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L'histoire de Brigitte et celle de Jean-Luc
NICOLE : L'histoire de Brigitte et celle de Jean-Luc  -  L'histoire de Brigitte - Chapitre 20
 Publié le 15/10/09  -  5 commentaires  -  11354 caractères  -  85 lectures    Autres publications du même auteur

Objectivement, mes chances de succès sont minces. Je n’ai rencontré Hélène qu’à de rares occasions, le plus souvent en coup de vent dans l’escalier, une ou deux fois à l’occasion d’un dîner à la conversation poussive, mais à aucun moment n’est apparue l’amorce d’une complicité entre nous.

Je m’en veux de m’être laissée convaincre par les garçons de me prêter à cette pantomime ridicule. Qu'importent les années qui passent, je suis toujours aussi incapable de m’opposer à la volonté des gens que j’aime. Je triture nerveusement l’anse de ma tasse à café, en balayant la rue d’un regard rageur.

Elle ne viendra pas. Pourquoi est-ce qu’elle accepterait de discuter de choix aussi personnels avec une presque inconnue, dont la proximité avec son mari doit peut-être même lui sembler suspecte ?


Je remue toujours ces pensées déprimantes lorsque je vois leurs silhouettes se détacher au bout de la rue. Toujours pas d’Hélène en vue, mais à sa place, Nathalie et Louis, ma sœur et mon beau-frère, encore eux. Je fonce à l’intérieur du café, avec mon sac à la main, mais sans mon pull, abandonné sur le dossier de ma chaise. Pourquoi sont-ils encore ici ? Ils vont finir par me tomber dessus, s’ils continuent à traîner dans le quartier.


- Vous avez froid dehors ? Vous préférez prendre une table à l’intérieur finalement ?


Le garçon, le même auprès duquel je viens d’insister pour obtenir une table à l’extérieur, malgré le vent frais, poussée par la crainte de rater Hélène.


- Je crois que je vais rester dedans pour le moment, il fait un peu frais en effet, vous aviez raison.

- Ça irait peut-être mieux avec votre pull, il me semble que vous l’avez oublié dehors.

- Non, je préfère le laisser là pour le moment.


Il me jette un regard à peine étonné, dans son métier il croise toute sorte de gens, alors il n’est plus à une bizarrerie près. Ça lui fera une histoire à raconter à sa femme ce soir.


Nathalie passe à la hauteur de la table que je viens de laisser. Elle a un geste vers le pull marin que j’y ai oublié. On l’a acheté ensemble trois ans plus tôt, elle en a pris un pour elle aussi, le sien est blanc avec une ancre bleue, le mien bleu avec une ancre blanche. Louis la tire doucement par le bras, et elle oublie le pull. Ils s’éloignent d’un pas pressé.


La haute stature d’Hélène, qui vient de s’encadrer dans le chambranle de la porte d’entrée, me tire de ma torpeur. Elle me rejoint, effleure ma joue d’un baiser rapide, et pose une fesse en équilibre sur le bord de la chaise qui me fait face.


- Tu voulais me parler de Dominique ?


J’avais imaginé une entrée en matière un peu moins abrupte, mais les expériences passées auraient dû m’apprendre que les choses se passent rarement comme je l’ai prévu.

Comme elle semble sur la défensive, je tente maladroitement d’instaurer un climat de confiance, en lui expliquant que seule l’amitié qui me lie à Dominique m’a poussée à faire cette démarche. Pour dissiper ses doutes éventuels, j’insiste (un peu trop sans doute) sur le caractère platonique de mes relations avec son mari, et sur mes motivations parfaitement transparentes.

Elle interrompt mes explications embrouillées d’un grand éclat de rire sans joie.


- Évidemment qu’il n’y a que de l’amitié entre vous, qu’est-ce qu’il pourrait y avoir d’autre d’après toi ? Tu le connais donc si mal Dominique ? Il n’a jamais eu que des amies, et c’est bien là qu’est le problème. Sa précédente fiancée l’avait quitté pour ça, et quand elle a tenté de me mettre en garde, je ne l’ai pas crue. J’étais amoureuse et je m’étais persuadée que j’allais réussir sans peine où elle avait échoué.


Ça non plus je ne l’avais pas prévu, et en plus je me serais volontiers passée de tous ces détails superflus. Elle non, apparemment :


- Il n’aime pas le sexe, Dominique, c’est une corvée pour lui. Je dois la naissance de mes deux enfants à des érections matinales !


Là je crois bien qu’elle a haussé le ton. J’en suis sûre même, à en juger par le regain d’intérêt que nous manifestent les occupants des tables voisines.

Je me rabougris encore un peu plus sur ma chaise.


- Et là tu viens me dire qu’il faudrait que je laisse tout ce que j’ai eu tant de mal à bâtir à Zurich, mes nouveaux amis, mon équilibre tout neuf, et mes projets professionnels, juste pour ne pas déranger le train-train de ton voisin et ami ! C’est pour ça que tu voulais me voir ?


Elle fulmine Hélène.


- J’ai dû faire une thérapie pour arriver à comprendre que rien n’était de ma faute. Pas ma faute s’il me fuyait sans arrêt, pas ma faute s’il passait des heures sous la douche les rares fois où il n’avait pas pu se dérober. Il m’a fallu des années pour arrêter de me remettre en question sans arrêt, pour cesser de me trouver trop grosse ou trop maigre, pas assez blonde ou pas assez jolie. Il ne t’a pas raconté toute l’histoire Dominique, hein ? Aujourd’hui je vais bien, j’ai rencontré un autre homme, qui vit et qui travaille à Zurich, qui est prêt à nous accueillir les enfants et moi. Alors, dis-moi, pourquoi est-ce que je devrais renoncer à tout ça ? Donne-moi une seule bonne raison de laisser passer cette chance, une seule.


Je lui ai dit que j’étais désolée, et que je lui souhaitais d’être heureuse. On s’est embrassées avec plus de chaleur qu’à son arrivée, et je l’ai laissée partir. Qu’est-ce que j’aurais pu ajouter ?


Je suis rentrée sans traîner, de peur de croiser à nouveau Nathalie et Louis. Je ne me suis pas arrêtée chez Dominique en passant, je n’aurais pas su quoi lui dire. Je passe mon début de soirée à jouer avec Miléna et Lukas. Pedro, qui les avait gardés en attendant que je revienne, prépare le repas en sifflotant dans la cuisine (eh oui, j’ai fini par lui donner un trousseau de clefs, c’était plus simple).

Maintenant on va chercher les enfants chez Laura un jour chacun, depuis un certain soir où elle m’a fait comprendre qu’elle voyait d’un bon œil que Pedro ait rencontré quelqu’un comme moi.


Les enfants babillent gentiment, avec le drôle de langage enfantin malhabile qu’ils utilisent lorsqu’ils sont entre eux.

Des gazouillis d’enfants, le sifflotement de Pedro de l’autre côté de la cloison, une odeur d’oignons qui rissolent, la promesse des bras de Pedro, comme presque tous les soirs maintenant : j’imagine que vus par un étranger, on commence à ressembler à une famille maintenant.

C’est arrivé sans que j’y prenne garde, je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou s’en alarmer, mais nous sommes en train de recomposer une cellule familiale à notre manière, sans calcul, juste en se laissant glisser où le vent nous pousse.

Autre changement perceptible : depuis peu, je commence doucement à tisser des liens avec Lukas. Je me suis longtemps défendue de trop m’attacher au petit garçon, qui pour n’être pas le mien peut m’être enlevé du jour au lendemain. C’est de moins en moins le cas aujourd’hui, je me laisse plus facilement aller. Moins soucieuse de me protéger, je le laisse entrer dans ma vie, et avec lui c’est un nouveau bonheur qui arrive.


- On dirait qu’il s’est trouvé une petite sœur mon fils. On a de la chance qu’ils s’entendent aussi bien tous les deux, tu ne trouves pas ?


Je lui souris. J’aime bien le regard qu’il pose sur les enfants.

À Pedro aussi j’ai fait de la place, plus que ma peur de souffrir ne m’y autorisait, mais à ne rien risquer on ne récolte que des joies sans éclat. Si je dois être malheureuse un jour, j’aurai au moins eu la satisfaction d’avoir été vraiment heureuse avant. Je deviens fataliste, j’apprends à accueillir ce que je ne peux pas éviter, et je m’en trouve mieux. Je m’assouplis, avec l’âge.


Après Dominique, je lui ai présenté Isa et Alice. Les filles l’ont adopté sans effort. Par souci de vérité, je me dois de préciser que je n’ai pas décidé de les présenter, elles sont juste passées à la maison alors qu’il s’y trouvait. De toute façon, c’était assez prévisible, on ne peut pas cantonner une relation au seul domaine du lit, j’espère seulement que si nous devenons un couple, nous réussirons à éviter de devenir un « vieux couple » un jour.

On ne se tourne pas vers les autres parce qu’on a fait le tour des caresses possibles, on les intègre doucement, et avec eux le reste du monde, parce que c’est une évolution normale et inévitable de la relation.


- Ça leur plairait de passer les vacances ensemble, non ? Tu sais, pour les vacances d’été on va au Portugal chaque année, Lukas et moi, vous pourriez venir aussi toutes les deux. Qu’est-ce que tu en dis ?


La sonnerie du minuteur du four le ramène précipitamment dans la cuisine, me dispensant pour quelques minutes de fournir une réponse.


Je réfléchis rapidement. Des vacances au Portugal, ça veut dire des vacances dans sa famille. Comment a-t-il prévu de me présenter à ses parents et à ses amis ? Et surtout, pourquoi veut-il me les présenter ? Est-ce que c’est bien en ligne avec le type de relation que nous entretenons ?

D’un autre côté c’est l’occasion rêvée de vérifier que la fille que j’ai vue avec lui dans la rue est bien sa sœur… et si finalement ça n’était pas sa sœur ?

Je cherche à toute allure une réponse à mes questions, pas assez vite puisqu’il revient déjà de la cuisine, la cuillère en bois à la main.


- Comme je te connais un peu maintenant, je crois savoir que tu vas passer la nuit à réfléchir avant d’être en mesure d’accepter ma proposition, alors je me dis que quitte à ce que tu passes une nuit blanche, autant que ça ne soit pas pour rien.


Bon, quoi d’autre ?


- Voilà à quoi je pense depuis quelques semaines, ne le prends pas mal, je cherche comment formuler ça d’une façon un peu plus élégante, mais je ne trouve rien.


Il ne peut pas déjà vouloir me quitter, il vient de me demander de passer les vacances avec lui.


- Tu vas dire ce que tu as à dire à la fin, les enfants n’ont toujours pas mangé, et il est tard.

- Voilà, j’y viens, en fait je me dis que comme tu vas vers tes quarante-trois ans, j’aurais tort d’attendre que les choses se mettent en place d’elles-mêmes, parce qu’après, tu comprends, il risque d’être trop tard, et on le regretterait tous les quatre.

- On regretterait quoi ? Et puis qui ça « tous les quatre » ?

- Les enfants et nous deux, on regretterait de ne pas avoir eu un autre enfant pendant qu’il en était encore temps. C’est ça que je voulais te dire, je voudrais qu’on fabrique un petit frère ou une petite sœur à Miléna et Lukas avant que tu ne te trouves trop vieille pour ça.


Quelle délicatesse !


- Je suis maladroit, mais dans le fond c’est ça. Écoute, si on doit avoir un enfant ensemble, c’est maintenant ou jamais, et moi je sais que je ne rencontrerai pas une autre femme avec laquelle j’en ai envie, alors il fallait que je t’en parle.


Je tente de déglutir sans m’étrangler trop ostensiblement.


- Ah ! Quitte à ce que tu ne dormes pas de la nuit, je crois aussi que nous serions bien inspirés de chercher un appartement plus grand et de nous y installer tous les quatre… avant de pouvoir nous y installer tous les cinq. Parce que tu comprends, tous ces allers-retours entre les deux appartements, à la longue c’est fatigant pour tout le monde. Bon, je te laisse le temps de réfléchir tranquillement à tout ça ; mais, bon, si tu pouvais quand même éviter de faire durer le suspense trop longtemps, ça serait charitable.


 
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   Anonyme   
15/10/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Je crois que je n'avais pas encore souligner l'humour dont est rempli ce roman, grave manquement de ma part.
Je l'ai rencontré tout le long des 19 premiers chapitre mais plus encore dans celui-ci. Il est drôle et tendre. Je l'ai beaucoup apprécié.

Merci NICOLE.

   nico84   
15/10/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bravo à Nicole pour ce chapitre. La rencontre avec Hélène s'avére passionant, les rôles s'inversent. Qui a souffert ? Qui a raison ? Complexe.

Pour Pedro, tout s'officialise sans peur, toujours dans une dynamique et sans une atmosphére qui plait à brigitte alors pourquoi pas ?

Et cette soeur qui "rode", elle va certainement la croiser. Que de rebondissement. Bravo !

   Myriam   
15/10/2009
 a aimé ce texte 
Bien
La dernière partie est excellente, j'ai bien ri!!!
Trop fort ce Pedro!!!

Discussion surprenante avec Hélène... on ne sait pas comment elle s'est ensuite débrouillée pour faire passer le message à Dominique, dommage.

"à ne rien risquer on ne récolte que des joies sans éclat."... j'aime bien ta façon de t'approprier les adages, et de nous les faire redécouvrir, par la fraicheur de tes mots.

Biz Nicole!

   jaimme   
16/10/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Première partie finie en forme de happy end. C'est d'ailleurs ainsi dans une écriture: quand on s'arrête à un événement heureux on a l'impression que tout sera ainsi pour toujours. Mais la suite arrive et...
C'est quand même une sacré nouille ce Pédro! La plus belle annonce de sa vie et il la fait avec autant de poésie (voire moins) que s'il annonçait la décision de fabriquer une pergola!

Félicitations Nicole, à ce stade et en forme de conclusion pour cette partie, je voudrais dire que je trouve quand même à tout cela une qualité d'exception (en dehors de celles que j'ai déjà soulignées!): dans un roman les personnages font très souvent des introspections qui ressemblent à des bouche-trous et c'est là que s'installe l'ennuie, que l'esprit du lecteur vagabonde et se rappelle qu'il aurait fallu acheter du dentifrice aux dernières courses! Mais l'art de Nicole est de nous donner à lire des remarques sur la vie qui sont au moins aussi intéressantes que les événements eux-mêmes. Chapeau, vraiment.
Oui, comme l'a souligné Myriam, la phrase: "à ne rien risquer on ne récolte que des joies sans éclat" est certainement celle qui m'a le plus marqué. Pff, voleuse de comm!!! ;)

Allez, saison deux, voyons la suite. Plus périlleuse pour l'auteure, car se mettre à la place d'une homme... Je suis impatient.

   carbona   
16/8/2015
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je suis bluffée par Pedro ! Alors c'était vraiment sa soeur cette fille dans la rue ou tout de même un écart d'un homme qui recèle encore des mystères. Je garde ce suspense. Où alors il est envoyé par Jean-Luc et Brigitte est totalement manipulée... Bon là, je pense que je vais trop loin.

Cette "révélation" sur Dominique tombait à point et n'était pas si surprenante que cela.

Un superbe chapitre mais un peu dur de se dire qu'on tourne la page... mais pour découvrir enfin la version tant attendue de Jean-Luc qui révèle, je le soupçonne, bien des surprises et qui nous donnera sans doute l'explication de la présence de la soeur dans les rues de Genève.

Les derniers épisodes sur Brigitte étaient supers, bien remplis, pleins de rebondissements à tel point que je n'avais plus guère envie de la quitter. Il y a vraiment un avant et un après dans sa vie, c'est spectaculaire et très bien mené. Bravo !


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