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Poésie libre
tome15545 : Hiérophanie
 Publié le 01/10/26  -  11 commentaires  -  1890 caractères  -  173 lectures    Autres textes du même auteur

À force de regarder les arbres je suis devenu un arbre
[…]
Je déclare mes crimes et qu'il n'y a rien à dire pour ma défense.
[…]
Moi aussi
J'ai assassiné Dieu
de ma paresse de mes paroles de mes gestes de mes chansons obscènes

Aimé Césaire


Hiérophanie



Ma démone aux yeux clairs
ma tendresse
mon âme

lorsqu'accablée par le labeur
rentrant chez nous
chez nous tu sais
ici où l'on peut vivre
sans les autres ces monstres

rentrée te déchaussant
ôtant très lentement du bout de l'ongle teint
ta chaussette trempée
je salive et voyage

des anges mouillés montent de tes pieds chauds
je voyage aux forêts des mousses millénaires
cela fermente ! les sous-bois chatouillent ma narine
des parfums de choucroute alimentent mon cœur
Déesse ô mon grand souffle

je sens mille marins pris par un haut-le-cœur
tu marches sur la mer
les goélands les fous les oiseaux qui sont morts
les noyés marées noires typhons algues murènes les crabes les coraux labres ventouses plancton des écailles du sang
toute la pourriture sacrée
tu marches sur la mer
tes cheveux dans le vent te font comme des voiles
tu respires
tu es la vie
tu marches sur la mer

je me mets à genoux et je prie à tes pieds
ô mon grand souffle
combien d'encens faut-il brûler pour ta grandeur ?
tes pieds au sol laissent des traces odorantes
marines
marécageuses
forestières
fécales
sacrées
tu marches sur la mer
ô Déesse ô grand souffle
écrase mon visage
mets sous ma langue tes croûtes mûres
je veux connaître ce vertige
à la limite de la vie
tomber au gouffre immonde
où m'immortaliser
en léchant la tombe du ciel

je prie

le monde est calme
je respire
Déesse mon souffle
ton odeur berce l'univers
ta sueur abreuve les morts
les vers dansent sous tes pieds
chair putrescible ressuée
la vie suce la mort
je ne veux pas mourir
je ne veux pas tomber

hélas


 
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   Myndie   
16/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Dévotion religieuse et fétichisme charnel ; le sacré et le trivial. C'est dans la tension perceptible entre l'exaltation mystique et la fascination perverse, et le malaise qui en découle, que le titre prend tout son sens.
A la fois fétichiste, voyeur et soumis, le personnage reçoit un choc esthétique et mystique à la vue d'un geste des plus anodins, une chaussette qu'on retire.
L'auteur réussit parfaitement la liaison entre le sacré et l'organique :
- par le côté biblique de cette litanie (« tu marches sur la mer »)
-les répétitions qui résonnent comme des mantras («  ô mon grand souffle » «  ô Déesse ô grand souffle »)
- par un lexique puissamment olfactif, voire scatologique (« fécale » « pourriture sacrée » « croûtes mûres »).
On a ainsi le sentiment que le divin a moins à voir avec la pureté qu'avec la matière qui fermente et pourrit.
Le contraste est saisissant, théâtral et très réussi.
On sent également percer derrière cette « fusion » une angoisse existentielle. D'ailleurs, l'extase est brutalement interrompue dans les dernières strophes qui ressemblent autant à un désir d'anéantissement total :
«je veux connaître ce vertige
à la limite de la vie
tomber au gouffre immonde « 
 qu'à une prise de conscience de l'horreur de la mort :
«  je ne veux pas mourir
je ne veux pas tomber ».
Le « hélas » final est magnifique.
S'il fallait amener une ombre au tableau, je dirais que j'ai trouvé incongrue cette association «  des parfums de choucroute alimentent mon cœur » ; je la trouve dommageable pour l'élan poétique et l'intensité du texte.
Ceci mis à part, j'aime ce poème subversif qui bouscule toutes les bienséances.

   Pussicat   
17/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Comment dire... j'ai beaucoup ri et j'ai pensé au petit livre de C-F Mercier De Compiègne "Éloge du pet" dont je conserve un exemplaire, entre dissertations et poèmes : "Rien de si petit en apparence que le héros que je célèbre, puisqu'on ne peut l'apercevoir. Rien de si grand et de si puissant que lui, puisque semblable aux aquilons, et même à Dieu, que l'on sent et que l'on ne voit pas, il agit sans cesse sur nous et sur tout l'univers".

Ici, les différentes nuances de la bromhidrose et autres sécrétions des glandes sudorales remplacent le pet. C'est bien écrit, un poème qui touchera tous les fétichistes et adeptes de fines gourmandises ; à goûter avec modération.

Commentaires EL

   LeChevalier   
24/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Un texte comme on en goûte rarement. Le titre est d'une solennité rare, annonçant le récit d'une visite divine sur notre bas monde. Dans la tradition des hymnes sacrées que nous a léguées l'Antiquité, le texte s'ouvre sur une apostrophe qui nous permet d'en connaître immédiatement le destinataire : une femme que l'amour sublime en être spirituel ("démone" serait à prendre plutôt dans le sens mythologique que chrétien). Un saut de ligne pose le cadre : l'homme est rentré déjà à la maison, il attend que sa bien-aimée rentre elle aussi du travail pour qu'il puisse l'adorer en privé, "sans les autres ces monstres".

Cela devient moins traditionnel à partir du troisième bloc de texte où l'attention est déplacée vers... les chaussettes de la bien-aimée. Pourquoi pas ? Cela me fait penser à ce texte (en prose) d'Arthur Rimbaud, "Un coeur sous une soutane".

Suit une véritable ekphrasis des chaussettes et, plus précisément, de leur odeur... c'est parfois difficile à digérer, tant l'auteur sait manier le vocabulaire correspondant, il se lance dans une hypotypose d'une rare maîtrise. J'en retiens quand même une ligne : "tu es la vie". Je pense que c'est vraiment l'essentiel -- la vie, ce n'est pas toujours des roses et des flacons de parfum et puis, quand on aime, on aime tout.

Les allusions au sacré sont omniprésentes mais à partir de "je me mets à genoux et je prie à tes pieds" on atteint une sorte de paroxysme. Celui-ci est particulièrement lisible dans la mutation du terme d'adresse : de "démone" on passe à "déesse". "Mon souffle", c'est à peu près équivalent au "mon âme" du début : l'âme, c'est ce souffle de vie. Pour être parfaitement honnête, je regrette qu'on n'ait pas plus de textes emprunts d'une telle majesté. Le traitement ne certes pas des plus classiques, mais je vois un heureux rapprochement avec le sonnet CXXX de Shakespeare : "the breath that from my mistress reeks" ; certes, le verbe "reeks" n'avait pas le même sens à l'époque de Shakespeare, mais pour un lecteur moderne, ce n'est pas si loin de la choucroute qui nous est ici offerte généreusement.

Au final, je salue une oeuvre artistique dont tous les sens sont repus.

   Provencao   
1/10/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour tome 15545,

Plusieurs lectures, où j'y ai lu une belle valeur et un beau symbole en cette poésie médiatrice entre l'humain et le sacré.
Une poésie à mon sens qui se tient dans les confins des choses, des êtres, pour dire allégoriquement leur entité.

Au plaisir de vous lire,
Cordialement

   Cristale   
1/10/2026
D’aucuns pourraient ressentir un malaise profond devant l’association du sacré, de l’amour et de la putréfaction, mais, à mon petit niveau, mon dégoût pour ce mélange de registres se fait en toute modestie… je capte une complaisance dans le répugnant et un penchant à l’idolâtrie.

Alors pourquoi je ris ? (et merci de me faire rire en ces jours difficiles) Parce que « Les fleurs du pied » (dans le sens de senteurs) ont un relent de scatopodophilie (oui, - podo - , de pied) mis sous mon nez par pure provocation. Ça marche… avec ces vers aux pieds libres.

Le propos est parfois dégueu, mais le travail est remarquable, d’une rare puissance évocatrice juxtaposant le sublime et le grotesque.

Ah ces poètes !

   jf2   
2/10/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Ma sensibilité plutôt romantique fait que je n’ai pas beaucoup apprécié ce poème.

Le principal problème est que l’accumulation d’images volontairement provocantes rend l’accès au message sous-jacent difficile.

En relisant plusieurs fois, j’ai cru comprendre que l’auteur cherchait à montrer que l’extase absolue ne pouvait exister que dans la mort mais qu’en fait, il ne voulait pas mourir, hélas.

Cette vision intéressante est à mon sens occultée par l’aspect excessif du poème.

Je pense que des images moins violentes et surtout moins dans une logique de surenchère en auraient renforcé la force.

De plus, la forme ne fait qu’aggraver cette impression d’accumulation un peu forcée avec ce vers très long et cette litanie de qualificatifs sous forme verticale.

Et puis vraiment, la choucroute, non !

   Cyrill   
4/10/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bjr Tome15545
J’ai beaucoup aimé ce poème avec son vocabulaire volontairement répulsif. La figure féminine est vue dans son extrême complexité. Amante, démon, déesse, mère nourricière, matière organique… le sacré émerge du profane.
Je trouve la répétition du vers : « tu marches sur la mer » particulièrement belle, dans une strophe qui donne la mesure de l’avancée inexorable de la vie et de la mort. C’est aussi une formule liturgique. Il évoque une marche christique, mais avec une divinité odorante et putrescible.
Et puis soudain la peur apparaît. Le dernier « hélas » est très fort, justement parce qu'il est à peine visible après cette énorme avalanche d’images. Il évoque du très ordinaire. Le locuteur veut fusionner avec le divin et la matière, mais au dernier moment il est juste quelqu’un qui a peur de mourir, très prosaïquement.
Bravo, et merci pour cette belle lecture.

   Polza   
6/10/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime un peu
Il y a une sorte de mélange des genres dans ce récit qui fait penser à Georges Bataille, Alain Isidore Ducasse, Baudelaire (Une charogne, Les métamorphoses du vampire, etc.) et j’en passe et des meilleurs comme Verlaine et Rimbaud et le fameux « L’idole, sonnet du trou du cul »…

Ça, c’est pour tous ceux passés à la postérité et de vie à trépas, mais pour ce qui est du domaine du vivant, votre poème m’a fait penser aux Laboniris de Lariviere (ce n’est pas une accusation de plagiat, mot à la mode s’il en est !).

J’entends par là une sorte de similitude dans la même volonté de désacraliser le sacré, d’enlaidir la beauté (subjective), « « La beauté sera convulsive ou ne sera pas » d’ailleurs !

Reprise d’une idée, dans la phrase suivante, par exemple « rentrant chez nous/chez nous tu sais »

VS « sur le cours lisse et tranquille, sur le cours lisse et tranquille, et dégueulasse… »

Odeurs et laideurs « cela fermente !/des parfums de choucroute/je sens mille marins pris par un haut-le-cœur/des traces odorantes marines marécageuses forestières fécales… »

VS « transpirant, renâclant, flottilles nauséabondes/Nausée…/des hauts-le-cœur… » (haut-le-cœur est d’ailleurs invariable Lariviere, si vous souhaitez modifier, mais ce n’est heureusement pas ce que j’ai retenu de votre dernier Laboniris que je n’ai pas commenté)

Et d’autres choses encore que je n’ai pas le temps de toutes énumérer ni comparer, juste pour la route « des anges mouillés » VS « Oriflammes trempées »

Il y a également le même mouvement (je trouve) de décomposition (comme le chou de la choucroute qui fermente) dans la composition du déroulé, du procédé, des métamorphoses…

Encore une fois et ensuite, je passe à autre chose, ce n’est pas une accusation de quoi que ce soit, je vous dis juste à quoi j’ai pensé en lisant votre poème !

Plus jeune, j’aurais sûrement adoré votre poème, avec l’âge, ce n’est plus trop ce que j’aime lire (même si j’ai beaucoup aimé « je ne veux pas mourir/je ne veux pas tomber/hélas ».

J’aimerais décortiquer ligne par ligne, mais je n’en ai ni l’envie ni le temps. Il reste une écriture très maîtrisée, je trouve, mes goûts ne doivent pas pénaliser ce fait…

Édition

Quand j’écris « je n’en ai ni l’envie ni le temps », je ne voulais pas dire que votre texte ne méritait pas que j’e m’y attarde un peu plus, il n’y avait aucune prétention de ma part dans ces mots, ce n’était pas méprisant, je précise au cas où…

   Heloise   
8/10/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
J'adore.
N'attendez rien d'instructif de mon commentaire. C'est juste comme ça. Il y a un côté brut dans la pensée et la formulation, qui se combine très bien avec le trifouillage dans les relents. Et ce qui en temps normal m'exaspèrerait (c'est ce qui n'est pas propre et pas lisse), m'enchante ici, je ne sais pas bien pour quelle raison, peut-être parce qu'il n'est pas ressenti comme sale par le locuteur.
Je me permets une 'tite citation de Baudelaire, qui aimait lui aussi les femmes et ces choses peu lisses :

"Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus
Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus"

Quelle grandiosité ! Transcendance du quotidien. Je suppose que ça part d'une scène banale, un appart miteux à Paris ou ailleurs, assis sur un bord de lit, et soudain le film se déroule. J'avais aimé la constellation grammaticale ferme, mais elle disparaît soudain pour des énumérations sans fin d'un délire en strophe 8, où ça part dans tous les sens.

Bref, merci pour le partage.

   Million   
13/10/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Apothéose : "en léchant la tombe du ciel" c'est très fort

à la choucroute j'ai "senti" qu'on avait ici un grand faiseur d'images alléchantes

bravo

   Lariviere   
14/10/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Bonjour tome15545,

J'ai bien aimé ce poème presque incantatoire, qui allie avec un panache nauséabond le profane et le sacré, la beauté et la laideur de la puanteur, les envolées lyrique et la trivialité.

J'ai bien entendu apprécié au plus haut point le choix de traitement, audacieux, viscéral, provoquant, servi par des images percutantes, tout aussi audacieuses, où se mêle effectivement les aspirations et les suppliques métaphysiques avec les sensations (olfactives) les plus crus et les plus écœurantes.

La construction est réussi. L'alternance de vers entre ces deux registres (besoin métaphysique et matérialité charnelle plus ou moins (plutôt plus) dégoutantes est brutale, sans transition, et réussi à lier dans une même coulée poétique ses éléments plutôt opposés en apparence.

Les images sont puissantes, possède une grande force d'évocation, un indéniable impact poétique. Le seul bémol se trouverait pour moi dans l'accumulation et la saturation (mais c'est un défaut que je possède moi même...), qui donne parfois un côté redite et un effet de sur place, qui est certainement là pour appuyer avec plus d'ardeur le propos, qui est fort lui aussi, assez radical, implacablement cynique finalement, presque nihiliste, derrière la pure provocation et l'aspect humoristique qui s'en dégage...

Enfin, ma nature (et ma déformation professionnelle) hygiéniste m'empêche de "gouter" pleinement en terme de ressenti "sensoriel" à toutes ces images de senteurs répulsives. Plus clairement, j'ai du mal avec l'odeur des pieds, trop excessive finalement, autant qu'avec la senteur des bouquets de violettes et des parfums à l'eau de rose...

Donc, si j'ai été complètement séduit intellectuellement par le procédé et que je trouve le poème très abouti, je n'ai pas été capable d'aimer beaucoup toutes ces effluves qui piquent trop mes narines... Vous voyez je suis un petit joueur finalement, pas si subversif ou dépravé que ça...

Merci en tous cas pour cette lecture "vivifiante" et audacieuse, mené avec brio, et bonne continuation !


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