Ce texte est une participation au concours n° 40 : Ciel, sang et chlorophylle (informations sur ce concours).
Petit humain très ordinaire, pourvu d’un cœur qui bat et ma seule conscience pour bagage, j’ai déserté la société de mes semblables. Je veux connaître des contrées plus redoutables que celles qui font le théâtre de mon quotidien. Mais aussi infiniment plus tentantes. À la rencontre de la Grande Verte, peut-être mon sang saura-t-il en comprendre la patience et la beauté. Cherche-t-elle à me nourrir, à me boire… A-t-elle seulement un sens ou des intentions ?
Dès le début de mon périple, l’épine-filasse et l’ogrée-du-salut s’enchevêtrent pour former une barrière quasiment infranchissable. Mes nombreuses tentatives ne sont pas sans laisser des lambeaux de peau, de la chair écorchée et des filets sanguinolents. L’épreuve est rude, mais me voilà désormais entré dans un sanctuaire de verdure. Étourdissant ! J’ai l’impression d’avoir perdu tous mes repères en touchant à cette exubérance. Je me dirige à l’instinct. Je trouve rapidement à me soigner, grâce à des feuilles de salsifoliante. Elles expriment un baume cicatrisant avec lequel je badigeonne mes blessures. Je pénètre plus profondément dans la végétation. Sans hâte excessive, d’un pas régulier et confiant. Bonheur, la burbule m’offre ses baies juteuses, alors justement que je commence à avoir soif. J’écarte une broussaille épaisse de laine-des-marécages puis me retrouve pataugeant dans de l’eau croupie, où prolifère une sorte de mousse. Je le sais, c’est de l’écume-révulvère, fameuse pour ses propriétés astringentes. Au besoin, je saurai me souvenir de son emplacement. Sorti de ce marais, je fais provision de noix-d’ormose et d’ardelentes. Quelques-unes sont encore dans leurs bogues, accrochées aux branches. Elles sont arrivées à maturité, ou peu s’en faut. Je tiens là une réserve de calories, de quoi faire au moins une semaine. Plus si je me restreins.
Plusieurs heures ont passé. Ou peut-être plusieurs jours. Le temps semble vouloir se dérouler autrement, il est comme dilaté. La progression n’est pas aisée, parfois même inquiétante. Murmures, glouglous, abois, clapotis… tout un charivari m’accompagne sans que j’en distingue l’origine. Je finis par atteindre une éminence dégagée. La vue plonge de tous côtés sur un océan de chlorophylle : la Grande Verte. Elle se meut par vagues et semble n’avoir ni fin ni commencement. Une brise légère m’apporte des effluves. Je furette dans l’herbe haute, pour dénicher enfin l’andouse et sa fleur si caractéristique, frêle sur sa tige et velue. Elle penche modestement son capitule vers le sol. N’était son parfum puissant, elle serait impossible à repérer. Il y en a tout un parterre, tapissant discrètement le terrain sous les grandes écheminées montées en graines et la barbe-des-buisses roussie par le soleil. Je le contourne, tâchant de n’en piétiner aucune.
Puis je m’engage à nouveau dans la touffeur, en faisant des zigzags sur la pente descendante. C’est reposant. J’allonge le pas. Au-dessus de moi, les lianes-du-solstice jettent des ponts d’où pendent de larges feuilles que la lumière traverse. Le sol est couvert de pussière commune et de gourmefolle, enlaçant leurs nuances de jade et d’émeraude. Des semonces-filiaires grimpent à l’assaut des suspicés, dont les racines à moitié déterrées forment des arabesques avec des grâces de danseuses. Depuis de larges échancrures dans leur écorce, une sève ardente dégorge en bulles et s’écoule. J’en récolte quelques gouttes sur les doigts, que je porte à la bouche. Elle est acidulée, et revigorante.
La forêt se fait plus dense, et les essences variées. L’arbre-à-pilastres côtoie l’oiselif et la fille-des-larmes, dont les spinules en fleur sèment leur pollen qui brille en suspension dans l’air. Les feuillages projettent une ombre bleutée, douce au regard. Apaisante. J’évolue lentement entre les troncs. Rien ne presse. Je me sens bien. L’humus crisse sous mes pieds. Il remue par endroits, comme hanté. L’azote qui s’en dégage est presque enivrant. Des odeurs fauves me tiennent en alerte. Je marche avec précaution, les sens aiguisés. Les frondaisons ne laissent filtrer du jour que de rares éclaircies assez féeriques, chaloupant devant mes yeux, tandis qu’un bourdonnement continu s’installe, percé de brefs piaulis. Je sens comme un vertige me traverser. Je m’assois et fouille ma poche. J’y trouve deux ardelentes oubliées que j’éclate l’une contre l’autre. Leur coquille cède dans un trille saccadé. Je les mastique longuement, l’amertume de leur huile envahit ma bouche et me galvanise.
Je poursuis mon chemin, bientôt la pénombre se dissipe. Les arbres se font plus rares, puis cèdent la place à un maquis de buissons disparates. Je me fraie un passage entre les repinces et les vormes, dont le bois sec se brise au contact de mon tibia. Leurs feuilles minuscules se désintègrent en pruine. Des sourdines-à-pompons, des perles-de-l’apothicaire, recouvrent la terre desséchée. J’en cueille des poignées, que je mâche pour en extraire un jus désaltérant. Puis je recrache la fibre déshydratée. De la caillasse roule et crépite sous mes pas comme des volées de cloches. Je sens peu à peu la fatigue m’envahir, alors que la luminosité décline. Le soleil bas laisse comme des traînées de pinceau rougeâtres dans l’atmosphère.
Une fraîcheur relative s’installe. J’entends au loin quelques vrombissements, des pétarades. Plus près de moi se propagent des soupirs, des chuchotis, suivis de froissements d’ailes. Vient ensuite une manière de litanie. Comme l’écho d’un langage, entrecoupé de ricanements sauvages. Je n’ai pas vraiment peur, je veux me livrer entier aux aléas. La nuit descend en estompant peu à peu les couleurs. Je continue jusqu’à un bouquet de hauts salfebleus dont les cônes, lourds d’écailles, m’évoquent des flèches de lignite. Là, je m’allonge. Des roseleaux sifflent, dressant autour de moi les tuyaux d’un orgue. La nuit rend toutes choses égales, si confondues les unes aux autres que je doute de leur réalité. Les formes se recomposent autrement, mais étrangement identiques à elles-mêmes. Je perçois distinctement des voix, insolites.
Le sang qui monte du chœur bruit légèrement à mes temples. La terre sous moi épouse chaque vertèbre de ma colonne dorique, et mon transept, sous ses croisées d’ogives, suit le rythme indolent de ma respiration. À travers des vitraux translucides, je contemple le ciel. Ses étoiles me font une jolie couronne d’épines. Plus aucun désir ne m’agite. Sous ma chemise auréolée de sueur ma peau desquame, ma chair pourrit. Mon corps entier se décompose, se vide petit à petit par tout un réseau de capillaires courant sous la litière. Il nourrira bientôt l’aumône-des-vertus. La plante pousse ici en abondance. Lorsque j’étais enfant, mon père laissait infuser dans l’eau chaude ses fleurs pourpres, semblables à des flammes, et me la donnait à boire pour tempérer mes humeurs. Je rends à ma mère, la Nature, la poussière infime de mon existence. Mes pensées ne laisseront nulle trace.
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