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Réalisme/Historique
cherbiacuespe : Pourquoi Hannibal ne soupa jamais au Capitole
 Publié le 20/03/20  -  10 commentaires  -  8968 caractères  -  42 lectures    Autres textes du même auteur

Nuit du 2 août 216 av. J.-C. La république de Rome est à genoux, la bataille de Cannes s’est soldée par le massacre de leur armée et de leurs chefs. Un désastre ! Pendant ce temps, les vainqueurs fêtent la gloire de leur chef, Hannibal Barca.


Pourquoi Hannibal ne soupa jamais au Capitole


Maharbal était assis à même le sol. Une pente abrupte descendait sous ses pieds jusqu’à une rivière qui tintinnabulait doucement, plus bas. La lune brisait l’opacité de la nuit, dessinant un tableau clair-obscur d’une douceur absurde. Une bataille venait de se conclure par des milliers de morts à quelques kilomètres à peine dans les hurlements et la peur. Maharbal n’y prêtait guère d’attention. Il évacuait petit à petit de son cœur une vive fureur. Il entendait, non loin, le murmure de joie de l’armée carthaginoise, et celle de son chef, Hannibal Barca. Aujourd’hui, Cannes était sa gloire.


Il ne s’aperçut de sa présence qu’au moment où celui-ci fut assis à son côté. Il le regarda, un peu surpris de cette compagnie imprévue. Amunibal ! Un vieux soldat, un fidèle cavalier, numide comme lui, qui combattait depuis longtemps dans les armées puniques, intrépide et farouche.


– Tu ne fêtes donc pas la gloire de Carthage, lui demanda le général ?


Amunibal ne répondit pas. Il souriait de toutes ses dents blanches. Il semblait s’imprégner de la douceur de cette nuit italienne. Sa longue tignasse noire attachée en queue de cheval tombait dans son dos nu. Il tourna son visage au nez camus vers son supérieur qui haussa les sourcils.


– J’ai appris ce que tu as dit sous la tente d’Hannibal.

– Les nouvelles vont vite, répondit Maharbal.

– Oui. L’armée est un petit village, tu sais cela, général.


De concert, ils regardèrent le vide devant eux, au bas de la colline. Amunibal jetait des cailloux vers les ténèbres. Maharbal connaissait bien son vieux compagnon. C’est ainsi qu’il agissait lorsqu’il avait à faire une confidence, donner un avis. Fidèle, fier, intraitable, sans pitié face à l’ennemi, habile de son javelot ou de sa hache, une arme rare pour un numide. « J’étais jeune, confia-t-il un jour. C’est un Celte qui m’a appris à m’en servir. » Combien de fois et dans combien de batailles le hasard du combat les avait jetés l’un dans le dos de l’autre, entourés d’ennemis qui menaçaient de les pourfendre ? Il n’aurait su le dire. Le destin est souvent déconcertant. De ce hasard, ils avaient tissé une sorte de familiarité, de complicité amicale, comme un vieux couple.


– Parle, Amunibal, et arrête de martyriser ces cailloux.

– Tu es en colère, Maharbal.

– Oui. J’essaie de calmer mon courroux.

– Connais-tu l’histoire du scorpion et de la grenouille ?

– Non. Cela ne me dit rien.

– Alors écoute. Elle est pleine d’enseignements.

– Eh bien enseigne-moi, Amunibal.


Pendant quelques secondes, le vieux guerrier sembla prendre son souffle. Puis il commença son récit.


– Un scorpion cherche sa place dans une épaisse forêt. Il choisit une direction. Pas n’importe laquelle, pas au hasard, non ! Son père lui a toujours dit que, dans cette direction, au-delà de trois jours de marche, se trouvait pour les scorpions le havre parfait. Et il lui fait jurer que, dès qu’il aurait l’âge, il partirait gagner ce paradis, coûte que coûte. Or, cet âge arrivé, le scorpion fils se résout et part.

– Un bon fils, grogne Maharbal, toujours sous l’emprise d’une sourde colère.

– Oui, général, un bon fils. Après maintes aventures où il a dû lutter pour sa vie, il arrive devant une redoutable rivière. S’il avait su nager, le problème n’en serait pas un. Il aurait franchi l’obstacle avec tout le courage dont son cœur est capable. Mais tu le sais, les scorpions n’aiment pas l’eau. Que faire ? Il longe la rivière en aval et ne trouve rien pour l’aider. Rien non plus vers l’amont et se retrouve à l’endroit même de son arrivée, perplexe. Puis il remarque non loin la présence d’une grenouille qui s’apprête à traverser. « Holà, l’interpelle le scorpion. Attends. » La grenouille, encore trop loin pour se mettre à l’eau, aperçoit le scorpion et se tient sur ses gardes, prête à fuir. « Que me veux-tu, scorpion ? Parle vite. » « Je voudrais bien, moi aussi, traverser la rivière. Pourrais-tu m’aider ? » La grenouille regarde le scorpion avec des yeux encore plus gros que d’habitude. « Rien ne t’en empêche, vas-y », répond-elle. « Tu ne comprends pas. Je ne peux pas, je ne sais pas nager. Si je me jette à l’eau, je vais couler et me noyer. C’est pour cela que je te demande de m’aider. » La grenouille hésite, tergiverse et finit par répondre : « Non, tu es un scorpion, tu vas me piquer et je mourrai ». « Mais… Pourquoi te piquerais-je ? Si je fais cela je me noierai. Ce serait stupide de ma part. » La grenouille est prise de court. Elle réfléchit longuement et prend une décision. « Tu as raison, scorpion, ce serait stupide. Grimpe sur mon dos et je te fais traverser. Mais avant d’arriver sur l’autre rive tu devras y sauter. Ainsi je suis sûre que tu n’auras pas le temps de me piquer. » « C’est entendu », dit le scorpion, soulagé d’avoir trouvé une solution. Il en va ainsi. Le scorpion sur le dos de la grenouille qui plonge doucement et nage pour traverser la rivière. Mais, arrivé au milieu de la traversée, le scorpion pique la grenouille. Cette dernière, avant de mourir, questionne son passager : « Mais pourquoi m’avoir piquée ? Je vais mourir et toi te noyer ! Tu n’auras rien gagné ». « Je suis désolé, je me suis retenu autant que faire se peut. Mais je suis un scorpion. Et il est dans ma nature de piquer. »

– Par tous les dieux, Amunibal, je ne comprends rien. Quelle leçon tirer de cette histoire ?

– « On a bien raison de dire que les dieux n’accordent jamais tout au même homme. Toi tu sais vaincre mais pas profiter de ta victoire ». Est-ce ce que tu as dit ce soir à Hannibal, Maharbal ?

– C’est exact ! Nous devrions, selon moi, faire marche forcée dès demain vers Rome, la prendre et, au bout du compte, la détruire tant que nous le pouvons encore. Nous ne l’avons pas fait après Trasimène, il faut le faire maintenant ! Nous avons réduit à néant tous les espoirs romains, leur armée est défaite, anéantie, pour la plus grande part, leurs chefs les plus habiles gisent morts sur les champs de bataille. À Rome, ce doit être un désordre indescriptible, la terreur, l’affolement, l’abattement. La fin de cette guerre, la victoire de notre camp, de Carthage nous tend les bras. Et Hannibal…


La phrase resta en suspens.


– Tu as sûrement raison, Maharbal, consentit Amunibal. Mais Hannibal, l’homme, t’échappe complètement.

– Que veux-tu dire ? Parle à la fin !

– Carthage ne gagnera pas cette guerre, Maharbal. Notre chef n’est pas de ceux qui désirent gagner les guerres. Lui aime la guerre. Sa nature profonde est de se battre, vaincre et gagner des batailles, comme la nature du scorpion est de piquer, et peu lui importe de se noyer. Peu importe à notre chef la gloire de remporter cette guerre contre Rome. Il ne le veut sûrement pas. Il veut des batailles, se battre et battre les Romains, encore et encore. Pour cela il laissera à ces chiens du temps pour se réorganiser, comme après Trasimène, et revenir à la charge.

– Tu es fou, Amunibal. Notre chef n’est pas ainsi que tu le décris. Je suis à ses côtés depuis la campagne d’Hispanie…

– Et qu’a-t-il fait d’autre que se battre, coupa le vieux guerrier ? Quand il ne se bat pas, il s’y prépare. C’est son projet, sa vie, ce qu’il est. Ne prends pas ombrage, ô Maharbal, mais je suis au service des Barca depuis bien longtemps. Concernant Hannibal, rien ne m’échappe plus. Je suis fait comme lui, du même bois. J’aime batailler et suis démuni quand je ne me bats pas. À sa place, son père Hamilcar aurait à coup sûr fait ce que tu conseilles au fils. Lui voulait gagner les guerres qu’il menait. Son fils n’est pas de cette trempe. Certes, il est un admirable général, je n’en ai pas connu de meilleur et je suis fier de le servir. Mais avec lui, Carthage ne gagnera pas cette guerre. C’est ainsi.


Maharbal garda longtemps le silence, méditant les paroles du vieux combattant. Puis il répondit sur un ton joyeux qui cachait mal ses doutes :


– Non ! Il est un Barca ! Cette famille a toujours agi au mieux des intérêts de leur cité. Il gagnera cette guerre même s’il commet quelques erreurs.


Force est de constater qu’Hannibal continua son combat dans le même format, évitant soigneusement d’approcher de la ville ennemie. La deuxième guerre punique se termina à Zama, non loin de Carthage, en terre africaine. Hannibal et ses troupes, rappelés en urgence, y furent vaincus par l’armée romaine sous les ordres d’un certain Scipion, dit l’Africain. En tant que tribun militaire, ce dernier participa lui-même au désastre de Cannes, mais il observa si bien le génie militaire de son adversaire qu’il le battit en appliquant la même stratégie, transportant le conflit sur le sol de la nation carthaginoise. Et Scipion n’avait qu’une motivation : gagner cette guerre !


Que devint Maharbal, demanderont les curieux ? Et Amunibal ? Qui sait ? Ces deux-là, fatigués, seront peut-être restés en Italie, en Sicile ou en Espagne et auront coulé des jours heureux, loin des furies guerrières de leur époque.


 
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   ANIMAL   
1/3/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une petite histoire dans l'histoire qui donne son explication sur la façon dont on peut laisser échapper une victoire à portée de main. Que cela soit vrai ou pas, je trouve que le caractère donné à Hannibal, qui induit ses actions, est bien trouvé. Un guerrier né pour se battre et vivre en insécurité ne veut pas que la guerre se termine, bien sûr. C'est la définition du mercenaire qui va d'une guerre à l'autre.
Je trouve ce texte finement observé en se calquant sur des faits historiques. Une petite remarque sur "tintinnabulait" sur lequel j'ai buté, sinon tout coule de source. La fable du scorpion est bien intégrée ici.
Un voyage intéressant.

   Donaldo75   
2/3/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle. Elle est bien racontée, intéressante, avec un découpage narratif intelligent et permet d'apprendre un morceau de notre histoire, celle de la civilisation romaine. Comme beaucoup – je suppose – je connaissais l’histoire du scorpion et de la grenouille mais je trouve qu’elle s’insère bien dans le récit, relève l’ensemble d’un côté fable philosophique et la rend plus humaine.

Bravo !

   plumette   
20/3/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Voilà un récit très bien mené qui éclaire la nature de certains hommes comme Hannibal qui a le goût de la guerre sans avoir le goût de la victoire.

Je ne connaissais pas la fable du scorpion et de la grenouille et j'ai trouvé que l'auteur en faisait un usage tout à fait opportun et malin.

Le vieux guerrier s'adresse à un général et j'imagine qu'il ne peut pas lui dire de façon trop directe ce qu'il pense de leur chef si bien que l'utilisation de la métaphore est habile et "pique" la curiosité non seulement du général mais aussi du lecteur.

De plus cette nouvelle est très bien écrite, cette qualité d'écriture contribue à lui donner un accent de vérité!

   Dugenou   
20/3/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour cherbiacuespe,

'La guerre pour la guerre' : telle est ici la philosophie prêtée à Hannibal, mentalité parfaitement intégrée par Amunibal, guerrier expérimenté qui l'explique à son superieur à travers une fable connue de tous.

Laquelle fable s'insère parfaitement dans le récit et permet au lecteur de découvrir la personnalité de Barca, fil rouge de l'intrigue.

J'ai également trouvé l'image de la rivière qui "tintinnabule" maladroite. La fin du texte me semble un peu expédiée, vous auriez pu mentionner que Scipion lui même se retournera plus tard contre Rome...

Dugenou.

   hersen   
20/3/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai vraiment aimé cette nouvelle dont les dialogues sont très justes, ne plombent pas le récit.
C'est un registre que l'on n'a pas souvent ici, une tranche historique que les auteurs abordent peu.
Elle est donc d'autant plus intéressante, et développe bien le caractère de chacun : on fait ce que l'on sait faire, une sorte d'inéluctabilité du comportement.

La narration est vraiment bonne, l'auteur réussit à faire concis (mon dada) sans qu'il ne manque rien à la nouvelle. le décor est planté, l'ambiance est perceptible.

Bravo ! et merci.

   ours   
21/3/2020
Bonjour Cherbiacuespe,

J'ai beaucoup aimé votre nouvelle pour ce qu'elle raconte et la façon dont vous la livrez. Une belle leçon de stoïcisme avec une pointe de cynisme (au sens philosophique du terme) : ne te soucie pas de ce qui ne dépend pas de toi ! Pourquoi est-ce si difficile en réalité, à cause des émotions, du ressentiment ?

Vous avez su rendre vivant le dialogue entre ces deux guerriers, et on passe un agréable moment de lecture avec en prime une fable qui illustre parfaitement le fond. Le style est clair sans excès et se prête très bien au propos. Un récit historique bien romancé.

Une belle façon de nous présenter ce moment important de l'histoire de Rome !

Merci du partage.

   Babefaon   
24/3/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Cherbiacuespe,
Bien que je ne sois pas fan en général des récits qui ont trait à l'histoire, je me suis volontiers laissé embarquer par le vôtre.
Les dialogues sont très justes et réalistes, ils m'ont permis de m'évader un instant et de me croire au théâtre, d'assister à une représentation. Je n'ai pas eu à faire le moindre effort pour visualiser les décors et les costumes. Pari réussi donc, de ce côté ! En outre, je ne connaissais pas avant de vous lire, l'histoire du scorpion et de la grenouille. C'est donc chose faite.
Merci pour votre texte généreux et au plaisir de vous lire peut-être dans un nouveau genre bientôt ?

   Malitorne   
27/3/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
Les guerres puniques m’ont toujours intéressé et j’étais agréablement surpris de trouver un texte qui en parle. Les écrits historiques ne sont pas si fréquents sur le site. Hélas, j’ai été assez déçu pour plusieurs raisons. En premier lieu un style qui manque de relief, avec d’emblée ce « tintinnabulait » qui m’a écorché les yeux. Je pense qu'il faudrait essayer d’insuffler plus de caractère à votre écriture, trop commune.
L’intrigue ensuite n’est pas captivante, avec ce lourd passage de la fable, franchement long.
Les supputations d’Amunibal sur les motivations d’Hannibal me semblent hasardeuses, peu crédibles, mais pourquoi pas.
Mais surtout, ce qu’il faut absolument éviter, c’est cet épilogue de fin de texte qui brise d’un coup l’ambiance que vous cherchiez à instaurer. D’une aventure historique, on passe à un professeur qui récite son cours d’histoire. Décalage malvenu.

   Alcirion   
29/3/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Un texte très intéressant mais auquel il manque une histoire.

C'est bien écrit et l'auteur connaît la période dont il parle.

L'argument sur Hannibal n'est cependant pas crédible. S'il n'a pas porté les armes contre Rome après la victoire de Cannes, c'est parce qu'il avait choisi l'option de la guerre d'usure.

Il n'avait que quelques dizaines de milliers d'hommes à sa disposition et les alliances espérées avec les peuples locaux du nord de l'Italie n'avait pas donné les résultats escomptés. Il savait qu'il n'obtiendrait pas de renforts de Carthage dans l'immédiat donc il a voulu garder l'avantage militaire et continuer de terroriser les populations en investissant l'Italie.

Et ça a failli fonctionner ! Mais sur la longueur, le patriotisme et l'organisation romaine ont eu eu raison de sa stratégie.

L'histoire n'est pas facile à manier, l'idéal étant d'avoir une double intrigue : la grande Histoire et une plus petite, plus littéraire, qui s'inscrit dans le décor.

Bonne continuation !

   Jocelyn   
2/4/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

J'adore la narration de l'auteur, très honnêtement, quoi que les faits évoqués, personnellement ne m'apprennent absolument rien. c'est peut-être l'objectif de l'auteur, ne rien dire de particulier. L'anecdote sur le scorpion et la grenouille, je l'ai entendue une fois dans un film, j'avais beaucoup aimé. et j'étais ému de retomber dessus après tant d'années... c'est un genre de choses qui ne te quittent pas, comme une leçon liane ou bougainvillier... bref voilà, l'unique point fort que je soulève dans ce texte c'est la qualité narrative, ça a été une très belle lecture sur ce point.

Merci beaucoup !


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