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Récit poétique
aldenor : La porteuse d’eau [Sélection GL]
 Publié le 14/08/20  -  9 commentaires  -  3679 caractères  -  111 lectures    Autres textes du même auteur


La porteuse d’eau [Sélection GL]



Les épaules hautes, tout le corps tendu pour atteindre sa pleine mesure, comme sous une toise, je pose mes pieds l’un devant l’autre, sur un fil imaginaire, les mains croisées dans le dos, par bravade. On dirait que je glisse sur le sable tant mon pas est sans à-coups.
Je suis la déesse d'Al-Farafra.

– C’est imprudent tes mains dans le dos, Rose.

Je consens à soutenir négligemment ma tiare. Elle est superbe bien sûr, mais trop lourde de pierreries. Je crois que je vais m’en séparer. Avec l’argent je ferai construire des écoles, des hôpitaux, une voie ferrée entre le village et le puits. Les porteuses d’eau assoiront les cruches dans les wagons et danseront sur le toit du train.
Je suis la déesse protectrice de l’oasis d'Al-Farafra et de tout le désert blanc, jusqu’aux rives du Nil, d’Abydos à Kom ombo.

Mon port de tête doit être à la hauteur. Le regard dix degrés au-dessus de la ligne d’horizon, baladeur, de gauche à droite.

– Rose ! La tête immobile ! Ça va mal finir !

Ma demoiselle de compagnie s’inquiète. Évidemment, si ma tiare de rubis et d’émeraudes venait à tomber, on aurait du mal à recoller les pièces.

– Ne t’en fais pas ma petite Leyla.
– Sa petite Leyla ! Elle me rendra folle !

J’ai le geste juste, la maîtrise de mon corps. Elle ne tombera pas. Je pose un pied devant l’autre sur un fil illusoire. Le mécanisme de mes jambes est invisible sous ma toge blanche, sertie d’or et de coraux. On dirait que je vogue sur un sablier trop grand pour le temps.
Mes cheveux roux flottent dans le vent qui se lève sur Al-Farafra.

Le vent puissant, qui modèle la roche, façonne les dunes et mène autour du ciel son troupeau de nuages, me reconnaît comme la souveraine des lieux et me caresse le visage avec la douceur du chat.
Je songe que sans le vent, le paysage serait figé en permanence. Si ce n’est pour les déplacements des êtres vivants et les inventions de l’homme, les engins sur roues, les felouques, les appareils volants, peu de choses à l’échelle de la Terre et qu’on ne voit d’ailleurs pas souvent par ici.
Ici où les déesses portent des tiares lourdes comme des cruches d’eau.

– Accélérons Rose. Un khamsin s’annonce.
– Dis-moi Leyla, est-ce que ce que nous imaginons – les rêves, les pensées – est réel ?
– Seul existe ce qui est accessible à nos sens, ce qu’on peut voir, entendre, goûter, humer ou toucher.
– Oui, mais si on le voit dans sa tête ?
– Ça ne compte pas.

Pourquoi ne serais-je pas une déesse, une sphinge, un djinn ou quelque autre créature merveilleuse ? Je fais toujours les choses bien, soigneusement, avec prévoyance. Je vérifie en sortant de chez moi que la chèvre n’a pas soif. Que ma mère n’a besoin de rien. Je plie mes vêtements, je cache mon goûter dans une embrasure, à l’abri des corbeaux malicieux, et je m’applique à garder le dos droit et les jambes tendues en plongeant dans l’eau de l’oasis.

L’eau, comme le vent, a la pouvoir de modifier la nature ; elle creuse les fleuves, décore les grottes et pourrait noyer le désert ou emporter des continents, mais moi, elle m’accueille, verte et soyeuse. Elle sait qui je suis, la déesse d'Al-Farafra, fille de l’eau et du vent.

– Rose j’ai peur. Le ciel se couvre d’une nuée de sable noir.
– Ne t’en fais pas Leyla. Laissons nos cruches ici. J’ai prévu une ligne de chemin de fer ; le train passera les prendre. En attendant, mets comme moi un pied devant l’autre, avance avec confiance sur les rails de la destinée.

Seul existe ce qui est dans nos têtes.


 
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   Eclaircie   
29/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

Un récit poétique que j'apprécie beaucoup.
J'ai aimé la précision du récit, le vocabulaire, les constructions de phrases, la poésie qui se dégage de tout le texte, ce rêve que l'on est invité à partager "Seul existe ce qui est dans nos têtes".
Sans doute, le lieu du récit (que je connais si mal) ajoute à mon enthousiasme. Mais je trouve très intéressant d'évoquer cette contrée où la vie est rude, liée aux conditions climatiques, économiques, pour nous présenter cette "déesse" aux rêves immenses.

Merci du partage,
Éclaircie

   socque   
29/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce texte m'a vraiment fait voyager, et j'ai apprécié le renversement total de la mesure de l'existence : seul le concret a droit de cité pour Leyla, mais à la fin c'est Rose la rêveuse qui modèle l'univers... Non sans que subsiste une inquiétude, en tout cas pour moi lectrice : la nuée de sable noir (que j'assimile à la guerre) ne va-t-elle pas anéantir toute cette belle construction ?

Une très belle écriture je trouve, simple et bien balancée, ample, qui m'évoque justement la démarche de la porteuse d'eau. Du beau boulot, pour moi.

   papipoete   
3/8/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
récit poétique
la porteuse d'eau avance d'un pas assuré, pourtant son accompagnatrice n'est pas rassurée !
Elle porte sur sa tête un fardeau plus précieux qu'une tiare de diamants, mais pas après pas sur un fil imaginaire, elle avance, Reine du Désert.
NB par moment, Leyla qui s'affole crie à Rose sa peur ; mais à lire l'auteur, j'ai l'impression que Rose et Leyla ne font qu'une... et que c'est la " porteuse d'eau " qui se sermonne, se fait recadrer...
Ouf, nous voici arrivés !
papipoète

   Gabrielle   
3/8/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Le récit poétique renvoie au conte philosophique dont l'objet est la transmission d'une philosophie de la pensée.

Un enseignement qui se fait naturellement et en douceur, juste une information qui est offerte au lecteur qui prendra plaisir à lire ce passage de lecture qui, à l'instar des messages transmis par l'auteur et romancier Paulo Coelho , portera ses fruits en faisant son chemin au niveau de la psyché.

Les personnages dont il est question dans le récit renvoient au dialogue que pourrait avoir le petit prince de Saint-Exupéry avec un des personnages extraordianires qui apparaissent dans son oeuvre de création.

Merci à l'auteur(e) pour ce voyage philosophique qui fait apparaître une lumineuse voie tracée dans un désert rocailleux.

Belle continuation à l'auteur(e).



Gabrielle

   Corto   
14/8/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour aldenor,

Une belle scène dans une belle ambiance.
Ce récit m'a fait voyager entre rêve et réalité, entre contraintes matérielles et imaginaire.
Elle est belle Rose, fière et droite. Elle assure pour tenir sa "tiare".

En quelques lignes l'auteur créé ici une scène de vie, précise dans son concret et immense dans ses évocations.

Rose n'est plus cette jeune fille assurant le ravitaillement en eau, elle est "la déesse protectrice de l’oasis d'Al-Farafra et de tout le désert blanc, jusqu’aux rives du Nil, d’Abydos à Kom ombo."
On parcourt avec elle le chemin périlleux.
On accompagne la "fille de l’eau et du vent", les pieds dans la poussière et la tête pleine d'immensité.

La phrase finale "Seul existe ce qui est dans nos têtes" sonne comme une évidence de l'humanité sublimant son destin.

Ce texte présente une vision très positive appuyée par un style impeccable.

Bravo.

   hersen   
14/8/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Une très très belle idée !

Ce port altier de la petite porteuse d'eau est un prolongement de son imaginaire, elle porte l'histoire à elle seule.

Je regrette un peu pour ma part qu'il y ait beaucoup de dialogues, ils cassent un peu un rythme poétique. Le dialogue intégré aurait peut-être donné une plus grande poétique.

Bon, Aldenor, je ne dis pas ça par... mesquinerie :) je le pense vraiment, mais cela ne change rien au fait que j'adore vraiment ce texte, il a une fraîcheur, une naïveté dans le personnage... c'est juste beau. Beau d'humanité.
Même si j'émets une petite réserve que je viens d'expliquer, mon évaluation reflète l'impact que ce texte provoque, cette impression de rester au-dessus de quelque chose de beau qui se passe sur Terre, et d'admirer.

Et bien sûr, il résonne aujourd'hui durement.

merci vraiment de cette lecture

   Lariviere   
14/8/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Après avoir lu ce texte en espace EL et en centrale de publication, je guettais sa sortie en publication...

J'avoue que je n'ai pas grand chose de constructif à dire, j'ai trouvé le récit très bien mené, d'une façon quasi-pro, et l'écriture maîtrisé (rythme, structure, musicalité) pour que le tout soit aussi proche d'un récit que d'une poésie... et effectivement l'écriture aussi ample que cette porteuse d'eau dans l'idée fonctionne pour moi pleinement.

Je suis sous le charme, bravo pour le rendu et pour la réalisation et merci pour ces très bons moments de lecture(s) !

   Vincente   
14/8/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai apprécié avec plaisir et intérêt le thème, le décor et l'intention. L'écriture m'a été agréable dans le style et sa grammaire, mais j'ai été dérangé et finalement déçu par des inflexions dans le traitement qui "abiment" sensiblement l'emportement qui s'annonçait.

La proposition narrative, dans un décor "flottant" entre évocations mythiques autour d'une déesse, " protectrice de l’oasis d'Al-Farafra et de tout le désert blanc", et dialogue d'une jeune fille semble-t-il contemporaine, va mettre en confrontation deux points de vue existentiels :
" Seul existe ce qui est accessible à nos sens" ou "Seul existe ce qui est dans nos têtes".

Au-delà de l'excitation que l'on peut trouver à chatouiller ce genre de questionnement philosophique à la destination profonde, il est bien intéressant de s'interroger sur notre rapport à "l'existence". Il s'agit bien là d'évoquer la relativité de notre centralité dans le monde, et ce à partir de deux perceptions si ce n'est opposées, du moins répondant de paradigmes différents. Notre sensation d'exister est-elle rendue effective par le seul ministère de l'impact du physique sur notre corps ? Quid de la dimension spirituelle, intellectuelle, abstractive de notre entité personnelle ? Le texte tranche par l'assertion finale à valeur de conclusion rêvée, comme espérée. Pourtant chacun s'accordera sur le fait que le corps produit la pensée et non l'inverse, mais le geste est joli…

Ce qui m'a dérangé est au niveau du traitement, dans le registre des mots du personnage principal. Dans l'absolu, ce serait peu de choses mais dans l'expression, c'est dommageable au point, pour mon cas, de plomber les charmantes tentatives de magie qui se prédessinaient. Ainsi dès la première phrase, j'ai ressenti une petite distorsion : la déesse parle comme elle se voit, or le geste dissone car j'y ai perçu comme une mise en scène, manquant du coup d'authenticité et de candeur, à contretemps donc avec ce qui se dévoilait ; l'expression d'une personne qui se ressent elle-même et "épouse" son plaisir de se sentir ainsi.
Ensuite j'ai trouvé très intéressante cette première phrase nous menant dans le dialogue d'une petite mise en garde. Là, rappel à la réalité, l'on comprend que Rose rêve.
Ensuite les allers-retours réalité/rêve sont très bien amenés et imbriqués, le récit porte bien le propos et lecteur est bien invité.
Dans ce plan traitement venant appuyer par des sensations d'inadéquation les petites gênes, ce sont les registres lexicaux qui plusieurs fois sont un peu déplacés. Je citerais :
- Le regard "dix degrés", bien sec et technique…
- Le terme "baladeur" pas très joli au milieu de la situation pourtant très onirique.
- "Le mécanisme de mes jambes", une jeune fille du désert entrain de rêver aurait ce mot "mécanisme" dans sa pensée…?
- "peu de chose à l'échelle de la terre", là encore le registre pêche par une formulation de cours de physique…

C'est dommage car j'étais vraiment sous le charme de cette bien jolie rêverie d'une petite porteuse d'eau

   Bellini   
16/8/2020
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