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L'histoire de Brigitte et celle de Jean-Luc
NICOLE : L'histoire de Brigitte et celle de Jean-Luc  -  L'histoire de Brigitte - Chapitre 18
 Publié le 13/10/09  -  4 commentaires  -  11017 caractères  -  76 lectures    Autres publications du même auteur

C’est en rentrant chez moi pour le rejoindre que je les ai vus. J’avais fait un détour par un quartier où je ne me rends que parce que s’y trouve un excellent traiteur cambodgien, et j’étais en retard pour aller chercher Miléna. Je venais de m’engouffrer dans ma voiture quand je les ai vus : ils marchaient au milieu du trottoir, il avait passé son bras autour de ses épaules, et ils riaient.

Il a dépassé ma voiture sans me voir, tout entier suspendu aux lèvres de celle qui me le prenait.


Le froid est tombé sur moi d’un seul coup.


Alors c’est maintenant finalement. J’ai toujours su que ça arriverait, mais je ne pensais pas que ce serait aussi tôt. Les mains agrippées au volant, je laisse passer un peu de temps avant de parvenir à reprendre mes esprits. Je porte machinalement les mains à mes tempes, les veines commencent déjà à gonfler.

J’ai toujours été sujette à de violentes migraines. À la moindre émotion un peu vive, je suis malade. Le sang dans les veines de mes tempes bat de plus en plus fort, la douleur derrière mes yeux commence à s’installer. À ce stade-là, je sais qu’il me reste peu de temps avant de ne plus être en état de faire quoi que ce soit.


Je fais démarrer la voiture comme un automate, et je prends la direction de l’appartement de Laura sans perdre de temps.

Ma nuque commence à se raidir. Je me dépêche, ça va empirer encore. Lorsque je gare la voiture devant l’appartement de Laura, ma nuque est tout à fait raide, et la douleur au fond des orbites est si violente que ma vue commence à se brouiller légèrement. Tant pis, on est près de chez nous, je vais laisser la voiture ici, récupérer Miléna, et rentrer à pied tant bien que mal.


À mon arrivée, Laura s’inquiète de ma pâleur. Je lui demande un verre d’eau pour prendre deux Codoliprane, sachant qu’il est déjà trop tard pour enrayer la migraine, déjà bien installée.

Je regarde Lukas. Laura suit mon regard, et me dit ce que j’avais déjà compris : elle le garde pour la soirée, Pedro sort ce soir.

Je m’échappe rapidement, la nausée me talonne déjà. À peine sortie de chez elle, je vomis entre deux voitures. Un vieux monsieur qui promène son chien détourne un regard offusqué. Je regagne l’appartement d’un pas mal assuré, en tenant la main de Miléna, qui me suit sagement, en me couvrant d’un regard mi-interrogateur mi-inquiet. En arrivant, je lui décongèle un repas tout prêt, et je la couche dès que c’est possible. Elle prendra son bain demain, je suis à bout de force.


Je me laisse tomber sur le canapé du salon, dans l’obscurité. Mon répondeur clignote, c’est vrai qu’il devait venir ce soir. Je n’ai pas le cœur à écouter le mensonge qu’il aura imaginé pour se libérer. J’ai tellement mal, à présent dans tout le crâne. La migraine prend toute la place dans ma tête, et pour le moment du moins, elle repousse l’autre douleur, la nouvelle, celle devant laquelle je suis encore tellement démunie.

Une fois de plus, ma migraine fait office de soupape de sécurité. Elle me détourne d’une détresse morale à laquelle je n’ai pas encore appris à faire face, au profit d’une souffrance physique à la violence ordinaire.


Le lendemain matin, on est samedi, je n’ai pas à aller au bureau, mais j’appelle quand même Laura pour lui demander de garder Miléna jusqu’à dimanche soir. Puisque je suis malade, elle me propose de passer la chercher, j’accepte avec empressement, je n’aurai donc pas à prendre le risque de croiser Pedro pour le moment.

Après leur départ à toutes les deux, je me recouche et je rabats la couette sur ma tête, incapable de bouger. Je passe la journée là, prostrée, en m’efforçant de penser le moins possible. Le soir, m’étant levée pour prendre des médicaments, j’en profite pour effacer mes messages sans les écouter.


Dimanche je me réveille un peu moins malade. Je mange une tranche de pain en guettant avec anxiété la réaction de mon estomac. Ça a l’air d’aller, la crise est passée, seuls persistent le mal de tête et la peine immense.

Je sais par expérience que ma tête restera douloureuse pendant encore un jour ou deux, et puis je pourrai m’alimenter à nouveau normalement, et l’étau se desserrera autour de mon crâne, jusqu'à la prochaine fois.

L’autre crise ne passera pas aussi facilement, elle.

Je vais le croiser de temps en temps le matin en allant chez Laura, ça va faire mal de le voir sans pouvoir le toucher. Je m’emploie à repousser cette pensée loin de ma tête toujours douloureuse. Tout me fait mal en fait, chacun de mes souvenirs me blesse. Je voudrais pouvoir les retirer de mon crâne un à un.

Et puis non, ces quelques semaines ont été parmi les plus belles de ma vie, si on me les retire, qu’est-ce qui me reste ?

Tout vaut mieux qu’une vie tiède et sans relief.

J’ai froid tout le temps. Même en rajoutant un pull, j’ai froid. J’ai l’intuition que ce froid-là n’est pas près de me quitter.


À l’heure où le jour commence à décliner, on sonne à la porte. Croyant au retour de Laura et Miléna, je vais ouvrir à Pedro.


- Mince, tu as une mine épouvantable, Laura m’a dit pour ta migraine. Je n’ai pas osé venir avant, j’avais peur de te réveiller.


Je retourne dans le salon pour me laisser glisser sur le canapé, Pedro sur mes talons.


- Tu as eu mes messages ? J’ai eu de la famille ce week-end, ma sœur et mes parents, d’un côté dans l’état où tu es, tu étais mieux seule, au calme chez toi.


Je ferme les yeux. Le mal de tête se mélange à ma peine. La fille dans la rue c’était peut-être sa sœur, ou peut-être pas, la confusion altère mon jugement.

Si je n’étais pas aussi malade, je pourrais être tentée de provoquer une explication. Et puis non, bien sûr que non, de quel droit est-ce que je lui demanderais de se justifier, je n’ai jamais pensé qu’il m’appartenait. À vrai dire, je n’ai jamais pensé que qui que ce soit pouvait appartenir à quelqu’un d’autre, et lui encore moins qu’un autre, mais ça n’empêche pas la douleur.


Entre la théorie qui consiste à savoir que je n’ai rien à exiger, et ce que je suis en train d’expérimenter, il y a un monde que je suis seulement en train de toucher du doigt avec effroi.

L’idée de le renvoyer ne m’effleure pas une seconde : à quoi bon avoir un corps s’il ne doit plus jamais poser les mains dessus ? Mais alors, comment parvenir à effacer les deux derniers jours ?


- Tu as mangé quelque chose aujourd’hui ?

- Je n’ai pas faim, et de toute façon quand j’ai une migraine je ne digère rien.

- Je descends chez l’épicier avec Lukas pour nous chercher du jambon et des légumes à faire cuire à la vapeur. Tu vas pouvoir manger ça, non ? Et puis comme ça, Laura aura le temps de te ramener Miléna. Allez bonhomme, viens avec Papa, à notre retour ta copine sera là.


En partant, il effleure mes cheveux du bout des lèvres, d’un geste d’affection familier.

Peut-être que rien ne s’est passé finalement. Pour la première fois depuis ces deux derniers jours, je pleure. Je pleure de détresse et de soulagement à la fois. La tempête est passée, je ne serai pas forcée de continuer sans lui, mais j’ai perdu ma belle assurance.

Terminées les semaines où je volais au-dessus des humains, je viens de retomber durement sur terre. Quand il sera loin de moi, je ne serai plus jamais sûre de lui, et il faudra bien faire avec cette nouvelle donne.


Il y a quelques années, j’ai lu un livre qui traitait de la jalousie, j’ai oublié de quel auteur, mais il s’y trouvait une phrase que j’ai retenue tant elle trouvait un écho chez moi. Ça disait en substance que parfois, la personne qui est la cause de votre souffrance est aussi la seule qui puisse la soulager. Je ne pourrais mieux dire ce que je ressens.


Il va revenir et la vie va reprendre son cours, mais la légèreté ne reviendra pas. Je ne serai plus jamais invulnérable et lumineuse. Le doute est entré, il a planté ses griffes bien profondément dans ma chair, et rien ne le chassera plus.

J’ai perdu pour toujours le sentiment d’insouciance qui a marqué ces dernières semaines : il m’avait faite reine, je redeviens fourmi.

Le calme reviendra, mais je ne remonterai plus jamais aussi haut, quoi qu’il puisse se passer après. L’amertume vient empoisonner mon soulagement, comme elle viendra troubler tous mes moments de bonheur : bienvenue dans la vraie vie.

Je suis un funambule qui court au-dessus du vide, d’une plate-forme à l’autre. Je mets toute mon énergie à retarder le moment de la chute, mais il n’y a pas de terre ferme au bout de ma course, et je ne peux plus faire marche arrière.

C’est pareil pour chacun d’entre nous, mais avant je pouvais l’ignorer.


En rentrant du boulot le lendemain, je suis allée sonner chez Dominique. Je n’ai pas décidé de le faire, mais je l’ai fait cependant, presque sans y penser.

En renouant avec la douce habitude de nos causeries, je remets les pieds sur un terrain familier. Mon instinct me dicte de ne pas me couper de mes amis : ils seront là quand Pedro n’y sera plus. Je ne me l’avoue pas encore aussi nettement, mais il y a de ça aussi dans mon geste impulsif.

Dominique m’accueille comme s’il m’avait quittée la veille, avec un large sourire dont je m’étonne d’avoir pu me passer aussi longtemps. Ses enfants, Théo et Léa, entraînent Miléna vers leurs chambres avec des cris de joie et des bruits de course. J’emboîte le pas à Dominique, qui me prépare un café sans avoir pris la peine inutile de me demander ce que je veux boire. Je m’installe à ma place dans la cuisine, et je me débarrasse de mes escarpins inconfortables en m’étirant.


Ces gestes familiers me réinstallent doucement dans ma vie.


Pedro est important pour moi, mais il y a d’autres personnes dans ma vie qui elles aussi le sont. Forte de ce constat, je me sens moins vulnérable, moins exposée. Il y aura de la vie après Pedro, et de la vie qui vaudra la peine d’être vécue malgré tout.

Ça me fait sourire de m’imaginer, l’âge venant, toujours assise dans cette cuisine, pieds nus sur le carrelage froid, à regarder Dominique nous faire du café, comme aujourd’hui.


- Tu as l’air heureuse. Je me demandais combien de temps tu allais me faire attendre avant de m’en parler.

- Te parler de quoi ?

- Tu pourrais commencer par me dire qui est le beau ténébreux qui te rend visite plusieurs fois par semaine, curieusement accompagné d’un petit garçon… Allez, ne fais pas cette tête, on est voisins, tu n’espérais pas me le cacher, si ?


Alors j’ai parlé de Pedro, Lukas et Laura. J’ai surtout raconté Pedro. J’ai tu la peau aux reflets de moire sombre et à la douceur indicible. Je n’ai pas soufflé mot de son odeur, et des infinies nuances qui la composent ; et pourtant je vois au regard qu’il pose sur moi qu’il a entendu tout ça derrière mes silences pudiques.


- Tu as bien raison d’en profiter, dans une vie, les vrais bonheurs se comptent sur les doigts d’une main.

- Eh bien, tu es en pleine forme toi ! Qu’est-ce qui nous vaut cette réflexion optimiste tout droit tirée de la sagesse populaire ?

- Hélène veut reprendre les enfants.


 
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   nico84   
13/10/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Le prenom de la fin (pour éviter de délivrer l'info à ceux qui n'ont pas lu) ? Bon, j'aurais la réponse demain mais il me semblait qu'elle était morte ...

Chapitre sur l'attachement et sur la peur de perdre celui qui fait notre bonheur. Decouverte de cet état d'esprit, le revers de ces quelques semaines d'extase. Pas mal mais par contre, j'avais compris pour cette femme que ce n'était pas un danger.

Dans la manière dont tu l'as raconté sûrement. Un ton en dessous, mais il y a de belles phrases et la fin m'interroge.

Donc cette partie est réussie, fluide, toujours ponctué de belles réflexions de vie. Bravo.

   Myriam   
13/10/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Alors là... il est possible que ce soit mon chapitre préféré...

Quel talent de réussir, à partir d'un évènement traité et sur traité jusqu'à l'écœurement dans tous les romans féminins actuels (elle le voit avec une autre et en fait c'est sa sœur...), à écrire un si beau texte, si profond, si vrai, où chaque mot, chaque phrase, réussit à enrichir la réflexion sans jamais être répétitif.

Tellement de phrases m'ont touchée, j'en cite une mais il y en aurait beaucoup d'autres: "Entre la théorie qui consiste à savoir que je n’ai rien à exiger, et ce que je suis en train d’expérimenter, il y a un monde que je suis seulement en train de toucher du doigt avec effroi." Effroi... mot magnifiquement choisi.

Excellente idée de faire intervenir la douleur physique, en reflet de la souffrance morale.

Belle réflexion sur la jalousie, sur la vie, sur l'après ("L’amertume vient empoisonner mon soulagement, comme elle viendra troubler tous mes moments de bonheur : bienvenue dans la vraie vie."... oups, j'avais dit que je n'en citais qu'une...!).

Belle image que celle du funambule aussi...

Bref, j'adore.

Merci Nicole!!

   jaimme   
13/10/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une analyse de la douleur si ancrée dans le vécu ne peut que m'atteindre. J'ai souffert, là, avec le personnage.
Et la douleur amène la douleur. Et tout s'effondre sans l'amour.

Il est bien des poèmes, de belles phrases bien tournées, qui n'ont pas autant d'impact que ces lignes.

Bravo Nicole!

   carbona   
16/8/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quelle force de ne pas demander d'explications !

J'aime beaucoup ces deux phrases : "Terminées les semaines où je volais au-dessus des humains, je viens de retomber durement sur terre. Quand il sera loin de moi, je ne serai plus jamais sûre de lui, et il faudra bien faire avec cette nouvelle donne." et je trouve inutiles les suivantes qui répètent juste en d'autres mots la même idée.

Pareil pour la migraine, je m'arrêterais à cette phrase : "Une fois de plus, ma migraine fait office de soupape de sécurité. "

Un très bon chapitre, encore bien écrit où les sentiments sont justes et cohérents.


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