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Récit poétique
Cyrill : Correspondance
 Publié le 09/06/21  -  7 commentaires  -  3645 caractères  -  112 lectures    Autres textes du même auteur

À Erik Satie.
Une missive retrouvée parmi sa correspondance non ouverte dans le ventre d’un piano désaccordé.


Correspondance



Monsieur,

Je vous réponds enfin, après bien des années et soyez bien certain ce jour comme demain que je nourris pour vous une insigne amitié.

J’imagine en lisant vos gentes injonctions – mystérieux cadeaux laissés sur mon piano – comme une invitation lentement amenée,
comme une altérité à vos altérations.

Vous avez déposé en un curieux halo de gracieux entrechats
– cursives dénouées sur des fils électriques –
ces divines répliques venues de l’au-delà pour égayer un soir où même la poussière brille dessus l’ivoire en étincelles claires.

« Très luisant »*

Votre plume a glissé ce conseil attentif après quelques mesures d’un accent chétif que je pose en murmure.
Il exhume un poème inondé de lumière,
nimbé de transparence.

Et voilà qu’une trille s’impose à mon jeu,
pareille à cette bille – agate dépolie jetée sur votre absence – qui ricoche puis choit, laissant des pattes d’oie sur un sol si doré
– ce damassé de soie qu’est l’infini silence où reposent vos yeux.

« Questionnez »

Je tente le hasard de mes doigts malhabiles en des notes agiles qui prennent leur envol vers un ciel sans mesure.
Mais sitôt dans l’azur c’est à peine, mon Dieu, si le son se déploie qu’indigent il s’étiole.

Ce que vous m’imposez, ineffable Monsieur, est hors de ma portée.
Une nouvelle fois pour un terrible enjeu j’avise les sommets de votre art indicible.
J’atteins presque la cible mais l’interrogation peine et s’immobilise en un point malheureux.
Mes contrepoints s’épuisent en divagations.

« Du bout de la pensée »

Invite à m’affranchir de tout le superflu, une ligne de vous aux pleins allégoriques,
aux déliés têtus,
m’assigne à votre rive.

J’effleure alors le nu comme on trace une esquisse.
J’abroge les prémisses afin que le motif envahisse l’instant.
Puis comme à la dérive j’abolis le temps,
ornement relatif à m’éloigner de vous.

Je ne puis vous aimer, adorable Monsieur, qu’effleurant mon clavier de ce geste hâtif,
de cet infime jeu bien vite abandonné.

« Postulez en vous-même »

m’enjoignez-vous alors.
C’est de l’or que ces mots venus de votre siècle !
Et cet ordre de vous, ce paradoxe doux, m’engage à me jouer de votre partition ;
À vous désobéir et m’enhardir encor pour mieux me définir dans la proximité des nues où vous êtes reclus.

Lorsque finalement, défaite quasi pure où j’accroche mes croches en déconfiture,
c’est l’âme à l’abandon que soudain je m’approche…

« Pas à pas »

Vous me prenez la main et la guidez enfin,
des aigus vers le grave d’une octave imprévue…

« Sur la langue »



Improbable Monsieur,

Je vous connais si peu mais déjà vous souris,
entrant dans cette chambre où vous m’avez permise,
afin que je vous dise un peu comme un aveu :

« Je te veux »**

pour une valse lente,
étreinte violente où voyez je me cambre,
aimable entre vos bras sous les toits de Paris.



Acquise à votre cour lorsque le jour s’achève,

pour toujours, votre élève.





###


* Les italiques entre guillemets sont des indications de jeu d’Erik Satie sur la partition de sa 1ère Gnossienne.
** « Je te veux » : le titre d’une valse du même auteur.


 
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   Anonyme   
29/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

Un riche récit poétique, où la profane que je suis se sens tout de même à l'aise.
À l'aise par le style employé, tout à fait en harmonie avec l'époque où ces mots auraient été écrits.
Ayant, de plus, un sentiment assez fort pour la musique de Satie, je ne peux qu'aimer, face au soin apporté à cette lettre, ce récit.
Pour la "conformité" avec la catégorie choisie, j'ajoute que le récit et la poésie sont intimement liées. Ecrit en prose, le rythme de l'alexandrin se dessine souvent.
Peut-être une petite remarque sur la chronologie présentée dans la première phrase. "Bien longtemps", certes, mais du vivant d'Érik Satie, tout de même.

Merci de ce partage, je vais écouter les morceaux cités, Gnossienne n°1 et cette valse.
Éclaircie

   Annick   
9/6/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Au fil du poème, on découvre l'admiration, voire la fascination de l'auteur de la missive : l'emprise qu'exerce Érik Satie sur son élève, musicalement parlant.
Elle s'efface même devant le génie du musicien.
Puis vient l'abandon de la demoiselle sur un tout autre plan : l'érotisation des derniers vers en est la preuve.
Est-ce un souvenir ou une projection mentale d'un désir inassouvi ?
Je ne saurais le dire.

L'écriture est belle, précieuse, parfois absconse, (pour nous) comme elle pouvait l'être en ce temps là, même dans une correspondance. Les alexandrins viennent rythmer gracieusement l'aveu.

Étonnant, original ce décalage dans le temps, cette lettre tardive en réponse aux annotations du musicien !
Joli jeu de mot musical : un sol si doré.

Mon passage préféré :

"Vous avez déposé en un curieux halo de gracieux entrechats
– cursives dénouées sur des fils électriques –
ces divines répliques venues de l’au-delà pour égayer un soir où même la poussière brille dessus l’ivoire en étincelles claires".

Merci pour ce texte à la poésie mystérieuse qui enchante.

   Damy   
9/6/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Faut-il connaître Erik Satie, la genèse des gnossiennes et s’y connaître en musique pour apprécier à sa juste valeur ce récit poétique ?
Je ne connais de lui que les morceaux qui ont fait tubes comme la gnossienne1 et quelques gymnopédies.
Je suis assez inculte dans tous les domaines.

Alors, cette missive non lue « retrouvée [après la mort de l’artiste] dans le ventre d’un piano désaccordé » ?
Elle ne m’a pas laissé indifférent.
Tout d’abord par la qualité de l’écriture ou les syntagmes de 6 syllabes, qui se rejoignent en 12, composent une musique poétique d’alexandrins. Le texte est très musical, en hommage à l’Artiste.
Puis par les réponses délicates de l’élève aux indications du Maître qu’elle ne saurait égaler malgré l’habileté de son jeu. Elle préfère même parfois s’en éloigner laissant libre cours à l’harmonie de ses propres gammes mais en semble insatisfaite, jusqu’à ce « pas à pas » où le Maître lui prend la main.
Enfin par l’épilogue, déclaration d’amour où l’élève musicienne se transforme en danseuse pour mieux épouser la « Valse lente ». C’est une bien belle inspiration.

Alors, je me demande pourquoi Erik Satie n’a-t-il pas décacheté l’enveloppe ? La maladie, peut-être ?

Un réel plaisir de lecture, même pour un profane.
Merci, Cyrill.

   papipoete   
10/6/2021
 a aimé ce texte 
Bien
bonjour Cyrill
Une correspondance d'admiration, mêlée de sentiments amoureux, à l'adresse de ce maître de musique, de la part d'une élève subjuguée...
NB il faut une oreille musicale, une corde très sensible pour savourer ces vers que pourrait interpréter un piano à queue.
Le vocabulaire " précieux " qui guide vos phrases est de circonstance, tant éblouie l'élève veut la plus belle lettre, à l'attention de son illustre modèle !

   Vincente   
12/6/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Savoureuse correspondance.
Comme j'ai aimé le "souci" de cette narratrice-admiratrice de s'accorder aux propositions injonctives du grand compositeur. L'idée de cette lettre en réponse à ses annotations est une belle trouvaille comme ligne de vie de ce récit poétique. Le style mi-amical, affichant une virtuelle proximité, et mi-précieux (agréable à la lecture comme à l'écoute) se prête avec un réel bonheur à l'univers musical d'Éric Satie, à la fois délicat mais déterminé, volontaire ; cette volonté de bien faire et d'être à l'écoute, très à l'écoute, se retrouve dans l'écriture de ce récit attentif, "amoureux" de son propos, aimant aimer s'adresser de la sorte au compositeur emblématique. Le choix d'intercaler ces incises en italiques est particulièrement opportun pour marquer les phases de l'évocation, d'autant que la narration trouve toute sa cohérence dans l'évolution de la rencontre en les mots de l'auteur et l'assentiment de la narratrice ; elle passe ainsi d'une découverte et d'une tentative d'appropriations des indications/invitations à une proximité intime, fantasmée bien sûr mais très crédible.
De "Pas à pas" via "Sur la langue" à "Je te veux", l'emprise du professeur sur son élève se parachève en fin de récit par un don "total" de "l'élève". Comme c'est troublant et touchant cet abandon qui, par le biais d'un lexique d'amour courtois, avoue que l'harmonieuse musique d'un amour impérieux a su dépasser ses limites platoniques par le transport des sentiments au gré des portées de la partition.

De plus, ce texte est émaillé de belles et nombreuses trouvailles d'écriture, je citerais ici les plus marquantes :

"comme une altérité à vos altérations.". "L'autre" et ses variations mis en rapport avec le changement par l'usure ou l'éloignement temporel.

" – cursives dénouées sur des fils électriques – ". Jolie cette image filée des lignes de portée tels des "fils électriques", transmetteurs d'ondes vibratoires, de flux sensoriels…

"Et voilà qu’une trille s’impose à mon jeu,
pareille à cette bille – agate dépolie jetée sur votre absence – qui ricoche puis choit, laissant des pattes d’oie sur un sol si doré
– ce damassé de soie qu’est l’infini silence où reposent vos yeux.
". Superbe, en particulier cet encart final très très inspiré.

"Ce que vous m’imposez, ineffable Monsieur, est hors de ma portée.". "…hors de ma portée" musicale, cette petite musique qu'elle se joue pour faire vivre son amour…

" J’effleure alors le nu comme on trace une esquisse.". Et voici le sentiment si fort qu'il en devient charnel. Ici l'incarnation devient comme évidente…

" J’abroge les prémisses afin que le motif envahisse l’instant.
Puis comme à la dérive j’abolis le temps,
ornement relatif à m’éloigner de vous.
".
Abolir le temps, où tout ce qui se dessinait se déclare ici "prémisses"-"préliminaires" à cet "instant" ultime, car le "temps" n'est alors plus qu'un "ornement relatif à m'éloigner de vous".

"Et cet ordre de vous, ce paradoxe doux, m’engage à me jouer de votre partition ;". J'aime beaucoup le retournement de situation qui s'invite par le truchement du jeu de mots "jouer"/"se jouer"…

Je ne reviens pas sur le final quasi érotique ("étreinte violente où voyez je me cambre") qui parachève l'aventure émotionnelle "lorsque le jour s'achève".

L'ensemble est riche, construit mais agrémenté de sympathiques et adroites dissidences, vraiment savoureux, d'une belle écriture, et comme Éric Satie est un de mes compositeurs préféré en classique, je ne boude pas le plaisir de le voir mis en scène et pris à parti ainsi.

   Cyrill   
14/6/2021

   sauvage   
21/6/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Cyrill,

une bien belle correspondance que voici, dans une langue très bien maîtrisée, sonnante et harmonieuse, parfois joueuse.

J'ai apprécié cet échange imaginaire et inspirant entre l'auteur et le compositeur, par l'entremise de l'élève.

Des vers en « sextolets » informels qui délicatement avancent, en une mélodie facile et enivrante.

Merci pour ce partage.

sauvage


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