Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Récit poétique
socque : Vitesse de libération
 Publié le 27/12/20  -  5 commentaires  -  7911 caractères  -  36 lectures    Autres textes du même auteur

Tout un travail.


Vitesse de libération



« Tu te rappelles le Départ ? »

Ainsi, dans le vent qui passe, s'entrechoquent les roseaux, frissonnent ou faseyent les feuilles ; les poules caquettent, les oies jasent, autruches et kakapos font ce qu'ils font quand ils commentent les nouvelles. Mais les aigles ont cessé de glatir.
Seuls demeurent comme témoins directs quelques vieux, vieux chênes, de grands séquoias, des éponges aussi bien sûr, sauf que les éponges n'étaient pas franchement au cœur de l'action. Peu importe car le vent qui passe sur les océans, franchit les monts et bouscule la vapeur d'eau porte aussi la mémoire relayée en latitude et longitude. Tous rient impunément devant les humains aux prises avec la prolifération des insectes et se répètent :
« Tu te rappelles le Départ ? »




Le projet a germé chez quelques cétacés brillants mal adaptés socialement. Des rorquals, raconte le vent en passant, qui ont modulé leurs chants pour se faire entendre d'autres espèces. Des orques ont répondu en premier, quelques lamantins. Les ondes filaient dans l'eau, rebondissaient dans les canyons abyssaux, effaraient les antennes des homards, gênaient la visée de cavitation des squilles en chasse.
Les baleines à bosse, notoirement pondérées et prudentes, ont enfin réagi. Elles en étaient. Les dauphins, peine perdue. Ils ont menacé d'aller avertir les humains si on ne leur cédait pas des proies. Leur chantage est resté sans effet, comment comptaient-ils se faire comprendre ? Ils ont répondu iiiiik et sont repartis en giflant de leur queue un baleineau.
Le vent ne savait rien encore de ce qui se tramait sous la surface, les fous remontés de leur pêche ont permis de franchir le plafond des bulles – pourtant il est déconseillé de parler le bec plein en battant des ailes. « Un Départ. Il faut avertir tout le monde. »
Les dauphins ont confirmé en jouant dans les vagues. Ils pensaient que les humains en auraient vent. Les frégates venues chiper le poisson attrapé par d'autres ont passé le mot, les hirondelles de retour d'hivernage l'ont entendu et truissoté comme de grandes folles.
L'affaire devait à présent mûrir, s'élaborer. L'été s'est révélé particulièrement agité météorologiquement parlant, perturbation sur perturbation venaient battre les côtes, s'enfoncer dans les terres, bruire dans les grands arbres, occuper les forêts, les basses-cours, jusqu'aux pigeons des villes. Et les moineaux assuraient la navette.
Mais après tout, quel besoin de planifier ? L'heure était venue, il suffisait de s'en convaincre, de décider d'une date. Les nids cette saison-là sont restés vides et les ornithologues inquiets ont pointé l'anomalie.

Le vent un jour est passé plus pressé encore, de Brest à Brest-Litovsk, Oulan-Bator, Novossibirsk, etc. Partout sur la planète. « Demain. Le plus proche océan. » Soudain les oiseaux se sont tus, eux qui depuis des semaines criaillaient à tout propos aux petites heures de la nuit. Les basses-cours étaient tristes, les kiwis aussi, les cagous. Ils se sont couchés tôt mais n'ont pas dormi, tous regardaient les étoiles qui ne changeaient pas.
Une paix immense s'étendait et les humains s'en sont réjouis. Le changement climatique devient sérieux, regardez tous ces oiseaux déboussolés ces derniers temps ! Enfin, l'ordre semble revenir… Pas trop tôt.
La Lune luisait en demi-teinte, elle aussi se sentait mélancolique, d'un autre côté elle estimait le temps venu. Cette nuit-là elle réfléchit la lumière solaire à sa guise, renvoya du bleu qui passa insensiblement au vert, jaune, orange, rouge, violet, indigo. Les astronomes nettoyèrent leurs lentilles.




« Tu te rappelles ? »
Ils ont pris leur vol sans autre bruit que celui produit par leurs ailes. Ce n'était pas le moment de gaspiller de l'énergie. Les plus petits ont suivi même s'ils n'avaient aucune chance ; le plus infime colibri voulait participer. Jusqu'à, malgré leur notoire lourdeur, quelques hoazins huppés dont les plus têtus ont atteint l'océan et nourri les poissons.
À leur passage, la nuit tombait soudain, comme pendant une éclipse. En levant les yeux, on se rendait compte que le ciel irradiant de chaleur était devenu un lieu agité, duveteux, criaillant et fientant. Des champs entiers recevaient en quelques minutes assez de guano pour une fertilisation annuelle. Mais c'est au large que le complot déploya toute son étrangeté.
Malgré la difficulté de coordination, il n'y a eu que peu de ratés à cette étape. Un équipage de porte-conteneurs dérouté pour jeter une cargaison avariée a rapporté :
« Ils sont arrivés d'un coup ! Le ciel était noir, la mer toute blanche d'écume. Les baleines sautaient, haut, de plus en plus haut… Et puis on s'est rendu compte qu'elles ne redescendaient plus, qu'elles s'en allaient dans l'air. On ne comprenait pas. »
Plus tard, les physiciens en mécanique et aéronautique calculeraient la force nécessaire pour assurer le vol d'animaux de plusieurs tonnes soutenus par des nuées de volatiles aviens et chiroptères, sur des milliers de kilomètres, en altitude régulièrement croissante. Les biologistes introduiraient ces chiffres comme données de leurs propres calculs prenant en compte les caractéristiques morphologiques des porteurs, l'espace nécessaire au vol stable de chaque individu, les risques de collision, les possibilités de relais. Pour en tirer, une fois ôtés les circonvolutions, considérations, intervalles d'erreur, hypothèses explicites et présupposés encombrant les différents rapports, la conclusion unanime et irrévocable : impossible.

Et c'est vrai que l'opération a failli échouer. Les conditions du voyage, à mesure que montaient les monstrueux équipages de cétacés beuglant des chants de détresse, soutenus par les ailes au bord de la rupture de leurs convoyeurs, irrémédiablement s'aggravaient. Moins d'air, moins de support atmosphérique, moins d'oxygène et d'énergie, la nécessité de plus en plus impérieuse d'accélérer, toujours, toujours.
Le vent ne pouvait guère aider, pas même pour dévier les quelques missiles expédiés à tout hasard ; cela, les volatiles les plus fatigués, déjà condamnés, s'en chargèrent en commandos suicidaires. Déjà d'énormes carcasses s'étaient abattues dans les forêts et les déserts, prêtes à nourrir des générations de charognards. La statue de la Liberté disparut sous un amoncellement d'ambre gris.

La Lune est sortie de son orbite, elle a présenté son grand corps et obtenu l'arrachement des plus avancés, les plus proches de l'espace, ceux morts de froid ou presque, qui battaient des ailes par on ne sait quel réflexe. L'attraction des masses en raison inverse du carré de la distance, telle se nomma la dernière chance. Le satellite a failli caramboler à son tour la Terre, mais par un déhanchement ultime de ses mers a pu retrouver sa petite trajectoire ronde et paisible : la perspective dégoûtante de pénétrer la moiteur d'une atmosphère a évité le pire.
Oui, elle a toujours eu ce côté snob. En tout cas, sans elle personne n'aurait atteint la vitesse de libération nécessaire.




Le vent désormais, sans se lasser, raconte l'histoire, les feuilles frissonnantes la relaient, et les poules caquetantes, et les éponges muettes au fond de la mer, qui se fichent de n'avoir pas connu le cœur de l'action.
« Le Départ ! »

Les vaisseaux organiques morts gelés – ceux qui, échappés du piège lunaire, ont su jouer d'une bienvenue fronde gravitationnelle – tournoient sans fin sur eux-mêmes dans le vide d'un immense océan, en quête interminable d'un autre havre d'eau, d'abysses sous pression et de chants d'amour, de soleil, de nids, de vers et de chants d'amour.
La panspermie, tout un travail.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette poésie sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Eclaircie   
16/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Un récit poétique à lire plusieurs fois, pour en saisir, le sens, la logique et la cohérence.
L'exergue n'aide pas trop, "tout le travail" reste à faire par le lecteur.
Le récit est très documenté, très précis et savant dans plusieurs domaines. (non spécialiste je n'ai pas vérifié l'exactitude de tous les propos)
J'ai bien aimé, la phrase d'ouverture, qui se réduit au fil du récit, comme si le souvenir s'effaçait petit à petit.
Apprécié aussi l'alternance de situations improbables et de précisions "scientifiques".
Au fil de la lecture, j'ai parfois un peu décroché, en raison des précisions, justement, mais l'intérêt du récit m'a invitée à revenir en arrière.
Je me demande pourtant, pourquoi les poules, du voyage, il me semble, sont parmi les acteurs/spectateurs de ce souvenir, comme les oies, les autruches et kakapos, de même les aigles, quand plus loin dans le texte je lis " Les plus petits ont suivi même s'ils n'avaient aucune chance ; le plus infime colibri voulait participer."
Quelques broutilles m'ont attiré l'œil, comme " Des orques ont répondu en premier," ->" les" premières me parait plus élégant.
"qu'elles s'en allaient dans l'air." de même manque d'élégance.

Globalement, j'ai apprécié ce récit poétique, au goût de science fiction et/ou de fantastique.

Merci du partage,
Éclaircie

   Corto   
27/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour socque,
Ce qui m'a plu dans ce récit poétique (plutôt une nouvelle fantastique ?) c'est l'invention fondamentale que représente ce "départ".
Mais la lecture ne m'a pas enthousiasmé. Le foisonnement de mots savants notamment, lui donne - à mon humble avis - un caractère assez maniéré.

J'ai eu du mal à me laisser capter par les nombreuses descriptions de comportements, mais d'autres phrases m'ont paru sonner juste: "En levant les yeux, on se rendait compte que le ciel irradiant de chaleur était devenu un lieu agité, duveteux, criaillant et fientant". Elles permettent de s'immerger dans cette aventure peu ordinaire.

J'ai regretté souvent un ton très factuel: "À leur passage, la nuit tombait soudain, comme pendant une éclipse" ou "Ils ont pris leur vol sans autre bruit que celui produit par leurs ailes. Autrement dit il me manque un éclair de poésie dans de nombreux passages.

Les deux derniers paragraphes tentent un peu de rétablir l'équilibre.

Bravo pour l'inventivité.

PS: au final, faut-il répéter "chants d'amour" ??

   ANIMAL   
27/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Si j'ai bien compris le fond de ce texte, certains animaux ont décidé de fuir la Terre (pollution, massacres, les humains quoi) grâce au sacrifice d'autres animaux, pour partir ensemencer la Lune afin que la vie s'y développe et engendre une nouvelle évolution (sans humains donc). Et les animaux qui sont restés se souviennent de ce grand départ.

Le thème est séduisant, par contre j'achoppe sur la forme. Le foisonnement rend la lecture difficile et ne sert pas le propos.

Néanmoins j'ai apprécié ce texte de fiction, et pourquoi pas d'anticipation, qui est pour moi plus proche de la nouvelle que de la poésie.

   Donaldo75   
27/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour socque,

Ce qui est bien avec le récit poétique c'est qu'il permet de décaler franchement un texte dans le rouge, de sortir des limites habituelles de la poésie, même en prose. Et de ce côté là, c'est franchement réussi. Il y a un bon délire dans ce récit, même si parfois les redites du genre comment énumérer des espèces délayent un peu la puissance de ce délirium. Personnellement, j'aime bien quand les auteurs tentent d'écrire autrement, abordent différemment des thèmes qui nous concernent pourtant tous. Et je sais que c'est ta marque de fabrique, que tu sais prendre des risques, renverser la table j'en passe et des plus osés. Bref, j'ai apprécié ma lecture, lu avec intérêt ce récit poétique et je ne peux que dire bravo, bravo pour avoir osé, bravo pour proposer une autre poésie tout en donnant au fond de la matière pour que nous, lecteurs d'Oniris et d'ailleurs, soyons en mesure d'activer nos petites cellules grises et de les lancer dans une réflexion différente.

Merci pour le partage.

   Robot   
30/12/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce texte représente tout ce que j'apprécie dans cette catégorie du récit poétique: De la belle écriture, de la nouveauté rédactionnelle et fictionnelle, de l'étrange, de l'inattendu et au final une véritable histoire poétique qui n'est pas récitée mais qui suggère, qui fait surgir des images, sans oublier d'avoir du fond sans être moraliste.
Une poétique certainement travaillée mais qui ne sent pas le labeur de la composition.
Et au final, l'envie de relire pour encore s'imprégner et approfondir tout ce que recèle le texte.


Oniris Copyright © 2007-2020