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Policier/Noir/Thriller
calouet : La falaise noire [concours]
 Publié le 02/06/08  -  9 commentaires  -  25844 caractères  -  40 lectures    Autres textes du même auteur

Un village des Côtes d'Armor. Un taxidermiste qui meurt, le crâne fracassé par un marteau. Un vieil instituteur qui aime sa femme et leur chat...


La falaise noire [concours]


Ce texte est une participation au concours nº 5 : La Trame Imposée (informations sur ce concours).



Parle-moi… Allez, parle-moi, dis-moi quelque chose. N'importe quoi…


L'océan lui renvoyait une brise douceâtre, rien de plus. L'estran découvert s'étalait devant lui, masse noirâtre et déchiquetée par la caresse sauvage qui le noyait quotidiennement… Le vent s'était calmé, le soir venu. Les gens du coin disent que c'est la marée qui fait cela… Il avait du mal à y croire, qu'un évènement aquatique puisse avoir une quelconque influence sur l'air et ses mouvements. Pourtant, il était habitué à en croire des conneries ! Du moins à les écouter, et y réfléchir. Ne jamais rien négliger.


Aucune réponse à attendre, Dario le pressentait. La mer garde trop de secrets pour être un témoin valable… Mais il aimait ne pas se sentir seul lorsqu'il était paumé, il avait besoin de s'inventer un compagnon d'infortune, une présence qui le soutienne et l'aide à trouver lui-même la solution d'un problème qu'il craignait insoluble… L'assistance et les familles d'accueil, ça a du bon parfois, se disait-il souvent, alors qu'il discutait avec personne. Depuis tout gosse, il avait ainsi appris à tromper la solitude, le dénuement affectif, par ce genre de stratagème intellectuel. Oh, bien sûr, ça ne lui donnait pas réponse à tout. Juste, ça lui permettait de persévérer encore un peu dans une direction encombrée ; farfouiller un peu plus l'impasse apparente de ses méninges, histoire d'y dénicher un début de quelque chose, un petit rien du tout… Ne pas sombrer trop vite dans le cloaque de l'échec.


L'odeur des algues sèches et de la vase le berçait de souvenirs… Il revoyait les pinèdes, les dunes grignotées par cette dérisoire végétation qui pousse sous les embruns. Ses premières vacances, à dix ans, en colonie. Des classes vertes, pour enfants sombres. Tous ces petits orphelins qui n'avaient pour la plupart jamais croisé autre chose que des inconnus. Des liens se tissent parfois entre ces gamins, la misère rapproche. Mais, pour Dario, ça avait été un peu différent. Il n'était pas juste orphelin, lui. Pas besoin d'avoir des parents idiots pour se nourrir de haine et de bêtise… Dario, c'était un paria chez les parias. Le fils de Rital, un de ceux dont le père était venu bouffer le pain des bons Français dans les années cinquante. Il y était d'ailleurs resté, ce salaud de macaroni. Une chute mortelle, en retapant les gouttières de l'Hôtel de Ville de Pantin… On n'a pas idée de devenir couvreur quand on a le vertige ; si seulement il avait été fichu de le dire avant ! Le savait-il, seulement ?


À mesure que Dario déambulait dans les méandres de son passé, les rochers se recouvraient de cette écume beige sale qui accompagne le flux…


Il ne voyait plus rien, il n'était plus là déjà, pour apercevoir quelques mouettes noctambules déchiqueter une seiche crevée, à quelque distance de là… Du soleil, on ne voyait quasiment plus qu'un halo rougeâtre et trouble à l'horizon… Les vacances à Lacanau, le sable, les vagues, et cette odeur ! Tous les soirs, il essayait de faire le mur, juste pour se retrouver enfin seul au bord de l'eau, lui qui se sentait tellement à part au milieu des autres… Il en avait passé, des soirées à contempler les reflets des vagues sous la lune, à écouter les bruissements des arbres, à sentir craquer sous ses pieds nus le vieux goémon…


Il s'était endormi. Comme quand il avait dix ans. Mais maintenant il ne risquait plus grand-chose ; un rhume, peut-être.


La mer était presque haute, à présent. Quatre heures plus tôt, il avait tenté un dernier interrogatoire, auprès de ce vieil instituteur, Monsieur Salaun. Leur dernier suspect envisageable, a priori… Ce type l'avait intrigué dès le début de l'affaire. C'était un ami du taxidermiste. Comme tout le monde au village, en fait, et à entendre les gens du coin… Étonnant comme on peut devenir populaire lorsqu'on meurt. Tout le monde avait un mot sympa pour lui, chacun avait une anecdote, beaucoup lui avaient un jour amené qui un trophée de chasse ou de pêche, qui son chat mort, pour le faire empailler… Un bon gars, honnête, franc et rigolard. Un brave type que tout le monde aimait, qui poussait le zèle jusqu'à se taper la messe chaque semaine et même aider le vieil abbé Cloarec à préparer l'église avant chaque office… mais qui s'était pris un marteau sur la cafetière juste en sortant de son magasin. Sous un échafaudage, en allant voir l'abbé, justement…


Peu banal. C'est ce qu'avait sorti le commissaire Marlat juste avant de reprendre des hors-d'œuvre à volonté.

Dario avait vérifié : pas de tempête ce jour-là, rien qui justifie vraiment un tel coup du sort. Les ouvriers devaient revenir quelques heures après sur le chantier, et n'avaient pas rangé leur matériel… Au final, tout juste de quoi envoyer un gars sur le coup, vite fait. Histoire de pouvoir remonter un rapport qui serait classé en accident rarissime… Marlat avait semblé hésiter une seconde – tu parles ! – tout en mâchonnant son douzième nem. Le Rital s'y collerait bien, il ne bronchait jamais quand on lui collait ce genre de purge… Tout le portrait de son père.


Une vague un peu plus puissante que les autres vint lui mordre les chevilles, le réveillant en sursaut. Le noir absolu. Juste le bruit de l'océan, qui lui paraissait incroyablement intense. Au loin, il entendait la falaise noire craquer sous le joug de la marée… Il se releva, presque effrayé par la pénombre, par cette immensité désormais invisible dont il ne pouvait que deviner la violence. Sa voiture était garée quelques centaines de mètres plus haut, il suffisait de retrouver le petit escalier de granite par où il était descendu dans cette minuscule crique… Mais, encore engourdi de sommeil, et sans doute aussi guidé par la chance, il se trompa de direction, partant un peu trop vers la gauche, là où il eût fallu tirer tout droit, sans chercher à éviter les paquets d'algues que les eaux atteindraient bientôt…


De la chance, oui. Il en fallait pour distinguer cette forme plus claire au milieu de rien. Sans doute déposée deux jours plus tôt, lors de la dernière grande marée (il avait vérifié ça aussi, en se rencardant sur la météo, information collatérale)… C'était un truc étonnant, un genre de chaussure orthopédique, à en juger par la semelle anormalement épaisse. Une godasse d'estropié, de pointure trente-quatre. Un gamin ? Non, plutôt une femme, une toute petite femme. Avec un pied bot, peut-être. Ou une qui aurait eu la polio…


Sans trop savoir pourquoi, il fourra la quasi-prothèse dans la poche de son caban, avant de reprendre sa marche vers la falaise. Il s'était trompé, l'escalier était juste un peu plus à droite.



* * *



- Parle-moi… Allez, parle-moi, dis-moi quelque chose ! Tu ne dis jamais rien, toi… Ah ça, pour me faire comprendre que tu n'es pas contente, tu te poses là ! Mais quand il s'agit de discuter, de répondre à mes questions, tu es moins loquace, Caro…


Mais, comme souvent, Caroline ne répondait pas, se contentant de fixer son époux d'un œil fixe et froid, avec comme un sentiment de reproche figé sur le visage.


- J'en fais des efforts, pourtant…


Assis face à elle, André inspecta machinalement le salon. Il n'arrivait pas vraiment à soutenir son regard… Sur la cheminée, face à lui, un chapelet de chatons en porcelaine - une sale manie de sa femme qu'il ne s'était pas résigné à balancer – camouflait tant bien que mal la poussière de la poutre. La vilaine lézarde du plafond semblait chaque jour progresser, et commençait à attaquer la frise, autour du lustre aux fausses bougies incandescentes. À sa gauche, les éternels rayonnages de livres et manuels qu'il lui semblait avoir toujours traînés avec lui, comme un encombrant mais indispensable organe externe… Caroline le lui reprochait souvent : « Mais qu'est-ce que tu fais avec tous ces bouquins, tu les as lus et relus ! Tu n'y touches jamais plus… Et tu trouves le moyen d'en acheter d'autres à la première occasion ! Tu ne crois pas qu'il y a plus important que tes livres dans ta vie ? Réponds-moi ! »… Et bien sûr, il lui répondait, comme toujours, il promettait d'essayer de se raisonner. De les trier, et d'en jeter, même. Il était comme ça André Salaun, il n'avait jamais su faire face à Madame autrement que par l'esquive.


À vrai dire, elle n'avait pas tort. Les étagères ployaient sous le poids des bouquins entassés à la va-vite, elles aussi engluées sous une poussière grasse et tenace. Il n'avait jamais été doué en bricolage, il eût fallu leur mettre un genre de renfort central, de quoi soutenir les rayonnages de la bibliothèque. Un étai. Ça se fait, pour un homme, de travailler chez lui, de construire des choses. Elle lui avait dit qu'il n'y arriverait pas, c'est aussi pour ça qu'il avait essayé de faire une belle bibliothèque… Non, décidément, elle n'avait pas tort ; pas plus que quand elle lui disait que le chat était dégueulasse, qu'il serait peut-être temps d'y faire quelque chose avant que les bestioles se fichent dedans…


Boule de neige, leur petit amour angora, le seul enfant qu'ils aient jamais eu… Il était mort en quatre-vingt-dix-neuf, de sa belle mort, après dix-sept ans d'une vie de patachon. Sa fourrure, si merveilleuse de son bel âge, avait perdu son éclat nacré, et s'étiolait progressivement, au point qu'on voyait – en y regardant bien – poindre sous les poils les reliefs anguleux de son bassin. Pourtant, Thomas, le naturaliste, avait fait du bon travail. Il faisait toujours du bon travail, même en bricolage.


- Je sais Caroline… Pff... Je sais bien. Je vais les refaire ces étagères, c'est promis. Et je trierai les livres. Tu as raison, ça n'est plus possible comme ça…

- …

- … et je m'occuperai de Boule de neige. Ce petit chéri… Qu'est-ce que tu ne m'auras pas fait faire, quand même ! Il doit bien y avoir quelque chose à tenter. Le restaurer, pourquoi pas ? Hein mon pépère ?


Il jeta un œil au matou empaillé. C'était surtout l'amour de Caroline en fin de compte, ce chat. Parfois, André en avait peur. C'est imprévisible, un chat.



* * *



Avant de prendre la route de Saint-Malo, Étienne décida d'appeler Dario. Un temps splendide, pas mal de gens faisaient le pont, et à cette heure-ci il mettrait déjà une heure à sortir des bouchons de l'agglomération rennaise… Il avait bien le temps de s'en griller une, et d'appeler l'autre, surtout que ça risquait de compromettre ses plans, s'il en avait pour le week-end… Il se gara sur un parking de supermarché.


- Oui, allô…

- Dario, c'est moi. Comment ça va pour toi ?

- Bah ! Comme si j'étais au point mort, réduit à causer avec la mer… J'ai trouvé une godasse.

- Une godasse ?

- Non, c'est rien… Laisse tomber… Je rentre demain, sauf si tu m'annonces que trois vierges et un sacristain viennent d'être butés derrière l'église.

- Arrête tes conneries Dario, j'ai du neuf.

- Ah ?

- Le marteau, c'est impossible…

- ???


Dario reposa son demi. Quand Étienne se mettait à l'arrêt sur un détail, en général il y avait du monde de planqué sous le buisson. L'épagneul, qu'il l'appelait, pour sa capacité à s'intéresser aux détails qui n'en sont pas, à faire un blocage sur ce qui cloche, sans perdre de temps avec ce qui pourrait paraître louche, mais n'en vaut pas la peine… Oh évidemment, ça ne marchait pas à tous les coups – sinon le fougueux clébard ne traînerait déjà plus ses guêtres à Rennes – mais il était parfois épatant. Dario se tut deux secondes, car il savait que son équipier aimait attendre deux secondes avant de lâcher une info cruciale. Un temps d'arrêt, avant de faire s'envoler le gibier. Autour de lui, dans le bar, les pigeons du coin le regardaient le plus discrètement possible. Se demandaient peut-être quel malade avait bien pu zigouiller des vierges et un samaritain derrière l'église… Parler moins fort, à présent.


- Vas-y raconte… Le marteau, alors ?

- Alors ça coince ! Le marteau, c'est un problème. Un obstacle redoutable. Physiquement, et techniquement : impossible ! Tu te rends compte ?


Le souci parfois, avec un épagneul, c'est le niveau de compréhension. Dario lui en faisait souvent le reproche, de ne pas s'emballer comme ça quand il avait flairé un gros coup. Il lui demandait de faire des phrases, d'essayer de mettre les bœufs avant la charrue, mais rien n'y faisait vraiment… Il fallait, dans ces cas-là, ne rien dire et le laisser venir. Car sinon le petit s'énervait encore plus.


- Tu te rappelles, ce qu'ils nous ont dit à la gendarmerie ? Les deux gars qui se foutaient de notre gueule, parce qu'on n'avait rien d'autre à faire que traîner chez eux ? Tu souviens du « Y a pas à tortiller du cul pour chier droit, les jeunes ! Le marteau est tombé - un chat ou un pigeon avait dû grimper sur l'échafaudage de l'église - et au même moment, le pauvre Thomas passait en dessous… Paf ! Mort ! Circulez, y a rien à voir… », tu t'en souviens, dis ? On y a presque cru nous aussi, mon vieux !

- Oui, c'est clair… marmonna Dario, cerné de volatiles curieux, et qui n'osait plus rien dire d'autre. Reprit une gorgée de bière pour la contenance.

- Eh bien voilà, je reviens du labo. Les gars sont formels, ils m'ont expliqué ça par A plus B, c'est de la physique pure : quand un objet au poids inégalement réparti – le marteau – tombe dans le vide, il fera peut-être un ou deux tours sur lui-même, oscillera un peu, mais finira toujours par tomber la tête la première, à plat. Un séisme, je te dis, ce marteau.

- T'es sûr de ça ?

- Sur vingt mètres de chute libre, c'est inévitable. Le marteau est tombé droit, la tête en avant. Enfin, il aurait pu tomber…

- Car il n'est pas vraiment tombé, c'est ça ?

- Le légiste est sûr de son coup, Dario. À une ou deux heures près, on s'accorde sur le moment de la mort de Thomas : ça colle… Par contre, pour l'impact sur le crâne, ce n'est pas du tout la trace laissée par un marteau qui tombe à plat. La fracture correspond sans aucun doute à un coup porté au moyen d'un marteau, pas à un marteau qui tombe de vingt mètres de haut ! On l'a tué, l'empailleur !

- Et si le marteau s'était…

- Désuni ? Oui j'ai vérifié aussi : si la tête était partie du manche pendant qu'un ouvrier bossait là-haut, même avec une vitesse de rotation infernale, la hauteur de chute – vingt-quatre mètres exactement – aurait suffi à faire à nouveau régner les lois de la physique et de la chute libre… On l'a assassiné, je te dis.


Dario raccrocha, se rejeta en arrière, puis balaya la salle du Café des Pêcheurs d'un regard qui ne se voulait pas discret. Chacun reprit le cours de ses occupations autour de lui, le troquet se remplit à nouveau d'un bourdonnement rassurant… Il inspecta l'étiquette de sa bouteille. Ainsi, le marteau n'aurait pas pu tuer de cette façon en tombant du chantier… Tout en découvrant qu'il venait de s'enfiler deux mousses « triple fermentation », dépassant les huit pour cent d'alcool par litre, il repensa à ce pauvre ouvrier maghrébin qui devait être dans un charter à cette heure. Le pauvre gars à qui appartenait le marteau oublié en hauteur, et qui – vraiment pas de bol – travaillait en situation irrégulière depuis trois ans dans la région… Un bon gars, avait dit son patron, lorsque Dario était venu le cuisiner. Un bon gars, un bon ouvrier, qui n'aurait pas le loisir de faire profiter la France de ses évidentes qualités… Le monde avait bien changé en cinquante ans.


Il commanda une troisième bière. Plus personne ne le surveillait. Au fond, une gamine poussait des cris stridents pour une stupide partie de flipper. Qu'est-ce qu'on peut être quiche à quinze ans… L'ouvrier se prénommait Nouredine, Dario avait pu lui parler avant son départ. L'avait sérieusement travaillé au corps, d'autant que ce borné de Marlat « le sentait mal »… Autant Étienne pouvait être comparé à un chien de chasse, autant Marlat faisait plus penser à un gros faisan lâché la veille de l'ouverture du ball-trap. De ceux qui restent collés contre une clôture des jours durant, sans même chercher à la contourner, à s'envoler.


La troisième Belge arriva, dans une confortable indifférence générale. La serveuse avait de gros seins. Nouredine en avait pleuré. Il ne voulait pas d'ennuis, avait déjà suffisamment de honte et de chagrin comme ça. Il avait espéré devenir Français. Et puis, ses horaires ne collaient pas avec l'instant présumé du coup de marteau… À cette heure-là, il était à la gendarmerie, et apprenait qu'on le mettait définitivement dehors.



* * *



- Entrez, entrez donc Messieurs, ne restez pas dehors… Donnez-moi vos vestes, je vous prie.


Étienne n'avait jamais froid, et donc rien à donner. Dario tendit son caban. Il n'aimait pas ces manières trop bienveillantes, ce sourire crispé, que Salaun s'efforçait de montrer en sa présence. Il n'aimait pas non plus cette odeur vaguement rance qui imprégnait l'atmosphère de sa baraque. Il ne s'y sentait pas à l'aise. Après avoir jeté un coup d'œil à Étienne, il comprit vite que l'épagneul n'était guère mieux loti.


À bien y regarder, André Salaun semblait bien plus affecté que lors de leur première entrevue, trois jours plus tôt. Il avait les traits creusés, le teint encore plus gris.


- Inspecteur Mancuso… vous avais-je présenté Boule de neige, lors de votre première visite ? dit le vieil homme, tout en tapotant avec précaution le dos d'une horreur empaillée.

- Euh, oui… Je l'avais vu.

- Évidemment, il est un peu sur le retour… Ah, si vous l'aviez vu, ne serait-ce qu'à quinze ans !

- Monsieur Salaun… Votre épouse n'est pas là ?

- Oh... c'est horrible, inspecteur…

- Que se passe-t-il ?


L'ancien instituteur fit quelques pas, et se laissa tomber sur un fauteuil hors d'âge… D'un geste tremblant, il invita Étienne et Dario à prendre place sur le divan, juste à côté. Il sortit un grand mouchoir usagé de sa poche, et s'essuya le bout du nez tout en reniflant. Puis se redressa, les yeux mouillés.


- Elle… elle est partie, inspecteur ! Je ne savais pas comment vous l'annoncer…

- !!!

- Comme je vous le dis… Elle m'a quitté. M'a laissé un petit mot, que j'ai hélas brûlé de rage ce matin… Si seulement j'avais eu la présence d'esprit de le garder pour votre visite ! Ah, ça, elle me le disait souvent : « André, tu t'énerves trop facilement, comment faisais-tu donc en classe ? »…

- Il disait quoi, ce mot ?


Le vieux sortit une bouteille de sous la table basse, et trois petits verres à cognac. Tout en les remplissant maladroitement, il répondit à Étienne :


- Oh… Pas grand-chose en vérité. Sans doute nous étions-nous déjà dit l'essentiel. Elle m'écrivait qu'elle ne souhaitait plus vivre ici, que les fleurs finissent toujours pas faner, qu'elle préférait partir avant que nous ne soyons malheureux… Rien que je ne sache déjà.

- Ah bon ? Vous saviez qu'elle voulait partir ?

- Oui… depuis des années déjà. Caroline est une femme très indépendante, contrairement à moi, qui suis d'un tempérament bien plus affectif… Elle avait déjà failli me quitter, voilà dix ans, juste après sa maladie.

- …

- Un ulcère, mal soigné au départ. Mais finalement, j'avais réussi à la garder près de moi. À force d'amour, et de patience, notre quotidien était redevenu tel qu'il aurait toujours dû être.

- Comment ça ? dit Étienne, tout en remettant dans son paquet la cigarette qu'il comptait se griller, sous le regard réprobateur de Dario.

- Comme je vous le dis… Il nous avait fallu oublier la maladie, faire le deuil de cette vie que nous avions eue avant… Ma pauvre Caro n'était plus que l'ombre d'elle-même, au sortir de l'hôpital.

- Mais… pensez-vous qu'elle reviendra, monsieur Salaun ? dit Dario, à court d'inspiration devant le désarroi du bonhomme.

- Je l'espère inspecteur… Je garderai toujours cet espoir de la voir repasser le seuil de notre porte, répondit l'autre, la voix éraillée par le chagrin.


Dario jeta un œil à son collègue, visiblement ému, puis à la porte, au salon. Tout ici était comme un hommage à cette femme. Des photos d'elle étaient placardées un peu partout, un portrait à l'huile, même, trônait au-dessus de la cheminée, à côté d'une ringarde collection de chatons poussiéreux. Le ménage n'avait pas été fait depuis longtemps. Sans doute, Salaun n'avait pas encore eu le temps de mettre tout en ordre depuis le départ de son épouse. Il regarda à nouveau Étienne, qui hocha brièvement de la tête. Le lendemain, oui… Remettre au lendemain le coup du marteau qui ne peut pas être tombé de l'échafaudage. Juste poser une question avant de partir.


- Monsieur Salaun… Je regardais les photos de votre épouse, c'est bien elle n'est-ce pas ?

- Oui ?

- Cette canne, qu'elle tient la plupart du temps… Elle avait eu un accident ?

- Non, Monsieur l'inspecteur, répondit l'autre d'une voix glaciale. S'il s'agissait d'un accident, disons que ce fut un accident intra-utérin. Elle avait un pied bot, ma pauvre Caroline… Elle boitait depuis toujours, à cause de ça. D'où la canne. Elle ne pouvait s'en séparer.

- Je ne voulais pas vous offenser, Monsieur Salaun… Nous allons vous laisser, reprit Dario, le cœur battant… Le moment est délicat, peu approprié sans doute. Je passerai vous voir, disons demain soir, ça ira ?

- Oui, bien sûr inspecteur… Merci de votre compréhension.


Ils se levèrent, serrèrent la main moite d'André, et sortirent de chez lui. Dario peina à ne pas courir, hurler, en sortant.



* * *



Lorsqu'André Salaun se rassit sur son fauteuil informe, il mit peu de temps à sécher ses larmes. Et guère plus à s'apercevoir que l'inspecteur Mancuso avait oublié son caban. Lorsqu'il s'en saisit, quelque chose tomba sur le parquet. Un bruit mat, lourd, qui lui glaça le sang. Même pas la peine de vérifier… Un soulier couleur sable, pointure trente-quatre, commandée par le biais de la pharmacie orthopédique à Saint-Malo, il y a bien longtemps déjà. Cette petite fouine de Rital l'avait bien baisé. Il étouffa un juron, eut envie de balancer la chaussure sur son chat empaillé. Mais se ravisa, juste avant que Dario ne frappe à la porte, pour récupérer sa veste, et la chaussure de Caroline avec.



* * *



Un crachin épais nettoyait le pare-brise de la voiture banalisée. Dario prit une cigarette dans le paquet qu'Étienne avait laissé sur le tableau de bord. L'autre n'avait rien dit, pas un mot, et enchaînait les blondes, lorsque l'Italien lui avait expliqué comment il espérait avoir coincé Salaun… Comment il avait compris que la chaussure de la plage était bien celle de sa femme (sur les photos du couple, on voyait clairement que Caroline était un tout petit bout de femme, certainement moins d'un mètre cinquante. Elle devait donc avoir de petits pieds… dont un tordu). Et ensuite, cette mystérieuse disparition, à soixante-douze ans… Étonnant, de partir comme ça, sur un coup de tête, après une si longue vie commune.


Alors Dario avait demandé à Étienne de renifler, comme il savait si bien le faire. Le résultat de la battue fut rapide. À dix heures du matin, un coup de fil de l'épagneul, depuis la mairie. C'était incroyable, ahurissant, mais attesté par des documents officiels : Caroline Bourdon, épouse Salaun, n'avait pas pu quitter son domicile, l'avant-veille… Cela faisait près de dix ans qu'elle était décédée, des suites d'un cancer de l'estomac ! Au village, personne n'en faisait cas, et donc personne n'aurait eu l'idée d'en parler. Surtout à un flic étranger descendu de Rennes pour enquêter sur la mort du père Thomas… Les Salaun étaient des gens discrets, peu liants. André ne voyait presque plus personne en dehors du taxidermiste et du curé, tandis que la longue maladie et le caractère exécrable de Caroline l'avaient éloignée de tout le village… Il se disait qu'elle avait été enterrée dans leur jardin, par André lui-même, en petit comité.


- Et l'empailleur ? demanda tout à coup Étienne.

- Quoi, l'empailleur ?

- C'était un bon artisan, non ?

- Excellent à ce qu'il paraît… À voir le chat de Salaun, permets-moi d'en douter… Mais tu penses à quoi ?

- Me prends pas pour un fan de baby-foot, tu veux… Je pense, et tu le penses aussi, que Salaun l'a assassiné. Son attitude depuis le début de l'histoire, ses liens avec Thomas, toujours fourré à l'église, là où l'autre a succombé… Et puis un gars qui nous fait gober que sa femme n'est pas morte a forcément un truc à cacher, et il est sûrement capable de tuer quelqu'un… Mais tout ça, tu le sais déjà. Tu n'aurais pas ramassé ce croquenot sinon… Ce que je me demande, c'est s'il est possible d'empailler autre chose qu'un animal. Sous couvert du secret, ça va de soi. Et je sais bien que tu y as songé, toi aussi…

- …


Dario se tourna vers son équipier, le regard vide. Au regard de ses vingt-deux balais, de son inexpérience, Étienne avait tout ce qu'il faut de vice pour devenir bien mieux qu'un chien d'arrêt. S'il se calmait un peu sur les blondes.


- Tu te rappelles, hier ? Quand il a dit qu'elle avait failli partir, déjà…

- Oui… Et qu'il avait réussi à la garder près de lui. Je m'en rappelle très bien.

- Bon ! Qui lui parle, quand il remonte ?

- Comme tu veux, Étienne. On va le laisser revenir à sa voiture, tranquillement. J'ai inspecté les lieux, il ne pourra pas remonter ailleurs qu'ici, à moins d'escalader la paroi… En espérant qu'il ait fait une bonne pêche.


En contrebas, sur les rochers, un homme seul s'escrimait à conserver son équilibre, lesté d'un sac fort encombrant. André Salaun n'était certes pas vraiment un pêcheur à pied régulier… Mais pour quelques jours encore, il s'était dit que l'océan risquait fort de lui ramener quelques trouvailles bonnes à ramasser avant quiconque, au pied de la falaise.


 
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   David   
2/6/2008
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Calouet,

ça m'a beaucoup plu, ta façon de m'endormir du coeur du récit avec l'enfance de ce Dario Mancuso, la super petite histoire du clandestin, le racisme rampant du comissaire, de l'instituteur; et même un de ces seconds rôles qui font beaucoup comme dans les bons films avec "l'épagneul", tout ça pour déboucher sur un double meurtre étourdissant: du taxidermiste tué jusqu'à l'odieuse taxidermie d'un être humain !!! un grand bravo !

   Anonyme   
2/6/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
ça manque de cohérence.

je ne comprends pas bien pourquoi tant de digressions inutiles..
une impression de remplissage.

je suis désolé mais je trouve tout ça bien confus, chaotique, mal maîtrisé.

à chaque ligne, je me fatigue un peu plus, je me demande où l'auteur veut en venir mais pas comme ces romans dont on a envie de connaître la fin avec impatience mais bien comme ceux où l'on s'ennuie et qu'on n'a pas envie de poursuivre..

de plus le style laisse à désirer
manque de soin

je suis désolé de transmettre avec sincérité mes impressions

   Bidis   
3/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Dès le début, je suis accrochée par l’écriture.
Puis l’intrigue survient avec l’évocation de l’interrogatoire d’un suspect et je suis accrochée par l’histoire.
La découverte d’une prothèse, c’est déjà évocateur d’un mystère, ça sent le drame…
Les dialogues entre les enquêteurs sonnent juste, on est dans l’action, dans l’intrigue.
Mais la suite du récit me déçoit. Pas assez croustillante pour mon attente, pas assez interpellante…
Une répétition dans cette belle écriture : « Dario se tut deux secondes, car il savait que son équipier aimait attendre deux secondes avant de lâcher une info cruciale. » (deux secondes)
Edit : suite au forum sur le sujet, je reviens sur cette remarque. Effectivement, cette répétition intentionnelle est tout à fait valable. Mea culpa.

   widjet   
3/6/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Huitième lecture du concours

Je comprends le point de Emrys. Ca part un peu dans tous les sens, ça manque de liant, de cohésion. Cela aurait mérité aussi plus de fluidité. Cela étant dit, on retrouve bien la patte Calouet avec ses personnages rustres, atypiques, rugueux....et la mer, les descriptions naturelles qui font de cet auteur, un artisan (des mots) dans le sens le plus noble du terme.
Une nouvelle bien sûr assez mineure, compte tenu du potentiel (énorme faut il le rappeler?) de l'auteur demeure satisfaisante et entre, en ce qui me concerne, dans mon tiercé de tête.

Merci

Widjet

   guanaco   
3/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
De magnifiques descriptions et une jolie toile offerte aux yeux du lecteur pour découvrir des paysages d'écumes, d'embruns et de falaises. Une belle ambiance pittoresque au sens propre du terme.

Ce qui est dommage, c'est que cela empêche cette histoire de démarrer sur quelquechose d'accrocheur et d'angoissant qui donnerait envie au lecteur de rester scotché à l'intrigue policière. C'est d'autant plus dommage que je trouve tes personnages relativement bien "dessinés", notamment les deux policiers.

(Une petite question au sujet des contraintes: "C et D doivent communiquer entre eux de manière indirecte" . Pas vu! J'ai sûrement raté quelque chose aide-moi!LOL)

Merci pour ce texte et bonne chance.
Guanaco

   Ninjavert   
3/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Pour Guanaco : C'est la godasse de Caroline, qui fait le lien avec Dario...

Perso, j'ai bien accroché à l'ambiance. C'est très classique : le petit village de province, les habitants qui semblent eux-mêmes couverts de poussière, fondus dans le décor. Les archétypes de l'inspecteur, du commissaire, du vieil instituteur, du curé et du taxidermiste... On est vraiment dans les canons du genre, ça pourrait être un maigret ou un hercule poirot que ça ne choquerait pas (je parle de l'ambiance).

Sur le style j'ai trouvé ça homogène. Les dialogues sonnent juste, tout comme les descriptions qui font parfaitement hommage à l'athmosphère et au décor. Les personnages sont eux aussi très bien campés, en quelques traits. Simple mais efficace.

La fin est plutôt bien amenée, on est tellement centré sur le meurtre au marteau qu'on se demande quel rôle vient jouer là dedans cette foutue godasse. J'ai trouvé ça plutôt bien vu.

Le principal reproche serait qu'il m'a manqué un chouille de compréhension sur la fin, qui me semble un peu confuse une fois la lecture terminée (sans relecture du texte ni lecture du forum, que j'irai voir après). J'ai peut être râté quelque chose mais je n'ai pas pigé au final pourquoi le taxidermiste a été refroidi. Ni pourquoi l'instit a balancé sa femme -enfin son corps- dans la mer (si j'ai bien compris). Une fin pas si ouverte que ça, au final, mais qui m'a semblé manquer de clarté.

Les contraintes étant parfaitement intégrées au texte, je n'ai qu'une chose à dire : Bravo monsieur Calouet. Et merci :)

Ninj'

   Maëlle   
8/6/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une ambiance à la Maigret, une intrigue atroce avec pourtant quasi pas un gramme d'hémoglobine. J'aurais bien lu le roman, là.

   Ariumette   
11/6/2008
L'histoire est très bien, l'écriture est très bien... Mais malgré tout je ne suis pas entrée dans l'histoire. Je suis vraiment désolée, mais les descriptions du début certes réussies ont un peu fait mollir l'intrigue. On a parlé d'une ambiance à la maigret... Pas faux mais il manque ce je ne sais quoi qui fait mouche. Bel effort tout de même !

Je ne note pas cause -concours-. Je retiens l'empaillement humain c'est très sympa comme idée, même si pour ma part je m'en suis doutée dès la conversation avec la femme.

   aldenor   
17/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Malgré d’évidentes qualités et des idées originales, j’ai eu du mal à accrocher : c’est assez confus. L’ambiance du début est lourde, ensuite le ton change ; le texte me semble manquer un peu d’unité.


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