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Yannblev : Simienne partie
 Publié le 07/07/20  -  7 commentaires  -  5489 caractères  -  58 lectures    Autres textes du même auteur

Si prêter des sentiments aux singes était de l’anthropomorphisme, leur en dénier la possession en serait encore davantage.


Simienne partie


Je lui ai dit :


– Ne me regarde pas comme ça ! Ça m’fait comme au zoo quand les singes m’observent et qu’ils ont l’air de savoir ce que je pourrais bien dire pour me justifier.


Elle jette les yeux au plafond en secouant la tête et envoie valser d’une véronique le drap jauni et rêche au pied du lit.


– Pauvre mec, soupire-t-elle.


Puis elle sort de ce torchon en se grattant la fesse et se dirige mollement vers la chaise pour récupérer ses nippes. Elle les enfile vite fait – rien qu’un débardeur défraîchi et une jupette courte et noire, en jersey, sur des mules pointues à hauts talons – puis elle graisse ses papotes au bout d’un bâton de rouge, ramasse les banque-notes, les enfouit avec le bâton dans son petit sac doré, ouvre la porte et la franchit sans se retourner mais en répétant en secouant encore la tête :


– Pauvre mec… et n’oublie pas de régler !


Elle a raison.

Je n’ai jamais su parler aux femmes, même celles que je paye pour m’écouter finissent toujours au bout d’un moment par me renvoyer d’où je viens, à mon indigence intime et casanière.

Je ne trouve jamais les mots que je voudrais, ceux qu’il faudrait. C’est pareil quand je suis devant l’enclos des singes. J’ai payé l’entrée du zoo, ils sont derrière les barreaux, c’est moi qui paye les cacahouètes et qui porte des chaussures, des gens viennent les voir mais eux me regardent comme une bête étrange. Je ne sais jamais ce que je pourrais bien leur dire.


Je n’ai jamais su parler aux femmes ni à personne d’ailleurs.

Lorsque j’ai appris à parler j’ai compris que la vie était plus difficile si on ne savait pas se taire. « Parler » est un acte vraiment trop circonstancié. On ne doit le commettre jamais sans en mesurer l’importance ou la pertinence au risque de tomber dans l’inconvenance. Que ce soit la bouche pleine, pendant que les autres parlent, pour ne rien dire ou dire n’importe quoi, que ce soit aux murs, des histoires de famille, à tort ou à travers, à mots couverts, sans réfléchir, pour se soulager, inutilement, gravement, imperceptiblement, distinctement, etc. « parler » finit souvent par frôler la limite du convenable. Rester convenable quand j’ouvre mon clapet est une obsession et je ne parle jamais que pour relater, exprimer, des choses objectivement convenables, positivement vraies et qui ne mettent pas le monde en péril.

C’est donc comme ça que je sais parler.

C’est comme ça que je parle, aux femmes ou aux autres, et c’est pour ça que les autres et les femmes prétendent que je ne sais pas leur parler.


Je ne suis resté chez elle qu’un petit quart d’heure et j’ai donc bien le temps.

J’ai toujours tout le temps parce que je n’ai jamais su garder une montre à mon poignet. Je ne suis jamais ni en retard ni en avance mais là simplement au moment où je dois y être.

J’ai toujours du temps et c’est tant mieux parce que j’ai toujours passé tellement de mon temps à le perdre. Souvent en essayant aujourd’hui de comprendre ou remplir de possibles, de probables et de projets avortés, ce que j’ai bien pu faire du temps que j’ai perdu la veille en tâchant de retracer ce que j’aurais pu faire avant-hier.


C’est à bord de cet étrange paradoxe, une sorte d’omnibus qui ne s’arrête jamais, que je suis là où je dois être chaque jour sans jamais vraiment savoir où ni sans me rendre compte du voyage et des étapes que j’ai pourtant franchies.

Et c’est comme ça bon Dieu, qu’un beau jour où je repensais à la veille en décomptant le temps que j’y avais laissé, je suis devenu mortel.

Et c’est aussi comme ça que tout a basculé : il y avait donc une destination. C’était peut-être demain, tout à l’heure peut-être ? Cette considération brutale m’avait alors pourri l’existence. Pour la première fois me vint cette idée qu’en consacrant des heures à réfléchir à ce que j’aurais pu mais n’avais pas dit, pas fait, je n’avais encore rien su dire ni faire et que, faute de temps, je n’y arriverais peut-être jamais.



Son méchant parfum rôde encore dans la turne et à présent m’écœure un peu. Je me rhabille et descends à mon tour. Je règle la chambre au taulier sans lui adresser la parole et je sors sur le boulevard.


Nous sommes mardi ou mercredi, peut-être bien dimanche et c’est le printemps. Je n’ai vraiment rien à faire de précis de cette journée splendide qui n’aura donc peut-être pas de lendemain. Alors je m’offre un sandwich au jambon parce que j’ai un peu faim et comme chaque jour je saute dans le bus 115 qui m’emmène au parc zoologique.


Je me suis planté devant la cage des singes et la grande guenon dominante et moi essayons de tuer les heures en nous dévisageant mutuellement.

Elle me regarde et copie parfois mes gestes, elle retrousse ses longues lèvres roses en les tendant en avant, vers moi, pour des baisers dans le vide. Elle se gratte lentement du bout du revers de ses doigts, nonchalante et lascive, sous l’aisselle ou dans le cou. Puis encore et surtout, elle a cette façon de pencher un peu la tête sur le côté et d’écarquiller ses petits yeux noirs dans leurs grosses arcades quand elle perçoit une autre expression sur mon visage : elle prend alors un air songeur ou, le plus souvent, condescendant. Parfois elle esquisse un sourire…

Je crois qu’elle m’aime. Alors que je n’ai pas ouvert la bouche, elle sait exactement tout ce que je pense mais que je ne sais pas dire pour me justifier.

Elle m’aime, c’est sûr !


Nous discutons ainsi, les yeux dans les yeux, jusqu’à la fermeture du jardin.


 
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   Eclaircie   
7/7/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Intriguée par ce titre, présent en EL, côté nouvelle et côté poésie, j'ai décidé de lire et commenter les deux.

J'ai apprécié cette lecture, entre l'hyperréalisme (par le vocabulaire) et l'introspection "oisive".
J'ai aimé l'exergue.
Parfois, cependant ce narrateur dit et redit (c'est le comble) la même chose.
Ainsi le paragraphe " Je ne suis resté chez elle .... retracer ce que j’aurais pu faire avant-hier."me semble un peu long et ressassant.

Hormis ce détail, bravo et merci du partage,
Éclaircie

Édit, le titre a changé entre l'espace lecture et la publication, ma première phrase n'a plus forcément lieu d'être.
Cependant, j'aime la démarche, sur un même sujet de proposer un poème et une nouvelle. Intéressant de lire un même auteur dans deux sections différentes.

   Donaldo75   
23/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cette nouvelle est très courte mais elle sent l'authentique - je n'irais pas jusqu'à dire le vécu parce que ce serait déplacé - et ne s'embarrasse pas de circonvolutions inutiles sur l'être et le néant, la poule et le couteau, l'homme et la femme, le ying et le yang. Non, elle plonge directement dans le sujet - en ce qui concerne le personnage principal, je dirais même le vide du sujet - dans un style direct et sans chichis. Et la fin est très bien vue.

La catégorie m'a surpris. Ou alors, c'est de l'humour.

   Anonyme   
25/8/2020
Bonjour,

J'ai passé du temps à lire et relire et je ne le regrette pas. Ça valait l'effort et la récompense qui va avec.
En fait peu importe le fond (en dépit d'une catégorie très tranchée) la forme est très bien vue et "l'organisation" du récit est de celles que j'aimerais savoir construire ; c'est de l'écriture au sens premier, pas seulement une histoire racontée. Parce que l'histoire en question n'est guère plus importante qu'un vêtement que l'on porte pour habiller une idée. C'est une jupe courte qui à chaque pas en dévoile un peu plus.

Peu importe que cela commence ici dans une chambre avec une pute que l'on a payée pour finir avec une femelle chimpanzé ou je ne sais quelle autre espèce, tout cela importe peu au regard de cette introspection de l'homme devenu mortel un jour pas fait comme un autre pour avoir arrêté sa pensée et "vu" le temps s'écouler et comprendre que tout ce temps a sans doute été perdu pour n'avoir pas dit ce qu'il y avait à dire.

Est-ce la chute d'un ange qui nous est contée ? Peut-être est-ce notre chute à tous ou en tout cas à ceux qui comme le héros de cette histoire n'ont pas "su" parler aux femmes ou aux pensionnaires du zoo, peu importe.

Nous sommes doués de parole mais savons-nous vraiment parler comme il se doit à qui on le doit ?

Faut-il parler aux femmes ou seulement leur parler d'elles-mêmes comme il est dit dans les magazines ?

C'est un bon moment de lecture bien que pour tout dire le titre ne m'ait pas attiré plus que ça ; ce texte mérite mieux selon moi !

Merci de ce partage

H.

PS : Je n'ai pas accès aux nouvelles en EL mais j'avais repéré ce titre qui "doublonnait" avec celui du poème Dimanchozo ce qui m'avait un peu étonné d'ailleurs (que l'on donne un titre semblable à deux publications simultanées ou presque)

   Sylvaine   
7/7/2020
 a aimé ce texte 
Pas ↑
Je suis vraiment désolée mais je crois n'avoir rien compris au texte. la narration, d'ailleurs adroite, laisse attendre une révélation qui ne vient pas (qui du moins n'est pas venue pour moi). La "chute", si du moins il y en a une, me reste donc inintelligible. C'est dommage, car le récit en lui-même n'est pas sans intérêt.

   IsaD   
7/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai beaucoup aimé les images employées pour ce récit que j'ai trouvé très philosophique, l'air de rien.

Sans doute parce que l'essentiel se trouve au cœur même des choses qui n'ont pas besoin d'être dites.

La fin est tout particulièrement intéressante (et savoureuse...)

Merci pour ce partage

   Bossman   
7/7/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Après avoir reçu une prostituée dans une chambre loué, le narrateur réfléchit non sans humour à son sort et en particulier à son rapport à la parole, au temps, aux autre et peut-être à lui-même (il vient de commettre une gaffe par des propos interprétés de manière erronés par la jeune femme dont il compare le regard à celui d’une guenon). Il se décrit comme un être asocial, incompris de ses semblables et solitaire. Son discours semble un peu désabusé, en tout cas il semble s’être accommodé à son sort, et a renoncé à nombre d’ambitions et de projets.
J’aime beaucoup la manière de « tordre le cou » à la langue, grâce à des jeux de répétition à la limite du compréhensible et qui semble venir illustrer l’incapacité du narrateur à communiquer. Il en ressort une éloquence burlesque qui se rapproche d’une prose de l’absurde. J’adore ce paragraphe qui sonne comme une répétition en gigogne de l’ennui:
« J’ai toujours du temps et c’est tant mieux parce que j’ai toujours passé tellement de mon temps à le perdre. Souvent en essayant aujourd’hui de comprendre ou remplir de possibles, de probables et de projets avortés, ce que j’ai bien pu faire du temps que j’ai perdu la veille en tâchant de retracer ce que j’aurais pu faire avant-hier. »
Cette mélancolie échappe au pathos, mais nous plonge à y réfléchir dans un certain effroi au regard de l’absurdité de l’ordinaire.
« Son méchant parfum rôde encore dans la turne » : s’agit-il du parfum de la mort évoqué juste avant ou d’un faux amour vécu par substitution.
La chute répond habilement à la gaffe du début. Le personnage rend visite à une guenon au zoo, persuadé que l’animal qui n’est pas encombré des contraintes sociales et linguistique est le seul à le comprendre vraiment et pour ce qu’il est.

   in-flight   
9/7/2020
j'y lis un désenchantement des relations sociales (et sexuelles) du narrateur, une introspection qui le guide vers une animalisation, une animalisation qui le mène vers le silence.
Un silence qui ressemble de très près sa vérité.


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