amis comme on en a déjà passé des dizaines et des dizaines. La même bande, au complet, ou presque ; les mêmes camarades de longue date, tous les sept. Nos trois couples et Vincent, en instance de divorce – enfin ! – avec son ex-geôlière de Rosalie. Seul Paul manquait à l’appel. Deux mois que « Le Séducteur » nous avait quittés, mais, conformément à notre promesse, sa photo trônait sur la table, adossée à son verre de vin rempli au deux tiers dans l’éventualité où le ciel serait pris de remords, et que notre Don Juan disparu débarquerait à l’improviste, une nouvelle conquête cramponnée à son bras.

C’est Mado qui a pris l’initiative d’organiser ce dîner impromptu à la maison. Sur le coup, j’ai été surpris. D’ordinaire, ma femme panique lorsque les choses ne sont pas planifiées un siècle à l’avance. Puis, l’étonnement a laissé place à la déception. Je lui avais pourtant rappelé que ce soir, il rediffusait Le Patient anglais. Je me réjouissais de regarder avec elle ce grand film romanesque, dans notre chambre, sous les couvertures ; tout au moins les premières minutes avant de me risquer à une diversion érotique. Ce soir, j’avais envie de tenter ma chance. « Faire rejaillir le volcan », comme chantait l’autre. Mais voilà, Mado a préféré inviter mes compagnons à dîner.


Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille.


Ils étaient tous là pour l’apéritif, à 19 h 30 précises. Tous, à part François, naturellement. Il nous a fallu l’attendre près de trois quarts d’heure avant de nous attabler. Il est arrivé en prétextant les embouteillages. « Les gens ne savent plus conduire dès qu’il tombe trois gouttes de pluie », a-t-il pesté. Dans le dos de son mari, Nelly mimait un violoniste. Nous nous sommes retenus de rire, non sans peine. Comme tous les menteurs, François est susceptible et colérique.

Comme à chaque fois, Max s’est chargé d’apporter le vin, exclusivement du rouge, eu égard à Romy, sa femme de dix-neuf ans sa cadette, à qui le blanc donne des crampes intestinales. Je trouve que la jeunesse actuelle est exigeante et très capricieuse ; à moins que ce ne soit moi qui supporte mal de vieillir.

À peine nous nous sommes mis à table que les langues, déjà bien encouragées par l’alcool, se sont déliées. Les discussions m’ont paru plus animées que d’ordinaire, la faute à Vincent, probablement. Depuis sa séparation, on a retrouvé avec bonheur notre intarissable orateur. Je crois qu’il était content lui aussi d’être à nouveau lui-même et parmi nous, soulagé après avoir été bâillonné pendant si longtemps. Manifestement, son divorce avec Rosalie se passait mal. Après l’avoir émasculé pendant neuf ans, ce sont les vivres qu’elle menaçait désormais de lui couper. Malgré cela, il avait l’air de prendre la situation avec désinvolture. « Liberté, liberté chérie ! » a-t-il clamé, le front déjà perlé et le rouge aux joues, en portant un énième toast. Déjà éméchés, nous avons ri de bon cœur, en refaisant tinter nos verres, sauf Mado qui s’était soudain absentée pour aller je ne sais où.

En dégustant notre entrée – une copieuse salade de tomates mozzarella – nous avons abordé confusément les sujets habituels, la politique, l’économie, les religions… Romy n’a pas manqué de complimenter Mado sur la rondeur parfaite et la belle couleur de ses tomates, mais n’a pas pu s’empêcher de préciser qu’en matière de fromages, sa nette préférence allait à la burrata plutôt qu’à la bufala, car bien plus crémeuse et onctueuse.

Entre deux bouchées, nous avons parlé fort, débattu avec dans la voix la certitude arrogante des ignorants. Romy déplorait qu’en dépit de la prise de conscience de la nouvelle génération, les questions environnementales ne fussent pas assez prises au sérieux ; ce qui a agacé Max, son mari, qui estimait qu’en vérité, le monde entier se foutait éperdument de l’état de la planète, tout de suite approuvé par Vincent qui a toujours pensé que les écologistes n’étaient rien d’autre qu’une immense secte de bobos de gauche moralisateurs. La discussion a ensuite dévié sur le terrorisme. Redoutant la sensibilité du sujet, j’ai tenté une diversion en orientant le débat sur la récente poussée des mouvements d’extrême droite dans les pays de l’Est. Mais François, fervent militant du parti des Républicains et trop content d’aborder son sujet favori, est intervenu. « Arrête Claude, m’a-t-il répliqué, ce qui pousse surtout en ce moment, ce sont les barbes ! ». À sa droite, Nelly s’est contentée de secouer lentement la tête, dépitée. Vincent est venu détendre l’atmosphère en rappelant que les djihadistes devaient se hâter de trouver un autre message marketing pour motiver leurs kamikazes, précisant que depuis que David Bowie et Prince avaient passé l’arme à gauche, des vierges, il ne devait pas en rester beaucoup.


Et de nouveau, nos rires ont fusé. 



De temps en temps, des silences venaient se glisser entre les mots, les mastications et le raclement des couverts. C’étaient des silences très brefs, à peine quelques secondes, mais lourds de mélancolie. On se surprenait les uns et les autres à jeter un coup d’œil sur la place inoccupée, mais réservée à Paul, le tombeur de ses dames. Parfois, nos yeux se croisaient ou s’attardaient, et on esquissait une moue explicite, avant de se donner une contenance en prenant un morceau de pain, en évacuant une toux imaginaire ou encore en portant à nos lèvres un verre pourtant vide.

Le plat de résistance était délicieux. Mado nous avait concocté un poulet à l’estragon de haute tenue qui a fait l’unanimité. Enfin, quasiment. Seule Romy n’y a pas touché, prétextant que le poulet fermier a toujours « un arrière-goût particulier ». Je l’aime bien la femme de Max, mais il faut dire ce qui est, c’est une emmerdeuse de première. Vincent s’est autorisé une allusion graveleuse sur les autres choses qui avaient « un arrière-goût particulier » et, forcément, tout le monde s’est esclaffé, même Romy. Nos rires résonnaient dans la pièce, ils étaient bruyants, un peu trop forcés sans doute, mais il y avait quelque chose de douloureux dans cette joie, ces rires excessifs ; une espèce de solidarité comme s’il nous fallait compenser l’absence de l’autre, de son rire, cette présence qui manquait cruellement autour de la table. Je me suis tourné vers ma femme, Mado. Elle ne riait pas aux éclats comme nous, elle souriait. J’ai ressenti alors une forme de pesanteur, un léger poids presser mes poumons. Je me suis senti écarté, exclu de ce sourire songeur qui, de toutes évidences, ne nous était pas destiné. À cet instant, ma soirée venait de prendre une autre tournure, imperceptible et désagréable. Personne ne s’en est rendu compte. Enfin, je crois.

Tandis que Mado apportait le dessert – un Paris-Brest – et Nelly les cafés (« Tu as des sucrettes Stevia, a demandé Rosalie, parce que moi, l’aspartame… »), Vincent, intarissable, continuait de parler de toutes les choses de la vie. Il pérorait sans jamais reprendre son souffle, avec l’enthousiasme débordant d’un adolescent à qui la maîtresse venait de lever sa punition. Mais déjà, je ne l’écoutais plus, en proie à une inquiétude croissante. Cette pâtisserie, ma préférée d’entre toutes, je ne l’ai pas terminée. Après deux bouchées, j’ai repoussé mon assiette.

Jusqu’à la fin de la soirée, j’ai tenté d’accrocher ma femme du regard. Elle était assise à ma droite, ses mains posées à plat sur la table. Son port de tête altier lui donnait une posture gracieuse et insolente à la fois. Elle écoutait avec une assiduité qui m’a semblé factice ou exagérée. Je ne sais pas si c’était à cause de mon émotion ou le fruit de mon imagination, mais je ne la reconnaissais pas. Son visage avait changé, il ne présentait qu’une ressemblance diffuse avec celui de la personne qui partageait mon existence depuis bientôt dix-sept ans. Je me suis mis à l’observer avec une forme d’insistance qui aurait dû l’interpeller, mais à aucun moment, elle n’a tourné la tête de mon côté. C’est alors que j’ai fait une chose unique pour un type aussi pudique que moi. J’ai détendu mon bras et recouvert sa main avec la mienne. J’ai essayé de donner à ce geste inhabituel une allure nonchalante, naturelle. En le faisant, je me suis senti maladroit, idiot et même misérable, mais il me fallait enlever ce poids oppressant dans ma poitrine, chasser le soupçon. Me rassurer. Sous ma paume, sa main n’a pas réagi. Pas un frisson, pas un tressaillement, rien. Avec mon pouce, j’ai caressé le dos de sa main, lentement. D’aussi loin que je me souvienne, je n’avais jamais fait cela. Sa main n’a pas esquissé le moindre mouvement, mais ses yeux ont fini par se poser sur moi. Son regard était à l’image de son sourire un peu plus tôt. Un regard distrait, lointain où se reflétait ma défaite. Le regard d’un cœur à l’approche de l’hiver. J’ai enlevé ma main avec discrétion, et je me suis resservi un verre. J’ai bu une longue gorgée. Le vin, tout à l’heure délicieux, avait un goût de chagrin. Je me sentais faible et pris d’un léger vertige qui n’avait rien à voir avec l’alcool. Le souffle me manquait, je ne savais plus respirer. Pour dissimuler ce début de panique, j’ai marmonné quelque chose et me suis dirigé en vacillant vers la salle de bain. J’ai entendu une voix – celle de Vincent peut-être ou François, je ne sais plus très bien – s’adresser à moi. Les autres ont ricané. Leurs rires étaient déformés, ils avaient l’air de se moquer. J’ai détesté ça. Je les ai détestés, eux. Mes amis d’enfance, je les ai tous haïs.

J’ai dû rester plus longtemps que je ne l’imaginais puisqu’à mon retour, ils enfilaient déjà leur manteau. J’ai regardé ma montre. Il n’était même pas 11 h du soir. Je l’avoue, je n’étais pas mécontent de les voir partir, mais une part de moi-même redoutait de me retrouver face à face avec ma femme.

Quelques minutes plus tard, la porte se refermait sur mes camarades. Mado m’a dit qu’elle était trop fatiguée et qu’elle débarrasserait la table le lendemain. Elle se tenait à une certaine distance, son corps avait une posture particulière, incliné, comme déjà tourné vers un après, un ailleurs. Je lui ai répondu que je m’en chargeais. J’ai essayé de mettre de l’entrain dans ma voix, et même un simulacre de gaieté. Elle a hoché la tête en signe d’assentiment avant de murmurer quelque chose que je n’ai pas compris, et de disparaître dans la chambre.

Je suis resté au milieu du salon, seul avec ma détresse. Le silence était lourd, épais. J’ai repensé à cette soirée détestable, à la fugacité de la vie, à la fragilité des choses, des sentiments. J’ai débarrassé la table comme un automate, m’efforçant de refluer l’angoisse qui m’assaillait le cœur et l’esprit. Puis, je me suis assis sur le canapé, soudain harassé, et plus vieux qu’un arbre millénaire.

D’un geste machinal, j’ai allumé la télé, zappé sur France 2. Le film Le Patient anglais venait tout juste de se terminer.


Le générique de fin défilait sur l’écran.


 
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   Louison   
13/10/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Des non-dits qui en disent longs et vous avez su montrer l'atmosphère pesante sans en faire des tonnes.

le vin...avait un goût de chagrin, c'est joli ça et le texte est rempli de jolies phrases comme : je me suis assis sur le canapé, soudain harassé, et plus vieux qu’un arbre millénaire.

Pour moi, un très bon moment de lecture.

Louison en EL

   Mokhtar   
15/10/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
On assiste aux prémices d’une rupture ressentie par le futur abandonné, sans qu’un seul mot ne matérialise sa prochaine disgrâce.

Le chapitre commençant à « jusqu’à la fin de la soirée… » est le point fort de ce texte qui exprime bien comment on peut se sentir lâché, comme une union se délite, comme la glace s’installe. Tout au long du repas, l’auteur sait instiller les multiples détails qui aboutissent à sa certitude de la fin de son couple. Je trouve cette « plongée » progressive vers la crise conjugale inéluctable bien rendue.

L’auteur a bien fait de ne pas matérialiser la rupture : l’essentiel a été dit et compris.

La scène du repas entre copains est un peu convenue : on a l’impression de l’avoir déjà lue, ou vue au cinéma. Les thèmes de discussion des convives sont toutefois bien actuels et plausibles. Quant à « l’emmerdeuse »…on en connaît tous une du genre.

Je ne vois pas la signification de l’histoire du copain disparu, dont l’absence semble parfois gâter l’ambiance, créer de la gêne, gêne qui s’interpénètre avec celle du narrateur. Au point que l’on ne sait pas si les amis sont troublés par la mémoire du disparu, ou s’ils pressentent les difficultés du couple hôte.

Sur le plan de l’écriture, je pense que la description du repas pourrait être un peu affinée. Par exemple, les quatre lignes sur Max, sa femme et son vin font un peu tache.

Mais je confirme que j’ai trouvé ce texte fort intéressant, et que la progressive prise de conscience de l’infortune du narrateur est très bien conduite.

Petite question annexe : Le choix du film « le patient anglais » a-t-il une signification particulière ?

   izabouille   
15/10/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai bien aimé, c'est très beau, bien écrit. C'est émouvant, on est dans la peau du personnage principal et on est transportés par ses émotions, ses ressentis. En tout cas, j'ai bien ressenti sa détresse et la façon dont il comprend que la relation avec sa femme est en train de se déliter.

Il y a je crois une faute de frappe dans ce passage : "...se donner une contenance en prenant un morceau de main", je suppose que c'est un morceau de pain.

Merci pour le partage, j'ai passé un bon moment de lecture

   veldar   
6/11/2018
Bonjour Widjet

Trois broutilles :
A peine nous sommes nous mis à table glisserait mieux
J'ai détendu le bras (?) j'ai posé ma main sur la sienne tout simplement
Ce poids oppressant "dans" plutôt : ce poids oppressant "de"
AMHA
Évidemment toutes vos formulations sont correctes, moi je me contente de vous lire... et de dire.
Ensuite... c'est une idée originale de raconter cet avant la fin. la structure est excellente et bien en accord avec le titre. La boucle finale l'est aussi.
Impression malgré tout de "remplissage". Vous parlez de tout sauf de l'essentiel qui est évidemment suggéré mais... je ne sais pas, il me manque un bout de quelque chose. Dix-sept ans ce n'est pas rien, c'est long, ça devrait être rempli et là, c'est vide. Aucun détail. Aucun signe avant coureur. Aucun soupçon. Et pourtant c'est là. Comment ? Pourquoi ? Des enfants ? Pas d'enfants ? Quelque chose d'autre que la lassitude ? C'est remédiable la lassitude. Là j'ai l'impression que le narrateur est aussi las que sa femme. Il est un peu trop résigné peut-être. C'est un arbre et il a mille ans.
C'est peut être le temps. Il pleut à verse chez moi. Ça doit jouer sur mon ressenti.
Bon moment de lecture.
Au plaisir

   Thimul   
6/11/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
C'est sublime.
Une écriture fluide extrêmement maitrisée.

En un peu plus de 10000 caractères vous racontez bien plus que certains en tout un roman.
J'ai été à la fois embarqué par l'histoire et séduit par la plume.
Une mention spéciale pour le paragraphe qui décrit le moment où le personnage essaie d'établir un contact physique avec sa femme et où il comprend que c'est terminé. Ce passage est monumental, car en quelques lignes, tout est dit : à la fois sur les états d'âmes du couple et sur les raisons de cette prochaine séparation.
Je me suis régalé.
Bravo et merci.

   plumette   
6/11/2018
Bonjour widjet,
Ma lecture a été totalement parasitée par les références aux films de Sautet, entre Vincent, François, Paul et les autres, César et Rosalie, Max et les ferrailleurs, Les choses de la vie... Vous avez su recréer le type d'atmosphère des scénarios de Sautet, ces tablées de copains qui ne se disent pas l'essentiel, mais en grande amatrice de ses films, je n'ai pas pu goûter vraiment à l'histoire car je cherchais trop à la raccrocher à ce que je connais!
Je suis preneuse de vos explications sur ce que vous avez voulu faire!
Pas de note cette fois ci Car j'ai conscience d'être restée sur la touche par ma faute.

   Zorino   
6/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Salut Widjet,
Un régal cette nouvelle. Pas trop courte, pas trop longue, une écriture fluide et, n'ayons pas peur des mots, captivante. De belles images qui sonnent très justes avec le contexte.
Une très belle histoire à la Claude Sautet (on y retrouve d'ailleurs le prénom des personnages de quelques-uns de ses films) où l'atmosphère, plutôt guillerette au début, s’appesantit au fur et mesure de l'on dévore les mots. La suite, on l'imagine...
Le final est magnifique. Le générique de fin qui s’enchevêtre avec la santé de son couple. Je n'ai pas boudé mon plaisir. Bravo !
Merci pour ce beau partage

   David   
6/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Widjet,

C'est glaçant cette atmosphère, et sans dénouement, c'est encore plus glaçant. Il fait métaphore le générique, la fin d'un film, c'est peut-être celui de l'angoisse du narrateur. C'est ce qu'il me vient finalement, tous ça est une grosse parano de ce type, fondée sur une jalousie éveillée par une peur de vieillir, de mourir, de trouver le temps long, ou même par la frustration puéril de n'avoir pu passer la soirée devant ce fameux film, avec "patient" dans le titre, lol. En fait, toutes les inquiétudes reposent sur des projections, et c'est raconté d'une façon policière, à l'écrit, ce qui éveille la suspicion du lecteur en même temps quasiment que le narrateur avec son fameux : "Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille." qui va bien restée dans le vent, il n'y aura pas de rupture, d'évènement tragique même au sens romantique, nada, que dalle... enfoiré :D

Je me marre parce que cette histoire va à l'encontre d'un truc que j'ai lu hier, un principe de narration qui s'appelle le Fusil de Tchekhov et qui dit simplement que s'il y a un fusil dans une histoire, il doit tirer avant la fin. Mais le coup ne part pas ici, ou alors d'une drôle de manière peut-être, en ne racontant pas l'histoire que le lecteur pourrait pourtant être persuadé d'avoir lu !

En plus, il n'a pas de prénom ce type alors qu'il y en a plein autours, dont deux absents même...

   Francis   
6/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Oui, une écriture fluide, un texte bien construit, une progression de l'apéritif au générique qui transporte le lecteur des rires des invités, aux soupçons de l'auteur, des traditionnels sujets de conversation lors de ces diners à la suspicion, l'angoisse du mari. C'est vrai qu'on a l'impression de plonger dans un bon polar. Des jambes se frôlent-elles sous la table ? Pourquoi n'est-il pas venu ? J'ai pris un réel plaisir en lisant cette nouvelle . Merci.

   Marite   
6/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Alors que le titre n'évoquait pas grand chose pour moi j'ai quand même jeté un oeil sur la suite et là; dès les premières phrases j'ai été captivée. Toute la scène s'est déroulée jusqu' au " générique de fin qui défilait sur l'écran." Une situation qui m'est apparue très réaliste avec la description des instants précis où l'on tourne la page d'un chapitre de vie. C'est si bien décrit, écrit et si vrai que pas une seule seconde mon attention ne s'est relâchée. Ce qui me fait un peu sourire c'est la découverte qu'un homme peut aussi pressentir un changement aussi subtil dans l'attitude de sa femme. Comme quoi, l'intuition n'est pas exclusivement féminine ... Merci Widjet pour ce très bon instant de lecture.

   in-flight   
7/11/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
J'ai pensé au film "Les petits mouchoirs".
J'aime qu'à la fin d'une lecture, je me questionne sur un sujet, que je révise une opinion, que je puisse comprendre un point de vue opposé au mien. Ou plus simplement, je demande une simple distraction et j'avoue que là je ne vois pas bien où cela mène: Je vois des quadras qui compose plus ou moins bien leur partition de vie sur les lignes du temps qui passe.
En fait, ça parle beaucoup mais ça ne dit pas grand chose et j'attendais une conversation clivante autour de la table, ou une vendetta sur une vieille affaire, ou une trahison révélée... Bref de la matière! Mais la situation de ce couple qui semble s'approcher du précipice est racontée sans réelle montée en tension, à part cette main "froide", absente (comme l'ami).

   Eva-Naissante   
8/11/2018
 a aimé ce texte 
Pas ↑
Bonjour Widjet,

Votre texte est bien écrit, c'est indéniable. Les mots son bien agencés et vous maitriser votre style.

Cependant je ne vois ou ne comprends pas les liens entre la description des amis, le descriptif du repas, celui qui est mort, les silences, entre le regard de sa femme et les conclusions qu'il en tire...

De la suggestion sans doute, mais de cette scène aussi banale devrait, à mon sens, se dégager quelque chose d'au moins intéressant ou d'émouvant.

Or, pour ma part, ce manque de profondeur enlève tout ce qui pourrait rendre ce texte agréable à relire...

Je n'ai pas accroché, une prochaine fois peut-être,

A vous relire,

Eva.

   jfmoods   
8/11/2018
Le titre de la nouvelle se présente comme un clin d'oeil au monde du cinéma. En effet, les prénoms des personnages renvoient tous à l'univers de Sautet, réalisateur et scénariste français dont la carrière s'est étendue des années 50 aux années 90 et qui a privilégié l'étude des relations conjugales et amicales.

Dès le début du texte, on comprend que la situation est faussée. Mado, l'épouse du narrateur, femme au demeurant organisée, cale un dîner "impromptu" le soir même où un rituel amoureux doit se perpétuer ("Je lui avais pourtant rappelé que ce soir, il rediffusait Le Patient anglais."). On soupçonne déjà un processus d'évitement. On comprend, par ailleurs, que la relation entre Claude et Mado s'est détériorée au fil des années : le brasier d'antan s'est pour ainsi dire éteint ("j’avais envie de tenter ma chance. "Faire rejaillir le volcan", comme chantait l’autre").

Dans une joyeuse beuverie, la soirée bat son plein. Chacun des invités joue sa partition tandis que la situation se tend jusqu'au point de non-retour entre le narrateur et son épouse...

"Je me suis tourné vers ma femme, Mado. Elle ne riait pas aux éclats comme nous, elle souriait. J’ai ressenti alors une forme de pesanteur, un léger poids presser mes poumons. Je me suis senti écarté, exclu de ce sourire songeur qui, de toutes évidences, ne nous était pas destiné. À cet instant, ma soirée venait de prendre une autre tournure, imperceptible et désagréable."

"Jusqu’à la fin de la soirée, j’ai tenté d’accrocher ma femme du regard."

"C’est alors que j’ai fait une chose unique pour un type aussi pudique que moi. J’ai détendu mon bras et recouvert sa main avec la mienne. J’ai essayé de donner à ce geste inhabituel une allure nonchalante, naturelle. En le faisant, je me suis senti maladroit, idiot et même misérable, mais il me fallait enlever ce poids oppressant dans ma poitrine, chasser le soupçon. Me rassurer. Sous ma paume, sa main n’a pas réagi. Pas un frisson, pas un tressaillement, rien. Avec mon pouce, j’ai caressé le dos de sa main, lentement. D’aussi loin que je me souvienne, je n’avais jamais fait cela. Sa main n’a pas esquissé le moindre mouvement, mais ses yeux ont fini par se poser sur moi. Son regard était à l’image de son sourire un peu plus tôt. Un regard distrait, lointain où se reflétait ma défaite. Le regard d’un cœur à l’approche de l’hiver."

Avouer ouvertement à l'Autre qu'on ne l'aime plus est une chose difficile, voire insurmontable. Alors, on le lui fait comprendre par des gestes, des attitudes.

La place vide à table n'est pas seulement celle de Paul : c'est celle de l'amour défunt.

Un texte convaincant pour cette mise en scène du non-dit mais aussi pour l'ambiance de la soirée.

J'ai notamment apprécié...

"Après l’avoir émasculé pendant neuf ans, ce sont les vivres qu’elle menaçait désormais de lui couper."
"Entre deux bouchées, nous avons parlé fort, débattu avec dans la voix la certitude arrogante des ignorants."
"Vincent est venu détendre l’atmosphère en rappelant que les djihadistes devaient se hâter de trouver un autre message marketing pour motiver leurs kamikazes, précisant que depuis que David Bowie et Prince avaient passé l’arme à gauche, des vierges, il ne devait pas en rester beaucoup."
"Parfois, nos yeux se croisaient ou s’attardaient, et on esquissait une moue explicite, avant de se donner une contenance en prenant un morceau de pain, en évacuant une toux imaginaire ou encore en portant à nos lèvres un verre pourtant vide."
"Nos rires résonnaient dans la pièce, ils étaient bruyants, un peu trop forcés sans doute, mais il y avait quelque chose de douloureux dans cette joie, ces rires excessifs ; une espèce de solidarité comme s’il nous fallait compenser l’absence de l’autre, de son rire, cette présence qui manquait cruellement autour de la table."

Merci pour ce partage !

   Jano   
11/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je trouve qu'on sent vraiment vos influences cinématographiques à travers ce récit. L'ami disparu fait penser bien sûr à l'absence de Jean Dujardin dans « Les petits mouchoirs ». Vous avez toujours dit, si je ne m'abuse, que vous appréciez les réalisateurs qui exploitaient avec finesse les rapports psychologiques à l'intérieur d'un groupe. Ça transpire ici, cependant ça n'enlève rien à la qualité de votre nouvelle, chacun ses sources d'inspiration. L'écriture est propre, la description des scènes intelligemment retranscrite et la confusion dans la tête du narrateur bien amenée. Ce qui est intéressant avec les non-dits ce sont les tentatives d'explications qui se poursuivent dans la tête du lecteur. Il s'immerge davantage dans le récit.
J'ai noté une petite maladresse de répétitions : « Comme tous les menteurs, François est susceptible (…) Comme à chaque fois, Max (...)»

   Raoul   
11/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Une nouvelle toute en finesse, où, comme lorsqu'un enfant ne sait pas et imagine, l'angoisse, le doute s'insinue en parallèle à une obligation. Être obligé, c'est ça.
Le style, distancié juste ce qu'il faut est impec. Il m'a fait pensé à ce que parvient à faire Woody Allen dans
Interiors par exemple (très influencé par le grand suédois...), une crevasse sous le vernis.
Juste une petite gêne au "Cela aurait dû me..." que je trouve plus écrit que dit ou pensé.
De ce couple on ne sait rien, c'est très fort, car ils ne sont personne, ils sont tout le monde. Idem pour les invités, on les connaît, on s'y reconnaît.
Le malaise est un fin parallèle où au bal, on s'effondrait dans ses robes à froufrou...
Mes sels, mes sels.
Très réussi, je trouve.


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