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Sentimental/Romanesque
woodmoodwoom : En grattant le ciel
 Publié le 20/01/21  -  4 commentaires  -  22474 caractères  -  28 lectures    Autres textes du même auteur

L'arrivée d'un individu sans perspectives dans l'appartement d'une amie. La situation d'un homme qui n'arrive plus à descendre de cet appartement.


En grattant le ciel


Il arriva dans le lieu, il ne vit pas le lieu. Il vit ce qu'il avait déjà vu ailleurs. Il connaissait le concept de mur, de fenêtre, de porte… Il se dit que le lieu, au féminin la lieue, était une unité de longueur, désuète sauf dans le langage marin. Derrière un mot aussi vague que l'était celui de lieu s'écrasait un sentiment, celui d'être présent. La conscience de sa présence restait écrasée par des réflexions qui n'ont de cesse de dévier. À son arrivée, il se sentit bien, bien que ce ne soit pas un état dont il était familier. Il eut le sentiment de retoucher de près ce que pouvait signifier l'expression être chez soi. Pourtant…


Il patienta dans ce lieu, sans arriver à contrôler ses pensées. Sa patience se déclina sur les jours et ces jours devinrent une semaine. Et son monde intérieur était toujours aussi instable, ce que n’étaient pas les fondations de la tour qui l'abritait. Il était dans l'un des quatre appartements du septième étage d'un immeuble qui en comptait le double. La stabilité et la solidité présupposent des surfaces planes et régulières. Un mur n'existe pas pour être vu. Il regarda le mur et il s'en approcha. C'était une façon de fermer les yeux que de les poser sur un mur sans fenêtres et sans cadres.


S'il avait tourné sa tête sur la droite, il aurait pu avoir en vis-à-vis une suite de maisons, un déploiement de bâtisses d'aspect hétérogène. Aucune de ces bâtisses ne se ressemblait, aucune ne dépassait les trois étages. Sa vue était courte mais il pouvait voir loin. Il n'avait pas besoin de préciser dans son regard ce qui procédait du principe de simplification. Quels détails justifieraient de loucher ? Avait-il besoin de voir puis de nommer les matériaux de construction qui avaient hissé ces bâtisses de la boue d'autrefois, et dont il ne connaissait pas les noms ? Voir et nommer… approcher les détails du monde extérieur, aurait-il pu combler les finesses de sa vacuité intérieure ? Une pensée nette et tranchante lui vint : construire, c'est simplifier le réel.


Il cessa de regarder le mur lorsque lui vint son premier mal de tête de la journée. Devant ces bâtisses, devant ces quartiers, devant la ville qui s'étendait à l'horizon, et à l'horizon seulement se trouvaient d'autres tours aussi hautes que la sienne. Il ne prit conscience que des angles droits, des lignes droites, des formes géométriques simples qui téléguidaient sa vue, et qui angoissaient ses pensées.


Enfant, autrefois, il s'était sincèrement questionné : pourquoi une maison ne ressemble pas à un arbre ? Aujourd'hui, adulte, il ne comprenait plus cette question, et il s'était habitué, par habitude, à poser des questions qui ne le questionnaient pas. Le vent cognait contre la baie vitrée. La baie vitrée s'ouvrait sur un balcon étroit. Une chaise en fer forgé et une autre en bambou restaient impassibles au vent. L'envie de s'allonger le prit. Le nouveau chat arriva. Les trois derniers étaient tombés du balcon.


La propriétaire – le problème romantique de cet homme sans avenir, qui s'était avoué vaincu par la vie, au sens le plus généralement flou du terme – ne supportait pas les espaces clos. Un mur sur deux s'ouvrait sur le passage vide d'une porte absente. La cuisine et le salon étaient séparés par un mur percé d'une vitre. Les espaces étaient ouverts, et des vitres et des miroirs bien choisis, bien placés, doublaient les espaces par la force d'impressions suggestives. Une vitre offre le choix, le miroir impose le reflet. Les quelques rares portes et les fenêtres restaient ouvertes, que ce soit l'hiver, que ce soit l'été, que ce soit la pluie, que ce soit le vent, que ce soit le rêve.


La propriétaire dormait la porte ouverte et évoquait son père, à quarante ans, en prononçant les vocables tendres de papa. Car « pas-pas » n'évoquerait pas qu'une double-négation familière, qui annule, occulte ou nie le principe de négation. Une autre pensée nette et tranchante lui vint alors qu'il ne voulait ni trancher, ni saigner les restes de son point de vue. Après tout, son père à lui n'était plus, et il devait le voir comme une chance. Mais la propriétaire parla de son papa, à elle, longuement, lorsqu'elle lui expliqua pourquoi elle gardait la porte ouverte, éprise d'un souvenir rassurant rattaché à celle-ci. Au travers l’image de cette porte ouverte lui parvenait le souvenir de son père. Ce brave homme, aux gentillesses excessives, la regardait dormir du seuil de sa chambre. Elle se souvint des longues minutes où il restait debout sur le seuil, tandis qu'elle faisait semblant de dormir.


« Papa » aussi aurait eu ce genre de bizarreries qui l'auraient poussé à s'allonger au sol, et à regarder le plafond comme s'il regardait les étoiles. Rémi, sur le parquet froidement ciré, ne s'extasiait pas, ne contemplait pas, n'observait pas les taches d'humidité du gris délavé du plafond. En lui n'existait rien d'autre que des pensées qu'il n'arrivait pas à contrôler. L’appartement avait un air de propre, au-delà du passage hebdomadaire de l’homme de ménage, un homme à la peau brunie par le soleil d’un archipel d’îles de la mer indienne. Ce dernier sonnait toujours à la porte de l’appartement avant de l’ouvrir avec son double de clé. De cet homme, deux choses étaient frappantes ; son sourire était plus large que sa joie ; ses espérances étaient plus longues que ses convictions. Ce dernier se faisait bavard pour ne pas avoir à penser.


Rémi, allongé, se fit bientôt la réflexion que la poussière du dehors ne pouvait pas voler jusqu’au septième étage, lorsqu’il écrasa sa joue contre le tapis couleur cuivre corallien. Il répondit au salut de l’homme de ménage. Les cervicales en tension, son champ de vision n’accueillit qu’une seule touffe de poussière auréolée de poils, après plusieurs secondes de vide cérébral. Lorsqu’un cheveu chute pour atteindre le sol, il devient poil. Cette touffe, auréolée d’un seul cheveu, ramena la propriétaire, la femme – la propriété, et l’amour – et puis le sens de la vie, au centre de ses pensées. Devait-il voir la vie comme un espace qui s’élève, telle une tour, comme un espace qui s’allonge, telle une route ? Il avait le choix et il n’avait pas de croyance sur laquelle faire peser ses choix. Il était sûr de l’ennui. Il était sûr d’être allongé sous un plafond, et sur le revers d’un autre plafond. Il était sûr qu’il privilégierait tôt ou tard les escaliers, et qu’il ne prendrait pas l’ascenseur, à l’intérieur duquel il se recoiffait systématiquement, encouragé par des lumières douces et diffuses qui donnaient du rayonnement à son visage terne et apathique. L’ennui n’était qu’une perception, un agencement de formes qui filtrent, condensent, et dirigent la lumière.


Rémi repensait à ces ébats avec la propriétaire. Mais il se débattait péniblement de l’idée d’être un parasite. Sa présence n’était qu’à moitié justifiable, il était de ceux qui ont hérité de cette honte de vivre. Tout dysfonctionnement dans l’appartement ne pouvait être que de sa faute. La lumière de l’ascenseur qui ne s’allume plus à leur passage, la bouilloire qui ne bout plus l’eau pour le thé, la difficulté d’accéder au service internet, l’impossibilité de synchroniser les sous-titres des différents films qu’ils ont tenté de voir, le faisceau du rétroprojecteur qui se décale par quelqu’autre miracle qui les finirent la veille, l'avant-veille… de se résigner à voir un film, et de briser l'ennui. Bref, de sa présence résultait des problèmes.


Rémi se releva. Maximilien nettoyait les vitres sans regarder la ville. Rémi chercha une pomme dans l’une de ses poches intérieures tombantes, et il regarda la ville, lui aussi, tout en fouillant dans sa tête des idées pour occuper son temps, tout en tournant la pomme dans sa main. Occuper son temps… C’est chasser le sentiment d’inutilité que ressent, plus ou moins consciemment, tout être inactif dans un décor construit, et en construction ; c’est oublier que le temps existe et qu’il doit exister et qu’il ne peut pas ne pas exister. Il se compara au verre de la pomme qu’il finit par croquer. Une goutte fut projetée sur le parquet lorsque la chair du fruit tomba sous ses dents mal blanchies. Maximilien tourna la tête et l’œil à l’endroit où tomba cette goutte. Quelques gouttes devinrent une flaque au sein d’une imagination essorée.


Cette ville – ponctuée de grues aux lointains, là où poussaient les nouvelles barres d’immeubles de la ville nouvelle, aux piliers de ciment et aux murs de verre – n’avait aucune unité architecturale. Le large avoisinait l’étroit, la brique la pierre, l’ardoise la tuile… La liste des matériaux, des couleurs et des époques aurait pu être longue comme le bras d’un géant, pour une curiosité qui dépasse les limites de l’horizon. Et pourtant, toutes ces maisons se ressemblaient car toutes avaient des lignes qui tranchaient l’espace.


Il s’imagina cette ville autrement, un champ de pommes pourries tombées d’un arbre… Après avoir relativisé, et fait de l’homme un ver sans être passé par le lexique du cimetière, il énuméra ses sources d’anxiété : son avenir sans perspectives ; son quotidien sans chez-soi ; l’ordinateur de la propriétaire qui s’est éteint subitement et qui ne s’est pas rallumé ensuite alors qu’il l’utilisait ; les derniers vivres de la propriétaire consommés sans modération mais avec scrupules. Où serait le tronc de cet arbre sinon la tour de quatorze étages, à mi-hauteur de laquelle il se trouvait ? Il s’imagina épargné de l’idée d’être un ver, mais il se sentit en danger de le devenir, pire, de le redevenir. Rémi trouva une raison de plus qui l’empêcherait de descendre de l’immeuble.


Le chat se mit à miauler. Il cessa, il partit. Le temps fila droit. Le chat revint, il s’appelait aussi Maximilien. La propriétaire avait le goût des noms polysyllabiques pour ses félins, et un penchant certain à la superstition, qui la détermina à sélectionner son homme de ménage par son nom. Rémi se mit à regarder le chat et fit des bruits de bouche. Il redoublait ses bruits, dès que le chat détournait le regard. Bientôt, le chat s’assit, le regard vide, les prunelles fixes, au centre de ses yeux. Maximilien (l’homme de ménage) était en train de secouer les nombreux coussins du lit de la propriétaire, à l’autre bout de l’appartement. Les bruits de bouche de Rémi s’alignèrent sur le rythme de tapotement de ces coussins. De la poussière tombait. La circulation du trafic, en bas, s’amplifiait. Les heures creuses de l’après-midi arrivaient à leur fin.


Le livreur pour la nourriture du chat arriva. L’amie intime de la propriétaire passa aussi récupérer un colis. La mère de la propriétaire téléphona sur le fixe. La propriétaire s’appelait Régine. Un message vocal en suivait un autre. L’amie intime traînait dans le salon au téléphone. « À République il y a de l’ambiance ? » Bientôt se tint entre l’amie et Rémi une discussion affectée, de politesse, à distance, où la curiosité s’arrête aux commentaires météorologiques. Rémi ne put dire exactement quand rentrerait la propriétaire. L’amie le questionna sur le plaisir qu’il éprouvait à se trouver là. Rémi ne sut rien dire d’autre sinon qu’il trouvait ce lieu spécial, et rien d’autre de plus sinon qu’il n’aurait su expliquer en quoi ce lieu était spécial. L’heure de table approchait, la propriétaire ne devrait pas tarder. Le chat alla se cogner contre le mur. « Ils sont cons comme des manches… (Rémi se reprit.) Je dis ça avec de l’affection. » L’amie partit sans savoir quoi penser de cet homme.


L’inconnu traversait l’ennui. L’ennui traversait sa nudité. Rémi eut des souvenirs de femme. Et le souvenir d'un but lui revint. Le vent ne l’arrêterait pas. Il eut envie de rire et de pleurer en même temps. Ce monde construit et en construction lui donnait l’impression d’être un incapable. Au loin, il devinait les grues et les ouvriers qui se levaient le matin. Dans la remise il put contempler ses quatorze paires de chaussures délicatement posées dans des boîtes. Il se trouvait mieux hors de ses pompes, enfermées dans ces boîtes, posées sur les quelques étagères, que lui laissa la propriétaire lorsque celle-ci le pria de s’installer chez elle, le temps qu’il rebondisse.


Régine était la jeune amie de la mère de Rémi, qui succomba des derniers marasmes d’une dépression étirée sur toute une vie. La mère de Rémi fut veuve lorsque son fils et sa fille avaient à peine dépassé dix ans. À l’époque du décès de son père, Rémi passait ses journées sur son lit, sous un plafond percé d'un Velux, à ne rien faire sinon errer sous des pensées en cage. C’était une partie de l’histoire qu’il aimait raconter, moins enclin à dire qu’il n’osait aller dehors, qu’il s’effritait intérieurement à l’idée de salir ses pompes. Rémi n’osait vivre, de peur de faire peur à sa mère, qui se plia en quatre pour qu’il aille bien, pour qu’il sourie, comme il souriait lorsqu’il était tout petit. Très vite, il se mit à collectionner les chaussures. Il ne portait jamais la plupart d’entre elles, et celles qu’il portait étaient toutes d’un noir d’encre. Ses pas n'étant plus que la vaine tentative d'écrire sa vie invisible sur le sol.


Ses quatorze paires avaient été achetées récemment, il en revendrait quelques-unes et garderaient les autres. La présence de ces boîtes le rassurait. La mère de Rémi venait de mourir et son fils n’eut pas le temps de développer pour sa mère l’amour tendre d’un fils dont rêve toute mère. Seul, il évitait de penser à ça. Régine le risquait sur ce thème, avec le ménagement d’une personnalité qui croit, à la suite de tous les psychologues, au bien-fondé de la parole salvatrice. L’ennui ne produisait plus qu’un fond de mélancolie, derrière laquelle Rémi ne sentait plus rien, car l’ennui, du temps où il restait allongé sur son lit, l’avait éveillé à des considérations dépassant les limites arrêtées sur le sens de la vie.


Le premier jour de son arrivée, il était arrivé dans l'immeuble dans la nuit. La propriétaire n’était pas chez elle. À distance, la propriétaire lui ouvrit la porte du bas depuis son téléphone. Des carreaux au rez-de-chaussée, de la moquette aux couloirs des étages. Il prit l’ascenseur et monta au septième. Il se recoiffa, dépité de son besoin de se recoiffer. Il atteignit le couloir et l'ascenseur se referma derrière lui, et l'obscurité bientôt le recouvrit. Devant la porte et devant son impuissance, il se regagna une contenance dans cette partie de lui-même, familière à la vacuité des attentes indéfinies. Un rectangle de vitre de la porte d’étage de l’ascenseur était le seul point de lumière. Il s’assit à côté de la porte de l'appartement, contre le mur. La moquette n’était pas urticante. L’ascenseur descendit et le rai de lumière provenant de l'ascenseur s’évanouit…


Bientôt il se leva car il crut que la propriétaire arrivait. L’ascenseur remonta mais s’arrêta plus bas. La lumière automatique éclaira bientôt les quatorze couloirs de l’immeuble, et ne s’estompa pas tout de suite. Rémi prit la mesure de l’espace. Il se dit qu’un ascenseur pour desservir quatorze étages était peu, et le couloir lui parut de plus en plus large, rognant beaucoup de mètres carrés habitables, ce qui devait peut-être augmenter la charge de copropriété, ou bien cela n’avait rien à voir, peut-être n’était-ce que des logiques architecturales qui le dépassaient. Il abandonna ses questions lorsque la lumière de nouveau s’éteignit et que de nouveau il s’assit, pris par le sens aigu du vertige que lui inspirait sa propre vie.


Ce premier soir, lorsqu’elle arriva enfin au bruit continu de l’ascenseur qui ne s’arrêtait pas de monter, il ne s’était pas approché d’elle, de la même manière qu’il s’était approché entre ses jambes, un soir où leurs deux corps s’expliquèrent les lois de l’univers. Sa tête à lui entre ses jambes à elle, il lui avait récité les démonstrations d’un bréviaire de mathématiques, traitant du principe de convergence dans le domaine des probabilités. Le souffle caressant de sa voix lui chatouilla les poils épais de son pubis. Plus tard, dans la conséquence de cette soirée, et sans lien de causalité, il lui viendrait la passion des outils de construction. Il passerait à Leroy Merlin, noterait sur un calepin, rayon par rayon, le nom réservé pour chaque outil, le code associé à chaque article, par obsession du détail. Il collerait des centaines de petites feuilles carrées sur le mur vierge de la chambre de la propriétaire.


À présent, Maximilien passait l’aspirateur, le vent hurlait au travers de la fente étroite de la baie vitrée. Rémi était passé dans la cuisine. Son téléphone était en mode avion car il ne voulait pas se laisser envoûter par le chant interminable de ses notifications. L’un de ses gestes fit tomber la cafetière. La propriétaire accuserait Maximilien, le chat ou l’homme de ménage, et Rémi se contenterait de ne pas répondre, car la propriétaire continuerait de parler. Elle enchaînerait un sujet, puis un autre, dans ce lieu où il se sentait suffisamment bien pour ne pas écouter l’autre. Il lui semblait qu’elle enchaînait les sujets pour ne pas sentir l’ennui. Rémi avait fait le deuil de ce qui était contraire à l’ennui, mais il n’aurait su définir d’un seul mot un tel contraire. La propriétaire semblait un exemple et il se sentait contraire à cette femme qui parlerait toujours plus, devant son silence et sa disponibilité.


Mais il parlait parfois, comme au premier soir. « C’est facile d’avoir un bon fond quand il n’y a rien à l’intérieur. » Ils parlaient des simples d’esprit, de l’expression : qu’est-ce qu’il est gentil ! La propriétaire ne voyait finalement pas l’insulte avec laquelle Rémi s’autoflagellait. N’avoir tellement rien que la méchanceté même en devient inenvisageable… serait une façon d’expliquer. Rémi traversa cette fulgurance par des allers-retours qui consistaient à répéter cette révélation sur des timbres différents. « C’est facile d’avoir un bon fond quand il n’y a rien à l’intérieur. » La propriétaire réagit moyennement à cette phrase sur laquelle dormit Rémi le premier soir, bientôt prisonnier d’un sommeil de géant.


De plus en plus, Rémi rêvait de construire une cabane dans la forêt, d’une structure faite de cordes, sans un coup de marteau et sans un clou, d’une structure bâillonnée, étranglée, ligotée par des nœuds… à son image. Mais il arrivait de moins en moins à se projeter dans un lieu, sous un toit. Il se sentait de plus en plus incapable de vivre entre des murs, et les murs lui donnaient l’impression d’être un pantin. Et pourtant, il n'arrivait pas à quitter l'appartement de Régine. Il rêva d’une cabane sans murs, puis sans toit, et plus ses rêves devenaient utopiques, plus il y adhérait. En parallèle, il continuait de se sentir si bien dans l’appartement de Régine qu’il ne pouvait plus se voir partir. Il aurait été incapable de retourner à Leroy Merlin. Il avait été incapable d'aller à la boulangerie. Et ce jour-ci, en cette fin de journée, les stocks épuisés, il n'avait pas vraiment mangé autre chose qu’une pomme.


Maximilien était parti, la propriétaire allait arriver. Rémi sortit sur le balcon. Au-dessous de sa tête avançait un autre balcon. Dans sa poche un mouchoir et des trognons de pomme. Il tint le mouchoir fermement et abandonna le reste, il observa la chute des trognons de pomme, comme un enfant se laisserait fasciner par la logique implacable de la gravité. Il voulut aller tout en haut de la tour par une brusquerie spontanée d’enfant. Il voulait se rapprocher de son vertige et l’éliminer, et se désarmer de son instinct de survie. Il voulait devenir l’acteur de cette fascination qu’il éprouva, lorsqu’il vit les trognons de pomme tomber sur l’herbe tondue du parterre de l’immeuble. Ainsi l’idée venue, il monta les étages comme il monta Babel. Il atteignit le toit et le saut ne fut pas loin. Il ferma les yeux et garda un bref instant l’illusion d’être un fruit tombant vers les hauteurs. De nouveau, il s’allongea, peu après quoi, inconscient, il descendit… Il avait regardé le ciel, le ciel qui uniformisait tout. Les quatre coins de la terre portaient le même ciel, et maintenant que les hommes savaient voler, il n’y avait plus de raisons de bâtir des tours grimpantes, jusqu’aux limites du ciel et du sensible. Les couleurs d’en haut étaient les mêmes qu’en bas, des quatre coins du monde, les mêmes variétés de nuages et de nuances. Une vague impression d’être chez lui et nulle part lui redonna l’envie de sauter. Qu’il aurait été simple de sauter mais qu’il était bon d’être allongé. Et il descendit, à la suite d’un vide dans les idées.


De retour par l’escalier à l’étage du septième, Rémi surprit la propriétaire qui était dos à lui. Il lui dit bonjour bien qu’il aurait été plus juste de dire bonsoir. Régine lui dit bonsoir, ses clés préalablement sorties à la main, le téléphone vibrant dans l’autre. Il la surprit car ses pas étaient muets, à la manière d’une notification d’une application récemment désactivée. Elle lui demanda sèchement d’où il venait, avant d’expliquer qu’il l’avait désagréablement surprise. Il lui répondit ironiquement qu’il revenait du toit après avoir médité sur la simplicité de sauter, sur la facilité de disparaître, et sur le fait que pourtant, des êtres peuvent atteindre des âges démesurément longs malgré cette facilité, multipliée par toutes les possibilités mises en œuvre dans le monde pour… s’accidenter. Il usa de ce mot pour ne pas dire mourir, et il eut l’impression de s’accrocher à une branche qui craqua. Cependant il était en forme, ce fut le constat de Régine. Une fois le constat dit, un dialogue de sourd permit de faire l’apologie des différentes manières de se finir soi-même. Rémi finit par s’emmêler dans son ironie, qui fut d’abord une façon de répondre au ton sec de Régine. La conversation se poursuivit dans l’atmosphère chaleureuse de la cuisine et une pâte à crêpe en résulta. Bientôt, pressé, Rémi évoqua son besoin de construire une cabane sans marteau et sans clous, sans murs et sans toit, et dans laquelle il n’habiterait pas. À la trappe. Ce sujet passa sans commentaires ni transitions sur la bouffe du chat. Rémi eut la chance de rêver cette nuit-là d’une façon précise et déterminante.


Ses chimères finirent le lendemain, sur le toit de la plus haute tour de la ville, un bonheur encore passif sur le visage, du ciment coulé jusqu’à la moitié du corps, entouré de ses chaussures à emporter pour l'au-delà, pour gratter le ciel.


 
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   socque   
14/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Je n'ai pas compris la phrase de fin d'autant que, pour supprimer quelqu'un, je trouve peu pratique de le couler seulement à moitié dans le ciment, sur un toit. Le ciment, c'est lourd à monter... Et puis je ne vois pas quels griefs nourrirait Régine contre Rémi. Bref.

Cela me perturbe un peu mais pas plus que ça, parce que cette fin zarbi me paraît dans le droit fil de l'ensemble de cette histoire étrange où je vois se dessiner le portrait de quelqu'un qui, en quelque sorte, n'a jamais été mis au monde. Pour moi, vous avez trouvé un juste ton d'aliénation. Je relève plusieurs phrases qui me parlent, par exemple
C'était une façon de fermer les yeux que de les poser sur un mur sans fenêtres et sans cadres.
construire, c'est simplifier le réel. (un peu facile sans doute, mais efficace !)
Rémi avait fait le deuil de ce qui était contraire à l’ennui, mais il n’aurait su définir d’un seul mot un tel contraire.

Cela dit, je regrette un peu de devoir guetter ces quelques fulgurances dans un ensemble assez amorphe en apparence (que je crois trompeuse) ; d'un autre côté, peut-être faut-il cette « dilution » du significatif pour que le texte développe pleinement sa personnalité.
Au final je trouve cette nouvelle insolite, porteuse d'un ton bien à elle mais aussi par moments confuse ; ce dernier point me gêne même si un des enjeux du texte me semble être une vision chaotique du réel, chaos qui paralyse Rémi.

   SaulBerenson   
15/12/2020
 a aimé ce texte 
Pas
Trop irrationnel pour moi. Je ne suis pas arrivé à me concentrer assez pour atteindre la fin. Ennui.
Ca me rappelle vaguement "Buffet froid" de Bertrand Blier que par contre j'avais adoré.

   hersen   
21/1/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Un huis-clos dans tous les sens du terme.
J'ai bien aimé le ton très décalé, même si un peu limite côté langue quelquefois, mais qui donne un vrai ton à l'histoire.
Je pense qu'il est assez difficile d'entrer dans l'histoire, mais qu'une fois qu'on a accepté de le faire, alors le narrateur nous dévoile le monde effrayant de son esprit, de ses "murs".
On apprend un peu de lui au fil du texte, mais on reste malgré tout en suspend jusqu'à la fin, nous comprenons que l'incohérence est ce qu'il supporte le mieux, jusqu'à cette fin.

Ce n'est pas, à mon avis, un texte facile à lire sans décrocher, mais j'ai aimé entrer, petit à petit, dans cet univers où l'on se sent soi-même bizarre à suivre le narrateur dans ses délires.

Merci de cette lecture.

   Charivari   
21/1/2021
Bonjour.
Dans ce texte pour moi il y a du bon et du moins bon.

Le bon: j'0ai particulièrement aimé la façon si originale de décrire, de façon mathématique... Avec un peu de surréalisme de temps à autre, et de vraies belles formules çà et là dans le texte. Tout cela correspond très bien au fond, la froide logique d'un monde qui se voudrait mathématique, et au raisonnement d'un personnage limite asperger, comme "étranger à lui-même".

Ce que j'ai moins aimé :

- "habitué par l'habitude", autres lourdeurs et répétitions, trop nombresues à mon goût dans lde texte. Un style pareil, ça réclame quelque chose d'impec au niveau forme, de même, il y a une dizaine de cas de concordance verbale qui ne fonctionnent pas (qu'on zappe sur un subjonctif imparfait, ça passe tout seul, masi quand ce sont 10, faut trouver d'autres tournures pour l'éviter). donc une écriture perfectible, vraiment.

-L'histoire en elle-même et notamment la fin, pas sûr d'avoir compris. Du coup, sans cette structure, et faute de vraie narration, le texte manque de substance et s'étale en longueur.

Bien entendu, ce n'est qu'un avis, qui n'engage que moi. Bonne continuation

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