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Poésie libre
Pouet : La réduction du Temps
 Publié le 15/02/21  -  14 commentaires  -  2007 caractères  -  238 lectures    Autres textes du même auteur


La réduction du Temps



ça vrille dans une boîte d'os le filetage des heures
la foreuse rouillée de l'ennui mécanique
et puis le bruit tellement qu'on dirait du silence
comme un coton qui bouche tout imbibé de sang

du cliquetis de l'aube au coucher de l'enfance
finalement y a guère plus qu'un jet de ritournelles
un brin de poudre à l'âme du refrain dans les yeux

mais quand on sèche ici
émiettés en pourquoi
quignons d'humains rassis
dedans cette vie-là

ça dure et pas qu'à peine

ces mains même plus à nous qui pétrissent l'inutile
qui caressent les croûtes de l'espoir tuméfié
ces mains de maillechort qu'on voudrait plus réelles
quand sous un cœur ploie une ombre à embrasser

après c'est la poussière
les échardes écarlates
les étincelles ternes

et on se pousse un peu
parfois
du bout du coude
frottant nos bleus froissés à la complicité
on se regarde franc on sourit au hasard
parce qu'on ne sait jamais
parce qu'on a jamais su
mais en fait on s'en fout car au fond
tout au fond
qu'est-ce qu'on a à savoir
des trous

des trous et puis du noir

l'automate poursuivant les instants qui s'étalent
le quotidien de fonte des gestes corrodés
tout un fatras d'étaux et de révolte acide

ce présent qui abrase les rêves d'évasion
qui ponce les envies
meule jusqu'à la moelle le fémur de l'ailleurs
que le chien du patron ne daigne plus rogner

alors penser à quoi

à Lucien qu'est tombé comme un parpaing de larmes
comme ça
sans disserter
lui qui gueulait toujours en fixant mes carnets
entre deux jambon-beurre
mais qu'est-ce tu nous fais chier avec ta poésie
les mots ça sert à rien
ça sert à rien tout ça
les mots nous entendent pas


hier ce sera pareil demain j'ai oublié

ça vrille dans une boîte d'os


 
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   socque   
29/1/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ces vers :
et puis le bruit tellement qu'on dirait du silence
comme un coton qui bouche tout imbibé de sang
et ceux-là :
ce présent qui abrase les rêves d'évasion
qui ponce les envies
meule jusqu'à la moelle le fémur de l'ailleurs
m'emportent !
Belle ambiance de déshérences matérielle et culturelle, pour moi ce poème est réussi. Deux réserves toutefois :
1) Une impression de ressassement qui certes convient au sujet mais me paraît un poil dommageable ; je crois que l'ensemble pourrait avec profit être un peu resserré.
2) Un rythme persistant d'hexasyllabes et dodécasyllabes parlés, éventuellement sommes de plusieurs vers (exemple :
et on se pousse un peu
parfois
du bout du coude
) ; je verrais bien par moments quelque chose de plus grinçant, impair, du sable dans les rouages de la machine.

   papipoete   
15/2/2021
 a aimé ce texte 
Bien
bonjour Pouet
ça roule de métaphores de bout en bout ; ça fait des bruits qu'on n'aime pas comme un crayon d'ardoise sur une ardoise ; ça fait mal à tous les coins de phrases, au point de m'inspirer des scènes de cinéma comme les temps modernes de Charlot, ou pire " la vie est belle de Roberto Beligni quand il porte les enclumes...
NB je lis ici davantage la page d'un livre d'écrivain... qu'un poème à proprement parler.
La première strophe annonce la couleur, non point celle de la " belle au bois dormant " !
une usine où fébriles, s'activent robots et ouvriers ( ères ) sur leurs étaux...

   Edgard   
15/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir Pouet
Mais quelle est donc cette force destructrice qui nous projette dans ce monde où le mécanique devenant parfois chirurgical et le temps inutile, fabriquent de la douleur, au point que l’absence, même peinte sous la forme d’une engueulade « lui qui gueulait toujours… », surgisse comme la seule lumière ?
Ce texte, on ne peut s’empêcher d’y retourner tant il est riche de métaphores qu’il faut attraper, les unes après les autres ; on entre alors dans cet univers «dans cette vie-là » « ce quotidien qui abrase les rêves d’évasion, qui ponce les envies » où l’espoir semble définitivement absent. Atmosphère. Peut-être même un peu à l’excès…il faudrait citer trop de passages.
Il faut bien connaître le monde de « la fabrique » des tours et des fraiseuses pour créer cet univers…ou avoir une sacré belle imagination. Ou les deux.
J’aime aussi la forme très libre de l’écriture, mais qui cache une musique dans son rythme. Sans vraiment du lyrisme à l’ancienne. De la réalité moderne et brute. Poétique dans sa brutalité.
Belle page.

   hersen   
15/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une texte tranchant comme la tôle, tout est là, dans le champ lexical, pour que le lecteur soit assourdi par le bruit, heurté par le chocs, dans un monde froid industriel.
Et Lucien, là-dedans ?
Et nous, là-dedans ?

ça fait un bout de temps qu'on regarde tomber les parpaings, et on peut le dire, on peut l'écrire, ça ne change rien. Le monde n'est pas à la mesure de l'homme, puisque celui-ci vit dans la démesure. Plus, plus, plus, de machines stridentes, moins, moins, moins d'hommes pour tenir la cadence.

Le texte est très bien dosé, la rancoeur ne nous frappe qu'en fin de lecture tant le rythme nous pousse. Puis ça fait un peu comme un film qu'ensuite nous regarderions à l'envers, et là, si ce n'était fait avant, on ne peut plus échapper à l'impact.

Et le titre, tu n'as pas fait dans le demi-jambon beurre. Cela donne une idée encore plus gris métallisé.

Très bien, le "à peine", il englobe aussi la "peine" du travailleur.

Merci de la lecture.

   apierre   
15/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Pouet,

Un beau poème libre dont j'ai bien apprécié les nombreuses ( un peu trop ?) images fortes et notamment le "cliquetis de l'aube",les "quignons d' humain rassis","ce présent qui abrase les rêves d'évasion" ...
J' ai pensé au film "The machinist"
merci pour la lecture

   Arsinor   
15/2/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
Metropolis par Carpenter, horreurs et vulgarité de la condition ouvrière. Beaucoup de trouvailles, une accumulation, même, des formulations qui brillent et d'autres du registre familier. Une syntaxe qui classerait le poème, en est-ce bien un, tant ce mot semble trop joli pour qualifier cette suite de moignons de texte, dans la catégorie "poésie contemporaine". J'aurais vu peut-être des répétitions dans le style du pantoum, pour évoquer la reprise incessante du même travail.

L'arrivée de "Lucien" sans autre précision n'est pas la moindre surprise du final sur l'inutilité des mots... celle-ci aurait pu servir de relance, sur la contraposée. Il y a les week-ends tout de même. Bravo pour la mise en scène de la noirceur, Monsieur Pouet.

   Vincente   
16/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'aurais préféré ne pas entrer dans ces effritements par ce titre trop technique, physique, à connotation didactique. D'autant que les vers qui suivent empruntent une expression écorchée, décharnée, une de celle qui "rongent l'os" sémantique. C'est ce versant là qui m'a emporté, agressé, décimé. C'est bien ce plan qui "offre" au lecteur" l'invitation au partage… de la douleur évoquée ; j'y ai cru et j'ai eu mal.

L'ami dans sa boîte d'os qui vrille son tourment réduit en poussières véreuses, les vrillettes (petits insectes xylophages) à l'œuvre et les vers carnivores qui n'en finissent pas de dépouiller le défunt jusqu'à la moindre once de chair à dévorer, et ce silence qui use le temps, le réduit jusqu'à l'anéantissement de celui qui s'y est inscrit. Alors pour l'ami qui reste dans la conscience de ce "non-sens", cette non-direction, ne reste que la constatation : "quand on sèche ici / émiettés en pourquoi", et "on se regarde franc on sourit au hasard / parce qu'on ne sait jamais" ; il y a ces "trous et puis du noir", rien qui ne rassure, rien qui remplacera "Lucien qu'est tombé comme un parpaing de larmes" (superbe ces porteuses d'émotion cristallisées dans une terrible prégnance minérale, lourdes et dures comme la pierre).

J'ai trouvé très forte et juste la circularité de l'évocation, comme pour marquer les cycles diurnes qui encerclent le narrateur, par des moments de rappel mémoriel qui le gagnent, le tourneboule, et se referment comme dans ce vers final rejoignant l'initial.

L'avant dernier vers avoue encore cette perdition existentielle qui gagne toujours et encore le narrateur déboussolé par ces temps qui sont ici à contretemps : "l'hier" qui conjugue le présent au futur, le "demain" qui, lui, parle au passé composé… j'ai beaucoup apprécié cette forme qui, sous couvert de désolation temporelle, installe une originale et troublante posture dans l'espace temps. Peu confortable et peu rassurante cependant mais dont la vision voit loin assurément ; d'autant que "les mots" sont là pour l'aider à se prononcer.

   placebo   
16/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je remarque seulement en relecture qu’il n’y a ni ponctuation ni majuscules, ça coule tout seul.

C’est plutôt la fin du texte qui m’a emporté,
"ce présent qui abrase les rêves d'évasion
qui ponce les envies"
et qui m’a donné envie de relire le tout par bouts, imprégné de l’atmosphère. J’apprends, je prends ces histoires industrielles comme un héritage.

merci,
et bonne continuation,
placebo

   emilia   
16/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce temps passé à écouter le bruit assourdissant qui « vrille » dans sa tête comme une épistaxis, des mains qui ne nous appartiennent plus et couvertes des « croûtes de l’espoir tuméfié… », dans un « guère qui dure et pas qu’à peine… », dans la « poussière/les échardes/les étincelles » du travail ouvrier anonyme représenté par ce « on » indéfini qui en dit long, revêtu du bleu de travail et souffrant de bleu à l’âme, mais avec le regard « franc » d’une complicité que le narrateur semble avoir partagée ou ressentie, dans des tâches répétitives d’exécutants, sans comprendre le pourquoi des « trous » à forer, tels des automates, où la « fonte/la corrosion acide/ les étaux » de (l’atelier) sont liés à la « révolte » qu’ils éprouvent, où les gestes mécaniques « abraser/poncer/meuler » empiètent sur l’état d’esprit, le temps personnel, les privant de « rêves d’évasion/d’envies/ d’ailleurs » sous la férule d’un patron, à la manière d’un chien privé de son os à « rogner »… ; le narrateur s’adonne à la poésie « entre deux jambon-beurre » et se fait interpeler par son camarade « Lucien » (celui qui est tombé comme un parpaing de larmes…), agacé, car pour lui, « les mots ça sert à rien et nous entendent pas » quand hier était ce que sera demain, une aliénation (intrinsèque au processus productif), douloureuse et qui réduit le temps personnel… ; des mots qui ne font pas dans la dentelle et parlent vrai, haut et fort, sans fioriture, et dont le narrateur se fait brillamment l’interprète, le « ça » pouvant réunir le lieu où l’action se passe et le concept selon Freud où l’on ne trouve aucun signe de l’écoulement du temps…

   Corto   
16/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce texte est d'une force étonnante, comme une description d'une condition humaine inhumaine.

Le titre "La réduction du Temps" vite rejoint par "le filetage des heures" montre qu'ici on ne pense plus au temps car la matière écrase tout pour créer "de l'ennui mécanique". Oui tout est matière au point que même "l'âme" n'a droit qu'à "un brin de poudre", de même que le "maillechort" entrave quand "sous un cœur ploie une ombre à embrasser".

Que reste-t-il d'humain puisque "après c'est la poussière / les échardes écarlates / les étincelles ternes".
Il reste pourtant de l'humanité puisque "on se regarde franc on sourit au hasard parce qu'on ne sait jamais" mais le réel impitoyable n'est jamais loin avec cette description "on a jamais su mais en fait on s'en fout car au fond tout au fond qu'est-ce qu'on a à savoir des trous".

Dans ce contexte Lucien arrive comme une lueur d'existence humaine avec son caractère, "lui qui gueulait toujours en fixant mes carnets
entre deux jambon-beurre mais qu'est-ce tu nous fais chier avec ta poésie".

La "boîte d'os", symbole impitoyable, assène son hyper réalisme, sa désillusion, son moins-qu'une-machine, d'autant que "hier ce sera pareil demain j'ai oublié".

Ce poème est une aventure sans concession. Remarquable.

   Donaldo75   
17/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Pouet,

J’ai lu dans ce poème en forme libre une histoire raide, au point que le quatrième vers de la première strophe, avec son « comme un coton qui bouche tout imbibé de sang » en symbolise la tonalité. Je trouve ce ton désespéré, de par les images exposées, le rythme utilisé et même le découpage.

« ce présent qui abrase les rêves d'évasion
qui ponce les envies
meule jusqu'à la moelle le fémur de l'ailleurs
que le chien du patron ne daigne plus rogner »

Ces quatre vers illustrent bien mon impression de lecture. Je ne ressors pas de cette expérience avec l’envie de me rouler par terre en scandant « Prosper Youplaboum, c’est le roi du pain d’épices » pour sûr.

Bravo !

   Lariviere   
17/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Salut Pouet,

Qu'est ce que ça fait du bien de lire ce genre de texte !

Le rythme est juste excellent, en rapport avec ce temps si mécanique, ce temps pourtant humain, où s'égrent le temps véritable avec le visages des hommes et des femmes qui travaillent à la chaine.

J'ai trouvé ce poème fort, sur la forme, le fond étant en adéquation.

Tout ce que j'aime lire en libre.

Bravo et merci pour cette lecture !

   BlaseSaintLuc   
20/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
j'adore le langage utilisé , la tournure des phrases , l'atmosphère que l'on sent !

"ça vrille dans une boîte d'os le filetage des heures
la foreuse rouillée de l'ennui mécanique
et puis le bruit tellement qu'on dirait du silence
comme un coton qui bouche tout imbibé de sang"

>>( La Persistance de la mémoire) j'aime le ton surréaliste.


"du cliquetis de l'aube au coucher de l'enfance
finalement y a guère plus qu'un jet de ritournelles
un brin de poudre à l'âme du refrain dans les yeux"

quelle belle chanson ,que le roman de la vie n'est-ce pas?

je ne vais pas tout reciter , tout est bon .

Lucien bordel , les mots ça sert à ne pas t'oublier !

merci pour ce partage .

   Louis   
23/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
« Les mots ne nous entendent pas » : ainsi parlait-il, pour rejeter la poésie, Lucien, le camarade misère, le compagnon d’infortune, lui «qu’est tombé comme un parpaing de larmes », lui, cet aggloméré de douleur. On ne fait pas, il est vrai, un bon ciment avec le silence des pleurs. On ne tient pas debout, « dans cette vie-là », sans la parole poétique pour nous sortir de là. Pour nous sortir du temps mort.
Les mots, en effet, semblent sourds au vécu du quotidien de tous ceux qui vivent le temps du travail, le temps affairé, le temps "productif" ; ils ne le prennent pas en charge, ne l’expriment pas, ne le comprennent même pas. Ils ne le portent pas à la conscience claire, pour le reprendre, pour le refaire, pour le tenir véritablement en main, quand dans le quotidien les mains se limitent à « pétrir l’inutile », que l’on appelle l’indispensable.

Ce poème voudrait faire des mots les porte-paroles d’une réalité de déréliction et de désespérance.
Des mots qui disent ce qu’ils entendent, sous les discours idéologiques, syndicaux ou politiques, sous les cacophonies médiatiques.
Des mots pour "avoir la parole en main", avec le langage de tous les jours, et s’élever bien au-dessus du jour désenchanté. Il s’agit de bousculer la parole établie, et n’est-ce pas la fonction de la poésie ? Il s’agit d’ouvrir les langages clos soumis aux effets immédiats d’une réalité asservissante, mécanique. Pour réinventer le monde et l’enchanter à nouveau.

Le poème oppose deux façons dont le temps est vécu : celui des années de jeunesse, celui de l’âge adulte au travail.
Il paraît bref, le temps de l’enfance :

« du cliquetis de l’aube au coucher de l’enfance
Finalement y a guère plus qu’un jet de ritournelles
Un brin de poudre à l’âme du refrain dans les yeux »

Malgré les répétitions continuelles, toutes les antiennes, plus joliment dit dans le poème : les « ritournelles », l’ennui ne caractérise pas les premiers temps de l’existence.
Le monde est encore perçu, dans ces temps-là, au travers de cette magie dans les yeux que déverse le « refrain » de la « poudre à l’âme », cette poudre qui produit les illusions et les rêves.
L’enfant ne vit pas seulement dans la réalité d’un quotidien répétitif, mais dans les chimères et les rêveries d’un monde imaginaire. C’est tout esprit dans son enfance, toute jeunesse du cœur qui vit ainsi, dans l’interférence entre plusieurs dimensions, réelles et imaginaires, réelles et surréelles.
Ce qui se répète dans l’enfance prend pour dénominations, dans le poème : « le refrain », « la ritournelle », vocabulaire de la musique et de la poésie. Le rythme du temps infantile est musical, tempo de vie adjoint à une part d’enchantement.

Le répétitif devient ennui, monotonie, temps mort, quand l’enfance du ludique et de l’imagination n’est plus.
C’est que l’homme adulte, l’homme au travail est un handicapé, affecté de cette déficience qui le prive d’une dimension essentielle de l’existence ; handicapé du rêve et de l’imaginaire.
Il ne possède plus ce qui permet de vivre subjectivement le temps de façon rapide ; pour lui désormais le temps se traîne en longueur.
Brisé, mutilé, tel est l’homme adulte, sous l’effet d’une machine sociale qui broie les corps et les âmes.
Machine à meuler, poncer, abraser :

« un présent qui abrase les rêves d’évasion
qui ponce les envies
meule jusqu’à la moelle le fémur de l’ailleurs ».

Abrasés, « les rêves d’évasion » deviennent si minces, qu’ils ne permettent plus de quitter le présent devenu le seul temps du vécu, devenu prison, geôle sans échappatoire vers d’autres temps, passé ou futur, ou vers un « ailleurs » ; devenu ‘’maison d’arrêt’’ de la vie qui ne peut plus fuir et s’épanouir dans toutes ses dimensions et potentialités.
Les désirs, eux, sont « poncés ». Rabotés tous les désirs, jusqu’à celui de sortir de la Machine dans laquelle, comme Chaplin dans les Temps modernes, l’être humain est avalé pour en devenir l’un de ses rouages.
S’évader du présent, d’ici et maintenant, devient difficile pour l’homme mutilé de sa puissance imaginante et l’énergie sous-jacente du désir, qui seuls disposent des capacités de lever les barrières du présent. D’autant plus que « le fémur » qui, par métonymie, désigne la cuisse et la jambe dans son ensemble, « meulé jusqu’à la moelle», empêche de fuir dans un « ailleurs », non seulement par l’imagination, mais aussi corporellement. Hic et nunc, pour prison.
Corps et âme, l’homme se trouve enchaîné.
Et vidé de lui-même.

Déshumanisé, aliéné, l’humain est ravalé à n’être plus qu’«une boîte d’os », une boîte crânienne, pleine d’os, mais vidée d’âme. Une "boîte" comme une cage, une prison. Une "boîte" comme un lieu de travail avec lequel il se trouve assimilé, auquel il est réduit.
Boîte douloureuse :

« ça vrille dans une boîte d’os le filetage des heures
la foreuse rouillée de l’ennui mécanique »

Et c’est bien « l’ennui mécanique » qui domine, celui qui creuse et les crânes et le temps. Cet ennui qui « dans un bâillement avalerait le monde » ( Baudelaire. Préface aux Fleurs du mal)
L’usine a tout envahi de la vie. Partout, ça usine. Et ça meule, et ça fore, et ça vrille. Et l’être humain est le premier à subir cet usinage, qui le façonne pour le néant, qui le place hors d’âge, dans un dessèchement, et du cœur et de l’âme :

« mais quand on sèche ici
émiettés en pourquoi
quignons d’humains rassis
dedans cette vie-là »

Désormais, nous « séchons d’ennui », selon une expression ancienne, utilisée par Pascal dans son analyse du "divertissement", quand on dit plutôt aujourd’hui : "mourir d’ennui", ou éprouver un "ennui mortel".
L’usinage généralisé s’accompagne d’une usure qui ôte toute fraîcheur, ternit la nouveauté de la jeunesse et de la vie.
Ainsi nous nous émiettons, nous, « quignons d’humains rassis », tout morcelés, tout décomposés. Nous qui avons été réduits au pain sec du rêve.
Et désormais l’espoir est « tuméfié », gonflé, boursoufflé, hypertrophié, mais par une blessure, par une maladie de l’âme, et non par une dimension d’imaginaire qui enfle, augmente, amplifie l’existence.

Sans désirs et sans passions, le temps semble à vivre démesurément long, et si bref dans la mémoire.
Il faudrait réduire ce temps, non le temps de la vie, mais celui de la survie, nous qui survivons, et pourtant « étions nés pour ne jamais vieillir, pour ne mourir jamais » comme écrivait Vaneigem dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. Et qu’importent alors les « trous noirs » où la vie et le monde s’engloutissent dans un bâillement.

«L’homme ne sera-t-il toujours qu’un fragment d’homme, aliéné, mutilé, étranger à lui-même ?» s’exlamait Paul Nizan.
La poésie et tout art s’y refusent.
Toute poésie est une insurrection.
Ainsi Jean-Paul Siméon, directeur artistique du Printemps des Poètes durant seize ans, à la direction de la collection Poésie/Gallimard depuis 2018, écrit justement :
« Toute lecture, toute écoute d’un poème parce qu’ils prouvent dans l’instant qu’une autre langue et donc d’autres représentations du monde sont possibles, sont l’occasion probable d’un réveil de la conscience, une objection en acte aux consensus délétères. Multiplier l’effet du poème, faire entendre à chaque instant et en tous lieux son inconvenance, c’est cela l’insurrection poétique… »
Parce qu’une « vie sans poésie est une vie sans vie », comme le proclament les poètes anonymes d’hier et d’aujourd’hui, sur les murs des villes.


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