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Poésie en prose
eskisse : Smoke
 Publié le 14/03/18  -  9 commentaires  -  2436 caractères  -  148 lectures    Autres textes du même auteur

Hommage à Sylvie Guillem dans Smoke de Mats Ek.


Smoke



Elle met le couvert. Une assiette pour elle, une pour lui. Elle marche, le nez au vent d’un huis-clos qu’elle joue seule. Elle se cloue au mur comme un insecte épinglé par une force invisible. Elle épouse les parois esseulées de ses grands bras désireux. Elle lance ses pointes vers des élans toujours plus grands. Ses flèches de bras vers des cieux toujours plus hauts. Elle défie le plafond, se confie aux murs, roule au sol.

Elle scrute frénétiquement l’horizon de sa salle à manger, de ses deux mains jumelées. Visage blanc et pur animé d’espoir fou. Aussitôt elle s’apprête. Des papillons dans les mains qui convulsent ou prient sagement l’instant d’après vers le ciel qu’elle sait voir malgré ce qui obstrue. Et puis, la grâce d’une arabesque juste pour festonner le temps. Les épousailles de l’air en volutes de bras comme pour conjurer l’absence.

Elle s’envole sur le violon et le piano. Elle est le violon qui souffre de son dos bombé de scarabée. Vibrations de l’archet visible de ses bras. Larmes de l’archet sur les cordes de son thorax. Elle cherche, sur la terre, qu’elle effleure de ses doigts, comme au ciel qu’elle caresse de ses yeux. Elle panse le vide, de ses occupations quotidiennes : se regarder dans le miroir, se regarder pour voir si on n’a pas vieilli et on n’a pas vieilli. On referme le miroir, rassurée. Consulter sa montre pour voir si c’est l’heure du retour. Se moucher dans sa robe.

La trivialité même paraît une épure tant chaque geste jaillit de l’innocence.

Elle espère, à travers la fenêtre, des pas qui ne viennent pas. Elle ferme la fenêtre. Parle seule, éructe seule, mange les mots de son absent, un reste de lui, une lettre de tristesse.

Puis elle se perd dans le vide…

Ils valsent sur trois temps : et, les yeux rivés sur l’homme au chapeau, lestée d’un amour qui la ravit, l’arrache au sol, elle luit, dans le halo de la lumière lunaire. L’apesanteur l’apaise, comme un doux carrousel.

Elle ne sent pas que l’homme au chapeau, suspendu au ciel de Magritte, n’est que fumée de l’esprit.

Elle flotte avant, avant la chute, avant de perdre son chemin, avant de savoir qui il était, aussi. De connaître l'envers de sa face. De le regarder en face, de le combattre enfin, avec ses pauvres ailes de phalène.


 
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   Mokhtar   
6/3/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
Un des derniers grands rôles de Sylvie Guillem, danseuse aux possibilités physiques hors norme, à la mobilité des membres sans limites.
En plus de la très belle qualité poétique de ce texte, j’y ai trouvé un regard enrichissant sur l’interprétation que l’on peut donner de l’œuvre, notamment sur l’irréalité de l’homme attendu.
Les notes égrenées du piano d’Avro Part, et le lamento poignant de son violon la pénètrent au point qu’elle se fait instrument (« dos bombé, archet des bras, cordes de son thorax»).
Et cette attente lancinante est meublée de gestes convulsifs (« elle panse le vide de ses occupations quotidiennes »)…
Très belle transcription poétique (poésie : indissociable de la danse) d’un spectacle ressenti jusqu’au fonds de l’âme.
On aurait pu dire un mot du pas de deux. Mais le propos n’était pas de faire un reportage. Mais de transcrire une émotion et un émerveillement.
C’est réussi

Mokhtar en EL.

   plumette   
14/3/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
je n'ai pas vu ce spectacle, mais vous me le faites regretter!

vous faites exister le corps de cette danseuse avec vos mots choisis pour elle ( ses grands bras désireux, festonner le temps, les épousailles de l'air en volutes de bras ont fait surgir des images)

ce texte m'a emporté dans son mouvement, il a su transcrire pour moi une émotion impalpable que je relie à l'attente de l'absent, à la quête insensée d'une femme qui veut coûte que coûte remplir le vide.

je trouve également très réussie l'alliance de la danse et de la musique à travers l'évocation des instruments.

Une émotion rare

et plus qu'une Esquisse...

Plumette

   PIZZICATO   
14/3/2018
Afin de bien apprécier ce texte, il me semble qu'il est nécessaire d'avoir visionné ce ballet. Les mouvements dépeints sont d'une grande précision mais on aimerait aussi avoir vu. C'est là un avis très pesonnel.

J'aime écouter un musicien, mais jaime encore plus le voir jouer sur scène.

   eskisse   
14/3/2018

   kreivi   
14/3/2018
superbe et poétique musique minimaliste de Pärt
magnifique et très originale chorégraphie de Mats Ek
somptueuse interprétation de Sylvie G
le tout est un sommet de poésie visuelle et sonore

Je comprend qu'on soit tenté de mettre en mots les émotions ressenties devant tant de beauté
Quand a les exprimer en mots.... je suis dubitatif. On ne peut que tomber de haut.

   jfmoods   
15/3/2018
Le champ lexical de l'abandon jalonne le poème ("seule" × 3, "esseulées", "l’absence", "le vide" × 2, "des pas qui ne viennent pas", "son absent").

La danseuse est l'incarnation de la femme qui attend, dont la vie se cristallise en une attente douloureuse (métaphores : "Elle est le violon qui souffre de son dos bombé de scarabée.", "Vibrations de l’archet visible de ses bras. Larmes de l’archet sur les cordes de son thorax").

Obsédée par le vieillissement (verbe pronominal : "se regarder dans le miroir, se regarder pour voir si on n’a pas vieilli et on n’a pas vieilli"), elle rêve de comblement (adverbe : "Elle scrute frénétiquement l’horizon", métonymie : "ses grands bras désireux"), mimant une vie de couple (gestes du quotidien : "Elle met le couvert. Une assiette pour elle, une pour lui."), se perdant inéluctablement dans la fantasmatique d'une rencontre (locution restrictive : "Elle ne sent pas que l’homme au chapeau, suspendu au ciel de Magritte, n’est que fumée de l’esprit.").

Prisonnière de la pesanteur du temps vécu (comparaison : "comme un insecte épinglé par une force invisible"), la danseuse figure l'arrachement, introuvable, à un sol stérile (gradation : "Elle défie le plafond, se confie aux murs, roule au sol", superlatifs : "Elle lance ses pointes vers des élans toujours plus grands", "Ses flèches de bras vers des cieux toujours plus hauts", métaphore : "Les épousailles de l’air en volutes de bras", animalisation : "Elle s’envole", image du soulèvement espéré : "au ciel qu’elle caresse de ses yeux", comparaison : "L’apesanteur l’apaise, comme un doux carrousel.", métaphore : "avec ses pauvres ailes de phalène").

Merci pour ce partage !

   papipoete   
15/3/2018
 a aimé ce texte 
Bien
bonjour eskisse
je ne vais pas vous mentir ; le " ballet " m'est trop abscons pour que ce spectacle me ravisse ; mais, je ne reste pas insensible à ce que la danseuse étoile parvient à provoquer !
Sans suivre l'histoire évoquée dans ce tableau, je vois ces gestes, ses mouvements gracieux, et je ne regarde pas ma montre d'ennui !
Le vers " la trivialité même parait une épure tant chaque geste jaillit de l'innocence " résume la beauté des pas de la ballerine !
Je songe à Marie-Agnès GILLOT au spectacle des " enfoirés " ( je m'éloigne de votre sujet, mais que c'était beau ! )
Pour l'élégance de votre écriture, je vous félicite !

   Vincendix   
16/3/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour Eskisse,
Vous justifiez votre pseudo avec ce texte que j’ai bien des difficultés à classer dans la catégorie poésie. Je prends ce texte pour un croquis…une esquisse qui mérite une restructuration plus poétique.
La répétition de ELLE n’est pas du meilleur effet, comme celle de plusieurs mots dans la même paragraphe.
Vincent

   Louis   
16/3/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Le langage poétique épouse les pas et les figures d’une chorégraphie, la danse épouse la musique, et l’alliance des arts épouse la vie, la vie d’une femme solitaire, qui se rêve en épouse, rêve la vie illusoire d’une liaison, sur fond de réalité d’une impossible union.

Esseulée, elle joue la vie de couple, « Elle met le couvert. Une assiette pour elle, une pour lui », elle joue la vie à deux, joue les moments du quotidien qui rassemblent un homme et une femme, la vie domestique d’un foyer uni. Elle mime une présence masculine, dans ce « huis-clos » où elle se trouve, en un enfermement sur elle-même.

Ses « grands bras désireux », en attente de serrer l’homme aimé qui va rentrer dans sa vie, se heurtent aux murs d’un enfermement, « Elle épouse les parois esseulées », ne réussit à s’unir qu’aux cloisons séparatrices, aux parois qui ferment et séparent, aux obstacles irrémédiables à un être-ensemble. Elle porte en elle des murs si difficiles à franchir.

Attirée par une lumière invisible, par un soleil absent, une clarté d’au-delà des cloisons, « elle se cloue au mur comme un insecte épinglé par une force invisible », et demeure dans l’obscurité d’une solitude.

Elle tente l’élan qui la délivrerait de sa claustration, « elle lance ses pointes vers des élans toujours plus grands » ; elle lance « ses flèches de bras vers des cieux toujours plus hauts », mais en vain, et ne peut que "rouler au sol".
Non résignée, elle se débat, elle s’agite, « défie le plafond », et tente de renverser les murs hostiles en proches confidents, « elle se confie aux murs ». Des murs qui ne s’écroulent pas.

Elle sait voir pourtant par-delà les cloisons qui l’emprisonnent en elle-même, « un ciel qu’elle sait voir malgré ce qui obstrue » ; elle sait qu’il y a un dehors, une altérité où elle pourrait fuir. « Elle scrute frénétiquement l’horizon de sa salle à manger », s’efforçant d’apercevoir celui qui la sortira de sa solitude, celui qui va venir. Comme Vladimir et Estragon, les personnages de Beckett, elle est en attente, en attente active de celui qui va venir. En attendant Godot, elle scrute l’horizon, animée d’un « espoir fou », un horizon qui se ferme sur les murs de la salle à manger.

Elle « s’apprête », prête pour un envol, « des papillons dans les mains », convulsifs d’abord, en sage « prière » ensuite. Comme Icare, elle voudrait sortir d’un labyrinthe de solitude, par le haut, par le ciel, en se donnant des ailes de papillon. Elle demeure pourtant entre les murs de son enfermement. Elle attend.

Pour broder le temps long de l’attente, et le rendre ainsi plus supportable, elle figure une « arabesque juste pour festonner le temps ».
Dans ses vains efforts, elle ne réussit qu’à épouser l’air et le vide : « épousailles de l’air en volutes de bras comme pour conjurer l’absence ».
Ce qui unit et réunit à autrui, à l’autre tant attendu, seul susceptible de la délivrer, ne se réalise pas.

Son envol la mène jusqu’au piano, jusqu’au violon. Elle épouse la musique. Elle lui donne corps : « elle est le violon qui souffre de son dos bombé de scarabée » ; elle se fond en elle dans une union fusionnelle ; elle lui fait porter ses émotions : « larmes de l’archet sur les cordes de son thorax ». La musique, faite d’accords et d’harmonie, est promesse d’union. Deux notes s’accordent, deux notes en unisson, et s’évanouissent le silence et la solitude.

Mais le vide demeure, encore, toujours. Un vide qu’elle « panse », pour qu’il ne saigne pas de désespoir et de solitude, un vide comblé par les « occupations quotidiennes ». Et le besoin de se rassurer : le temps passe, sera-t-elle trop vieille pour accueillir celui qu’elle attend depuis si longtemps ?

Et puis le voilà. « Godot » semble enfin être venu à son rendez-vous. Il est « L’homme au chapeau ». Ravie, elle « luit », «s’arrache au sol », se tient en « apesanteur ». Apaisée, lumineuse, en état de grâce.

Elle ne le sait pas encore. L’homme avec lequel elle danse, celui qui est venu après avoir été tant attendu, n’est qu’illusion. Il n’est que « fumée de l’esprit ». Vapeur inconsistante. Produit halluciné de l’esprit qui prend l’objet de son désir pour la réalité.

Elle ne le voit pas encore, que l’homme au chapeau est « suspendu au ciel de Magritte ».
Une référence probablement à la toile « Décalcomanie » du peintre. Ce tableau construit en diptyque, un homme au chapeau d’un côté, qui semble réel, et de l’autre sa représentation découpée dans un rideau, simple forme remplie de vide, qui laisse voir en creux, dans son ouverture, un paysage de sable et de mer, un grand ciel et des nuages.
Ainsi l’homme qu’elle tient dans ses bras n’est qu’un être fantomatique, qui se dessine dans un rideau de fumée.

Elle ne tient que du vide. Viendra la « chute ». « Elle tombera de haut », comme on dit. Elle saura. Elle connaîtra « l’envers de sa face ». Et cet envers pourrait ne bien être qu’un masque, un «masque vide » en référence encore à Magritte : « ciel / corps humain / rideau / façade de maison », mots et images, en abyme, pour masquer le vide. Figures de danse aussi, masques d’un vide.
Godot n’était que cela, du vide ; reste l’attente seule réelle.

Poésie, danse, musique et peinture, dans ce texte s’épousent ; elles-mêmes illusions artistiques, elles disent les illusions de la vie, quand en elles se marient l’art et la vie.

Merci eskisse


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