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L'ange déchu. 2ème et 3ème parties : La cathédrale de Sistreville suivie de La merveille
Charivari : L'ange déchu. 2ème et 3ème parties : La cathédrale de Sistreville suivie de La merveille  -  Partie 3 : La merveille. 19. Le parterre des Cieux
 Publié le 11/12/16  -  50561 caractères  -  6 lectures    Autres publications du même auteur

« Je ne sais à quoi peut servir une quantité de monstres ridicules, une certaine beauté difforme, et une difformité agréable, qui paraît sur tous les murs des cloîtres, aux yeux des frères qui y font la lecture. À quoi bon ces singes immondes, ces lions furieux, ces centaures monstrueux, ces demi-hommes, ces tigres marquetés, ces soldats qui se battent, ces chasseurs qui sonnent du cor ? On y voit plusieurs corps sous une même tête, et plusieurs têtes sur un même corps – d’un côté paraît une bête à quatre pieds, avec la queue d’un serpent ; de l’autre la tête d’un quadrupède sur le corps d’un poisson ; ailleurs un animal représente un cheval, qui est moitié chèvre par une extrémité et un autre les cornes en tête, est moitié cheval par le reste du corps. Enfin, on voit partout une si grande et prodigieuse diversité d’animaux, que les marbres plutôt que les livres pourraient servir de lecture ; et qu’on y passerait plus volontiers toute la journée à admirer chaque ouvrage en particulier, qu’à méditer la loi du Seigneur. Ah ! Dieu, si ces folies ne font pas rougir, pourquoi du moins ne pas regretter une si folle dépense ? »


L’abbé Renaud d’Avallon referma son livre et s’adressa aux moines réunis dans la salle capitulaire.


« Ainsi parlait saint Bernard de Clairvaux, au chapitre douze de son apologie à Guillaume. Mes chers fils, cela fait aujourd’hui trois mois que Rambert, votre ancien abbé, a rendu l’âme, et que vous avez choisi de rejoindre la grande famille cistercienne. Je sais que pour beaucoup d’entre vous, ce changement n’était qu’une manière d’éviter la ruine de l’abbaye de Tussignac. Cependant, pour être cistercien, il ne suffit pas de porter une coule blanche. Être cistercien, c’est appartenir au Seigneur, corps et âme, le servir à chaque heure de la journée, et rejeter la paresse, mère de tous les vices. Hier je vous ai parlé du travail manuel, de l’essartage de la forêt de Leujats, de la construction du moulin, et des sanctions prévues pour les moines qui rechigneront à effectuer leur labeur. Aujourd’hui je veux vous parler de la paresse morale, un péché tout aussi grave que la paresse physique. Je vois, en de trop nombreuses occasions, des frères qui se distraient pendant les offices, ou qui, tandis qu’ils déambulent dans les allées du cloître, regardent les motifs historiés des chapiteaux au lieu de méditer. La semaine dernière, j’ai engagé un sculpteur, chargé de détruire toutes ces images païennes, car un monastère cistercien ne saurait accepter les ornements superfétatoires qui nous éloignent de Dieu. En attendant qu’il ait terminé son travail, je vous demande de baisser la tête chaque fois que vous entrerez dans l’église abbatiale ou que vous vous trouverez dans le cloître. Et pendant les offices, tous ceux qui observeront les images interdites seront sévèrement réprimés. »


L’abbé dévisagea les moines un par un. Comme personne ne semblait vouloir prendre la parole, il décréta la fin de l’instruction et le début de la proclamation. Plusieurs frères, sachant que faute avouée est moitié pardonnée, se levèrent alors pour confesser leur manque d’application à l’heure de travailler ou de prier, et le père leur adjugea à chacun une pénitence exemplaire. Puis, une fois close la réunion du chapitre, Renaud se rendit dans l’église abbatiale, pour trouver le vieux Raymond d’Arveyres, le sculpteur engagé la semaine précédente. L’artisan, monté sur un escabeau, était en train de marteler le Paradis perdu, sur un des chapiteaux du transept droit, qu’avait autrefois ciselé un novice du monastère, nommé Pierre Toussaint.


– Eh bien, cher Raymond ? Comment va votre travail ?


Le vieil homme descendit de son piédestal pour saluer l’abbé.


– Bonjour mon père. Eh bien, cela dépend. En général, plutôt bien, mais ce chapiteau en particulier me pose de gros problèmes.

– Des problèmes ? Lesquels ?

– Eh bien, il s’agit quasiment d’un haut-relief. Si j’efface totalement la scène, j’ai peur de fragiliser le chapiteau, et il reçoit le poids de toute la voûte du transept. Vous comprenez mon père, ça peut devenir très dangereux si je l’amincis en excès. J’ai entendu dire que l’abbé Rambert, en son temps, avait lui aussi voulu effacer ce motif, mais qu’en réalisant le risque, il avait renoncé. Il n’y a vraiment pas moyen de le conserver ?

– Non, c’est impossible. Les représentations humaines ou animales doivent absolument disparaître de cette abbaye, sans exception. Si vraiment vous ne pouvez pas éliminer totalement cette scène, tâchez au moins de la rendre méconnaissable.

– Oui, mon père, c’est d’ailleurs ce que j’ai fait avec le personnage d’Ève. Hier, j’ai réussi à la faire disparaître, en la remplaçant par un motif abstrait, mais regardez Adam. Il est incrusté profondément dans la pierre, là, juste dans l’angle du chapiteau. J’ai pu supprimer un de ses deux pieds, mais le reste du corps, dame, impossible d’y toucher. À chaque coup de burin, je sens la colonne juste en-dessous qui se met à vibrer : assurément, c’est un point extrêmement sensible, ce personnage est soumis à une très forte charge, c’est sur lui que repose presque entièrement l’arceau du transept.

– Je comprends… Écoutez, de toutes manières, vous pouvez réserver ce chapiteau pour plus tard. Il y a beaucoup plus urgent pour l’instant : je veux que vous éliminiez au plus vite tous les motifs du porche de l’église et du cloître. Quelque chose de très sommaire, dans un premier temps, pour que d’ici un mois, on ne puisse plus distinguer aucune figure dans tout le monastère. Ensuite, vous aurez le loisir de soigner votre travail en taillant des formes géométriques ou des plantes stylisées, mais sans enjolivures excessives, je veux un résultat d’une grande sobriété. Une fois que vous aurez terminé, nous verrons comment procéder pour ce chapiteau en particulier. D’accord ?

– D’accord, mon père.

– De combien de temps aurez-vous besoin ?

– Dame, c’est difficile à dire, mon père. Deux ou trois ans peut-être ?

– Je veux que tout soit fini dans un an. Pendant la morte-saison, vous pourrez instruire deux ou trois moines pour qu’ils vous aident dans votre travail.

– Très bien mon père.


Le sculpteur s’inclina en signe d’obéissance et l’abbé Renaud s’en fut de l’abbatiale. Raymond, de nouveau seul, regarda une dernière fois le chapiteau, et ne résista pas à la tentation de monter de nouveau sur son escabeau pour effectuer les finitions sur les damiers et les palmettes entrelacées qui recouvraient à présent le corps d’Ève. Il venait d’escamoter une œuvre magnifique, et s’en voulait de la substituer par un travail bâclé. Il passa donc près d’une heure à ciseler le chapiteau, avant de souffler sur son ouvrage pour faire voler la poussière. Juste avant de descendre de l’échelle, il regarda Adam, qui à présent se tenait seul face au serpent, et avec ses doigts, lui caressa le visage, comme pour lui dire :


« Désolé d’avoir éliminé ta femme, l’ami. Mais qu’est-ce que tu veux, il faut bien que je mange moi aussi, tu sais. »


***


« Judith ! Judith ! Où est Judith ? »


Le cri réveilla Jacques en sursaut.


– Tu as fait un mauvais cauchemar, Pierre. Rendors-toi et essaie de ne plus penser.

– Oui, tu as raison, Jacques, c’était un cauchemar. Mais peux-tu me dire où est Judith ? Cela m’aiderait à m’endormir, tu sais.

– Mon pauvre ami, tu le sais bien où est Judith, enfin ! Elle est morte.


Pierre grelottait. Il ne faisait pas froid mais la terre était humide et les deux hommes n’avaient osé faire de feu de peur d’attirer l’attention. Le sculpteur, emmitouflé dans sa couverture, s’assit pour mieux scruter les étoiles. Il chuchota :


– Je sais bien qu’elle est morte, mais je ne sais pas où elle se trouve. Je veux dire son corps.

– Son corps ? Moi non plus, je ne sais pas. Sans doute dans une fosse commune, avec les miséreux.


Pierre soupira.


– Elle doit absolument reposer en terre consacrée, Jacques. Tu sais, elle est morte sans confession, et puis elle n’était pas très bonne chrétienne, malgré sa conversion. Nous devons l’aider à trouver le chemin du Ciel. Lui donner une vraie sépulture, faire dire une messe...

– L’enterrer chrétiennement ? Je ne sais pas si c’est une bonne idée.

– Mais comment sinon ? Toi, tu acceptes qu’elle soit jetée n’importe où, comme un vulgaire animal ? Les juifs n’enterrent-ils donc pas leurs morts ?

– Si, bien sûr que nous les enterrons. Il y a un petit cimetière, juste après le faubourg Saint-Eustache. Il est protégé par quatre murs, mais cela n’empêche pas de retrouver régulièrement nos tombes profanées. De toutes manières, Judith ne peut pas reposer là-bas, aux yeux des juifs, c’est une renégate. Mais en réalité si je dis que c’est une mauvaise idée, c’est pour une toute autre raison. Cela risque d’être extrêmement compliqué d’organiser des funérailles dans notre situation. Essaie de comprendre, mon ami, maintenant nous sommes des proscrits, tous les deux. Moi, j’ai tué un soldat du vicomte et toi, tu as saccagé les portails de la cathédrale. Si on nous découvre, on nous pendra haut et court. Nous ne pouvons pas nous aventurer en ville, ni rester trop longtemps dans les alentours. En plus il ne nous reste quasiment plus de vivres, nous avons de quoi tenir quatre ou cinq jours seulement, et avec la disette qui sévit dans les parages, on ne trouvera pas de quoi se ravitailler, même en payant. Il faut déguerpir, au plus vite. Tu comprends ?

– Et pour aller où ? demanda Pierre, d’une voix étranglée.

– J’ai pensé à Paris. Paris c’est grand, on peut s’y perdre, et puis là-bas, les vivres ne manquent pas pour qui a de l’argent. Les chantiers sont nombreux à Paris, on trouvera bien où travailler avant la morte-saison. De toutes manières, avec nos livres tournois, on aura de quoi résister, même si on est forcés de chômer quelques mois.

– Et Simon Pierre ?

– On ne peut pas le prendre avec nous, lâcha le maçon. Il est trop petit. Dès qu’il fera jour, j’irai jusqu’au faubourg des Bateliers. Là, je parlerai à la femme qui a recueilli ton fils, je lui proposerai de l’engager comme nourrice. J’espère qu’elle acceptera, une dizaine de livres fera l’affaire à mon avis, les bateliers sont des gens modestes et ont grandement besoin d’argent, et puis, elle a déjà accepté ton enfant gratuitement chez elle, alors cela ne devrait pas poser de problème. Mais on ne peut pas voyager avec le bébé, Pierre, c’est bien trop dangereux.


Pierre sanglota à l’idée de se séparer de son fils. Jacques s’approcha de lui pour le serrer dans ses bras et lui susurrer :


– Tu sais, une fois que nous serons installés à Paris, nous irons le chercher. Quand il aura dix ou douze ans, il pourra vivre avec nous sur les chantiers… Tu lui apprendras le métier, à ciseler des anges, des manticores et des hydres à sept têtes et des milliers de dents, comme tu sais si bien le faire. Tu verras, il deviendra le plus grand des sculpteurs, s’il hérite de ton talent. Qui sait, un jour, il taillera peut-être les portails de la cathédrale Notre-Dame de Paris… Pourquoi pas ? Tu verras, dix ans, ça passe vite…


Pierre ferma les yeux. Il était incapable de se voir à Paris démarrer une nouvelle vie, sur un nouveau chantier, et encore moins d’imaginer son fils à ses côtés, dans dix ans. Dans dix ans ? Il serait certainement mort, ou fou, ou ivrogne… Mais en tout état de cause, Jacques avait raison, deux fugitifs ne pouvaient pas décemment s’occuper d’un nourrisson. Il n’y avait pas d’autres options, il fallait confier l’enfant à une nourrice. Ou alors le déposer à la porte d’un monastère. À cet instant précis, Pierre sentit un frisson lui parcourir l’échine, en remémorant sa propre enfance à Tussignac. Il crut même entendre le souffle d’Odilon, le vieux chantre pervers de jadis, bruisser parmi les feuilles des arbrisseaux d'alentour. Non, décidément, il n’y avait guère d’autre issue, les bateliers deviendraient la famille adoptive de son fils, ils étaient humbles, certes, mais charitables et aimants, et cette femme qui avait sauvé ce nourrisson en détresse ne pouvait être une mauvaise mère, il en était convaincu, ou tout du moins, il s’efforçait d'y croire.


– Demain, reprit Jacques, je parlerai à cette femme. Dans notre malheur nous avons eu de la chance de tomber sur une famille de bateliers. Je pourrai en profiter pour leur demander de nous mener à Paris. Cachés dans une gabare, le trajet sera moins périlleux et plus court. D’ici trois ou quatre jours, nous débarquerons place de la Grève et Sistreville ne sera plus qu’un vieux cauchemar.

– Oui, mais Judith ? demanda de nouveau Pierre avec insistance.

– Oublie donc Judith ! Il n’y a plus rien à faire pour elle, maintenant, lui rétorqua le maçon, sans dissimuler son agacement.


Pierre se dégagea de l’étreinte de son beau-frère et lança, sur un ton indigné :


– Eh bien, dans ce cas, je n’irai pas à Paris. Toi, vas-y si ça te chante, mais moi je ne partirai pas d'ici tant que je n’aurai pas enterré ma femme. Sans aucun sacrement, les âmes restent attrapées entre la Terre et le Ciel, condamnées à errer dans le non-monde jusqu’au Jugement dernier, et c’est un sort bien pire que la mort. Non, rien à faire, je ne peux pas la laisser sans sépulture. Et pas simplement elle, je veux aussi m’assurer que Bernardin et Enguerrand reposent en terre consacrée.


Jacques, à ces mots, se releva d’un bond et répliqua avec véhémence :


– Ah, non, Pierre, ça suffit avec ton obstination ! Aussi têtu qu’un âne bâté ! Tu joues les martyrs, tu me demandes de te laisser ici tout seul, mais c’est du chantage, parce que tu sais pertinemment que je ne t’abandonnerai jamais. Et moi, alors ? Je n’ai pas le droit d’avoir mes propres exigences ? Non, moi, je ne peux pas me permettre d’être aussi cabochard que toi ! Pour ta gouverne, sache que si je te propose de partir à Paris, c’est pour toi, pas pour moi. Parce que tu es sculpteur, parce que tu es estropié, parce que c’est mon devoir de te protéger et que c’est la meilleure solution pour toi. Mais si ça ne tenait qu’à moi, j’abandonnerais tous ces chantiers du diable et ces églises de mécréants, je n’en peux plus d’être l’esclave de tous ces pharaons bouffis d’orgueil et de leurs projets démesurés. Si ça ne tenait qu’à moi, je m’engagerais dans la première armée en partance pour la Terre Sainte, pour fuir très loin de l’Occident, et une fois en Palestine, je déserterais la troupe pour mener ma propre croisade et libérer le royaume de Jérusalem de tous ces chrétiens qui massacrent mon peuple depuis des siècles. Mais avant ça, tu sais ce que j’aimerais par-dessus tout ? Tenir entre mes mains ce fot-en-cul de soldat qui a assassiné ma sœur. Tu te rends compte que ce gredin a parcouru tout le faubourg pour aller expressément tuer une pauvre femme sans défense qui portait son fils dans le dos ? Quel genre de monstre est capable d’un tel acte ? Tu vois, Pierre, j’ai le sang qui bouillonne, c’est viscéral, tout mon être réclame réparation, ça me brûle en dedans et je ne peux pas le réprimer. J’ai une bonne épée et un seul désir, de m’en servir pour trucider ce maroufle... Et pourtant, je me retiens, je sais que je dois me résigner. Pour toi, Pierre, rien que pour toi, pour ne pas mettre ta vie en danger…

– Tais-toi Jacques, répondit calmement Pierre. Je n’ai que faire de ta protection. Ma vie, je n’y tiens pas tant que ça, tu sais, plus qu’un don de Dieu c’est un fardeau que je porte depuis que je suis né, et quand la mort viendra, crois-moi, je la prendrai comme un grand soulagement. Alors tu vois, ma pauvre vie ne mérite vraiment pas que tu gâches la tienne. Fais donc ce qu’il te plaira, et ne pense pas tant à moi, je t’en prie. Mais sache aussi que ta vengeance ne servira à rien…

– Ma vengeance servira autant que tes prières, mon pauvre ami… Juste à soulager ma peine.


Pierre baissa la tête en signe d’acquiescement et murmura « soit ». Les deux hommes reprirent leur discussion, plus calmement qu’auparavant, tandis que l’aurore peu à peu éparpillait les ombres autour d’eux. Chacun finit par admettre les exigences de l’autre, le maçon s’engagea à chercher la dépouille de Judith pour l’inhumer et Pierre pardonna d’avance le crime que son beau-frère souhaitait commettre. Ils décidèrent de s’accorder trois jours pour tout régler. Ensuite, ils verraient bien s’ils iraient à Paris ou ailleurs, ensemble ou chacun de son côté, la question demeurait en suspens. Finalement, Jacques prit congé et s’en fut, épée en main, livres tournois collées à la poitrine et besace en bandoulière, pour parler aux bateliers et tenter de retrouver la dépouille de Judith.


Pierre resta dans la forêt du Grand-Leu, c’était trop dangereux pour lui d'approcher Sistreville. Il chercha le sommeil mais ne le trouva pas. Le souvenir de sa femme accaparait toutes ses pensées. Elle était là, qui souriait dans sa tête, omniprésente et pourtant Pierre sentait que cette image s’estompait peu à peu de sa mémoire, hormis le regard intense de Judith et une vague expression mélancolique, le reste du visage demeurait vaporeux. Elle était en train de disparaître, inexorablement, de son esprit. Dépité, il faillit bien fondre en larmes, mais soudain lui vint une nouvelle lubie qui le ranima. Il avait avec lui ses outils, qu’il avait utilisés pour saboter les portails de la cathédrale. Il décida de chercher une pierre pour y graver la figure de sa femme, avant de l’oublier tout à fait. De toutes manières, s’il voulait enterrer Judith, il était grand temps de songer à trouver un lieu pour la sépulture, pensa-t-il, et de ciseler pour elle une pierre tombale, éventuellement une stèle funéraire, puis de préparer le caveau. Il n'avait que trois jours pour accomplir cet ouvrage, il ne pouvait pas se permettre le loisir de se morfondre.


Il prit sa sacoche et inspecta la forêt en quête d’une pierre susceptible de lui servir de sépulcre. Il la trouva un peu plus loin, à l’orée d’une clairière. Bien sûr, il ne s'agissait pas d'un bloc parfait comme ceux fraîchement équarris et préparés expressément pour la taille, mais il mesurait presque autant qu’un corps allongé, il était plat, pas trop vermoulu et surtout, idéalement situé. La clairière entière avait des allures de chapelle, formant une esplanade rectiligne et peu inclinée, aussi longue que la nef de la cathédrale de Sistreville, nimbée d’ormes majestueux et de peupliers hauts comme des clochers, dont les feuillages tamisaient le soleil et teignaient ses rayons de vert. Le tertre où était située la pierre marquait l’emplacement de l’autel, enclavé dans un écrin de fougères, légèrement surélevé par un fatras de cailloux à moitié ensevelis, qui constituaient les marches d'un escalier biscornu. Pierre jaugea les bosselures de la pierre. Il songea tout d’abord à la tailler pour lui donner la forme rectangulaire d’une dalle, mais renonça aussitôt : l’idée de ces gisants hiératiques couchés dans ces églises grises et sans vie ne lui convenait aucunement. Ce temple naturel autour de lui était foisonnant, bigarré, disparate. Dieu le Créateur ne façonnait pas la moindre forme géométrique et ne répétait jamais deux fois la même figure, et pourtant Ses œuvres se révélaient toujours parfaites et harmonieuses. Pierre devait suivre son exemple. La tombe de sa femme serait une ode à la vie, à la fugacité de l’instant présent, aux saisons qui s'écoulent, meurtrissent et ressuscitent tout ce qui se meut dans l'univers.


Il caressa la pierre, cherchant du bout des doigts à deviner la silhouette endormie dans le bloc. À cet instant précis, l’image très détaillée du visage de Judith lui vint soudain en mémoire, comme une fulgurance. Malheureusement, il ne s’agissait pas d'elle en chair et en os, mais du portrait qu’il avait modelé dans l’argile, jadis, la première fois qu’il l'avait croisée. À cette occasion, Pierre n’avait su retranscrire sa figure et avait échoué dans sa tentative. Il avait, quelques années plus tard, essayé à nouveau de la sculpter, sous les traits de la Vierge à l’Enfant pour un des porches de la cathédrale de Sistreville, et le résultat s’était avéré au moins aussi calamiteux que la fois antérieure. Pierre demeura pensif. Non seulement il n’avait jamais réussi à représenter son épouse, mais de surcroît elle n’avait jamais apprécié les arts figuratifs, pour elle le Très-Haut interdisait aux hommes d’imiter sa Création et de reproduire tout être humain, animal ou végétal. Comment pouvait-il prétendre la sculpter, maintenant qu’elle était morte, n’était-ce pas là une terrible trahison de sa part ? Et de toute façon, Dieu accepterait-il ce type d’offrande, Dieu approuvait-il la sculpture ?


Pierre demeura immobile pendant un long moment. Il ne pouvait se résigner à oublier le visage de sa femme, cependant toutes ses réflexions le menaient à la même conclusion : renoncer à tailler ce portrait. En plus, se dit-il, s’il sculptait ce caillou, il risquait d’attirer l’attention. Si un brigand venait à passer par cette clairière et découvrait une pierre finement ouvragée en pleine nature, ne serait-il pas tenté de profaner la tombe pour y chercher un éventuel trésor ? Oui, sans doute était-il plus judicieux de ne rien ciseler du tout, pourtant dans son for intérieur quelque chose l’empêchait d’abdiquer, il tenait à cet hommage, ses mains lui réclamaient d’offrir à son épouse un chef-d’œuvre à la mesure de son amour débordant. C’était pour lui une nécessité absolue, de la même manière que Jacques devait accomplir sa vengeance pour calmer les ardeurs de son âme, il devait coûte que coûte expulser sa douleur et enfanter une statue pour apaiser son tourment.


Désappointé, il décida de rejoindre le bivouac pour attendre Jacques. Ce dernier apparut à la tombée de la nuit. Les nouvelles étaient bonnes, même excellentes. Il avait pu parler aux bateliers, et tant la femme que le mari s'étaient laissé convaincre de bon gré de garder le petit Simon Pierre pendant dix ans. Le père de famille acceptait aussi de transporter les deux hommes en gabare jusqu’à Paris, dans trois jours. Ainsi Pierre pourrait faire la connaissance de celui qui deviendrait le tuteur de son fils.


– Et Judith ? demanda le sculpteur à brûle-pourpoint.

– Le fossoyeur a retrouvé sa dépouille. Il nous la livrera demain à l’aube, nous avons rendez-vous avec lui à l’orée de la forêt – La voix de Jacques se fit soudain fébrile. Mais je dois t’avertir, Pierre, je sais que c’est Judith parce que j’ai reconnu la robe qu’elle portait, sinon, je n’aurais pas su l’identifier. Après une semaine dans la fosse, sous le soleil, le corps est dans un très sale état. Quand je l’ai aperçu, j’ai aussitôt détourné les yeux, je n’ai pas trouvé le courage pour l’observer attentivement, c’était un spectacle réellement terrifiant. Oui, vraiment, Pierre, cette image m’a bouleversé, je ne sais pas si je parviendrai un jour à l’effacer de mon esprit. Aussi, demain, quand nous recevrons le corps, je te conseille vivement de ne pas regarder sous le drap qui couvre la dépouille.


Pierre médita ces paroles. Il n’avait pas du tout réfléchi à ce point. Tantôt, en pensant à son épouse défunte, il l’avait imaginée belle et sereine, endormie dans un rêve éternel, sans envisager un seul instant la réalité abjecte de la mort, la putréfaction des chairs, la turpitude, la puanteur. Mais il ne se laissa pas abattre. Certes, l’idée de devoir contempler sa femme devenue charogne l’angoissait au plus haut point, mais son besoin de garder le visage de Judith gravé dans sa mémoire l’importait plus encore. Il songea alors aux masses informes d’argile avant qu’elles soient pétries. Il procéderait de la même manière en regardant Judith, en faisant fi du tas de boue putride posé devant lui, pour mieux visualiser, au-delà de cet état transitoire, les êtres gracieux qui s’y cachent. Ainsi, sa femme pouvait être émaciée, rongée par les vers, pourrie, lacérée de toutes parts, lui saurait la voir à coup sûr aussi belle et radieuse qu’au jour de sa noce. Car lui, il était sculpteur, il avait le pouvoir d’habiller les squelettes, de les couvrir de muscles et de peau en un seul coup d’œil, et de reconnaître le beau, même dissimulé sous une couche hideuse d’immondices.


– Merci du conseil, dit Pierre après un long silence, mais je tiens tout de même à la voir pour un dernier adieu.

– Libre à toi, mais tu ne devrais pas, répondit Jacques. Je te connais bien, je sais à quel point tu es sensible, cela risque d’être trop éprouvant pour toi… Ah Pierre ! Si tu avais vu cette fosse… Quelle horreur. Les corps se mélangeaient dans la fange, c’était comme une masse informe de têtes, de bras, de viscères, le tout couvert d’une épaisse couche de cendres, tout était gris ou cramoisi, j’avais l’impression de me retrouver au beau milieu de ton bas-relief du Jugement dernier, en plein cœur des enfers. Et dans ce charnier, le fossoyeur allait et venait allègrement, comme si de rien n’était. Chaque fois qu’il agrippait un cadavre avec sa fourche, il me demandait si c’était Judith, moi je devais faire un effort colossal pour ne pas détourner le regard… Il m’avait offert un mouchoir pour résister à la puanteur, mais ce bout de tissu ne servait pas à grand-chose en vérité, tant l’endroit était pestilentiel. Absolument répugnant. Avant de revenir ici, j’ai plongé dans la Seine, pour essayer de me débarrasser de toute cette sale odeur, mais impossible de l’enlever, elle est restée incrustée à ma peau.

– Je t’assure que je ne sens rien, répondit Pierre.

– Alors c’est que la puanteur est restée coincée dans mes narines, trancha le maçon.


Pierre profita du silence qui s’ensuivit pour remercier de nouveau Jacques de tout ce qu’il avait fait pour lui pendant la journée. Il écouta aussi avec attention les autres nouvelles de la journée. Le fossoyeur savait de source sûre ce qui était advenu aux corps d’Enguerrand et de Bernardin. Le maître d’œuvre avait été enterré avec tous les honneurs dans une des chapelles de la cathédrale, mais Ermeline et le petit Martin avaient été transférés dans un petit cimetière misérable du faubourg des Tanneurs. Quant à Bernardin, les chanoines avaient fait plonger son corps dans un grand chaudron d’eau bouillante, afin de séparer la chair des os. C’était pratique courante pour les grands de ce monde morts loin de chez eux, on ne gardait que les ossements, et on chargeait un émissaire de les rendre à leurs familles. Cependant, Bernardin était un moine mendiant, on ne savait guère à qui envoyer les restes puisqu’il ne possédait pas d’abbaye attitrée, et comme les chanoines refusaient d’enterrer ce religieux tout à fait hétérodoxe au sein de leur chapitre, l’ossuaire était resté dans une remise, abandonné dans un coin, en attendant que quelqu’un vînt le réclamer. Pierre se souvint alors que Bernardin, avant de devenir Franciscain, avait fait partie de la communauté monastique de Jumièges, et il se promit, dans l’avenir, d’envoyer une missive à cette abbaye pour qu’elle réclamât la dépouille.


Jacques évoqua aussi son enquête pour connaître l’identité de l’assassin de Judith, très brièvement, puisqu’il savait que Pierre n’approuvait pas sa démarche. Selon toute logique, le soldat en question ne se trouvait plus à Sistreville, mais quelque part en Champagne ou en Picardie. En effet, les Capétiens venaient de remporter une importante bataille contre Jean sans Terre à la Roche-aux-Moines, près de la Loire, mais un autre combat qui s’annonçait décisif se préparait aussi dans le Nord pour défendre Paris contre une coalition d’Anglais, de Germaniques et de Flamands. Le vicomte, vassal de Philippe Auguste, était parti rejoindre son suzerain avec ses hommes, il y avait trois jours de cela, et parmi ces soldats se trouvait très certainement aussi le meurtrier de Judith, car il ne restait plus un seul soldat en ville, juste les hommes de main des bourgeois.


Le soir tombé, les deux hommes firent cuire quelques lentilles que Jacques avait réussi à glaner la semaine précédente, et y ajoutèrent un peu de pain pour attendrir la mie, puis ils s’endormirent bientôt, lassés de leur journée. Au petit matin, ils se dirigèrent vers le point de rendez-vous fixé par le fossoyeur. Avant même de le voir apparaître sur le sentier, ils entendirent sa charrette à bras grincer sur le sentier, et sentirent les effluves âcres et intenses qu’exhalait sa cargaison. Le croque-mort avait versé de pleines jarres de vinaigre sur le cadavre pour dissimuler sa puanteur, et les deux senteurs mêlées de la vinasse et de la moisissure rappelèrent aussitôt à Pierre le chai des berges de la Seine, là où il était devenu fou, autrefois.


L’homme réclama les deux livres tournois que Jacques lui avait promises, mais Pierre voulut s’assurer qu’il s’agissait bien du corps de Judith. Il avança vers la charrette et sans y réfléchir à deux fois, retira le drap qui couvrait le haut de la défunte. Il la regarda fixement, rabaissa de nouveau la toile, avant de déclarer : « C’est bien elle, tu peux payer cet homme. »


Une fois le fossoyeur parti, Jacques se tourna vers Pierre :


« Bien… Au travail maintenant. Il va falloir enterrer le corps sans plus attendre. Allez, on y va ! Pierre, tu m’as entendu ? Pierre ? Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? »


Le sculpteur était planté là, debout au beau milieu du sentier, sans broncher, le visage blême et les yeux dans le vide. Jacques s’approcha pour poser sa main sur son épaule.


– C’est à cause du visage de Judith, pas vrai ?


Pierre acquiesça d’un vague geste de la tête.


– Je te l’avais dit. C’est terrible, terrible… Allez, viens, dépêchons-nous, il y a fort à faire.


Jacques tira la charrette à bout de bras jusqu’à la clairière où Pierre souhaitait enterrer sa femme, une tâche particulièrement ardue, à cause du relief tortueux de la forêt. Le sculpteur, bien entendu, du fait de son infirmité, ne pouvait pas aider à la besogne. Il boitait à côté du maçon, au hasard, sans même chercher à esquiver les embûches du chemin. L’image aperçue tout à l’heure sous le drap subjuguait sa conscience, obnubilait ses pensées. C’était bien la plus monstrueuse, la plus douloureuse des visions qu’il n’avait jamais expérimentées, une figure plus terrifiante que tous les monstres démentiels qui avaient peuplé sa tête, à l’époque de sa crise de folie dans les chais de Sistreville, plus repoussante encore que celle des gargouilles terrassées sur les toits de la cathédrale, et seulement comparable au vil serpent de son enfance, à ce basilic capable de glacer les sangs et de paralyser les chairs. C’était la méduse en personne qu’il venait de regarder droit dans les yeux, et ce monstre épouvantable avait pétrifié son âme à l’instant. Mais cet être était encore plus pervers que le basilic, car il s’était emparé du visage de Judith pour le remplacer par le sien, et Pierre savait d’ores et déjà que désormais, chaque fois qu’il tenterait de se souvenir de sa femme, la Gorgone viendrait pour le tourmenter en exhibant sa gueule effroyable, jusqu’à la fin de sa vie. Il ne pouvait exister de pire malédiction.


« Corne dieu ! La pelle ! Pourquoi je n’ai pas pensé à prendre une pelle ! »


Les exclamations de Jacques, une fois dans la clairière, soutirèrent Pierre de sa torpeur. Le maçon ne pouvait pas creuser le caveau de Judith sans aucun outil, et n’avait pas d’autre option que de retourner à Sistreville. Exaspéré, il contempla le ciel pour déterminer la position du soleil et deviner l’heure qu’il était. Il en déduisit qu’il avait encore le temps de faire un bref aller-retour jusqu’aux faubourgs pour demander une pelle au fossoyeur, puis de creuser le trou avant la tombée de la nuit. Il embrassa son beau-frère sur le front et partit en trombe jusqu’à la ville, pour la seconde fois de la journée.


Pierre demeura de nouveau seul, à se ronger les sangs, l’esprit hanté par la méduse qui l’avait hypnotisé tout entier. Il décida de s’installer à l’orée de la clairière, l’air était trop bien fétide près de la dépouille de Judith, et choisit l’ombre d’un orme pour s’assoupir. Ces dernières journées passées dans la forêt avaient été particulièrement éprouvantes pour lui, et il s’endormit aussitôt.


« Réveille-toi, Pierre, il est tard. »


C’était Jacques. Il avait l’air harassé, le corps couvert de poussière, et portait une large pelle sur l’épaule. Derrière lui, le ciel avait la couleur du cuivre, marbré de nuées rouges. Il ne devait guère rester plus d’une heure avant le coucher du soleil.


– Dépêche-toi, je veux creuser ce maudit trou avant qu’il fasse nuit noire.

– Mais qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? Pourquoi as-tu mis autant de temps ? demanda Pierre en se levant.

– Je suis tombé dans un guet-apens, figure toi. Mais je te raconterai ça plus tard. Vite, il faut faire un feu, regroupe tout le bois sec que tu peux et apporte-le près de la pierre plate. Moi je vais commencer à creuser. J’espère qu’on pourra ensevelir le corps avant qu’il soit trop tard.

– Trop tard ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ?


Jacques ne répondit pas et s’en fut vers le lieu de la sépulture. Sans perdre un instant, il commença à creuser avec frénésie. L’heure était grave et Pierre ne comprenait pas très bien pourquoi. Que s’était-il donc passé à Sistreville, quel danger les guettait à présent ? Il ramassa plusieurs branches, autant que ses maigres bras pouvaient en porter, et les déposa dans la clairière, à côté de la dépouille de Judith. Puis il réunit quelques brindilles autour de lui, disposa plusieurs cailloux en cercle pour former un âtre, s’empara du briquet à silex dans la gibecière de Jacques et réussit à provoquer une flamme dès les premières étincelles.


On entendit un bruit dans le lointain, peut-être le cri d’un animal. Jacques arrêta aussitôt son travail et scruta l’orée des bois. Les formes devenaient indécises, déjà les feuilles des buissons se confondaient avec les ombres du crépuscule. Un nouveau hurlement se fit entendre, suivi d’un troisième, plus proche. C’étaient des loups, cette fois-ci aucun doute n’était permis, ils étaient plusieurs et tout près de là.


– Tu comprends maintenant pourquoi je voulais finir avant la nuit ? L’odeur du cadavre attire les fauves. C’était irrémédiable. Allez, ouste, on doit filer d’ici, prends nos affaires, on s’en va.

– Mais les loups ?

– Les loups ne s’intéressent qu’à la charogne. Ils ne nous attaqueront pas si on s’éloigne. On s’en va, je te dis !

– Mais… On va laisser Judith ici, à la merci des loups ?

– Pierre ! cria Jacques sur un ton autoritaire. On n’a pas le choix !


Le sculpteur demeura abasourdi. Cependant, il ne trouva rien à redire et obéit sans rechigner. Il empaqueta en vitesse ses bagages, puis, une fois prêt, se retourna vers la dépouille de Judith pour lui adresser un dernier adieu du regard. Mais il ne put contenir son émotion et instinctivement, il se précipita pour s’allonger à ses côtés et l’étreindre de toutes ses forces. Les yeux embués de larmes, il embrassa plusieurs fois la toile et caressa le visage de sa femme, recouvert par le drap. L’espace d’un instant, l’odeur nauséabonde s’était dissipée, les loups enfuis et la méduse recroquevillée dans un recoin perdu de sa tête. Il ferma les yeux, il n’y avait plus rien autour, juste elle et lui, les odeurs, les sons, les couleurs avaient disparu, il ne restait plus à présent qu’un seul sens, celui du toucher, pour la contempler, la sentir et l’écouter vibrer contre sa peau. En promenant ses mains et son visage contre le suaire, il retrouva une à une chaque fraction de la silhouette de Judith, très distinctement. Il se souvenait de tout, jusqu’au moindre détail. Son épouse était là, radieuse, caressante, aussi fraîche et vivante que toujours. En réalité, il ne l’avait jamais oubliée, mais il l’avait mal cherchée, depuis deux jours il avait essayé de dresser son portrait avec les yeux, alors qu’il l’avait dans la peau et la connaissait du bout des doigts, et qu’il lui suffisait de remémorer le moindre attouchement du passé pour la rappeler sur le champ, toute entière.


« Corne Dieu ! Les voilà ! Dépêche-toi ! »


Pierre tressaillit. Trois, peut-être quatre loups venaient d’entrer dans la clairière. On devinait leurs ombres grises filer dans les herbes hautes et s’approcher à pas feutrés du bivouac.


Jacques lâcha sa pelle et hissa son beau-frère sur son dos. Il abandonna la clairière d’un pas pressé, mais en évitant de courir, pour ne pas attirer l’attention des fauves. Une fois dans la forêt, il accéléra son allure et marcha autant qu’il le put, et aussi longtemps que la lumière du jour le lui permettait. Il trouva finalement un endroit pour établir un nouveau campement, dans un pré minuscule en bordure d’une futaie. Il décida d’installer le nouveau bivouac au pied d’un grand chêne, afin d’y grimper en vitesse, le cas échéant, si jamais les loups venaient jusque-là, et il alluma un nouveau feu.


– Je monterai la garde, dit le maçon.

– Non, c’est moi qui vais veiller, répondit Pierre, j’ai dormi toute l’après-midi et de toutes manières, je ne pourrai pas trouver le sommeil. Toi, repose-toi, tu en as grandement besoin.


Pierre s’assit en face du foyer. Pendant tout le trajet, il n’avait cessé d’entendre grogner les loups. Ils étaient pourtant loin, maintenant, peut-être à une lieue ou plus encore, mais ils continuaient de geindre et de glapir dans sa tête. La méduse ricanait avec eux. Il voyait son regard fulminant scintiller dans les escarbilles du foyer et sa silhouette reptilienne danser dans les flammes. Et à chaque craquement des braises, il imaginait les os de Judith broyés par les crocs des bêtes fauves. Jacques, en constatant la mine effarée de son ami, s’approcha pour le consoler :


– Demain, si tu le souhaites, nous retournerons dans la clairière. De toutes façons, je dois la retrouver si je ne veux pas perdre mes repères dans la forêt. Le corps aura disparu, sans doute, mais nous trouverons bien quelques restes, sa robe, le drap… Nous l’enterrerons quand même, tu verras, et tu pourras dire des prières… Et après, nous partirons de cette forêt de malheur, j’ai profité de mon passage en ville cette après-midi pour aller voir le batelier, il nous attend à l’orée de la forêt, demain vers trois heures après-midi… Il nous mènera là où tu voudras, mais loin, très loin d’ici.


Pierre soupira :


– Et le prêtre ? Il nous faudra un prêtre pour dire la messe…

– Non, c’est impossible, répondit le maçon d’une voix lasse. Vois-tu, c’est pour cette raison que j’ai mis autant de temps à revenir dans la clairière, tout à l’heure. Figure-toi qu’après avoir pris la pelle chez le fossoyeur et m’être rendu chez le batelier, je suis passé rendre visite au curé de Saint-Eustache, dans le faubourg. Je lui ai donné une livre tournois et il a accepté de célébrer les obsèques de Judith. Il m’a fait attendre dans l’église, en m’expliquant qu’il allait prendre ses objets de culte dans le presbytère et régler deux ou trois affaires avant de m’accompagner jusqu’à la clairière. Mais quand il est revenu, il était escorté de trois gardes de la ville qui venaient pour m’arrêter. J’ai pu m’enfuir de justesse et j’ai dû me cacher dans une étable, un peu plus loin. Je suis resté là des heures avant de pouvoir sortir… Alors tu comprends, Pierre, je n’ai aucune envie d’aller voir un autre sermonnaire… C’est bien trop dangereux.


Pierre demeura atterré. Demain, il n’y aurait donc ni corps à inhumer, ni prêtre pour consacrer la tombe… Cette diablesse de méduse avait gagné la partie, les créatures de la nuit avaient répondu à son appel pour damner à tout jamais Judith et l’engloutir dans la Géhenne. Pierre ne put réprimer ses larmes.


– Écoute-moi, continua d’une voix douce le maçon, peut-être que le curé de Saint-Eustache était qualifié, selon les règles canoniques de votre religion, pour sanctifier une sépulture, mais crois-tu vraiment qu’un tel homme est chrétien ? Crois-tu réellement que Dieu est dupe au point d’écouter les prières d’un pareil hypocrite ? Toi, tu as défendu la dépouille de ta femme, tu as tellement insisté pendant deux jours pour qu’elle puisse gagner le Ciel que franchement, je crois que ton Dieu comprendra la situation si c’est toi qui prononces l’oraison funèbre au lieu d’un prêtre assermenté. D’autant que tu as été moine, autrefois, ça devrait bien faire l’affaire…

– J’étais novice, oui… Mais le noviciat ne permet pas de célébrer des offices.

– Et moi, j’étais presque rabbin. À nous deux, ça nous fait un sacerdoce complet. Allez, Pierre, nous nous chargerons de cette cérémonie. Tu verras, il y aura tant d’amour et de foi dans nos prières que Dieu ne pourra pas faire la sourde oreille.


Pierre sourit tristement. Jacques ajouta :


– Dans votre religion, il y a des martyrs brûlés, pulvérisés, ébouillantés… Et pourtant ils ont tous leur place au paradis, n’est-ce pas ? Et que me dis-tu de ces premiers chrétiens dévorés par les lions dans les arènes de Rome ? Il n’y avait ni dépouille, ni prêtre pour dire aucune messe…


Jacques avait vu juste et réussit quelque peu à apaiser les affres du sculpteur. Mais Pierre se dit aussi que tous ces martyrs étaient des saints, alors que Judith n’était pas bonne chrétienne. Il aurait besoin par conséquent d’un très grand effort pour implorer la clémence divine, et prier Dieu jour et nuit pendant tout ce qu’il lui restait de vie afin d’obtenir le Salut de l’âme de son épouse.


Le maçon finit par s’assoupir et Pierre passa toute la nuit à essayer de chasser la méduse de ses pensées, en vain. Au petit jour, les deux hommes empaquetèrent leurs affaires, mordirent dans un quignon de pain et éteignirent le feu, puis ils partirent sans plus attendre. Ils atteignirent la clairière peu après.


Bien entendu, le corps de Judith avait disparu. À la place, il y avait une flaque de boue où s’ébaudissaient les mouches et les fourmis, et d’où partait un sillon d’herbe à moitié arrachée et maculée de sang, qui menait vers l’orée. Les loups avaient dû glisser le corps pour l’entraîner vers leur tanière, au plus profond des ténèbres. En inspectant le lieu, Pierre récupéra une mèche des cheveux de Judith, et en les caressant, il visualisa les créatures de la nuit en train de déchiqueter la dépouille de sa chère épouse. Il releva la tête pour détourner ses yeux de la flaque ensanglantée et, dans le soleil brûlant de juillet, il aperçut la méduse auréolée de ses cheveux-serpents, qui de nouveau l’aveugla. Pendant ce temps, Jacques avait ramassé, un peu plus loin, le linceul qui couvrait Judith, mis en charpie par les fauves, et l’avait installé sur la pierre plate. Pierre, hagard, encore ébloui par les rayons du soleil, alla s’effondrer sur le rocher, sans même apercevoir le suaire posé par-dessus, et quand il s’allongea à plat ventre, il retrouva aussitôt la même sensation que la veille au soir, quand il avait étreint le corps de Judith sous son drap. En caressant la pierre sous la bâche, aussitôt sa douleur cessa et la méduse se tut.


Il resta un long moment couché là, à câliner le rocher, et quand il se releva, il demanda à Jacques quelques heures pour préparer le rite funéraire. Le maçon lui répondit que le batelier les attendait à trois heures après midi à une demi-lieue de là, et qu’il disposait donc de toute la matinée. Pierre hocha la tête, puis s’empara de son marteau et de son burin et se mit au travail sans plus tarder. Il n’avait qu’un seul moyen de se débarrasser de la méduse qui le harcelait, c’était de rappeler Judith et de sculpter son portrait. Mais cette fois, il n’allait pas commettre la folie de chercher dans sa tête à lever le voile pour s’attarder sur les détails morbides de sa silhouette, il la cisèlerait telle que ses doigts l’avaient perçue, recouverte de son drap mortuaire. Ainsi, il n’accomplirait aucun acte sacrilège aux yeux du Très-haut et ne risquait pas de rappeler la méduse ni de croiser son visage. Aucun brigand non plus ne viendrait profaner la tombe, puisque la sculpture se confondrait dans le paysage et que personne ne pourrait y voir une œuvre expressément ciselée. Ainsi, l’esprit enfin libéré, il tailla sereinement le bloc pendant toute la matinée. Ses coups de marteau retentissaient dans les bois, en repoussant jusqu’aux entrailles de leurs tanières les êtres maléfiques de la nuit, tandis qu’il creusait les pliures du linceul qui couvraient les formes douces de Judith. Et sous le drap de pierre, il sentit peu à peu les cheveux de son épouse s’ébouriffer, ses narines frémir, sa peau frissonner et même, au plus profond du rocher, il pu percevoir le cœur de son aimée qui battait au rythme de ses coups de burin. Il se concentra tant et si bien sur son ouvrage qu’il en oublia la nuit, les loups et tous les diables du monde. Et quand il cogna pour la dernière fois sur le bloc, il sentit que son burin venait de transpercer le cœur de la méduse. Il rendit grâce à Dieu et, pour parachever son œuvre, il inscrivit en lettres minuscules, dans un angle caché, une courte épitaphe : « Deo, ei, mihi, nemini », « pour Dieu, pour elle, pour moi, et pour personne d’autre ».


Jacques, pendant tout ce temps, n’en pouvant plus d’attendre, s’était finalement endormi. Quand il se réveilla, il découvrit enfin le rocher ciselé par son beau-frère pendant la matinée, et siffla d’admiration :


– Pierre… Laisse-moi te dire que je trouve cela absolument magnifique. Ne le prends pas mal, surtout, mais de toutes les œuvres que tu as sculptées c’est la seule qui me touche vraiment. C’est comme le récit d’un combat acharné pour dominer la matière, oui, cette pierre, elle est comme le rocher de Sisyphe, un défi insurmontable qu’un effort titanesque cherche à relever, en vain. Je trouve ça très beau, je ne sais pas comment t’expliquer.


Pierre dévisagea le maçon, circonspect.


– Et moi qui pensais que tu n’appréciais pas les sculptures…

– N’oublie pas que je suis maçon, répondit Jacques. J’aime les pierres, beaucoup plus que les humains et je les connais mieux que quiconque. Ce que je déteste, par contre, c’est l’orgueil démesuré des hommes, qui dénaturent les pierres pour en faire des statues. Je ne parle pas pour toi, Pierre, je parle en général, de l’art des humains… Tout ce qu’il y a dans la nature, les hommes se sentent obligés de le transformer pour y refléter leur propre image égoïste. Alors que les pierres sont si belles quand elles ont vraiment la forme et l’aspect de pierres... Elles sont là depuis toujours, elles sont inébranlables et immortelles. C’est ça qui fait leur beauté et qui force le respect.


Pierre fronça les sourcils. Depuis des décennies il avait cherché un sens pour son art et voilà que Jacques détenait depuis longtemps la réponse. Mais lui n’avait jamais voulu l’entendre, quand les deux hommes parlaient de l’art de la sculpture, les conversations tournaient court, et Pierre concluait que son beau-frère n’était qu’un béotien aveuglé par ses préjugés religieux. Il aurait mieux fait de l’écouter avec le cœur, plutôt qu’avec l’esprit. C’est la seule manière de saisir les émotions et de comprendre la création.


Jacques enterra le linceul déchiré et la mèche de cheveux de Judith, puis Pierre déposa sur la pierre tombale quelques fleurs sylvestres, fraîchement cueillies et gorgées de rosée. Ensuite, il fredonna une prière et Jacques chanta une oraison en hébreu. Puis, après avoir versé quelques larmes, les deux hommes abandonnèrent la clairière. Sur le chemin qui les menait jusqu’à la Seine, ils parlèrent enfin de l’avenir.


« J’ai décidé, Jacques, déclara Pierre solennellement. J’aimerais finir mes jours dans un monastère. C’est le lieu d’où je viens et que je n’aurais jamais dû abandonner. Je n’ai plus rien à faire dans le monde à présent, mon fils est dans de bonnes mains et sera certainement mieux protégé que si je m’en occupais moi-même. Je veux prier pour le repos de Judith tout le restant de ma vie. J’ai pensé à l’abbaye de Jumièges, mais n’importe laquelle me conviendrait. »


Jacques accepta sans protester, comprenant qu’il s’agissait là d’une décision dûment méditée. Lui irait rejoindre les armées de Philippe Auguste dans le Nord, dans l’espoir de trouver l’assassin de Judith, et aussi parce que la vie de maçon ne lui convenait plus. Il se sentait plus libre avec une épée à la main. Mais avant cela, il accompagnerait Pierre jusqu’à Jumièges.


Le batelier était un homme affable, très bavard, trop sans doute. Il parlait sans cesse mais sa conversation n’avait que peu d’intérêt. Ce n’était certainement pas un mauvais bougre mais Pierre n’était pas du tout disposé à parler avec lui, ni avec personne d’ailleurs. Il était déjà hors du monde, recueilli sur sa future vie de renoncement et de silence. Jacques ne lui adressa pas la moindre parole pendant tout le trajet, le maçon connaissait parfaitement son parent et respectait par-dessus tout ses moments de silence. Du coup, il dialoguait avec le batelier. Apparemment les deux hommes avaient l’air de bien s’entendre, ils riaient et chantaient tout au long de la route, et Pierre s’en réjouit, l’affinité entre Jacques et cet homme qui deviendrait le père de son enfant était une bonne nouvelle. Mais il refusa d’écouter le détail de leurs causeries. Il ne daigna pas non plus regarder les paysages qui défilaient, à une lenteur extrême, au cours des deux jours que dura le voyage. Il ne contempla ni la fière forteresse de Château-Gaillard qui dominait la Seine, ni les splendeurs de Rouen, toute hérissée de clochers et de tours, ni les boucles de la Seine qui se déroulaient comme un ruban de soie grise au cœur des falaises de nacre, ni même, en arrivant, les imposantes tours octogonales de Notre-Dame de Jumièges.


En débarquant, Pierre salua le batelier et lui déclara :


« De grâce, ne dites jamais à Simon Pierre qui je suis. Devenez son père et chérissez-le comme s’il était votre propre rejeton. »


L’homme s’inclina sans souffler mot, visiblement touché par cette attention.


Quant à Jacques, Pierre ne savait comment lui dire adieu. C’est le maçon qui parla le premier :


– Trouve la paix, l’ami, tu l’as bien méritée.


Jacques enlaça son beau-frère, ému jusqu’aux larmes. Pierre caressa sa joue puis dit, sur un ton serein :


– À toi aussi, je te souhaite de trouver la paix, Jacques. Même si c’est la guerre que tu cherches.


Ensuite, Pierre franchit la porte de l’abbaye et entra dans l’enceinte sacrée de Jumièges, convaincu qu’il n’en sortirait plus jamais de sa vie.


 
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