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Réalisme/Historique
Blitz : Les crabes
 Publié le 22/01/16  -  8 commentaires  -  19744 caractères  -  60 lectures    Autres textes du même auteur

Dans la nuit du 2 au 3 Mai 2008, le cyclone Nargis s'abattait sur la région du delta en Birmanie, faisant 140 000 morts et 2.5 millions de sinistrés.


Les crabes


– May ! May rentre ! Le vent est trop fort !

– …

– May ! May ! Où es-tu ? Viens, rentre !


Elle n’entendait pas son mari qui l’appelait depuis le seuil de leur maison. Elle était bien trop occupée à remonter la barque sur la berge. C’était une tâche épuisante. Le niveau du fleuve était à son minimum, vingt pieds plus bas. Quatre fois la hauteur d’un homme. C’était à cause de la marée. Toutes les cinq heures l’eau montait ou descendait. Dans cette partie de l’Ayeyarwaddy, on était pourtant loin de la côte. Mais comme le delta birman était rigoureusement plat sur des centaines de miles, le niveau du fleuve et de ses ramifications suivait celui de la mer. May n’avait pas le temps d’attendre que l’eau remonte d’elle-même. La nuit allait tomber et le vent forçait de plus en plus. Il fallait mettre la barque en sécurité sous la maison sans tarder. Alors elle la hissait, seule. En progressant pouce par pouce, le long de la berge raide et boueuse. Elle avait passé une corde autour de la barque et avait enroulé l’autre extrémité autour de ses épaules. À chaque pas, ses pieds s’enfonçaient jusqu’aux genoux dans la glaise. Mais elle tenait bon et appuyait bien fort sur ses talons pour remonter le bateau. Et elle recommençait un peu plus haut. Elle aurait aimé pouvoir planter un piquet au sommet de la berge pour pouvoir prendre appui. Mais elle n’avait rien sous la main et elle ne pouvait plus lâcher la corde. La barque risquait de glisser jusqu’en bas et se planter comme un pieu dans la vase. Il fallait continuer à tirer et avancer à reculons en hissant par à-coups la petite barque en bois. C’était son outil de travail. C’était son bien le plus précieux. Elle ne pouvait pas se permettre de le perdre.

Tout à l’heure elle était allée ramasser les nasses. Elle les avait rangées et soigneusement attachées sous la maison. Les nasses lui permettaient de capturer les crabes de mangrove. Des petits crabes bruns à carapace molle qui se vendaient bien sur le marché de Bogale. Son mari fabriquait lui-même les nasses. C’était un tissage plutôt grossier de cordes en nylon fixées sur deux claies de bambous. Avec un trou sur le côté pour permettre aux crabes de se glisser à l’intérieur. Mais ils ne pouvaient presque jamais ressortir. C’était un système simple mais ingénieux. May pensait même que les nasses en nylon et bambous que construisait Pe Kyi, son mari, étaient plus efficaces que celles en grillage métallique des pêcheurs de Pyapon. La couleur verte du nylon les rendait également plus faciles à repérer dans la vase quand elles se détachaient. Et puis, elles étaient bien moins chères à confectionner. Il leur fallait quarante nasses pour que l’activité soit rentable. Et il fallait les remplacer régulièrement. May devait se lever avant l’aube pour aller en bateau ramasser les crabes et reposer la quarantaine de nasses avec leur appât. C’était un métier dur. Elle travaillait sur une dizaine de postes qui rendaient bien. Les très bons jours, il lui arrivait de capturer plus de cent crabes. Cela dépendait beaucoup de la lune. Mais certains postes étaient loin et il fallait calculer le sens du courant en fonction des marées. Certains matins, quand le courant était trop fort, May restait sur la berge. Elle commençait par chercher les coquillages qu’il fallait broyer et disposer comme appât dans les nasses. Elle les stockait dans une jarre en terre cuite. Mais elle ne pouvait pas les garder plus de quelques journées dans l’eau de la jarre avant qu’ils ne meurent et pourrissent. D’autres jours où la marée était favorable, May commençait plutôt avec le bateau et remontait la rivière jusqu’au poste le plus éloigné. Elle attendait alors quelques heures et revenait quand la marée s’inversait. Ou alors elle faisait l’inverse. Descendre d’abord la rivière et profiter du courant qui s’inversait pour remonter. Il y avait aussi quelques postes de pêche auxquels elle pouvait accéder à pied depuis la berge. Elle avait toujours plusieurs possibilités pour organiser sa journée de travail. C’était chaque matin un calcul pour savoir par quoi commencer et comment allait se dérouler la journée. Mais c’était son métier. Son père le lui avait enseigné. Elle avait commencé très jeune à d’abord ramasser les coquillages pour les appâts et ensuite à suivre son père qui pêchait au gré des courants. Puis elle s’était mariée avec un autre pêcheur de crabes, Pe Kyi, et ils s’étaient installés sur un des nombreux méandres du delta de l’Ayeyarwaddy. Ils avaient beaucoup souffert les premiers temps. Ils avaient même déménagé deux fois pour trouver une meilleure place. Plusieurs fois, May et son mari avaient pensé abandonner et partir vers la ville. Faire un autre métier. Comme ils n’avaient aucune connaissance technique, à part pêcher des crabes, et qu’ils savaient à peine lire et écrire, le nouveau métier aurait été un métier de pauvre. Un métier encore plus dur que celui de pêcheur de crabes. Heureusement, ils s’étaient entêtés et avaient tenu bon. Progressivement, avec le temps, ils avaient trouvé de meilleurs coins de pêche et s’étaient organisés plus efficacement. De périodes de disette, ils étaient passés à des périodes où ils pouvaient manger à leur faim. Ils pouvaient enfin vivre de la vente de leurs crabes. Ils avaient alors décidé d’avoir un enfant, puis un autre. La chance semblait avoir enfin tourné pour eux. Le cours du crabe avait même monté et ils avaient gagné suffisamment d’argent. Et comme il n’y avait pas d’électricité publique dans le village et il n’y en aurait sans doute jamais, ils avaient acheté des batteries et un petit panneau solaire pour les charger. Ils avaient enfin l’électricité. Rien que pour eux. Cela avait complètement changé leur vie. Ils se servaient même d’un ventilateur sur pied et May trouvait que c’était un confort extraordinaire. Comme chez les riches. Et comme chez les riches, ils pouvaient laisser une ampoule allumée toute la nuit s’ils le voulaient. Ils avaient presque pu s’acheter un téléviseur.

Puis il y avait eu l’accident. C’était stupide un accident. Cela durait une seconde et la vie était transformée pour toujours. Pe Kyi avait eu la jambe broyée entre deux bateaux à quai. En déchargeant les caisses de crabes à Te Pin Zeik. On avait dû lui couper la jambe et il avait fallu donner tout l’argent qu’ils possédaient pour les soins. Toutes les économies qui devaient servir pour le téléviseur. Alors May allait seule sur les postes de pêche. Et Pe Kyi, assis à l’intérieur de leur maison, construisait et réparait les nasses. Son esprit avait changé. Il parlait de plus en plus rarement et semblait déjà vivre dans un autre monde, regardant dans le vide la plupart du temps. Le travail pour May était devenu plus dur et, seule, elle ne pouvait pas exploiter autant de postes qu’avant. Alors, ils gagnaient moins mais quand même suffisamment pour survivre. Jusqu’à présent ils avaient pu garder le panneau solaire. Mais ils n’auraient plus les moyens de changer les batteries quand elles seraient usées.

Ce soir, le ciel était couvert de nuages noirs et c’était comme si la nuit allait tomber alors qu’il était encore bien tôt. May savait que la tempête allait être plus forte que ce qu’avaient raconté les soldats. Ils étaient passés en barque un peu plus tôt en recommandant à tout le monde de faire bien attention. « Accrochez bien tout dans les maisons, ça va souffler ! » avaient-ils prévenu. Mais on sentait qu’ils étaient bizarrement inquiets et bien pressés de rentrer à l’abri dans leur caserne en béton, à Ahma. Alors May avait décidé de tout rentrer à l’abri. Nasses, jarres, panneau solaire, outils et bateau. Tout devait être protégé au maximum. Elle avait renforcé toutes les attaches sur le toit de palmes. Trois rangées de bambous avaient été plaquées au-dessus des palmes et solidement attachées à leurs extrémités. May espérait que cela suffise. Elle avait vécu une fois une violente tempête. Sans doute comme celle qui se préparait. C’était vingt ans plus tôt et elle se rappelait encore que la moitié des maisons du village avaient eu leur toit totalement arraché. Un enfant et sa mère étaient même morts, écrasés par une poutre. Une vraie tragédie. May allait prendre toutes les précautions pour réduire les dégâts. Elle ne voulait pas tout perdre pour une simple tempête.

La barque était enfin en haut de la berge et May pouvait la tirer sur du plat. Elle s’accorda une minute pour reprendre sa respiration. L’effort avait été intense. Ses cheveux défaits étaient collés sur son visage par la transpiration. Elle n’entendait toujours pas Pe Kyi qui l’appelait. Le bruit du vent couvrait tout et c’était comme si une bouffée puissante balayait devant chez eux et emportait les sons tout là-haut dans le ciel. Après avoir retrouvé un peu de force, May poussa la barque sous leur maison avec le reste de leurs biens. Elle la retourna délicatement. Comme cela, il n’y aurait pas de prise au vent et la barque ne pourrait pas être entraînée et fracassée sur un arbre ou un talus. Par précaution, elle l’attacha avec de grosses cordes. Elle savait que dans quelques heures, avec la marée, le niveau de la rivière monterait. Si la tempête grossissait, l’eau pourrait dépasser la berge et inonder son terrain. Il pouvait même y avoir de l’eau jusqu’aux marches de leur maison. May se rappelait que cela était arrivé le jour de cette fameuse tempête, vingt ans plus tôt. Le vent avait été si fort qu’il avait poussé l’eau à sortir de la rivière et tout avait été inondé. Cela pouvait recommencer. Il valait mieux prendre des précautions.

Son mari était assis dans l’entrée, son unique jambe repliée sous lui. Il semblait affolé. Il n’arrivait plus à tirer la porte pour la fermer et se débattait maladroitement pour contrer les rafales. Le vent devenait trop fort. Le sifflement plus aigu. Plus menaçant.

Puis la nuit tomba d’un coup, comme si on avait éteint l’électricité. Et les bourrasques redoublèrent soudainement d’intensité. May monta à quatre pattes la petite échelle et aida Pe Kyi à tirer le battant. Elle fixa une barre de bois en travers pour bien tenir la porte. À l’intérieur, les murs en bambous tremblaient. La maison semblait respirer bruyamment. Elle se gonflait lorsque arrivait une rafale sifflante. Puis se dégonflait tout aussi subitement. Le néon, accroché à la poutre centrale par deux tiges de fer, se balançait de plus en plus vite. Des ombres dansaient sur tous les murs de la pièce. Une danse rapide et désordonnée. Comme des fantômes qui voulaient les frapper.

Au centre de la pièce, les deux enfants étaient serrés l’un contre l’autre, assis sur une natte. Un garçon et une fille. Ils avaient cinq et huit ans. Ils semblaient totalement terrorisés et leurs yeux grands ouverts n’exprimaient plus que de l’angoisse. Mais aucun son ne sortait de leurs lèvres pincées. Leur mère vint s’accroupir près d’eux pour les rassurer. Elle leur parla doucement jusqu’à ce qu’ils hochent la tête pour signifier qu’ils faisaient confiance à leurs parents. Ils allaient tous veiller ensemble, jusqu’à ce que l’orage se calme. May fit le tour de la maison pour inspecter, un à un, chaque mur, chaque volet, chaque poutre. Elle avait une torche électrique puissante dont les reflets jaunes dansaient de concert avec les fantômes réveillés par le néon électrique. Elle semblait satisfaite. Tout avait été soigneusement attaché et renforcé. Ils avaient à leur disposition des tas de fil de nylon dont son mari se servait habituellement pour confectionner les nasses à crabes. C’était une chance qu’ils soient pêcheurs et pas éleveurs, tout compte fait. May eut une pensée pour leur plus proche voisin, un peu à l’écart de la rivière. Il avait un troupeau de buffles qu’il devait être en train de mettre à l’abri quelque part. Il pouvait très bien perdre une ou deux bêtes avec une tempête pareille.

Vers une heure du matin, la tempête n’était toujours pas calmée. May, Pe Kyi et leurs enfants étaient complètement éveillés, scrutant ensemble le plafond qui montait et descendait sous les coups du vent. La pluie se mit soudain à tomber en rafales violentes. Des rafales de plus en plus fortes qui cinglaient le mur comme de grands coups de fouet. Le vent, qui avait un peu faibli l’heure passée, reprit de plus belle. La maison recommença à se gonfler et se dégonfler. May n’avait pas éteint, elle voulait voir et surveiller les murs et la toiture. Grâce à la lumière du néon, on pouvait voir les bambous se tordre dans un sens puis dans l’autre. À chaque rafale, la pluie rentrait de force à l’intérieur. La toiture était suffisamment soulevée par le vent pour que des trombes d’eau dégoulinent sur les murs. May commençait à être inquiète. C’était plus fort que tout ce qu’ils avaient vécu jusque-là. Son mari et ses enfants ne disaient plus rien. Recroquevillés les uns contre les autres. Les sifflements stridents se transformèrent peu à peu en hurlements. Les quatre occupants de la maison étaient complètements assourdis. Même en criant, ils ne pouvaient plus s’entendre. May avait attaché le néon directement à la poutre pour éviter les balancements qui rendaient les ombres si effrayantes. Mais c’était comme si la maison elle-même dansait maintenant et les ombres avaient repris leur sarabande effroyable.

Ils sentirent un choc sourd. Ils ne l’entendirent pas mais le sol trembla et la maison sursauta d’un coup bref. Ils comprirent que le grand arbre, derrière leur maison, venait de s’écraser sur le sol. Il n’avait pas tenu, ses branches chargées de larges feuilles avaient donné trop de prise à la tempête. C’était comme si un monstre l’avait arraché d’un coup, se dit May. Elle comprit aussi que leur maison n’allait plus tenir longtemps. Les coups de boutoir fragilisaient peu à peu toute la structure. Le toit allait être emporté, c’était sûr maintenant. Et il fallait se protéger des débris qui pouvaient être propulsés à l’intérieur et tout briser. May fit signe à son mari. Ils s’étaient préparés à cette éventualité, sans trop croire que cela pourrait réellement arriver. La femme se leva et alla chercher de la corde de nylon. La même que celle dont elle s’était servie pour tout renforcer. Elle prit une natte en osier et fit signe aux enfants de se lever. Les petits obéirent, en tremblant. Pe Kyi, abasourdi, regardait sans rien faire, en tenant son moignon de jambe comme s’il le faisait souffrir. May plaça les enfants de dos contre un des gros piliers qui composaient l’armature de leur maison. Ce pilier-là ne pourrait pas être arraché, il était enfoncé trop profondément dans le sol. Il ne pourrait pas non plus être brisé, il était trop gros, trop solide. Avec la natte, May entoura les enfants et le pilier. Elle passa la corde en nylon deux fois autour et fit un nœud solide. Les enfants pouvaient respirer à travers l’osier et la natte les protégerait au mieux des débris qui allaient bientôt traverser leur maison. Une fois que le toit serait arraché, les murs suivraient aussitôt. Ils n’avaient plus le choix. Se protéger au mieux en espérant que la tempête se calme vite. Elle ferait de même avec Pe Kyi et elle irait se blottir sous le plancher, en espérant que l’eau ne monte pas trop haut.

Par-dessus les hurlements du vent, ils entendirent un grand craquement. Le toit disparut comme par magie. Envolé d’un coup. L’air furieux s’engouffra à l’intérieur, chamboulant tout ce qui était dans la pièce. La lumière s’éteint. Le néon et les câbles avaient disparu à leur tour. Ils étaient dans le noir total. Elle sentit le froid la frapper comme un coup de poing. Les murs s’étaient à leur tour volatilisés et ils étaient complètement exposés au souffle de la tempête. May fut projetée au travers de la pièce et s’écrasa violemment contre un des piliers. Par réflexe, elle l’entoura de ses bras et serra si fort qu’elle eut mal aux côtes. Elle ne voyait plus rien et ne savait pas où était Pe Kyi. Le moment d’avant, il était là, avec elle, la regardant abriter leurs enfants du mieux qu’elle pouvait. Elle était en train de rajouter des couches de tissus à la natte qui protégeait sa fille et son fils. Protection dérisoire mais qui pouvait peut-être, avec un peu de chance, amortir un coup, empêcher une blessure. Et maintenant Pe Kyi avait disparu. Et elle ne pouvait pas voir ni entendre. C’était comme si elle était devenue aveugle et sourde.

May comprit que ce n’était pas une simple tempête. C’était un cyclone. Un mot terrible que les Birmans n’évoquaient jamais tant il était porteur de mort. C’était un cyclone et personne ne les avait prévenus. May n’était pas idiote, elle savait que l’armée avait les moyens de prévoir. Ils avaient les machines. Ils devaient savoir, là-bas, à Yangon ! Mais personne n’avait rien dit. Si on les avait prévenus, ils auraient pu se mettre à l’abri ailleurs. Plus loin à l’intérieur des terres. Cette pensée la mit en colère. Une colère sourde qui lui fit monter les larmes aux yeux. C’était trop bête ! Ils allaient encore tout perdre.

Combien de temps pouvait-elle tenir ? Combien de temps avant que ses bras ne lâchent ? May sentait le vent lui lacérer le dos. Des brindilles, des brins d’herbe arrachés, de la poussière, puis par moment des petites branches plus grosses. C’était comme des coups de fouet qui allaient l’ouvrir en deux. Si une branche plus grosse l’atteignait, si un morceau des murs la frappait, son corps se briserait, là, contre un pilier de sa maison.

Soudain le bruit changea bizarrement de tonalité. Le souffle du vent avait un son différent, comme un chuintement qui se rapprochait. Quelque chose entoura soudainement les pieds de May. Elle sursauta de terreur. Quelque chose de froid, de glacé qui montait le long de ses mollets. Puis le long de ses jambes. Elle se rendit compte que c’était de l’eau. L’eau !!! L’eau arrivait, l’eau était montée jusque dans la maison. Elle lui arrivait maintenant à la taille. Puis aux épaules. Elle se sentit soulevée du plancher. Par réflexe elle grimpa le long du pilier qu’elle enserrait toujours de ses bras. Pour s’extraire de cette main froide, pour échapper au monstre qui allait l’engloutir. Elle arriva en haut du pilier et ne rencontra aucune résistance. Il n’y avait plus rien. Le toit s’était envolé depuis un moment déjà. Elle ne pouvait pas aller plus haut. Et l’eau montait encore et lui arrivait de nouveau jusqu’en dessous du cou. Elle lâcha prise. Elle flottait. La vague la porta dans le noir. Ses pieds heurtèrent un obstacle. Instinctivement elle mit les mains en avant et sentit le contact du bois. Un autre pilier. Il émergeait toujours mais l’eau continuait à monter. May ne savait plus du tout où elle était. Elle s’agrippa comme elle pût à l’extrémité de ce pilier. Comme si elle avait encore une chance que l’eau s’arrête de monter, une dernière chance.

Puis elle réalisa avec effroi où elle se trouvait. Son cœur s’arrêta. Ses yeux s’écarquillèrent au maximum. Puis elle prit un grand souffle et elle hurla de toute la force de ses poumons. Le pilier auquel elle s’agrippait était celui sur lequel elle avait attaché ses enfants. Beaucoup plus bas.

May lâcha prise. Elle allait mourir elle aussi. Mais elle avait hâte que tout soit fini. Tout effacer. Pour tout recommencer dans une autre vie. Elle allait se réincarner, elle en était sûre. C’était dans l’ordre des choses. Serait-ce en homme, en femme ou en animal ? Elle regretta alors, pendant une fraction de seconde, de n’avoir pas fréquenté la pagode plus souvent. Avait-elle acheté assez de mérite ? Elle avait peu de chances de se réincarner en homme, ça c’était sûr. Tout en s’enfonçant dans l’eau noire, elle eut une dernière pensée : elle allait peut-être se réincarner simplement en animal.

Pourvu que ce ne soit pas en crabe. Oh non, pas en crabe !


 
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   hersen   
3/1/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Il est intéressant dans cette histoire d'être du côté du pêcheur, celui que l'on ne va pas prévenir d'un danger beaucoup plus important que prévu.
On voit cette femme, cette mère de famille, se débattre autant qu'elle peut avant qu'elle ne se laisse elle-même sombrer, préférant la mort à la vie sans ses enfants.

Naturellement, l'importance de cette catastrophe a été telle et ce que nous avons vu à l'époque nous fait penser qu'elle n'avait de toute façon peu de chance de s'en sortir.

J'aurais aimé que l'auteur insiste un peu plus sur cet aspect : fuir ? mais où ? On ne s'en fait pas vraiment une idée et donc on ne sait pas à quel point la fuite aurait pu éviter ce drame de cette famille de pêcheurs, engloutie avec tant d'autres.

J'ai aimé les détails donnés sur son métier qui nous ont très bien placés sur le lieu même. Mais je me demande pourquoi l'auteur n'a donné qu'une jambe au père. Pour rendre le combat de la femme plus poignant ? Je pense que ça n'aurait peut-être pas changé grand-chose devant l'ampleur de la catastrophe.

L'écriture ne pose aucun problème, c'est agréable à lire.

Merci de cette lecture.

   carbona   
14/1/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Quelques remarques au fil de ma lecture :

- "May pensait même que les nasses en nylon et bambous que construisait Pe Kyi, son mari," < pas besoin de préciser son mari, on le comprend

- "Elle attendait alors quelques heures et revenait quand la marée s’inversait. Ou alors elle faisait l’inverse." < répétition s'inversait - inverse

- "Ils pouvaient enfin vivre de la vente de leurs crabes. Ils avaient alors décidé d’avoir un enfant, puis un autre. La chance semblait avoir enfin tourné pour eux."
- "Elle avait toujours plusieurs possibilités pour organiser sa journée de travail. C’était chaque matin un calcul pour savoir par quoi commencer et comment aller se dérouler la journée." < répétition "journée"

- "bien pressés de rentrer à l’abri dans leur caserne en béton, à Ahma. Alors May avait décidé de tout rentrer à l’abri." < répétition de à l'abri

- "La maison semblait respirer bruyamment." < j'aime bien

- "Comme des fantômes qui voulaient les frapper." < je ne suis pas fan de la comparaison

- "Elle avait une torche électrique puissante dont les reflets jaunes dansaient de concert avec les fantômes réveillés par le néon électrique." < mais du coup repris ici, c'est plutôt bien, ça devient très parlant

- "C’était plus fort que tout ce qu’il avait vécu jusque-là." / "Il comprit aussi que leur maison n’allait plus tenir longtemps." < un petit souci de pronom ?

- "Et elle ne pouvait pas voir ni entendre. C’était comme si elle était devenue aveugle et sourde." < je trouve la formulation un peu maladroite

- "C’était trop bête ! " < sonne très léger par rapport au drame qui se joue

- "Soudain le bruit changea bizarrement de tonalité. Le souffle du vent avait un son différent, comme un chuintement qui se rapprochait. Quelque chose entoura soudainement les pieds de May." < répétition soudainement-soudain

- "L’eau !!!" < les points d'exclamation ne collent pas à mon sens avec la gravité de l'action

- "Puis elle réalisa avec effroi où elle se trouvait. Son cœur s’arrêta. Ses yeux s’écarquillèrent au maximum. Puis elle prit un grand souffle " < répétition de puis

- " elle prit un grand souffle et elle hurla" < on peut supprimer le second "elle"

- "Mais elle avait hâte que tout soit fini." < cette phrase surprend mais peut mieux se justifier par la croyance en la réincarnation qui suit

- "Pourvu que ce ne soit pas en crabe. Oh non, pas en crabe !" < cette dernière phrase me fait tiquer par sa légèreté et sa pointe d'humour, est-ce cette croyance en la réincarnation qui permet d'autant relativiser face à la mort ?

Je ne sais pas si je suis plus tatillonne que pour vos précédents textes ou si c'est celui-ci qui est moins travaillé mais je pense qu'il méritait encore un peu de relecture côté écriture.

Au niveau du fond, j'ai eu une impression de lenteur qui ne m'a pas gênée mais qui m'a surprise par rapport à l'idée que je m'étais faite à la lecture de l'incipit, je m'attendais à être directement dans l'action. Mais vous instaurez le contexte qui me paraît assez indispensable à l'évènement, c'est bien.

Toujours une lecture agréable.

Merci,

Carbona

   Anonyme   
22/1/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Pour vous rassurer, je vais dire d'emblée que ce texte dans son ensemble m'a beaucoup plu.
Je vais me débarrasser des observations que j'ai pu faire au niveau de l'écriture. Une écriture très soignée. Pourtant, j'ai noté quelques répétitions (cela a été dit pas quelqu'un d'autre, je vois). Comme j'ai "travaillé" dessus, j'expose là mes réflexions. Les compliments viendront après.

Le vent forçait, ou forcissait ? Ce qui je vous l'accorde n'est pas très agréable à l'oreille. Pourquoi pas redoublait ?
répétition : elle aurait aimé pouvoir planter un piquet au sommet de la berge pour pouvoir... Répétition de pouvoir
Tout à l'heure elle était allée ramasser les nasses ...comme appât dans les nasses. Sept fois le mot nasses en peu de lignes.
et ils avaient gagné... Et comme il n'y avait pas d’électricité... et qu'il n'y en aurait sans doute jamais
Répétition de et.
Dans les phrases qui suivent également
C'était stupide un accident.... J'aurais mis cette phrase au présent.
Pourquoi un point dans cette portion de phrase : En déchargeant.... ?
Le travail pour May était devenu plus dur et, seule, ... je pense que la virgule après et est inutile
Alors, ils gagnaient moins... virgule inutile là aussi
Elle leur parla doucement jusqu'à ce que... jusqu'à ce que l'orage se calme. Répétition.
Il comprit aussi que leur maison... Il ? Ce n'est pas elle, Mary, qui comprend ?
La lumière s'éteint... s'éteignit ?

Passons au positif :
Votre récit m'a tenue en haleine jusqu'à la fin, car vous avez su ménager une intensité dramatique allant croissant jusqu'au bout. C'était très visuel. A tel point que j'avais l'impression de voir un film. D'autant que des situations similaires sont récurrentes à la télé, en ces périodes de dérèglement climatique.Tout y était : les images, les bruits...
Avoir évoqué un mari infirme et donc impuissant à agir de quelque façon que ce soit ajoute au drame et étoffe le caractère volontaire de l'héroïne que l'on voit se débattre seule.
Est-il bien décent de dire que j'ai aimé le dépaysement offert par ce texte ? Vos descriptions attestent que vous êtes bien documenté.
J'ai en revanche un motif d'étonnement : la mère comprend que ses enfants sont sûrement morts. Et curieusement, cela ne la déchire pas. Et elle s'en va penser à sa réincarnation dans SA vie future. Cela me parait un peu improbable comme réaction.

En résumé : j'ai apprécié ce texte. Merci pour cette lecture.

   Vincendix   
22/1/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Le cyclone Nargis a été dévastateur et la junte militaire qui dirigeait le Myanmar a été d’une négligence inouïe. C’est d’ailleurs à partir de ce mois de mai 2008 qu’elle a commencé à vaciller, subissant une réaction salutaire de la population. C’était peut-être le « prix » à payer pour une avancée vers la démocratie.
Un récit poignant qui reproduit parfaitement ce drame vécu par plusieurs millions de Birmans, le nombre de morts et de disparus n’a jamais été confirmé, c’est certainement plus que 140 000.
Peut-être que la rareté des dialogues rebute un peu le lecteur, mais les conversations durant ce calvaire devaient être rares, j’imagine, dans un bruit infernal ; quand nous subissons une tempête c’est déjà énorme.
J’ai beaucoup apprécié ce texte, bien détaillé mais sans fioritures et qui ne sombre pas dans le mélo.

   Anonyme   
23/1/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
J'ai beaucoup aimé votre texte.
D'abord parce-que j'avais oublié cette catastrophe qui a eu lieu si loin de moi.
Je reçois votre histoire comme un témoignage pour notre mémoire à tous.

Pour moi, votre texte est très bien écrit, nous vivons pleinement, d'abord l'inquiétude, puis au fil de l'histoire les sentiments qui montent en crescendo avec la tempête.

Les crabes...vous leur avez trouvé une place simplement géniale.

J'aurais aimé juste que votre texte soit un peu plus aéré. Mais ça, je ne sais pas si ce ressenti vient du fait que je vous ai lu sur la toile.
Dans un bouquin, ce serait peut-être différent.
Moi, je n'aime pas lire sur la toile, mais comme ici, je n'ai pas le choix.
:-(

Sinon, j'ai lu...de mémoire. ..les enfants ont confiance à leur maman.
Confiance en leur maman.

Bravo et merci.

   vendularge   
22/1/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un grand merci pour ce texte qui me bouleverse. Comme nous sommes petits avec nos problèmes de riches européens habitués à l'eau courante. Cette narration de l'intérieur est un travail de fourmis, précis, ordonné, cohérent juste avant le chaos et même celui-là est traité sans emphase. Je suis fan, vraiment. Bravo

   Marite   
24/1/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte dense, une écriture simple mais terriblement efficace qui nous transporte au coeur du cyclone. Nous sommes avec May, avec elle nous remontons la barque, nous faisons le tour de la maison pour vérifier si tout est bien fixé, nous prenons soin des enfants... etc. J'ai pu lire cette histoire sans un seul instant de lassitude, j'étais devenue May et comme elle, j'ai aussi hurlé en pensant à mes enfants que j'avais pensé protéger puis laché le pilier pour m'abandonner à l'eau qui montait en pensant à ma réincarnation ...

   Alice   
3/2/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
L'idée est très originale et tout aussi bien traitée. Le sujet est maîtrisé (se méfier, toutefois, de l'effet pavé pendant les descriptions, aucun problème avec le fait de m'instruire sur la pêche au crabes, mais gros problème avec le fait de le faire à l'aide d'une cinquantaine de lignes à simple interligne :P).

Vous avez trouvé un excellent équilibre dans le dosage des émotions des personnages et ce qu'il fait passer au lecteur, on sent à la fois l'indignation de May et la détermination qui prend le pas pour tenter d'assurer sa survie et celle de ceux qu'elle aime, malheureusement sans succès : le message social gagne donc tout en subtilité.
Ce que j'aime de vos personnages, c'est qu'ils sont à la fois fatalistes, conscients de ce qu'ils risquent en dépit de la façon dont les informations leur sont scandaleusement refusées (à croire qu'ils vivent dans un monde différent, un siècle en retard, pour des questions d'argent) et capables de tirer leur bonheur de petites choses comme un ventilateur (et encore, ça a l'air d'une petite chose pour des gens comme moi, baignant dans leur confort).

Stylistiquement, je n'ai pas trop senti d'anicroches. Le style ne m'emballe pas, ni ne me rebute, je dois dire qu'une fois n'est pas coutume l'histoire a pour moi habilement pris le pas sur la forme.

La fin est terrible. Je m'étais complètement mise dans la tête des enfants effrayés : je faisais confiance à leur mère qui semble tellement en contrôle, tellement chevronnée dans l'art de surpasser ses peurs et de prendre la meilleure décision, tellement forte. Seulement parfois, la meilleure possibilité c'est de ne pas paniquer avant la fin, et de mourir en sachant s'être battu, aussi horrible que cela paraisse quand on n'a connu aucune tragédie.

Je me suis souvenue des enfants ficelés tout au long du passage terrible où l'eau monte, et je souhaitais presque à May de se noyer avant qu'elle ne le fasse aussi. Le pilier est là, ils sont là, sous elle, mais elle sait qu'elle ne peut plus rien faire. Ça m'a rappelé une dramatisation que j'avais vue, à propos de la tragédie à Hiroshima, où l'on voyait une mère, coincée sous une poutre et entourée de flammes, qui n'avait d'autre choix que d'écouter son enfant mourir en tentant de le rassurer de son mieux (et le seul réconfort qu'elle pouvait lui donner était que sa maman mourrait avec lui). J'ai senti dans votre texte la même force, la même injustice, et je m'en souviendrai encore longtemps.

Merci et bravo, c'est un regard courageux et nécessaire, je ne vois pas d'autre mot,

Alice


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