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Sentimental/Romanesque
woodmoodwoom : Histoire de bâiller
 Publié le 30/04/21  -  4 commentaires  -  24442 caractères  -  41 lectures    Autres textes du même auteur

Séjour d'un étranger chez de vieux amoureux.


Histoire de bâiller


Je ne sais plus quand je suis arrivé chez eux, mais je me rappelle combien de temps je suis resté : peu. La logique des jours et des semaines – j’imagine – aide à compter. Bon, je devrais arrêter de faire semblant de ne pas vraiment savoir... même si je n’ai pas une gueule taillée pour les superlatifs – quel rapport ? (les formules hyperboliques sont les opposés des formules de concession) droit au but ! – parce que je suis resté exactement quatre fois quatre jours et huit heures vingt-quatre (tout en lettres), entre le moment où j’ai passé puis quitté leur porte. Tant de paroles ça va finir par m’étourdir. Quand je ne vais pas tellement bien, l’idée d’une journée à passer me fait penser au nombre de fois que j’aurai à regarder ma montre ; je me donne un nombre, par exemple 300, et je décompte, pressé d’arriver au bout de ce nombre, au moment où je serai alors sur mon lit, prêt à obéir à mon seul maître : la fatigue. Qu’est-ce que je raconte ? Oui, ce penchant à la concession m’exaspère, ou cette honte de certaines de mes facultés, parce que j’ai la mémoire solide pour les noms et les dates, si bien que des personnes croisées pour la deuxième fois, devant cette mémoire de leur nom – j’imagine – pourraient prendre peur. Il est bon de faire semblant de ne pas trop se souvenir, ça peut gonfler l’importance de l’autre, et certains n’aiment pas se sentir importants, question de méfiance. Mais j’ai voulu parler d’eux.


Peter et Sonia composaient un couple d’Américains réfugiés en Nouvelle-Zélande pour des questions d’éthique. Jeunes dans les années 1960, ils épousèrent tous les clichés de leur époque ; c’est maintenant le temps de me trahir en dévoilant ma vision de ces clichés. D’abord le tableau, c’est-à-dire deux septuagénaires à la retraite, l’un épileptique et l’autre diabétique, bobos quand même, ayant bâti leur refuge de terre cuite en haut d’une colline à moitié déboisée. Durant leurs années d’activités, l’homme construisait des ponts : ingénieur, et la femme en construisait d’autres, ou retournait la tête des gens : psychiatre. Les deux, remplis d’idéaux et d’espérances, crurent bon de croire en l’humanité, après quoi ils personnifièrent la Terre (à l’image de Bouddha ou de Gandhi plutôt que de Mickey ou de l’oncle Jo), et ce, surtout, après avoir construit la meilleure image de l’homme, celle qui se rapprochât le plus d’eux et de leur choix de vie : un composé d’intransigeance et d’intolérance niées, comme la plupart des individus de leur âge, aigris devant la mort ou faisant semblant de ne pas l’être. Au fond et de façon générale, les convictions sont là pour calfeutrer l’absurdité inhérente de l’existence, du moins les leurs confirmeraient cette règle.


Le premier matin, après une soirée à avoir exposé ma nature humaine faussement altruiste, c’est-à-dire à m’être montré sous un jour souriant, parce que j’ai des tonnes de cynisme à dissimuler pour éviter d’être comparé à un monstre, j’ai pris la mesure de leur caractère risible. À table, plutôt que de demander le beurre, le sel, ou le poivre, chacun des deux avaient de quoi s’occuper devant son café.


– Peter, pourrais-tu me passer le traité sur la disparition des espèces animales ainsi que l’autre sur l’évolution des bactéries en milieu fermé ?

– Sonia, il est 6 heures ! (...)

– T’as raison chéri, c’est trop tôt pour ce type d’ouvrage, j’oubliais que les sujets légers sont pour le créneau de 16 heures.

– Je vais te chercher tout de suite l’essai sur les techniques de défiscalisation des multinationales, je l’ai laissé aux toilettes hier.


Et pendant que Peter partit chercher l’ouvrage du petit matin, plus lourd que ses deux bras et ses deux cuisses réunis, Sonia me sortit de ma léthargie.


– Monsieur, quelle est votre point de vue sur la situation économique de votre pays ?

– Catastrophique, votre café est bon, pourrais-je en reprendre ?


J’avais cru de bon ton d’expédier, de devancer son opinion, ayant cru capter sa propension à diaboliser le capitalisme avec les capitalistes : les puissants de ce monde ne jurant plus que par les capitaux. Mais à ses sourcils qui ne se baissèrent pas, je compris qu’elle attendit que je développasse. Je m’en tins à répéter la messe des quelques lanceurs d’alerte qui savaient bien stimuler mes pulsions de destruction. Autant souligner ici – et ce n’est pas une digression – que je fus plutôt le genre de gosse à casser les constructions de bois faites par d’autres qu’à les faire moi-même (n’ayant ni la fibre de l’ingénieur, ni celle du psychiatre, disons). Ce genre de geste est essentiel pour ceux qui veulent progresser, il vaut mieux répéter mille fois le truc que de chercher la perfection ; l’argumentation ne date pas d’hier. Toujours est-il qu’il y a des natures, et que j’ai arrêté de m’excuser d’être ce que je suis, je ne zigouille ni les chats ni les mamies, et je me suis des milliers de fois écrasé comme si je l’avais fait. Mais je m’écarte, parce que le catastrophisme des lanceurs d’alerte ne génère pas en moi de la révolte, mais au contraire, satisfait ma haine envers toute cette humanité de laquelle je me suis désolidarisé parce que j’ai raté ma vie... Peter, de retour, nous sourit, vit quelque part sur nos visages que nous venions d’échanger, mais il ne nous demanda pas sur quoi.


J’étais arrivé chez eux pour les aider dans leurs divers travaux agricoles, c’était du travail chez l’habitant contre le couvert, le gîte et l’odeur de la culture. Bien que ce fût dimanche, je n’échapperais pas à mes quelques heures de travail réglementaire. Je devais justifier mon assiette et mon lit. Avant de fendre du bois à la hache, Peter me fit faire un tour du domaine. En bas de la colline ils avaient un poulailler, à côté de leur maison, ils avaient un potager, un bassin naturel à distance, toujours sur la crête. Peu après ce tour bref, je fus laissé en liberté, je m’occuperais finalement du bois après le déjeuner, je devrais aussi vider le bac rempli de leurs toilettes sèches à un moment. Je remarquerais que la sciure de bois éparpillée sur leurs merdes granulées de végétariens diminuait les relents.


Parce que je venais d’arriver et qu’il fallait me montrer sous un beau jour, d’autant que c’était dimanche et qu’ils devraient tous être beaux (les dimanches), et parce qu’il ne fallait pas que je fusse soupçonné (...), je ne m’attardai pas dans ma chambre : une pièce dont les six murs étaient occupés par des étagères bourrées d’essais abscons. J’avais mis peu de temps à relever ça. Leur intérieur était tel que des livres suaient de tous les coins de leur maison. Je scellais mon opinion : deux casaniers ou deux lâches se complaisant à lire et à écrire bien sagement, plutôt que d’accepter la vulgarité de leur instinct... Qu’est-ce que je raconte ? (...) Oui, leur manières m’irritaient, parce que d’abord je n’étais pas comme eux, ou je cadrais mal avec leur style, ou je ne répondais pas à leurs codes... passons ; et puis leur façon d’enseignants universitaires, avec leur air de singes savants, à éplucher leurs revues spécialisées, à relever au crayon de papier les passages essentiels de leur lecture, à humidifier les coins de leur volume avec leur langue, après s’être débarrassé de leur pâteuse par une demi-gorgée d’eau... bref, cette richesse qu’ils avaient à leur âge, d’avoir pu maintenir leur curiosité en forme, alors que j’avais perdu la mienne, bien qu’encore jeune, lassé de tout, même de moi, m’agaçait. Je ne restais donc pas dans cette chambre, dans cette atmosphère imposante d’ouvrages et étouffante de poussière ; peut-être auraient-ils besoin de moi pour diverses tâches insignifiantes qui me coûteraient peu. J’aurais pu être assez con pour brûler leurs livres, mais l’idée de le faire en cachette n’était pas mon style.


Je franchis leur baie vitrée arrière, qui reliait leur salon multifonction à leur terrasse, laquelle précédait le potager. Peter, en tenue d’Adam, avec sa serpe de druide, caressait le bulbe de ses légumes dans des airs de pervers accompli. Lorsqu’il m’aperçut, sans interrompre sa cueillette, il m’évoqua la qualité de sa connexion avec le sol. Les puissances telluriques auraient encore des secrets bien gardés. S’il le pensait... on pourrait s’accorder là-dessus. Je regardais ses pieds d’un air méditatif, lorsqu’il me vendit aussi le bonheur qu’il avait à se sentir léger comme un oiseau, après quoi il me dit, de ses yeux chargés de larmes heureuses, que c’était l’heure du bain. Le vieil homme avait encore de la réserve, il franchit la distance qui le séparait de sa piscine d’algues en courant. Leur bassin naturel était ceinturé de joncs, l’eau était de couleur trouble, rempli de vase. Il s’y jeta comme s’il avait en lui quelques projets de délivrance à mener. J’éprouvai quelque pitié pour cet homme, en vue de la mission que j’avais à accomplir chez eux. Une fois séché, une serviette autour de lui, il me demanda si je n’avais rien contre le naturisme. Par complaisance ma réponse fut négative, même si je devais me concentrer pour ne pas baisser le regard sur sa paire de...


Un soir (le quatrième), après avoir désherbé, élagué, décrotté, éjecté toutes les tâches qui m’étaient destinées à la force de mes bras, et en y mettant du zèle, en y ajoutant des heures, je m’assoupis d’un trait après le dîner. J’ai bien dit « à la force de mes bras », parce que les deux n’utilisaient que des outils traditionnels, la chimie et le pétrole étaient bannis ; si bien que l’élagage de leur arbres fruitiers, et ce au milieu du printemps (ce qui n’était pas la saison pour des raisons de sève non redescendue aux racines), ne se fit avec rien d’autres qu’une scie mal dentelée (et je ne précise pas le temps que je passai dans la douche à frotter la sève collée à ma peau et sur mes vêtements personnels). Bref, le quatrième soir, je rêvai de Sonia la douce et bien conservée. Sans faire de résumé, je n’aurais qu’à cracher le concept d’érotisme pour me faire comprendre quant à la nature de ce rêve (les voir tous les deux à poil une grosse partie de la journée avait fini par parasiter mes fantasmes) ; et l’inconscience m’ouvrit la perspective ; j’accusai l’isolement, mes couilles pleines, et mon manque de principe. Pris dans un autre mode de vie, cette attirance ne me serait jamais venue, aurait-il eu une chienne que je me serais peut-être abaissé jusqu’à... Est-ce que je me justifie ? Bref, détraqué ou pas, je cessai de me questionner, je sortis sur la terrasse, et au-dessus des coquelicots mangés crus par Peter, je sombrai dans un onanisme déplorable, éclairé par la pleine lune. Le geste était irrationnel, j’étais à découvert... quelques images clés et puis... Sonia, insomniaque, vint me surprendre, tandis que j’étais passé dans la cuisine. J’avais entrepris de m’empiffrer de leur yaourt et de leurs biscuits bourrés de graines. Les produits étaient maison, honnêtement maison, c’est-à-dire qu’ils n’avaient jamais été en contact avec du plastique. Sonia me reprocha ma gourmandise par un sourire fatigué. Rapidement, je décidai de réduire ma fringale post-masturbatoire à un problème psychologique ; ça me victimiserait, ôterait ma culpabilité, et retournerait ainsi la situation. Je piochai dans l’enfance, au hasard, quelques événements à moitié vécus, à peu près tangibles, pour lui dévoiler quelques angoisses improvisées.


Je lui parlai de ma grand-mère, de son enfance à elle qui nous racontait ses privations durant la guerre, avant de me reprocher à moi, alors petit et gourmand, mon coup de fourchette, après quoi elle vidait une partie de mon assiette, parce qu’il n’était pas admissible qu’à l’âge que j’eus, je dévorasse comme un ogre la même portion que mon frère aîné et anorexique ; mais à tous les repas elle me laissait me servir, et parce que j’étais un gamin qui voulait plaire, je me mis à censurer mes coups de spatule dans la casserole, ainsi que les gargouillements qui me prenaient, l’appétit qui me pliait et qui me désolait après chaque repas ; alors qu’elle me disait : « Tu vois que t’as assez mangé ? », et je hochais la tête. Je revenais toujours amaigri de ces vacances à la mer, avec la sensation d’être un bouffi, et le sentiment de m’être comporté comme un voleur devant le frigo au milieu de toutes les nuits.


Durant ces pseudo-révélations, nous étions sur le même canapé, son bras était allongé sur la crête supérieure des coussins, sa main était au-dessus de ma tête, ses doigts semblaient dessiner des trucs dans l’air. Sa façon de m’écouter, légèrement cambrée, les cuisses superposées afin de crisper ses formes, finissait le travail avorté par mon imagination. La scène ne finit pas comme la plupart des films pornographiques dont les titres incestueux jouent sur les failles humaines. La séance de psychanalyse sauvage fut écourtée par le bruit d’un vase qui se cassa en mille morceaux. Je ne crois pas qu’elle put déceler mon penchant à la mythomanie durant ce court aveu, mais elle eut le temps de pointer mon problème d’originalité compulsive, parce que je fus prolixe et qu’en dix minutes, je n’avais pas parlé uniquement de ma grand-mère, je ne passais pas que du coq à l’âne, mais par tous les animaux de la ferme. À sa remarque, je lui dis que le monde me paraissait si terne, tel quel, qu’un besoin de le « délirer » un peu me paraissait essentiel pour ne pas sombrer. Ce fut l’une des choses les plus sincères que je n’avais pas dites depuis longtemps ; mais comme à chaque fois, la formule n’étant pas explicite, les gens ne me comprenaient pas, si bien que j’avais déjà renoncé à l’idée d’être vrai. Avant que nous allions voir la raison de ce bruit plutôt inquiétant, elle décida de me prendre dans ses bras, comme savent le faire les Américains : embrasser honnêtement. Ce câlin fut reçu assez gauchement, le bassin en recul pour ne pas qu’elle sentît mon érection. Je me répéterais plus tard que je n’avais pas à avoir honte de ça.


Un autre soir, j’eus droit à cette autre facette de leur personnalité. Avant ça, il faut dire que je tardais pour agir, une fièvre nerveuse me guettait, et je ne savais comment la résorber sans bruit, avant qu’elle n’empirât tout à fait. Des solutions se présentaient à moi, j’allais courir (ou faire mon footing), comme un enragé sur les sentiers abrupts de leur colline. L’époque tolérait ce genre d’extravagance, Peter et Sonia moins, trop raffinés pour suer à grosses perles, et trop esthètes pour souffrir une quelconque activité spartiate. Leur langue ne disait rien mais leur désapprobation était claire, lorsqu’il me voyait avec mes chaussures Nike et mes torchons fluorescents sur la peau. Nous n’étions vraiment pas du même monde, et ce n’était pas avec leur boulimie de bouquins qu’ils avaient plus d’avance sur la voie de la tolérance. De fait, un fossé commençait à se creuser, ce qui écourterait mon séjour, et m’obligerait à agir plus rapidement, bien que mon plan fût minimaliste. Mais cet autre soir, j’étais là, debout, en train de les regarder, pendant que le couple dansait entre les roses de leur jardin. Cette facette me plut, mais je n’étais pas là pour essorer des fleurs de mes quelques pas gauches de danse, alors je refusai leur incitation, bien que j’aurais pu faire danser leur autre invité : une femme légèrement plus âgée que moi, une anarchiste convaincue, qui avait tellement de revanches à prendre que les inconnus qu’elle croisa passaient rapidement pour des ennemis potentiels, surtout si vous étiez un homme dans mon style. Quel était mon style ? Celui d’un chauve à barbe à la mâchoire carrée et au nez aplati, croyant faire de l’humour à enchaîner les blagues grasses de néocolonialiste faussement raciste. Je ne croisai cette femme-là qu’une seule fois ; ainsi que Sonia, elle était membre de la chorale et d’une association contre la méchanceté.


...


Leur fils m’avait mandaté pour les finir ; vénal, sadique, psychotique, il aurait tout d’un méchant de blockbuster américain. Ses intentions ne me semblaient pas uniquement liées à un problème d’héritage, bien qu’il fût criblé de dettes, mais ce n’était pas à moi de creuser. Pour procéder, je décidai d’aligner Peter et Sonia à leur principe de vie ; eux qui s’opposaient à la modernité ne pouvaient décemment pas bénéficier du luxe de la médecine moderne. Peter était diabétique de type A, Sonia était épileptique, je m’évertuai simplement à contrefaire leur traitement par des faux. La fiole d’insuline fut remplie d’un sérum neutre. Les fausses gélules de topiramate, petites pastilles de 25 mg, furent remplacées par des vitamines de forme similaire. Pour l’anecdote, pharmacorésistante au valproate, type de médicament dont elle abusa durant sa gestation, et aujourd’hui reconnu pour ses effets secondaires indésirables sur les fœtus, Sonia ne fit jamais le lien entre les troubles moteur, intellectuel et comportemental de son fils avec ce médicament dont elle se gava durant sa grossesse ; mais je crois que son fils l’avait fait, et amèrement. Mais ce n’était pas mon histoire, la mienne commencerait à ma part que je percevrais de l’héritage. Je ne me considérais pas comme un tueur, j’exécutais juste un travail qui m’avait été confié. Assez curieusement, le coma hypoglycémique et la crise épileptique intervinrent au même moment. Peter était dans son potager lorsqu’il s’écroula, il eut le temps de dire qu’il lui faudrait peut-être avaler un sucre ; Sonia était au poulailler et ses convulsions se firent au milieu du caquetage des poules. J’étais partout, j’observais. Je n’avais qu’à laisser la nature suivre son cours, mon alibi était déjà fait, j’étais déjà parti.


Il faut dire que je m’étais bien fait flouter. Mon cynisme s’était arrêté trop tôt, naïf envers le fils, qui ne me donna plus de nouvelles dans les mois qui suivirent. Ce fut atrocement prévisible, je me sentis idiot et con : avec plein de nuances dans le ressenti. Par conséquent, je partis à sa recherche, et ne trouvai ce petit monstre qu’au bout d’efforts moyennement insupportables. J’avais sûrement surestimé son manque d’humanisme. Durant le voyage en avion, je diabolisais son caractère, j’enlaidissais ma conception de la beauté, parce que son visage était fin, et parce que je voulais le trouver laid, pendant que j’observais ses différentes photos de profil de son compte social ; et puis surtout, j’anticipais les quelques paroles que j’aurais à lui dire. Lorsque je l’aperçus enfin, je revis le portrait de Sonia. Il était sur la plage, avec des gens jeunes et beaux. Il fallait que je m’entretins seul avec lui, alors j’attendais, mais il restait collé à son groupe. Je comptais sur ma paire de solaire et ma casquette blanche pour passer inaperçu ; avec ça, tout le monde ressemblait à des acteurs d’Hollywood. À remarquer que c’était mon premier passage en Californie, et que je ne ressentis aucun dépaysement, plutôt la sensation que le monde fut petit. L’une des filles de son groupe lança un regard vers moi. Ma solitude, mon accoutrement (parce que je restais habillé, même légèrement), ma posture, (parce que je restais debout, même décontracté), devaient constituer un ensemble de signaux qui justifiassent quelques commentaires. D’autres personnes de ce groupe se tournèrent furtivement vers moi qui restais impassible, indifférent, feignant de ne rien remarquer. Le fils de Peter et de Sonia lâcha un mot avant de se lever et d’aller à ma rencontre. Peu après, nos regards parallèles poussant l’horizon, nous étions assis, les mains derrière, sur le sable. Il semblait se contenir, et s’exprima le premier.


– Je n’ai pas envie d’entamer une conversation normale.

– C’est-à-dire ?

– Je préfère rester dans un ton surréaliste, où le langage cesse d’avoir un sens étroitement défini, parce que les mots sont la cause de cette dictature de la logique. Je suis clair ?


J’avais l’impression qu’il essayait de me parler en langage codé, mais au final, il n’y avait pas de sens caché, il se donnait juste un style, et avec le recul, je n’aurais pas répondu différemment.


– Est-ce que tu crois que je suis venu ici pour philosopher ?

– Je ne veux ni m’expliquer, ni me justifier, c’est toi qui attends quelque chose, qu’es venu me trouver, alors ferme-la et écoute-moi quand je te parle, mes réflexions sont poussées. Tu crois que je te parle de fuir le vraisemblable par caprice ?

– Écoute, je suis sujet à des maux de crâne, j’ai donc du mal à réfléchir ; si tu ne sais pas être franc et direct, peux-tu au moins être simple ?

– Bon, tu voudrais vraiment qu’on parle d’argent, devant un paysage aussi beau, qui devrait nous suffire tous les deux ? Qu’est-ce que l’argent devient après un tel coucher de soleil ? Le vraisemblable, ça serait toi qui te plains, ta requête que je rejette en bloc, ta façon de te légitimer, ma façon de casser ton sentiment d’injustice, avant de casser ta gueule, suivi de quelques menaces d’un côté, puis de l’autre. Tu veux vraiment qu’on ait cette conversation ? On vaut mieux que ça.

– Je ne te demanderai pas comment vont tes proches !

– Écoute, après la plage, on va se faire un burger, je suis avec des amis, je t’invite. L’une des filles te trouve mignon, c’est la moins jolie du groupe mais c’est elle qui suce le mieux. Ne me dis pas que t’as autre chose à faire sinon je vais me fâcher.

– Ma vie a définitivement pris un tour surréaliste.

– Quoi ?

– Juste une formule pour dire oui.

– Évite d’utiliser des mots que tu ne comprends pas, on ne pourra pas être deux dans le groupe à jouer le même rôle. Enfin, je savais que tu dirais oui, t’es pas quelqu’un de banal, c’est pour ça que je t’aime bien, avec toi on peut discuter et oublier le fait d’être humain. Quant à ce qui t’a fait venir ici, on verra ça plus tard. D’autant qu’il va falloir que t’y retournes.

– Comment ça ?


Mais il s’était déjà levé. J’apprendrais par la suite que l’anarchiste féministe, avec qui je n’avais pas dansé, était arrivée à temps ; elle faisait du covoiturage avec Sonia pour se rendre à la chorale, ç’avait été à son tour de l’emmener ; cette femme se montra réactive, les urgences furent prévenues, les crises furent apaisées ; des séquelles de l’épisode aggravèrent néanmoins la santé de Peter qui était encore hospitalisé. Mais je n'appris tout ça qu’une semaine plus tard. Alors au lieu de l’avoir suivi jusque chez lui, de l’avoir neutralisé dans son salon mal balayé, de l’avoir ligoté avec les lacets roses de ses chaussures, de l’avoir fait chanter avec son couteau de cuisine non affûté, et tout cela pour soulager mes frustrations plutôt que de récupérer mon dû, j’eus droit ce soir-là à trois burgers gratuits, digérés sur une piste de danse, et déféqués dans les toilettes (non sèches) de cette fille qui s’appliqua à me faire une fellation approfondie. Je ne comparerais pas le zèle qu’elle mit à celui dont elle se servirait pour un entretien d’embauche. Certaines personnes s’évertuent à jouer les bons élèves dans tout type de contexte. Ça pourrait être le mot de la fin, bien que non conclusif, déplacé, misogyne... À la suite de cette soirée, le fils de Peter et de Sonia devint un ami, et moi son homme à tout faire. Il me parla d’abord d’oncles et tantes en Australie, avant de me dire que j’avais échoué avec ses parents... Je n’aimais vraiment pas l’époque, faite pour accueillir mes échecs à répétition. Mais j’avais trouvé un sens à ma vie ; le concept d’abréger l’existence de quelques séniles – ces responsables attribués de la décadence de l’époque – fut pour moi porteur de sens. Et ce penchant m’amènera un jour à travailler en EHPAD, après de multiples reconversions, mais sans changer de nature. Alors endosser le rôle du dupé, ou du raté, serait une façon de me dissimuler, parce que mes actions, moralement parlant, ne m’avaient vraiment rien coûté ; le cynisme était rentré dans mes actes, j’avais assez vu de reportages de guerre pour relativiser quant à la valeur d’une vie, prêt aussi à diminuer la valeur de la mienne. C’était ça aussi le fond de l’histoire, j’avais sacrifié le luxe d’être innocent, à jamais taché ; ma propre vie n’ayant plus de valeur à mes yeux, solliciter l’empathie d’autrui ne m’était plus légitime. Voilà pourquoi je me suis mis à écrire ça... je plaisante ; je n’aurais pas l’insolence de donner une morale à cette histoire, et s’il devait y avoir un but, ça peut se trouver, dans la façon d’exercer la tolérance de cette catégorie de l’humanité, celle qui lit encore des histoires, par humanisme et par ennui.


 
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   socque   
4/4/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Cynisme : le mot arrive à la fin du texte mais je me dis qu'il l'imprègne tout entier... Sacrée entreprise de démolition cette histoire, vous dézinguez tout ce qui bouge, personnages, narrateur, finalement lecteurs et lectrices chez qui l'humanisme n'est guère qu'une figure de l'ennui.

Un massacre bien mené je trouve, alerte, décadent, rageur, cocasse. Peut-être, plus court, serait-il plus prenant, mais je n'en suis pas sûre. Même pour tout abattre il faut prendre le temps, s'installer dans un rythme.

   plumette   
30/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
un texte à déguster, une densité dans l'écriture qui fait sans doute écho à l'opacité du narrateur qui se regarde et s'écoute sans aucune indulgence mais arrive à intéresser son lecteur avec cette matière pourtant sombre et désabusé.
j'ai vraiment aimé ce regard du narrateur sur le monde de Peter et Sonia, ses digressions, l'expression de son mal être avec la distance qui fait la place qu'il faut au lecteur et empêche l'étouffement.

La partie dialoguée entre le narrateur et le fils de Peter et Sonia m'a moins convaincue, un peu trop artificielle bien qu'intéressante d'un point de vue littéraire.

Quant au retournement, je ne l'ai pas du tout vu venir.

il y a maîtrise et savoir faire dans ce texte original, a vous relire côté nouvelles!

   dream   
30/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

C’est un texte qui transpire de cynisme, de lassitude, d’aigreur et de critique sociale, et qui s’applique à casser le vernis de la bien-pensance de la bourgeoisie américaine.

Cet écrit qui ne m’a pas rebuté par sa longueur, bien au contraire, –surtout la première partie… obsédé que je suis- m’a fait hurler de rire (et comme ça m’a fait du bien) par des phrases ou des expressions telles que :

« Peter en tenue d’Adam, avec sa serpe de druide, caressait le bulbe de ses légumes dans des airs de pervers accompli. »

« Il s’y jeta comme s‘il avait en lui quelques projets de délivrance à mener. »

« …même si je devais me concentrer pour ne pas baisser le regard sur sa paire de… »

Et puis, surtout, l'emploi de l'imparfait du subjonctif prend des allures si drôles avec :

"Mais à ses sourcils qui ne se baissèrent pas, je compris qu'elle attendit que je "développasse". Ah ! Ah ! Trop bon !

Bon, je pourrais en citer d’autres comme celles-ci, et même que j’aurais aimé en lire davantage et avec le même ravissement, mais j’ai peur que ça me mette le cerveau à l’envers.

Et pour votre deuxième devoir de classe dans ce genre sur cet auguste site, je pense que vous méritez largement un « beaucoup –avè une flèche pointée en haut », notamment pour cette chute imprévisible.

Merci pour cette lecture drolatique. Si vous en avez d’autres du même tonneau, je suis preneur.
dream

   Donaldo75   
1/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle. Elle propose un style narratif et une densité que je ne rencontre pas souvent ici. Le cynisme représente la tonalité majeure du récit mais ce qui rend cette nouvelle forte c’est à quel point elle est dense dans sa manière de raconter. L’histoire en tant que telle sert de support plutôt bien construit à cette matière. Il y a du corps et non juste la rédaction d’une histoire relatée pour les yeux du lecteur afin qu’il comprenne bien ce qui se passe, de quoi on veut lui parler et quel message on veut lui faire passer. Ce « on » représente l’auteur qui dans le cas présent balance dans tous les sens sans pour autant se disperser. Alors, certes, comparé à des écrits qui relatent et expliquent, il est nécessaire soit de bien écarquiller les yeux, relire, revenir en arrière, prendre des notes, demander à son voisin, consulter le docteur Google, allumer des bougies soit de se plonger sans réfléchir, laisser aller son imagination, son intuition, ses tripes et pleins d’autres trucs du genre qui ne nécessitent pas de substances illicites. En bref, ce type de lecture est exigeante ; lire cette nouvelle au coin du feu, à côté de sa cheminée, c’est prendre le risque de terminer en flammes sans s’en rendre compte mais c’est nettement mieux que les mots fléchés des nouvelles où tout est expliqué, relaté, sage, capoté, stérilisé avant usage. J’en rajoute une couche parce que je suis fort content de lire ce genre de nouvelle ici, pas à cause de l’histoire mais du fait de son style narratif – je sais, je radote mais tant pis – et de sa matière brute, du « Alice in chains » d’avant et non du « Julien Doré » de maintenant si je me permets une analogie du monde de la chanson.

Bravo !


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