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Récit poétique
socque : Les couleurs froides du monde
 Publié le 20/02/21  -  6 commentaires  -  3485 caractères  -  88 lectures    Autres textes du même auteur

Vues au ras des anémones.


Les couleurs froides du monde



Je me souviens du ciel, il n'était pas ridé, instable comme là.
… Enfin si, parfois. Le blanc me cernait, des tourbillons blancs grenus, de brusques courants d'un blanc glacé qui me giflait. Je ne voyais rien.
Les coraux pondent sous le bleu sombre, leur laitance se répand en volutes blanches ; je la mange, les œufs qui s'en imprègnent croquent sous mes dents. Il fait tout blanc autour de moi, la nourriture me cerne en tourbillons frais.
J'ai suffisamment mangé, pourtant je m'attarde dans la nuée blanche. Elle caresse, frôle les nageoires, titille sous le ventre, me dissimule. Je creuse dans le sable un petit trou, m'y allonge, rabats quelques grains. Ce n'est pas l'abri habituel, mais le plaisir est trop intense de cet oubli blanc.

Bleu. Souvent le ciel portait un bleu léger, plus clair encore quand sa lumière faisait mal, quand la chaleur m'écrasait. Je me réveille dans le froid gris, la réconfortante blancheur a disparu et je m'expose beaucoup trop sur ce fond sableux. Je m'éloigne sans trop savoir où je vais, le rêve m'habille encore de ciel, de chaleur ; je voudrais les revoir, réécouter le silence brasillant de l'été. L'été. Peut-être par là où l'eau est plus calme devinerai-je le ciel derrière ce rideau mouvant à la fausse transparence.
Sous moi, après le tombant, il fait noir. Le ciel pouvait être noir aussi au-dessus, il déversait du noir et je ne voyais rien. Il fallait deviner, si on s'était laissé surprendre par le ciel, l'approche du danger noir dans le noir.
Mais ici il fait bleu dans un frais bienveillant. Le ciel de l'autre côté, si c'est lui, pénètre de vert les eaux en haut.
Oh quelle aubaine, une baleine en train de chier ! Elle est seule comme moi, par en dessous je pénètre dans ce courant brun grenu qui tourbillonne… C'est chaud, ça sent fort, c'est délicieux, je savoure les petits morceaux. D'autre fretin arrive, le ventre plein je m'écarte.

Il faut regagner mon coin habituel, au-delà du tombant dans le noir vit le danger noir. Un changement de courant porte vers moi son odeur glaciale. Je file.
Dans le noir, sous le noir je courais. Il n'y avait pas de courant, c'était moi qui courais. Le danger noir me suivait dans le noir, je savais que mon odeur chaude l'excitait, avec la fatigue j'avais oublié les astuces pour brouiller la piste.
J'ai quitté le couvert des arbres, le noir a pâli, sous mes pas le blanc explosait en volutes blanches. Mes traces me trahissaient, mon souffle luisait blanc devant moi. Soudain le danger était devant aussi. Noir sur le blanc, il a attaqué.
Je vire d'un coup sec et file le long du tombant bleu, je connais une faille où me réfugier. Le danger m'arrête net, un autre danger devant moi. Il m'enserre d'un tentacule.
J'ai plié les genoux, de ma gorge coulait le chaud qui ne devait pas sortir de moi ! Lourde la tête, lourde sous les bois qui l'été m'avaient conquis une harde et désormais m'empêtraient. La tête lourde s'est abattue dans le blanc, y soulevant des volutes blanches. Le danger multiple mordait un peu partout, il m'a déchiré le ventre. Gris, pâle par endroits le danger, pas noir.
Le bec du poulpe s'approche, il va me déchirer. Je me rappelle le danger gris qui me cernait sous le ciel noir.

Si je revois le ciel, me souviendrai-je de la laitance blanche des coraux ?


 
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   Robot   
11/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Belle écriture qui nous donne un récit ou la poésie est prégnante.

Ce récit ne raconte pas une histoire. Il nous emporte sur une suite d'impressions diverses que la rédaction nous fait ressentir par des petites touches imagées et métaphoriques.
La rédaction à la première personne a su éviter la lourdeur que l'on subi parfois sur certains textes autocentrés.
Ici le "JE" n'est pas uniquement le narrateur, il devient le lecteur qui s'immerge dans le récit.

Un vrai plaisir à lire et relire.

   Corto   
20/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Du grand art.
On s'immisce, on s'identifie, on admire, on fuit, on ne comprend pas tout, mais c'est beau.

La vie dans ce monde obéit à des normes et des réflexes qui surprennent car on ne les connaît guère que par l'imagination ou une rare observation.
Le lecteur est plongé dans ce monde qui l'invite mais qu'il redoute aussi.

La laitance des coraux qu'on aurait envie d'admirer serait-elle aussi un piège pour le distrait qui en oublie le danger ?

Bravo.

   Vincente   
20/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
À hauteur (de vue) exotique d'un petit poisson se raconte ici une insolite balade pour le lecteur humain, dont les choses, si elles lui apparaissent parfois dans des termes similaires, révèlent là une bien singulière manière de voir les choses.

J'ai beaucoup apprécié cette volonté onirique de profiter d'un prisme particulier, celui du milieu aquatique d'un lagon, pour porter le lecteur à se reconsidérer. Oui, l'angle de vue dissident est considérable pour apprécier autrement.

Beaucoup de belles idées viennent fleurir dans ce microcosme marin. Pour en citer quelques-unes, je noterai celle de la première phrase où le ciel est ici la surface de l'eau ; interface entre le monde d'en bas et celui d'en-haut ; voilà qui est une vraie redéfinition de l'environnement ! Ensuite, l'on rencontre cette "nuée blanche", nuage et neige à la fois, elle s'avère en plus goûteuse à souhait… hum délice ! Et puis cette "baleine en train de chier" (pas très joli ce terme, j'aurai préféré une ellipse comme "en train de se soulager" par exemple) dont le nuage "brun grenu" se révèle "chaud,…fort,… délicieux…", et bien voici une forte remise en cause !

J'ai été étonné de lire "D'autre fretin" au singulier.

Et marrant ce final (enfin… pour le lecteur !), tout en recyclage et offrande à la vie qui meure et ainsi se transmet.

   Angieblue   
20/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
On est totalement immergé dans le tourbillon blanc de l'océan à travers le point de vue interne de cette anémone de mer. Le jeu de répétitions et d'insistance de cette couleur blanche, nous donne froid, on visualise, ressent ce froid blanc.
J'aime beaucoup la première phrase, le plafond de la mer qui vu d'en dessous de l'eau semble instable, un "ciel...instable". Puis, plus loin, "ce rideau mouvant à la blanche transparence".
Intéressant aussi les oppositions de couleurs, après le blanc intérieur, le bleu du vrai ciel, puis le noir qui noie dans sa noirceur, et très inquiétant "l'approche du danger noir dans la nuit noire".
Ensuite, c'est très cru, cette baleine qui "chie" et l'anémone qui se nourrit des excréments.
Puis cette poursuite..."noir sur blanc"...et l'attaque d'un autre danger "gris" le poulpe.
La dernière phrase bouleverse, amène une émotion dans cette froideur :
"Si je revois le ciel, me souviendrai-je de la laitance blanche des coraux ?"

C'est impressionnant, on ressent vraiment ce monde aux couleurs froides et ses dangers. Le jeu sur les répétitions mime un peu ce monde fermé. On ressent le tourbillon blanc, le noir, le danger sombre et mouvant...

Une poésie sensorielle et crue qui ne laisse pas indifférent!

   hersen   
20/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un monde de couleurs, de textures, de températures dans lequel il nous est offert de nous immerger.
Un "je" particulièrement partageur, il ne nous reste plus qu' à suivre les moments de vie d'en-dessous.
Une nature qui offre tout ce qu'il faut pour se sustenter, dont "je" n'est qu'un tout. elle en périra, selon la règle que rien ne disparaît, tout se transforme.

Un texte étonnant qui détonne sans en faire des tonnes.
Que veut-on de plus ?

Merci de la lecture de ce monde aquatique, et surtout de cette perception d'un monde qui tourne tout seul, quand on lui fout la paix et qui se permet d'être empreint de tant de poésie !

   Louis   
26/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cette prose poétique explore le monde sensible, en une démarche déjà initiée dans certains textes précédents, comme ce poème «Faisandée » qui privilégiait l’olfactif. Ici, le primat est donné au visuel chromatique.

L’approche n’est pas seulement sensuelle, mais sensualiste. Le récit poétique ne comporte aucun raisonnement, aucun "logos", mais une découverte du monde tel qu’il s’offre aux seuls sens. Penser se ramène ici à sentir. Un retour s’effectue à ce qu’il y a de plus originel dans l’homme, dans un en-deçà de l’argumentation, du raisonnement et de l’intelligence. Dans ce retour au sensible, que les humains partagent avec tous les vivants, animaux ou végétaux.
« Exister pour nous, c’est sentir » : écrivait Rousseau dans l’Émile, ajoutant : « notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence ». C’est à cette existence sensible que cette poésie veut s’en tenir, dans l’exploration du monde tel qu’il se donne à elle.

Le narrateur du récit n’est pas un humain, mais un animal marin indéterminé ( un crabe peut-être ? ), qui partage avec lui une même sensibilité. Une part d’anthropomorphisme participe à cette identité sensible.

Le contexte temporel et spatial de la narration a son importance.
Le lieu s’avère un fond marin au voisinage d’un massif corallien. Là où les coraux offrent à la vue les couleurs les plus variées, les plus vives, les plus bariolées. Dans cet espace qui abrite d’innombrables espèces de poissons eux aussi très colorés, poissons anges, papillons, chirurgiens, clowns, demoiselles, les rascasses et mérous, et tant d’autres. Un monde de lumières et de couleurs, forcément perçues par toute faune, toute flore, vivant en ces lieux où les teintes ont une importance vitale.

Le temps du récit est remarquablement choisi :
dans ce moment particulier, qui ne se produit qu’une fois par an, à la fin de l’été, quand les coraux libèrent tous en même temps, une nuit de pleine lune, des nuages d’œufs sous forme de « volutes blanches», remontant à la surface comme une "neige à l’envers". Quand les fonds marins révèlent leur lien avec le ciel et la lumière, la lune et le soleil ; avec le cosmos.

Blanc
Le récit décline les sensations. Visuelles d’abord, avec celles d’un blanchissement du milieu marin, envahi d’un « blanc grenu » sous l’effet de la ponte synchrone des polypes coralliens.
Le blanc a tout envahi, il s’est répandu dans tout le champ visuel, au point de faire obstacle à la vue des couleurs du monde : « le blanc me cernait… Je ne voyais rien.» Le blanc n’est pas une couleur, mais la combinaison et l’effacement des couleurs.
L’aveuglement blanc n’est pas désagréable, pour le narrateur, contrairement au noir qui va se présenter. Ce milieu très coloré dans lequel il vit habituellement va se ramener à l’opposition dominante entre le blanc et le noir.
Aux impressions visuelles d’une « laitance », sont associées des sensations tactiles et gustatives.
Les couleurs semblent être perçues à la fois par les yeux et par la sensibilité thermique : ainsi le blanc est-il associé au froid : « de brusques courants d’un blanc glacé qui me giflait », et à d’autres impressions tactiles, violentes ou douces, il secoue, « gifle », mais aussi caresse : « Je m’attarde dans la nuée blanche. Elle caresse, frôle les nageoires, titille sous le ventre »
Une sensation gustative s’y ajoute : « …en volutes blanches ; je la mange ». Un blanc à croquer, léger, croustillant, savoureux.
Ainsi le monde au clair de lune est devenu blanc, un blanc aveuglant et frais, qui s’avale et se déguste, « la nourriture me cerne en tourbillons frais ».
L’effet sensoriel du blanc est un plaisir à la fois visuel, gustatif et tactile.
Le plaisir et son opposé, la douleur, constituant en effet deux sensations déterminantes.
Il y a bien une teinte brune perçue, liée aussi au savoureux, dans les matières excrémentielles des baleines goulument absorbées, mais le blanc l’emporte, rassurant, « la nuée blanche… me dissimule », blanc d’une sensibilité du sentiment, d’une sensation réconfortante et donc plaisante de se trouver à l’abri de tous prédateurs.

Bleu
Le blanc est du présent, le bleu du passé. Il n’est pas immédiatement perçu. Il est un bleu de mémoire, un bleu représenté dans les souvenirs.
Le bleu est ici nostalgie : « Je me souviens du ciel (…) Souvent le ciel portait un bleu léger… »
Le bleu du ciel est, en effet, associé aux sensations agréables de lumière et de chaleur. Il est lié essentiellement au plaisir, même si parfois il peut être douloureux : « … quand sa lumière faisait mal, quand sa chaleur m’écrasait. »
Le bleu reste un plaisir, il rappelle l’été envolé, sa chaleur, sa lumière. Associé au frais, il rassure : « il fait bleu dans un frais bienveillant. »
L’ouïe, la sensation auditive, lui est aussi associé, comme cela apparaît dans le vœu nostalgique du narrateur : « réécouter le silence brasillant de l'été.»
Du blanc au bleu, on suit ainsi le mouvement des sensations qui, pour certaines, renvoient à l’extériorité d’un monde, et d’autres qui permettent une intériorité, comme la mémoire et les souvenirs.


Noir.
Noir du ciel nocturne. Noir des profondeurs marines. Noir du dessus, noir du dessous. Mais aussi noir du danger : « danger noir dans le noir »
Pas tout à fait noir, mais des variantes en gris : « « Gris, pâle par endroits le danger, pas noir »
Le narrateur est poursuivi par le noir, dont on peut penser qu’il s’agit de l’encre du poulpe.
Danger sépia. Mort imminente sépia. La mort est fin du monde coloré. Elle est une décoloration. Décoloration par le noir, décoloration par le blanc, et si les coraux multiplient la vie par leur semence blanche, ils dépérissent aussi dans un blanchiment.
Il est remarquable que le prédateur qui s’en prend au narrateur soit un poulpe. L’octopus possède, en effet, la faculté d'homochromie. Il est capable d'adapter la couleur et la forme de sa peau en fonction de son environnement. Lui, le maître des couleurs, crache pourtant une encre noire. Ainsi, derrière les apparences bariolées du monde, se dissimule une part sombre inquiétante, se cache la mort.

Il se dégage de ce texte poétique une nostalgie profonde, et une angoisse qui se communique au lecteur.
L’exploration du sensible suit le mouvement esquissé, qui va du blanc au bleu, qui mène de la sensibilité réceptive au monde extérieur à celle qui ouvre l’intérieur d’une intimité très humaine celle-là, profonde, profonde comme la mer.

Nostalgie d’un horizon bleu, de chaleur et de lumière, alors que le présent est tout de blanc, comme le papier, nourricier mais poursuivi par une encre, une encre noire, comme celle d’un poulpe, une encre au "noir de seiche". Une angoisse liée à la perte de chaleur humaine, à la perte de couleurs et de fraîcheur, à la crainte de la mort dans le noir d’encre qui, au fil du temps, "assèche".

On sent aussi, dans la question qui clôt le texte, une interrogation sur un choix de vie. Le retour au monde du « bleu », s’il est envisagé, n’entraînera-t-il pas le regret du « blanc », de tout ce qu’il y a d’agréable en lui, malgré les dangers qu’il recèle ?
Choix difficile, dans cette conscience que derrière les couleurs apparentes, comme derrière le blanc, se dissimule le noir.


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