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Sentimental/Romanesque
embellie : Délire champêtre
 Publié le 14/03/09  -  11 commentaires  -  7369 caractères  -  61 lectures    Autres textes du même auteur

La jalousie, le démon de midi, et leurs conséquences !


Délire champêtre


Roland Galibert, la cinquantaine alerte, a fière allure sur son tracteur. Il tisse régulièrement son carré brun de velours milleraies au milieu de la plaine verte et son regard s’attarde avec fierté sur son domaine : une construction basse flanquée d’un hangar, d’une grange, d’un puits sous un figuier, et tout près, un pigeonnier abandonné, aux murs lézardés.


C’est un édifice de caractère qui se tient droit dans le vent, majestueux et grave comme un beau vieillard. Dans les parties décrépies, creusées par les intempéries, poussent quelques herbes folles.


Roland remonte la pente en creusant son dernier sillon. Il pense à sa femme, satisfait de sa présence invisible. Tandis qu’il l’imagine, occupée à fermer le poulailler, suivie de Rita et ses jappements, il aperçoit un homme à quelques pas du puits, debout devant un chevalet.


Intrigué, il range vite sa machine sous le hangar, puis rentre chez lui, d’un pas faussement tranquille :


— Mariette, tu as vu ce type, près du puits ?

— Oui. Il est venu me demander l’autorisation de peindre le pigeonnier.

— Quoi ? Cette ruine ?

— Oui. Il a dit : « c’est un beau vertige… » ou vestige, enfin je ne sais plus. En tout cas, il veut en faire un tableau.

— Ah ! Et il est jeune, cet homme ?

— Environ trente-cinq, trente-huit…


En douce, il pose sur elle un regard étonné, fait le tour de ses formes replètes – dues à la pré-ménopause – comme s’il la découvrait, et pense pour la première fois qu’un autre pourrait lui envier son bien. Il se dit : « Elle n’a jamais été aussi belle que Lola, mais c’est ma femme. »


Lola… Il soupire. Au printemps dernier, cette jeune femme, transpirant l’ambition, la liberté, a pris au village la gérance du bar-tabac et transformé les pièces de l’étage en chambres d’hôtes. Roland va souvent « Chez Lola », titillé par le démon de midi. Adossé au zinc, les mains dans les poches pour cacher ses ongles endeuillés, il bavarde avec les buveurs et lance des regards furtifs vers la silhouette convoitée qui évolue avec souplesse entre les tables.


Le lendemain de l’arrivée du peintre, Mariette, d’un pas aérien, met le couvert, dispose les fleurs posées sur le buffet dans un pot en grès. Un léger sourire égaie son visage, elle fredonne, elle qu’on n’a jamais entendue chanter. Alors, fugitive, la silhouette de l’homme au chevalet traverse l’esprit du paysan :


— Il est revenu !

— Qui est revenu ?

— Cet illuminé qui s’est amouraché de mon pigeonnier, de mon puits, de…


Mariette lui coupe la parole :


— Y a un problème ? C’est quoi le problème ? Bien sûr qu’il est revenu ! Il a peint toute la journée.

— Et les fleurs, là… C’est lui ?


Elle rougit, dit très vite :


— Non, non, je les ai achetées au village. Demain je vais au cimetière.


Les jours suivants, le jeune homme est là, assidu. Mariette, passe de longs moments à le regarder peindre. Un trouble nouveau l’envahit, lui procurant un plaisir indéfinissable, très puissant. L’après-midi, elle change de tablier, met un peu de rouge sur ses lèvres, attache ses cheveux rebelles et l’invite à prendre un café. Là, pendant qu’elle ouvre fébrilement un paquet de biscuits, c’est lui qui la regarde, d’un air amusé, légèrement moqueur. Une fois, il lui a dit gentiment : « Vous pouvez m’appeler Daniel, si vous voulez. »


Chaque soir, en rentrant du travail, Roland se promet d’aller effacer cet intrus de son paysage, à l’aide de paroles bien senties ou avec ses poings si nécessaire, mais quand il arrive à proximité de ce pigeonnier, qu’il maudit à présent, le courage lui manque. Alors il se contente de demander avec nervosité à sa femme si ce tableau est enfin terminé. Elle lui dit :


— Daniel m’a raconté qu’étant enfant il passait ses vacances chez ses grands-parents. Ils avaient le même pigeonnier, auquel ils tenaient beaucoup. Il y a mis le feu, en jouant. Ses grands-parents ont eu tant de peine, et lui tant de regrets, qu’il en souffre encore aujourd’hui. Ce pigeonnier brûlé était plus lamentable qu’un arbre foudroyé. La mort dans l’âme, ils l’ont fait abattre. Il veut rendre à ses grands-parents, vieux et malades, l’image exacte du pigeonnier auquel ils tenaient tant.


De cette explication, Roland ne retient que le degré d’intimité auquel sont parvenus sa femme et ce fou du pinceau. Il éclate :


— Daniel ? Tu l’appelles Daniel ?

— Eh bien… oui, puisque c’est son nom !

— Et vous faites quoi, tous les deux, toute la journée ?


Une lueur candide traverse les yeux de Mariette :


— Mais… rien, je t’assure, rien.

— Le jardin n’est pas bêché, le tableau n’est pas fini, en effet vous ne faites rien. Tu me prends pour un imbécile ?


Le lendemain, il essaie de calmer sa mauvaise humeur, mais il imagine Mariette minaudant devant ce freluquet d’artiste. Il étouffe de colère. Il pense à Lola qu’il va voir à présent tous les jours, si belle, dans la splendeur inaccessible de sa jeunesse, totalement insensible à ses tentatives de séduction… Trahison d’un côté, rejet de l’autre, c’est intolérable.


Le vent du sud s’est levé ; celui que l’on appelle le vent des fous, qui court de tous côtés, asséchant les prés de son haleine chaude, faisant grincer les volets de la ferme. Au milieu de la nuit, Mariette est réveillée par des aboiements lugubres. Rita hurle à la mort. De la main, elle cherche Roland à ses côtés. Personne. Elle se lève, ouvre les volets. Une âcre fumée s’engouffre dans la chambre. Elle perçoit en même temps les piaillements affolés des poules, les crépitements du feu, les craquements de la charpente. Elle sort vite, en chemise, pieds nus, va à tâtons ouvrir le poulailler, court vers le puits, intention instinctive et dérisoire… Tout brûle ! Elle veut crier « Roland » mais ne peut émettre un son, reste bouche ouverte, terrorisée. Les ouvertures de la grange exhalent par bouffées une fumée dense, noire, pailletée d’étincelles. De grandes flammes que le vent bouscule se rabattent en léchant les murs.

Se tournant vers le pigeonnier, embrasé lui aussi, elle distingue son mari, figé, son portable à la main. En même temps, au loin, se fait entendre la sirène des pompiers.


Elle se jette alors dans les bras de Roland en sanglotant et l’entend grogner :


Je ne voulais pas ça, non, je ne voulais pas ça… Seulement le pigeonnier ! C’est à cause du vent…


À l’aube, l’incendie maîtrisé, mais la maison devenue inhabitable, les pompiers proposent de les transporter jusqu’au village où ils trouveront refuge chez Lola :


— C’est une brave fille vous savez… Le temps de « voir venir » comme on dit…


Ils n’ont pas le choix.


Ils arrivent dans le bar, Roland hébété, les cheveux en broussaille, Mariette frissonnante, enveloppée dans la couverture de survie fournie par les pompiers. Lola se précipite, s’apitoie. Elle les installe près d’un radiateur. Avant de monter « chercher des vêtements pour la dame » elle ouvre la porte de la cuisine, derrière le comptoir, et crie :


— Chéri, prépare vite un bon petit déjeuner pour deux personnes.

— Ça roule !


Une minute après − devant leurs yeux stupéfaits – Daniel s’avance, souriant, avec deux cafés fumants et une corbeille remplie de croissants.


Face à la porte d’entrée, sur une toile fraîchement peinte accrochée au mur, leur pigeonnier, éclairé par les premières lueurs du jour, se dresse fièrement comme une provocation.



 
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   Selenim   
14/3/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Voilà un brin de nouvelle qui m'a bien plu.

L'écriture et travaillée mais sobre, ça se lit tout seul. Certaines phrases sont très imagées et donnent l'envie compulsive de les relire:
"Il tisse régulièrement son carré brun de velours milleraies au milieu de la plaine verte et son regard s’attarde avec fierté sur son domaine."
Ou encore:
"Adossé au zinc, les mains dans les poches pour cacher ses ongles endeuillés, il bavarde avec les buveurs et lance des regards furtifs vers la silhouette convoitée qui évolue avec souplesse entre les tables."

L'intrigue n'est pas factice, la chute bien sentie. J'ai deviné assez prématurément l'incendie du pigeonnier pour mieux me laisser prendre au piège de " arf, je me suis avoir, et le mari de Lola. Bien vu.

P.S. Je viens de lire les autres commentaires, il me semble qu'il y a erreur: c'est bien Roland qui incendie le pigeonnier et non Daniel, les phrases suivantes ne laisse aucune équivoque:" Elle (Mariette) se jette alors dans les bras de Roland en sanglotant et l’entend grogner :
Je ne voulais pas ça, non, je ne voulais pas ça… Seulement le pigeonnier ! C’est à cause du vent…"
Roland voulait mettre le feu au pigeonnier pour se débarrasser de Daniel, enfin je crois.

   xuanvincent   
14/3/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Il y a là les ingrédients, j'ai trouvé, pour une intrigue sentimentale à souhait.

L'histoire m'a semblé se lire facilement - les dialogues notamment sont vivants - et m'a assez plu.

La fin toutefois m'a paru moins crédible * : Mariette m'a paru curieusement savoir que le jeune homme allait incendier son pigeonnier et ne pas l'avoir empêché de le faire ; d'autre part, ce jeune peintre aurait en fait souhaité de nouveau, comme lorsqu'il était enfant, incendier un pigeonner...
Par ailleurs, à la fin du récit, Lola et le jeune homme m'ont semblé réagir bien légèrement face au drame vécu par le couple.

Bon, malgré tout, pour le récit, cette fin donne une tournure plus singulière, plus romanesque (?) qui peut frapper l'imagination du lecteur.

* mais le titre pourrait mettre la puce à l'oreille au lecteur.

La fin m'a plu.

   Anonyme   
14/3/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Très jolie nouvelle.
Style très agréable.
J'ai trouvé cependant un peu étrange que tout brûle et qu'il ne soit pas allé cherché sa femme pour l'en avertir, se contentant d'attendre dehors son portable à la main.
J'ai apprécié le texte, le sujet, les personnages et les décors.

   Anonyme   
14/3/2009
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai commencé à lire, et puis, j'ai voulu savoir la fin. Et je ne suis pas déçue.
Voilà; j'ai aimé.

   embellie   
14/3/2009
Quelques précisions s'imposent. Bien sûr, c'est Roland qui met le feu au pigeonnier, auquel il n'est pas attaché, espérant ainsi se débarrasser de Daniel. On peut supposer que, pris totalement par
son délire de jalousie, il est hébété, assommé devant la catastrophe que son geste a provoqué, et il ne pense même pas à sauver Mariette qui aurait pu mourir dans l'incendie.
Merci à tous de m'avoir lue, même si je n'ai pas été tout à fait comprise.

   Menvussa   
15/3/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Que dire !

Le titre qui dit tout sans rien dévoiler. Très bien

la façon de rentrer dans le récit, une part de descriptif mêlé à l'action naissante. Très bien

Ce Roland que l'on découvre, tellement réel, ce mélange de bon sens paysan et de connerie humaine, superbe

Le peintre, à peine esquissé, élément déclencheur, révélateur d'une vie paisible avec un tas de non-dits, des petits drames sous-jacents que l'on devine. J'adore

Tout ce passe très vite comme un coup de vent, le rythme nous entraîne vers cette issue que l'on devine au fur et à mesure que l'on lit. Très bon car l'égo du lecteur est sauf, bien que, adroitement manipulé.

La chute, géniale, terrible et apaisante à la fois.


Je viens de lire ton commentaire, rien à justifier, c'est parfait, c'est juste au lecteur de faire un tout petit peu attention, de s'imaginer la scène. Moi, la ferme je l'ai vu brûler.

   Faolan   
15/3/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Une trame classique mais cela est bien écrit. Déscriptions, actions et dialogues se succèdent et au final, un texte qui m'a fait passer un agréable moment.
Merci.

   jensairien   
17/3/2009
Encore une histoire de tableau et de jalousie chez Embellie.
L'histoire, somme toute très conventionnelle, se laisse lire. Les dialogues sont bien rendus, l'intrigue est bien menée.

Je trouve que le Daniel, mari de la belle tenancière, est un peu gros (ou alors j'ai rien compris ; mais le Roland allait régulièrement dans cette auberge, il n'avait jamais vu le mari ? Ce Daniel étant un gars du village, il ne le connaissait pas avant ? Ce Daniel qui cause tant à la Mariette, il ne lui a jamais dit qu'il tenait l'auberge ? soit).

En tout cas la nouvelle n'avait sans doute pas besoin de cette chute. Ça fait un peu copié/collé.

bon, après post de Embellie, je corrige mon commentaire :

donc Daniel n'est pas le mari de la belle Lola (on aurait pu le croire quand elle l'appelle "chéri, prépare un petit déjeuner" mais juste un amant de passage.

   widjet   
24/7/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Ah, jalousie quand tu nous tiens et nous dévore la raison !
Une petite histoire provinciale (presque Chabrolienne) qui se lit sans problème bien servie par une écriture simple, et efficace.

Pas mal du tout.

W

   mogendre   
25/7/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une observation subtile des caractères des ruraux laisse à penser combien le sens de la propriété est développé, au point de ne pas accepter qu'un "estranger" leur dérobe la simple image de leur bien. Il ne s'agit pas que de jalousie.
La mise à feu du pigeonnier même prévisible, est vite rattrapée par le dernier paragraphe teinté d'ironie.
Ecriture précise. Construction solide qui mérite peut-être qu'un petit travail supplémentaire oriente le lecteur vers une autre piste.

   monlokiana   
26/7/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Un bon moment de lecture, je me suis beaucoup amusé. On est tellement stupide quand on est jaloux.
Ce récit est fluide, simple, les mots bien choisis, le rythme très régulier, bref, je ne suis pas bloquée, je ne suis pas ennuyée….
Même si je trouve certaines tournures risibles et même pas très crédibles :
Roland, aveuglé par la jalousie, brûle le pigeonnier et la maison avec… sans pour autant réveiller sa femme, sa douce qu’il aime tant, avec autant de jaloux. Là, il ne cherche pas à sauver l’être aimé, mais à assouvir une jalousie totalement ridicule…
Daniel, dans ce texte, a un petit coté d’esprit vengeur… Pourquoi sourit-il après ce qui vient de leur arriver. C’est comme s’il disait : « Je vous ai eu et je me moque bien de vous… »
Je ne vois pas l’intérêt ni le sous entendu de ce sourire…
Et Mariette, pourquoi parait-elle nerveuse et bafouille t- elle à chaque fois que son mari l’interroge sur Daniel ? Comme si elle le trompait réellement …
Bref, j’ai aimé tout de même, encore la jalousie et ses conséquences désastreuses…


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