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Policier/Noir/Thriller
Concours : L'affaire de la station d'Étoile [concours]
 Publié le 26/05/24  -  7 commentaires  -  22954 caractères  -  50 lectures    Autres textes du même auteur

Thème : L’étoile, c’est par là. (Jean-Claude)


L'affaire de la station d'Étoile [concours]


Ce texte est une participation au concours n° 35 : Arrêt sur image

(informations sur ce concours).



Le professeur Martinot relisait ses notes quand il entendit un bruit venu de l’extérieur. Il décida d’aller voir, partagé entre sa curiosité naturelle et la prudence prônée par les autorités. En effet, la station d’Étoile, indiquée de manière laconique dans les dépliants touristiques, représentait en réalité un observatoire de pointe en matière d’astronomie. La sécurité se déclinait en de multiples dispositifs électroniques, cachés çà et là sous l’apparence tranquille d’un extérieur sobrement paysagé. Une compagnie privée en assurait la maintenance, mais son service allait bien au-delà d’une société classique de gardiennage. La station disposait ainsi d’une protection de haut niveau. La procédure en vigueur ne comportait aucune exception.


La Lune brillait haut dans le ciel. La nuit exposait ses plus belles constellations. Le professeur Martinot ne put s’empêcher de penser aux milliards de soleils dont certains abritaient des planètes et probablement la vie, d’autres types d’espèces intelligentes. Il adorait son métier, celui de chercheur de nouveaux mondes, de possibilités alternatives, de réponses différentes à la question existentielle : « Sommes-nous seuls dans l’Univers ? »


Le rayon lumineux de sa lampe torche accrocha une masse sombre étendue sur le sol au milieu des plantes. Le scientifique s’approcha puis s’agenouilla. Il observa sa découverte. Sa première réflexion l’amena à Pompéi quand jeune lycéen il avait étudié les corps d’enfants figés dans la lave refroidie du Vésuve. Ensuite, il se demanda comment cette forme presque humaine avait atterri dans le jardin. Par précaution scientifique, il ne toucha rien, dans le but de préserver la scène pour des analyses ultérieures mais il photographia le tout à l’aide de son téléphone portable. Enfin, il appela le numéro dédié aux cas d’intrusions puis s’assit sur l’herbe.


o—o


L’inspecteur Hubert Voulon de la Bisse entra dans la salle d’analyse de l’institut médico-légal de Valence. Le docteur Mikado l’attendait, assis sur un strapontin devant la table d’autopsie.


– Alors, mon bon docteur Mikado, à qui avons-nous affaire ?

– Je dirais plutôt à quoi, cher inspecteur.

– Diantre !

– Je n’aurais pas mieux dit.


Le légiste commença à expliquer le résultat de ses observations. Il aligna les termes médicaux et les principes biologiques pour étayer son argumentaire. Hubert Voulon de la Bisse réfréna une forte envie de bailler. Cette partie de son métier l’ennuyait prodigieusement. Il essaya quand même de se concentrer sur les mots, d’en dégager les concepts afin de permettre à une théorie de germer dans son cerveau de policier. Une fois le laïus du médecin terminé, il posa l’inévitable question qui lui brûlait les lèvres depuis qu’il avait lu le rapport préliminaire de la gendarmerie :


– Est-ce humain ?

– Presque.

– Vous n’allez pas me sortir une citation de Lao-Tseu ?


Le docteur Mikado sourit. Il connaissait l’inspecteur depuis des années et savait que ce dernier goûtait assez peu à la philosophie orientale et à toute tentative de ménager la chèvre et le chou.


– Je suis d’origine japonaise, vous vous souvenez ?

– Pardonnez mon inculture, docteur, je ne suis qu’un béotien de la police nationale.

– J’avais presque oublié.

– Revenons à nos moutons, voulez-vous ?

– Oui. Je disais donc que ce corps présente des similitudes avec le nôtre.

– Et ?

– Pourtant, il n’est pas humain.

– Alors qu’est-ce qu’il est ?

– Humanoïde.

– Par saint Georges, nous rentrons dans le domaine de la science-fiction.

– J’en ai bien peur, inspecteur.


Hubert Voulon de la Bisse appréciait modérément l’inconnue, surtout en matière de science. Pour lui, l’humain créait suffisamment de problèmes pour ses pairs par sa propension à tuer, voler et dominer ses semblables. Ce comportement autodestructeur représentait la source de quatre-vingt-dix pour cent des cas sur lesquels il enquêtait quotidiennement. Alors, ajouter de l’improbable à une situation déjà exotique risquait d’amplifier son futur mal de crâne.


– Dois-je appeler Mulder et Scully, docteur ?

– Si vous pensez sortir de votre zone de confort, oui.


Le docteur Mikado afficha sa plus belle mimique de philosophe chinois. Il savait que le célèbre Hubert Voulon de la Bisse détestait sous-traiter une investigation à des tiers et encore plus à des étrangers. Sous ses dehors d’aristocrate blasé, il adorait résoudre les affaires, en particulier celles où les zones d’ombre prenaient le pas sur la lumière. Que la victime vienne d’Alpha du Centaure ou de la quatrième dimension lui importait peu. L’essentiel consistait à assembler le puzzle des preuves afin d’obtenir une photo claire et précise, loin des théories alambiquées dont les séries américaines étaient friandes.


– Je vais devoir me rendre sur place pour me faire une idée.

– Je crois.

– Le principal témoin fait partie de votre cercle de relations, me semble-t-il ?

– Le professeur Martinot ? Oui, je le connais depuis une dizaine d’années.

– Est-il fiable ?

– Je le pense. Pourquoi ?


Hubert Voulon de la Bisse avait procédé à des recherches préalables avant de se rendre à l’institut médico-légal. Il avait compris que la station d’Étoile cachait quelque chose de plus tortueux que de la simple recherche en astronomie. Le seul pedigree du professeur Martinot corroborait son intuition, vu les trous dans son curriculum et les passages censurés dans son dossier de police. Il décida de répondre à la question par un sourire de Joconde.


o—o


Le professeur Martinot caressa sa courte barbe puis scruta l’officier de police assis en face de lui. Il devait rendre le mieux compte de son expérience étrange sans pour autant trahir les dessous de sa fonction. Il tenta un récapitulatif succinct.


– Je n’ai pas grand-chose à vous dire, inspecteur.

– Je ne vous demande pas la lune, professeur, juste un témoignage sincère.

– Ce que j’ai fait.

– Vous n’avez donc rien vu d’autre ?

– Comme quoi ?

– Des signes précurseurs, du genre une tentative d’effraction les jours précédents.

– Non.


Hubert Voulon de la Bisse ne s’attendait pas à plus. Cet interrogatoire tenait de la routine, un exercice incontournable dans sa profession. Il avait déjà procédé à l’enquête de voisinage. Elle avait donné de maigres fruits comme par exemple une traînée dans le ciel nocturne le jour des faits, selon les rares voisins. Par contre, les quelques témoins interrogés avaient tous pointé le côté étrange de la station d’Étoile. Pour certains, l’apparence tranquille des lieux cachait des secrets ésotériques, comme si planter un tel bâtiment en pleine Drôme profonde suffisait à développer les soupçons.


– Que faites-vous dans cette station, professeur ?

– Comment ça ?

– Diantre, ma question n’est-elle pas assez claire ?

– Non.

– À quel type d’expérimentation vous livrez-vous ici ?

– Rien d’extraordinaire.

– Mais encore ?

– De l’observation astronomique pour la recherche.

– Et ?

– Des rapports, des calculs, des extrapolations.


L’inspecteur commença à sentir le poids de la lassitude envahir son cortex cérébral. Le vieux savant ne lui apprenait rien qu’il ne savait déjà et manifestait un refus patent de contribuer à son enquête. En cela, il ne différait pas vraiment des experts scientifiques qu’il avait rencontrés dans le passé, des gars aussi abscons que des cosinus. Pourtant, d’ordinaire ceux-ci aimaient détailler par le menu leurs travaux quitte à le noyer dans une terminologie incompréhensible pour le commun des mortels. Ils s’emballaient, chacun à leur manière, sur les éventuelles théories sorties de leurs cerveaux surdimensionnés. Hubert Voulon de la Bisse parvenait sans difficulté à gagner leur confiance, parce qu’il ne ressemblait pas au policier de base muni d’un képi et d’une matraque. Il utilisait son verbe d’un autre temps pour asseoir une forme de respect envers son ascendance aristocratique, comme le faisaient ses ancêtres avec le clergé.


– Si j’étais suspicieux, je dirais que vous me cachez quelque chose, professeur.


Le professeur Martinot sentit le vent du boulet frôler son hémisphère droit. Il imagina un instant Hubert Voulon de la Bisse ordonner à ses gardes de le pendre par les pieds pour le passer à la question. Peu courageux de nature, le vieil homme pesa le pour et le contre, tergiversa une poignée de secondes puis décida de rompre une partie du secret.


– Je ne vous cache rien mais ce que nous faisons ici a peu de rapport avec votre enquête.

– Laissez-moi en juger, mon bon professeur.


Le savant se lança dans des explications cafouilleuses. La station d’Étoile se consacrait à la recherche de la vie ailleurs, hors de la Terre, sous toutes ses formes. Elle recevait des données issues d’observatoires partout dans le monde, de télescopes spatiaux et même d’astronomes amateurs. Le professeur et ses collègues compilaient ces informations, les complétaient avec leurs propres travaux puis proposaient des expériences à mener dans des laboratoires spécialisés. Tenu à la discrétion absolue, il communiquait peu avec les autochtones et cet état de fait le satisfaisait. Hubert Voulon de la Bisse s’abstint de prendre des notes afin de ne pas effrayer son interlocuteur. Cette stratégie s’avérait le plus souvent très payante, transformant l’interrogatoire en interview impromptue. En général, l’avarice de propos devenait un fleuve de mots, de concepts, d’anecdotes ou de théorèmes dont il ignorait l’existence. L’inspecteur n’avait pas besoin de connaitre le solfège pour apprécier la musique. En fonction de la tonalité, il savait sur quelle touche mentale appuyer pour orienter la suite de ses investigations. Ainsi, il passait du silence à un déluge d’informations, du vide à la matière, du rien au tout.


La logorrhée dura presque une heure. De mutique, le professeur Martinot avait muté à bavard voire volubile, comme s’il soulageait sa conscience après des années à bidouiller en cachette. Hubert Voulon de la Bisse enregistra l’intégralité de la conversation, non par le biais d’une quelconque technologie mais juste grâce à sa formidable mémoire. Au moment qu’il jugea opportun, il leva la main tel Pharaon devant ses sujets.


– Arrêtons là, professeur.

– Vous êtes sûr ?

– Saint Thomas m’en est témoin, j’ai de quoi remplir des grimoires.


Il adorait sortir cette réplique d’un autre temps pour affirmer sa position, conserver la distance entre le témoin et le dépositaire de l’autorité policière sans rappeler à son interlocuteur la sombre période de l’Inquisition. Malgré sa forme médiévale, la phrase avait de la tenue et du style. Elle voulait tout dire et rien à la fois, s’imposant telle une encre de calamar dans une mer syntaxique.


L’inspecteur donna congé à son témoin, lui précisant qu’il devait se tenir à disposition de ses services au cas où d’autres questions viendraient à l’esprit des investigateurs. Heureux d’avoir évité le supplice du pal, le professeur Martinot ne demanda pas son reste, raccompagna le policier jusqu’à la grille d’entrée puis rejoignit l’univers maîtrisé de son bureau.


Hubert Voulon de la Bisse marcha jusqu’à sa voiture, jeta un dernier coup d’œil au bâtiment puis ouvrit sa portière. Sa prochaine étape consistait à débriefer le patron de la gendarmerie locale dont les équipes avaient consigné les premières constatations et encadré le recueil des indices mené par l’unité scientifique.


o—o


Le soir tombait tranquillement sur Valence. La ville rentrait dans sa phase de torpeur, quand les dizaines de milliers de citadins en avaient terminé avec leurs activités diurnes. La grande majorité profitait d’un repos bien mérité, au sein du foyer familial la plupart du temps. Une petite minorité se lançait dans des agapes nocturnes, entre restaurants, bars, salles de danse et toute une panoplie de lieux de rencontre. Hubert Voulon de la Bisse préférait l’option majoritaire, même s’il n’avait pas de femme à rejoindre ni d’enfant à border, juste son grand appartement de la place Maurice Faure. Ce bien hérité d’une lointaine tante duchesse représentait son Xanadu, un endroit où il pouvait décharger ses petites cellules grises des innombrables informations acquises durant la journée, analysées sur le vif puis compilées dans des rapports circonstanciés.


Ses deux derniers jours avaient été intenses. L’affaire de la station d’Étoile restait obscure. Les forces de gendarmerie avaient recueilli de nombreux témoignages sans intérêt, au mieux des commérages où la jalousie et l’incompréhension mutuelle se disputaient la première place avec les théories du complot. Les ragots en tous genres pointaient le professeur Martinot et ses collaborateurs, leur attribuant des fonctions bien éloignées de la réalité scientifique. Aucuns de ces dires ne débutaient une ébauche d’indice sur les circonstances de l’arrivée incongrue d’un corps humanoïde dans le jardin du bâtiment. Quant au docteur Mikado, il avait consulté des experts de tous bords sans arriver à un ersatz de résultat. La seule bonne nouvelle résidait dans le peu d’intérêt des caciques parisiens pour l’enquête. D’ordinaire, au vu de la nature pas complètement humaine du corps, les médias auraient été alertés par des sources anonymes, la hiérarchie aurait alors demandé des comptes et les gradés en quête de notoriété auraient tenté de rapatrier l’objet du délit dans la capitale à des fins supposées d’analyses approfondies. Hubert Voulon de la Bisse s’en étonnait mais ne boudait pas son plaisir à rester maître de l’investigation même s’il n’avançait pas d’un iota.


Le lendemain matin, pendant qu’il dégustait son petit déjeuner, l’inspecteur reçut un appel sur son téléphone portable. Il regarda le nom de l’appelant et constata qu’il s’agissait du médecin légiste. Il sacrifia son moment de paix pour satisfaire sa curiosité.


– Bonjour docteur Mikado, que me vaut l’honneur d’entendre votre douce voix.

– Le corps, inspecteur, le corps !

– Quoi, le corps ?

– Il a disparu !

– Ventre-saint-gris ! Comment est-ce possible ?


La question n’était pas anodine. Contrairement à d’autres instituts médico-légaux de France et de Navarre, celui de Valence bénéficiait d’une sécurité de haut niveau. Le préfet, le maire et tout un tas d’édiles locaux voulaient donner à la ville les moyens de lutter efficacement contre une criminalité en hausse depuis cinq ans. Le nombre de crimes montant en flèche, ils avaient voté des crédits pharaoniques pour des installations au firmament de la technologie, même s’ils avaient oublié au passage d’augmenter dans la même mesure les effectifs de terrain. Le docteur Mikado disposait de pléthore d’assistants, d’analystes, de biologistes, d’instruments au nom imprononçable, tout un arsenal capable de détecter une amibe au milieu d’un stade de football. Et pour contrecarrer les malfrats du cru, les drogués en mal de substances chimiques et moult adeptes du pied-de-biche, l’endroit s’était doté d’un dispositif digne d’une base de sous-marins nucléaires. Aux dires du chef de la police, même Arsène Lupin n’aurait pas tenté l’aventure.


– C’est un mystère, inspecteur.

– Ne bougez pas, j’arrive !

– Je peux quand même prendre un café, non ?

– Si tel est votre bon plaisir.


Hubert Voulon de la Bisse raccrocha aussitôt, l’air perplexe. L’enquête prenait une direction inattendue. Il se demanda s’il n’aurait pas finalement été bienvenu de faire appel à Mulder et Scully, quitte à partir dans tous les sens. Son esprit cartésien reprit cependant le dessus et lui rappela que ces deux agents du bureau fédéral d’investigation n’étaient que des créations fictives issues de l’imagination d’un scénariste en vogue au siècle précédent. Devenues presque mythiques, elles représentaient l’alpha et l’oméga de ce que tout officier de police détestait en termes d’explications compliquées, de théories biscornues et de cheveux coupés en mille vingt-quatre.


Trente minutes plus tard, l’inspecteur entra dans le bureau du légiste. Il constata que ce dernier s’était couvert en appelant sa hiérarchie. Le directeur de l’institut, un énarque du nom de Théophile du Bois d’Enghien, était assis en face du médecin, son téléphone portable collé à son oreille. Visiblement, lui-même adoptait la stratégie de la couverture en appelant le préfet. Hubert Voulon de la Bisse maudit intérieurement l’administration française et sa propension à ne pas bouger avant que tous les échelons supérieurs n’aient été notifiés. Il attendit sagement la fin de la conversation puis prit les devants.


– Quand et comment est-ce arrivé, docteur ?

– Inspecteur, vous connaissez Théophile du Bois d’Enghien, je suppose ?


Hubert Voulon de la Bisse esquissa un semblant de sourire à destination du désigné. Bien sûr qu’il connaissait Théophile du Bois d’Enghien, le descendant d’une famille issue de la noblesse d’empire. Il ne le portait pas dans son cœur, ni lui ni le reste de son arbre généalogique, pour des raisons historiques liées à l’histoire de France, à la révolution de 1789 et à la bande maffieuse selon lui mise au pouvoir par Napoléon Bonaparte. Il n’essaya même pas la voie diplomatique.


– Passons les présentations, mon bon docteur, il y a plus urgent.


Théophile du Bois d’Enghien ne releva pas l’affront. Il connaissait la réputation de l’inspecteur et savait quel réseau le soutenait à haut niveau, dans des sphères auxquelles lui-même n’accédait pratiquement jamais.


– Pour répondre à votre question, inspecteur, le quand et le comment nous échappent.

– Je croyais qu’il y avait des caméras partout.

– Oui, c’est le cas.

– Alors, elles ont filmé la scène.

– En théorie, oui. En réalité, non.


Le docteur Mikado résuma ce que lui avait brièvement expliqué le technicien de service, avant que son superviseur ne lui ordonne de se taire et d’appeler son délégué syndical. Les caméras ne représentaient pas le seul dispositif de traçage des événements. L’institut était truffé de mouchards en tous genres capables de détecter le battement d’ailes d’une mouche et d’en déduire la taille et l’âge de l’insecte. Malheureusement, toute l’électronique du bâtiment n’avait capturé aucun mouvement, comme si l’espace complet avait disparu. De ce fait, le quand ne pouvait s’obtenir que par déduction, dans une plage horaire pendant laquelle le vide l’avait emporté sur la matière. Par extension, le comment échappait à la compréhension du simple mortel.


– En synthèse, il n’y a aucun indice ?

– Exact.


Hubert Voulon de la Bisse imagina sans mal la suite. Par souci de préserver sa carrière, Théophile du Bois d’Enghien demanderait la mise en place d’un comité Théodule pour enquêter sur cette disparition. Des experts venus de tout l’Hexagone échafauderaient des scénarios où le multivers et la théorie du chaos serviraient d’excuses pour déguiser l’incompréhension totale en possibilité scientifique. Les représentants de la police nationale tels que lui seraient cantonnés au rôle de porteur d’eau. Le service communication de l’institut tenterait de museler les médias, sans parvenir toutefois à canaliser le qu’en-dira-t-on et les explications complotistes.


– Nous voilà bien.

– L’homme sage est celui qui connaît ses limites, conclut le docteur Mikado.


L’inspecteur hocha la tête en silence, salua le légiste puis quitta le bureau. Désormais, la balle allait quitter son camp. Il devait donc revenir au commissariat, remplir des montagnes de formulaires et attendre que son chef le réassigne sur des affaires plus tangibles, du genre des vols à la roulotte ou des batailles de rue entre gangs. Il ne savait pas s’il fallait rire ou pleurer de la situation. D’un côté, il se trouvait débarrassé d’une investigation mal partie. De l’autre, n’aimant pas perdre, ce cas résonnerait dans sa mémoire comme un échec, la seule fois où il n’avait rien compris du début à la fin, où le raisonnement cartésien et le travail de fourmi n’avaient pas servi à grand-chose. Il pensa au professeur Martinot et ses délires fumeux sur la vie en dehors de la planète. Peut-être avait-il raison. Peut-être existait-il une autre réalité, imperceptible pour l’être humain lambda perclus de certitudes millénaires mais juste à côté de la plaque.


o—o


Six mois plus tard, Hubert Voulon de la Bisse reçut un appel de la gendarmerie. Le commandant du poste dont dépendait la station d’Étoile l’informa que le professeur Martinot avait à son tour disparu, avec le bâtiment et tous ses travaux. L’inspecteur accusa sobrement réception de l’information puis raccrocha. Il se leva de sa chaise puis se dirigea lentement vers le bureau du commissaire Marbeuf.


– Oui, Hubert, commença son supérieur.

– Vous êtes au courant, je suppose ?

– De quoi ?

– Du retour de notre Seigneur Jésus parmi nous.


L’inspecteur détestait quand son chef jouait à l’innocent dans le but de sonder les pensées de ses subordonnés. Cette approche fonctionnait probablement avec les novices mais énervait prodigieusement les enquêteurs expérimentés.


– Ne m’en voulez pas, Hubert, je vous taquine.

– Qu’à cela ne tienne. Je parle de la station d’Étoile et du professeur Martinot.

– Je sais. Les emmerdes volent en escadrilles dans notre métier.

– Quelle est la position de la préfecture de police sur ce nouveau cas ?

– Celle du poirier.


Hubert Voulon de la Bisse reconnut bien là l’humour désinvolte du commissaire. Ce dernier ressemblait quelque part au vénérable docteur Mikado dans sa prise de recul par rapport aux faits, en version comique troupier. Malheureusement, cette tendance avérée au cryptique, à l’allégorique ou à d’autres formes d’énigmes dignes du Sphinx ne rentrait pas dans son schéma de pensée. Pire, elle lui donnait envie de rebrousser chemin et d’aller cultiver son jardin loin de Valence, de sa délinquance en constante progression et de ses forces de police. Il plaça ses bras en virgule, attendant que son supérieur hiérarchique daigne revenir sur Terre.


– Vous n’avez pas compris, Hubert ?

– Je ne suis pas versé dans la botanique, commissaire.

– Que vous êtes vieux jeu, parfois.

– Chacun sa vision du monde.


Le commissaire Marbeuf lui livra la tendance politique du moment. En synthèse, après l’affaire du corps retrouvé à la station d’Étoile puis disparu de l’institut médico-légal, l’ensemble de la sphère politico-policière s’était enflammée au point de forcer le ministre de l’Intérieur à mettre le couvert afin de circonscrire l’incendie. L’heure n’était plus à la transparence. Le mieux pour l’inspecteur était d’oublier cette histoire, de prendre des vacances et d’imaginer une nouvelle trajectoire. Hubert Voulon de la Bisse acquiesça puis partit au département administratif afin de récupérer le formulaire de congés.


 
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   cherbiacuespe   
29/4/2024
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Mais quelle est cette langue diabolique, limpide, claire, juste, propre, jouissive oserais-je? Je la croyais disparue à tout jamais dans les limbes d'un univers fécond en trouvailles aberrantes. Bref, j'en ai frissonné de plaisir et de sourire de satisfaction jusqu'à la dernière lettre, la dernière virgule. Après un tel festin, qu'on ne me parle plus de "moderne", j'ai définitivement choisi mon camps!

Reste le fond et j'aurais aimé un peu plus de respect pour les héros de cette antique série qui renouvelât le genre science-fictieux, je veux parler de Mulder et Scully. Si j'ai festoyé avec la langue, mon assiette est maigre de sa consistance. Zut! Pas de "mais quel imbécile je suis, tout était là" pour satisfaire ma propre incompétence et entrouvrir les portes de mon ignorance. Je reste sur ma faim, définitivement. Je demeure donc très respectueux envers l’inspecteur Hubert Voulon de la Bisse, j'aurais aimé qu'il en fit de même envers moi en résolvant le mystère avec la maestria d'un Colombo, d'un maigret ou d'un Tarchinini. Ma peine est grande, me reste l'espoir...

Mais... J'avais oublié! "La vérité est ailleurs", non?

Cherbi Acuéspè
En EL

   Cox   
10/5/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
n'aime pas
J’avoue que je n’ai pas vraiment réussi à rentrer dans ce texte. Il y a plusieurs écueils qui font que je n’ai pas trop su sur quel ton le lire, et je me suis cogné encore et encore à des éléments dissonants, voire parfois déplaisants.

D’une part, il y a des problèmes de cohérence du récit, qui font que je ne crois ni aux péripéties, ni à l’univers, ni aux personnages.
Par exemple, la station d’Etoile conduit des activités top secrètes, mais elle est indiquée dans des « dépliants touristiques ». C’est une très étrange façon de se faire discret que de chercher à attirer des recettes touristiques.
J’ai trouvé que le professeur Martinot n’était pas cohérent dans ses attitudes, et le personnage ne correspond pas du tout à sa fonction. Au tout début par exemple : vu l’ambiance et le genre, le lecteur comprend dès la découverte du corps que l’on a affaire à E.T. Cette possibilité ne semble pas effleurer le professeur Martinot (spécialiste de la recherche de mondes nouveaux et de vie extraterrestre) qui semble plutôt avoir un imaginaire de prof de latin. Ça ne le présente pas sous son meilleur jour. On finit par vraiment douter de sa finesse lorsqu’il décide d’appeler les flics pour venir enquêter dans sa centrale secrète pour une affaire d’extra-terrestre mystérieusement débarquée qui devrait plutôt être son rêve de recherche le plus cher…
D’autre part, lorsque vient l’enquête, il se fait un plaisir de déballer son sac sans aucune raison, sans la moindre pression de la part du flic. Je n’ai pas compris. C’est un miracle qu’ils aient réussi à garder un semblant de secret pendant tout ce temps avec un personnel aussi porté sur la causette.

Le personnage principal m’a peut-être encore moins séduit. La narration insiste lourdement sur son statut d’aristo (« ascendance aristocratique », « ses ancêtres », « dehors d’aristocrate blasé », « forme médiévale », « une lointaine tante duchesse » ). C’est peut-être parce que l’auteur sent qu’il n’est pas évident en soi ? En dehors du nom et des éléments de langage médiévaux, il n’est pas vraiment le portrait de la classe aristocratique : racisme primaire, mépris affiché des sciences voire de la culture en général, référence de pop-culture bien peu aristo… Quant au langage d’antan, il ne m’a pas convaincu ; on dirait plus un ressort comique un peu lourd dans le ton « des visiteurs », mais vraiment pas un trait de caractère plausible. Les éléments de vocabulaire sont trop disparates, trop en contraste avec son attitude peu raffinée, et paraissent tomber comme un cheveu sur la soupe. Il faudrait pour moi plus que de simples palsambleus saupoudrés sur un personnage lambda pour nous faire croire à ce gentilhomme du XVIIème parmi nous.

A tout cela, on pourra peut-être opposer que le récit est à prendre au second degré, qu’il ne faut pas se soucier de cohérence. D’une part, je trouve que ce serait une échappatoire facile, et d’autre part, il faudrait un côté beaucoup plus délirant pour que je voie le texte comme une joyeuse parodie déjantée. En l’état, le tout reste beaucoup trop sobre et le ton n’est pas clair pour moi : je lis ceci comme une tentative de récit à demi sérieux qui ne me convainc pas. Je n’ai dans l’ensemble pas été très sensible à l’humour du texte, avec une exception toutefois pour le dialogue final avec le supérieur qui m’a fait sourire :)

Au niveau du lien avec le thème du concours, je trouve ça tout de même un peu light : la station aurait aussi bien pu s’appeler station d’Aldébaran, et d’un seul coup il n’y aurait plus aucun lien avec l’image. Le choix du nom me paraît franchement un peu facile, et pas très creusé comme rapport à l’image. Difficile d’imaginer, par exemple, des panneaux routiers pour flécher le chemin vers la zone 51 comme sur la photo originale…
Mais bon, indéniablement l’endroit en question est au centre de l’intrigue et puis je ne suis pas sûr qu’il y ait grand-chose de plus à faire avec cette photo, donc disons que ça passe !


J’en viens à un point qui a dérangé mon âme sans doute trop sensible, et qui a honnêtement grandement participé à me faire perdre toute sympathie pour la nouvelle :
Le passage avec le docteur Japonais, « Mikado »… Me crispe un peu. Le racisme tranquille de l’inspecteur ne me dérangerait pas s’il n’était pas repris (de manière moins appuyée mais quand même) par des remarques du narrateur du style « Le docteur Mikado afficha sa plus belle mimique de philosophe chinois ». Il est précisé que le personnage n’est pas chinois, mais le narrateur décide de faire l’amalgame dans ses remarques ironiques. Il faudrait d’autre part qu’on m’explique ce que c’est, cette mimique, parce que je ne vois pas et j’avoue que j’ai craint quelque chose de très caricatural. Le choix du nom lui-même, je le trouve franchement dérangeant (Mikado n’est pas un nom japonais. C’est la même chose qu’appeler son perso Camembert parce qu’il est français, Ikéa s’il est Suédois, ou Bamboula s’il vient du Congo). Et bien sûr, un petit coup d’aphorisme vers la fin pour compléter le stéréotype, dans le style tintin, « le lotus bleu ».
Personnellement, ça me tend. Mais ça vient sans doute d’une lassitude toute personnelle de l’acceptation du racisme anti-asiat sous nos latitudes. Ce n’est sans doute pas les intentions de l’auteur, mais tel que le texte est écrit, j’ai grimacé de ma plus belle mimique de lecteur Moldave (puisqu’on est sur le même continent, après tout c'est un peu la même chose tous ces blancs :p)

Pour finir sur une note positive, l’histoire est bien ceci dit ! J’ai un peu renâclé en parcourant le texte pour les raisons mentionnées ci-dessus, mais une certaine curiosité m’a aidé à m’accrocher.
Mais bien sûr, quelle frustration (voulue) quand vient la fin ! Pas de réponses, donc… La chute est assez gonflée, mais elle assume sa facilité et ça ne me déplait pas. « Ça dérangera peut-être un lecteur mais je m’en fous, c’est fait exprès », nous dit l’auteur. C’est un risque, mais ici j'ai trouvé que l’idée de finir en queue de poisson fonctionnait assez bien
Cette idée aurait été mieux soutenue par un récit plus construit et plus crédible par ailleurs, parce qu'en l'état elle peut renforcer le sentiment d'une histoire qui n'essaye plus de tenir debout, mais je la trouve tout de même intéressante. Ça illustre bien la manière dont l’affaire est paisiblement étouffée et, finalement, on ne peut pas y faire grand-chose… D’ailleurs, me connaissant, s’il y avait eu une vraie chute j’aurais sans doute trouvé à y redire 😂

Au final c’est un choix intéressant, mais il y a trop d’éléments qui m’ont sorti du texte pour que je puisse dire avoir apprécié ma lecture… Dommage.

   jeanphi   
26/5/2024
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Bonjour,

Dans la mesure où le texte s'achève sur un plantage de décor, difficile de l'apprécier entièrement, si ce n'est au titre d'un exercice de style ou d'un feuilleton à épisodes.
Je relève une incohérence dans la phrase "D'ordinaire (...)" où est exposé le fait que les médias auraient pu s'emparer de l'affaire étant donnée la nature peu humaine du corps. Je me suis demandé si l'univers de cette fiction rencontrait d'ordinaire des interférences avec des cadavres extraterrestres, aucun indice ne le laisse présumer.
Par contre, je me suis senti plongé dans un roman, avec toute la maestria que cela induit chez l'auteur.

Grand bravo donc, et merci pour cette déstabilisante lecture !

   Robot   
26/5/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Avec un talent certain, nous sommes conviés du début à la fin à participer à l'enquête sur une énigme qui ne sera pas résolue. Finalement, le but du récit est, par la qualité de son écriture, de maintenir le lecteur en situation, de garder jusqu'au bout de la nouvelle son désir de connaître une solution qu'il n'obtiendra pas finalement.
D'autant plus fort que cette affaire non élucidée sera supplantée par un nouveau mystère sur lequel le lecteur n'obtiendra pas plus d' explications puisque l'enquêteur est déchargé de la résoudre.
C'est assez brillant comme astuce pour dispenser le narrateur de s'impliquer dans une conclusion (dont il n'a peut-être aucune idée) tout en laissant le lecteur à sa propre imagination.

L'expression "cheveux coupés en deux-mille vingt quatre" me donne une piste sur l'identité de l'auteur(e) .
Mais je ne vous dirai pas qu'il s'agit de "..."

   Cornelius   
26/5/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
Comme le lecteur lambda j'attendais une fin plus consistante pour cette histoire qui finalement me semble n'avoir ni queue ni tête.
De plus cette enquête touche à la science fiction alors que les personnages emploient un vocabulaire d'un autre âge (Diantre, ventre saint gris) c'est à se demander ce que l'on vient faire dans cette galère et je trouve que cet anachronisme verbal sonne faux dans ce contexte intersidéral.
Ceci dit cette nouvelle n'est cependant pas désagréable à lire mais elle aurait peut-être mérité un traitement carrément plus humoristique avec pourquoi pas une partie de mikado pour terminer.

   plumette   
30/5/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
Déception à la fin de ma lecture qui était prometteuse.
il y a un joli travail de pastiche d'histoire à la fois policière, d'anticipation et pourquoi pas d'espionnage, le tout avec une écriture limpide et une montée progressive du mystère qui malheureusement fait flop. C'est la limite de ce texte et la raison pour laquelle le "j'aime bien" se transforme en "j'aime un peu".
je trouve le personnage d'Hubert réussi ( inspiré d'un autre Hubert sans doute ) c'est pour moi le point fort du texte.
Bonne chance pour le concours!

   hersen   
2/6/2024
trouve l'écriture
aboutie
et
n'aime pas
Ce n'est pas que l'intrigue n'aboutisse pas, c'est justement que l'intrigue n'aboutisse pas qui est la chute.
J'ai eu un mal fou à m'intéresser au parcours de cette nouvelle, même le boulon de la vis ne m'a pas trop rendue encline à trouver de l'intérêt.
l'écriture est ok, c'est clair, mais j'ai eu le sentiment que c'était vraiment très long à lire, mon intérêt s'est vite émoussée pour cette forme trop alambiquée, je ne vois pas en quoi le côté aristocratique apporte quelque chose à la nouvelle.
Mais sans doute que ça m'a échappé.

Ici, si je suis intéressée par le sujet que sous-tend la nouvelle, je n'ai pas été attirée par la forme. Je le regrette.


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