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Sentimental/Romanesque
widjet : L'ombre au tableau [Sélection GL]
 Publié le 28/07/22  -  9 commentaires  -  6673 caractères  -  101 lectures    Autres textes du même auteur

Il y a des moments où ça revient.


L'ombre au tableau [Sélection GL]


Il y a des moments où ça revient. Des moments où la petite voix lui chuchote à l’oreille des choses. Des mots. Des mots qui blessent. Depuis quelques jours, c’est revenu. Alors forcément, Alice accuse un peu le coup.


Il y a le feu. Qui crépite. Dans l’âtre, les flammes bleutées obéissent aux coups de fouet en offrant une danse hypnotique.


Il y a Ramsès. Le vieux chat. Qui ronronne et somnole. Trônant sur le bras fripé du canapé, le félin pharaon ne prête guère attention à la mouche qui le nargue en voletant autour de lui.


Il y a Schubert. Non, Chopin. Peu importe. Les notes cristallines qui sortent de la radio ricochent contre les poutres et viennent s’incruster dans les pierres blanchies de cet appartement des années trente.


Et puis, il y a lui. Surtout lui. Son bel amour. À genoux devant la cheminée, il déplace les bûches à l’aide d’une pince dorée. Parfois, il jette des boules de papier journal qui se recroquevillent sous les ardents baisers du feu.


Un verre de vin entre les doigts et les jambes pliées sous la couverture en mohair, Alice essaie de se détendre. Là, lovée dans la chaleur de son foyer, à l’abri de l’hiver, avec son homme. La tête un peu étourdie par l’alcool et la musique, elle s’efforce de ne penser à rien d’autre qu’au plaisir de l’instant.


Instant fugace. Flacon de félicité. Échantillon de bonheur.


Et tant pis si ce bonheur ne dérange rien.


La soirée a été belle. Cela faisait longtemps. C’est encore grâce à lui. Il est rentré plus tôt pour lui faire la surprise. Il s’est occupé du dîner. Il lui a préparé des filets de rouget en papillote avec une purée de morille. Il s’est donné du mal. Elle le sait. Ça l’a touchée plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle a fait honneur à son repas. Il était content. Ses yeux ont brillé. Ensuite, il lui a offert un petit cadeau. Deux places de théâtre. Pour demain soir. Un Ray Cooney.


« Ça nous fera sortir un peu », a-t-il dit. Sortir. Et rire aussi. Oui, rire.


Le matou dort toujours du sommeil du chat. La mouche ne le laisse pas tranquille. Le feu claque. Les bûches craquent. Sur le poste, le commentateur annonce un Concerto pour flûte, cordes et basse en ut majeur d’Antonio Vivaldi. Près du foyer de la cheminée, son homme veille en inclinant la pincette. On dirait un chef d’orchestre devant ses musiciens de bois. De temps en temps, il se retourne, les joues rosies par la chaleur des flammes. Et lui sourit. Parfois, elle lui répond en esquissant un sourire plus pâle, avant de baisser les yeux sur son verre à moitié vide, confuse de le remercier si mal.


Ce soir, elle fait du mieux qu’elle peut.


Tout en prenant une gorgée de bordeaux, Alice se dit qu’elle n’a pas le droit de se comporter ainsi. Qu’elle doit faire des efforts. Sinon il va finir par s’inquiéter. Comme avant, quand elle pleurait beaucoup.


Elle reprend une lampée de vin. Elle ferme ses paupières et laisse son palais s’imprégner de la texture épaisse et tiède du liquide. Alice voudrait s’enivrer ce soir. Boire. Toute la nuit. Pour noyer ces mauvaises pensées. Chasser cette petite voix tenace qui est revenue la tourmenter en toute impunité en lui répétant combien son existence est absurde. Vide. Stérile.


Alice rouvre les yeux. Elle regarde lentement autour d’elle. À droite, sur le mur The Man of the Sea , une lithographie de Magritte. Un original acheté aux enchères. À gauche, une rangée de petits cadres soigneusement alignés. Diplômes. Prix. Distinctions en tous genres. Et sur chacun d’entre eux, son nom écrit en italiques à l’encre de chine. Au centre, des photos en couleurs. Elle, devant les pyramides de Gizeh, il y a trois ans. Lui, pointant du doigt le Kilimandjaro. Eux deux avec un groupe d’amis, aux îles Caïmans, l’année dernière.


Une grande demeure. De l’argent. Des relations. Tout ceci a forcément un sens, pense-t-elle. Tout ne peut être si vain. Elle et lui se sont fait une belle vie. Malgré tout.


Et tant pis si cette vie ne laisse pas de traces de doigts sur les carreaux.


Alice s’en veut. Ce sentiment qui l’étreint, elle le connaît bien. Mais elle croyait, à défaut de l’apprivoiser, avoir délimité sa frontière, réduit sa portée. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il persiste aussi longtemps cette fois, même si cela n’est en rien comparable avec ce qu’ils ont traversé, à ces années de tumulte.


Non, bien sûr que non. Mais tout de même…


Alice émet un petit rire nerveux. Cela remonte à si loin. Il est terminé le temps des journées où elle arpentait les avenues, montait dans les bus ou entrait dans les magasins spécialisés un coussin caché sous son pull. Terminé le temps des heures perdues devant la glace à caresser la rondeur factice de son ventre, des après-midi passés, assise sur le banc écaillé du square du Maréchal Joffre, les yeux rivés sur les landaus.


C’est fini tout ça. C’était avant. Le temps des bêtises. Des enfantillages.


Depuis, l’eau de ses larmes a coulé sous les ponts. L’incendie s’est éteint. Le temps a bien œuvré, bien mieux que tous ces imposteurs tarifés.


Alice avait fini par admettre sa défaite.


Aujourd’hui, la douleur lancinante est devenue une entaille. Indélébile, mais juste une entaille. Une éraflure. La déchirure béante n’est plus. Elle s’est muée en un silence embarrassant.


Comme un léger malaise.

Une poussière dans l’œil.

Un caillou dans une chaussure.


Une ombre au tableau.


Alice se ressert un verre de vin et trempe à nouveau ses lèvres dans l’élixir aux vertus apaisantes. La petite voix semble s’être tue. Précieux instants de répit. L’ivresse la gagne. Enfin.


La mouche a fini par réveiller Ramsès qui la chasse mollement avec sa patte de velours. Vivaldi a laissé sa place à Beethoven. Les braises ont pris une couleur orangée tandis que des résidus de papier virevoltent tels des minuscules papillons incandescents. Son bel amour s’est redressé et se dirige vers la chambre à coucher. En passant devant elle, il effleure délicatement sa nuque. La tiédeur de ses doigts sur son cou lui fait du bien.


Alice le retient par le poignet :


– Je viens avec toi, dit-elle simplement.


Il ne répond rien. Se contente de hocher la tête en posant sur sa femme un regard bienveillant. Ce soir, ils se coucheront en même temps. Peut-être feront-ils l’amour. Sans doute. Parce qu’ils s’aiment encore. C’est une certitude.


C’est leur petite victoire.

Ils s’aiment encore.


C’est gravé dans le marbre, dans leurs rétines et dans leurs chairs. Et, aujourd’hui encore, c’est plus fort que le reste. Plus fort que les autres.


Ils s’aiment encore.


Et tant pis si cet amour ne fait pas plus de bruit.


Tant pis.


 
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   Vilmon   
6/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Une ombre au tableau de sa vie en ayant perdu l'enfant à naître si chéri. Tous ces accomplissements, toutes ces réussites et, malheureusement, cette perte si difficile à accepter. La dépression, tant pis la vie si elle n'a pu mettre cet enfant au monde. Tout convergeait vers lui et il n'est plus. Il lui reste l'amour avec son amoureux, sa bouée de sauvetage.
Un moment de détresse psychologique bien mené et raconté, avec de subtiles indices. Un mystère qui se dévoile lentement à chaque paragraphe aéré. Ces derniers met l'accent sur le vide qui s'est installé, le temps qui passe lentement, vide de sens.
J'ai apprécié lire ce récit. Merci du partage.

   chVlu   
6/7/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément
wouahhhh ! quelle écriture fine ! sensible ! qui fait sentir, ressentir, plus qu'elle ne déclame ou proclame. Beaucoup de plaisir à la lecture, des mots qui inspirent mon imaginaire, m'ont fait bâtir une personnalité à ces personnages, construire un décor, vivre des émotions intimes.
Le sujet est plein d'ornières de pathos, de sensiblerie facile, l'auteur les évitent toutes.
Cerise sur le gâteau, en tout cas sur le mien de lecteur, au delà du sujet de la résilience d'un couple face à l'infertilité j'ai perçu un élargissement du sujet à la fragilité de l'amour parce qu'il est amour !
un vrai bonheur de lecteur en EL

   papipoete   
16/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
sentimental/romanesque
Ce thème de l'autre " qui n'a plus sa tête ", vu par celui qui l'a encore, et doit même lui demander d'en faire le double, est vieux comme le monde ; il inspira des romans, des scénarios de film, et des poèmes, et pourtant bien que rebattu, cette " ombre au tableau " trouve sous votre plume, une peinture délicate ; on sourit même alors que bien souvent, cette fameuse maladie d'Alzheimer terrifie, met dans tous nos états !
NB les deux héros nous émeuvent, avec ces petits riens, un sourire, ces petits plats amoureusement préparés et cette invitation au spectacle ( où elle n'ira sûrement pas )
Il y a des jours " avec " et d'autres " sans ", où la démence détruit un mince moment de sérénité...
L'attention finale " ils feront l'amour... sans bruit " me laisse un peu dubitatif ? même si ces deux-là s'aiment encore, malgré tout.
papipoète

   senglar   
28/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour widjet,


Oui c'est bon ça ! L'incipit n'est pas à la hauteur (Quand on est en haut de la page...), "danse hypnotique" et quelques autres clichés non plus.

Mais il y a de vrais bonheurs d'expression et de construction :
"Est tant pis si cette vie ne laisse pas de traces sur les carreaux."
"Comme un malaise.
Une poussière dans l'oeil.
Un caillou dans une chaussure.
...
Une ombre au tableau."
"Et tant pis si cet amour ne fait plus de bruit."

Et puis il y a de la pudeur. La plus grande qualité de cette nouvelle c'est la pudeur. Et aussi sa sobriété même si Alice abuse du Bordeaux qui soit dit en passant n'est pas "épais".

Le dernier "Tant pis" est de trop. on avait compris. Pas besoin de clou. Laissez durer. Tant pis si la porte de la chambre est restée ouverte.

   Jemabi   
28/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un vrai talent d'écriture pour installer un décor, cerner des personnages, les rapports entre eux. Le poids du silence, le poids du passé aussi. Avoir tout pour être heureux et s'en vouloir de ne pas l'être. Il manquera effectivement toujours quelque chose pour faire un bonheur complet, et quand ce quelque chose est un enfant, le bonheur est très proche du malheur. L'ennui, l'ennui de vivre, parcourt ce récit malgré l'amour qui semble unir l'homme et la femme. Et puis la resignation, la déchirure réduite à une entaille, c'est l'œuvre du temps, c'est pire que tout mais en même temps ça aide à vivre.

   Anonyme   
28/7/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Holà le W,

je crois me souvenir, mais des fois ma mémoire tsais bien, que c'est un des premiers textes de toi que j'avais lu en arrivant à l'époque.
Un de ceux qui m'avaient fait aimer ton regard de conteur.
A l'époque je me souviens avoir aimé le texte (on notait encore je pense que j't'avais mis un 7 ou un Bon) pour sa concision et sa force émotionnelle. A te relire c'est toujours le cas 15 ans plus tard.

Ta force ici, c'est ta manière de rendre Alice aussi dense que le texte est court. Et étrangement ça fait écho au propos.

Les détails qui sont distillés parce qu'il faut bien qu'Alice détourne son attention, se concentre sur autre chose. Cette manière tout en pudeur de refouler la vague. Cette résignation.

Le personnage du mari, à peine effleuré et pourtant... son bel amour, sa béquille, celui pour qui elle s'empêche encore...

Un texte empathique, où signifié et signifiant sont en cohérence du début à la fin. Un texte au style féminin assez maitrisé pour un misogyne éhonté (non hein, tape pas je rigole, t'es un gentleman) :p

Merci pour ce repartage du coup.
Et encore une fois bravo pour ce joli texte

   Anonyme   
28/7/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une réécriture de La Chanson des Vieux Amants, avec la fameuse "chambre sans berceau".

Là, un travail d'écriture soigné va développer la même idée avec une atmosphère "cheminée-bordeaux-morilles".
Un beau mariage que le bordeaux et les morilles.

La technique du name dropping contrarie ma lecture.
Ici, les noms de compositeurs de musique classique, d'un auteur de théâtre et d'éléments gastronomico-bling-bling.
Une ambiance cosy et cossue.
Je ne sais que choisir entre un snobisme assumé et le choix de la connivence avec son public, comme si les derniers lecteurs encore vivants ne pouvaient être que des marieurs de bordeaux et de morilles.

Ou des ploucs, 3e option, qui achètent (si cela existe encore) dans la collection Harlequin pour y trouver de quoi rêver, "Feurrari-morilles" ; avec le marque-ta-page ; important le marque-ta-page.

Les crépitements du feu reviennent. Les compositeurs se succèdent. Le feu re-re-crépite. Un autre compositeur. C'est un peu long pour ce que cela dit.

L'écriture est impeccable. Propre sur elle. Très propre. Plus "Lavande-Bergamote" que savon de Marseille.
Juste un petit hoquet, sans trop d'argument, à "Vivaldi a laissé sa place à Beethoven". "sa place" ou "la place" ?

   Eskisse   
28/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Widjet,

J'ai beaucoup aimé, d'abord ( et ce n'est pas un détail) parce que ces paragraphes aérés sont une bénédiction pour ma pauvre vue.

Mais surtout parce que l'"ombre" est amenée de façon subtile, juste effleurée, suggérée avec légèreté. Toute la détresse de la jeune femme est condensée en un coussin caché.

La phrase de fin encore une fois est un art de la suggestion : " Et tant pis si cet amour ne fait pas plus de bruit. " tant elle renvoie aux pleurs de bébé ou aux cris joueurs des enfants si désirés.

Merci pour cette émouvante lecture.

   Cristale   
28/7/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Widjet,

Même les bruits semblent chuchoter pour ne pas déranger cette ambiance ouatée qui traîne les ombres de fantômes jamais nés.
Le mouvement se fait discret, comme un jour sans fin sur une scène sans âge presque figée.

L'alcool, baume idéal pour l'esprit chagrin de cette femme, la musique, les flammes, le chat et cet homme pétri de bonnes intentions comme pour rendre le quotidien moins pénible ; le tableau est brossé avec une telle délicatesse d'écriture que j'ai pu le regarder sans jamais baisser les yeux car l'ennui ne m'a pas effleurée un seul instant.

Je commente rarement les nouvelles par paresse mais ce qui m'a fait cesser toute activité sur le champ pour commenter celle-ci, et ce qui est vraiment rare, est le frisson ressenti sur ma nuque aux derniers mots de ma lecture, qui vaudra la note maxi (oui c'est comme ça) :

"Et tant pis si cet amour ne fait pas plus de bruit.


Tant pis."


Un texte où j'ai pu me projeter au plus près des personnages en rejoignant l'intimité de la scène jusqu'à ressentir les non-dits de leur douleur.

Quelle belle écriture !

Bravo et merci Widjet.

Cristale


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