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Fantastique/Merveilleux
Enkidu : Les toits du monde
 Publié le 08/09/08  -  3 commentaires  -  19340 caractères  -  7 lectures    Autres textes du même auteur

Un homme se dresse au sommet de l'Empire State Building. La ville, les gens, le monde semblent tourner autour de lui. Et les visages, les ombres qui viennent lui rendre visite, ne semblent finalement que ses propres reflets.
Mais le déclin approche.


Les toits du monde


*


Je suis le spectre de Manhattan.

L'étoile unique de l'Amérique.

Le maître du monde.

Je suis New York.


Il est là. Debout, droit, face à la ville, à toutes ces lumières, aux immeubles sans fin, aux rivières où s'écoulent les voitures et les taxis, face aux enseignes colorées et à tout ce béton gris, face à la foule et face aux hommes, à toutes ces vies qui tournent et qui tournent sans regarder autour d'elles. Il est là, au sommet de l'Empire State Building, l'antenne de la plus haute tour de Manhattan. Il regarde New York, et New York le regarde.


- Rapport, Patron.


Parkman attend derrière lui. Un gros policier, regard furieux, hamburger à la main.


- Al Capone a encore attaqué le Bronx. Plusieurs humains ont trouvé la mort.


Il tire sur sa cigarette. Souffle. Regarde les fumées blanches s'évaporer dans ce déluge de lumières, cette apocalypse d'étoiles.


- Que voulez-vous que je vous dise, Parkman ? Ce n'est pas de mon ressort. Je suis... New York. Les querelles entre les voleurs et les policiers ne me concernent pas.


Parkman s'avance.


- Vous savez bien que Capone vous aura un jour... Si je n’étais pas là pour l'arrêter...

- Vous êtes là pour l'arrêter. Si je vous ai fait, c'est précisément pour contrer sa puissance. Alors faites votre travail.


Parkman serra les dents.


- Vous ne pouvez plus continuer à...


Un geste sec. Le policier se tait immédiatement.


- Parkman ? Vous entendez, vous aussi ?

- Entendre quoi ?


Il tend l'oreille, s'avance vers le vide. S'accroche à la rambarde, la colle à son corps. Il jette la cigarette dans l'abîme.


- Il y a quelqu'un qui chante. Une femme.


Une sorte d'ivresse absurde se mêle à ses sens. Oui, il y a bien quelqu'un qui chante. Il y a bien...


- Elle pleure, vous entendez, Parkman... Elle pleure... Marianne ? C'est toi ?

- Patron, vous délirez, soupire Parkman. Il n'y a rien, vous voyez bien. Le plus urgent, c'est...

- C'est ce que devient le peuple, dans toute cette affaire.


Il se retourne. Devant lui, un monstre attend. Un monstre blond platine, la casquette militaire vissée sur son crâne, l'uniforme lisse, le regard, le fusil étincelant, lustré, les dents huilées filant en petit sourire de requin. Beau comme un dieu, son Frère à lui attend.


Il jette un regard à Parkman, qui disparaît. Puis...


- Tu t'intéresses au peuple, désormais, Glauer?

- Je n'ai pas parlé du peuple, mais de ce que devient le peuple. Et le tien a l'air bien désespéré…


Il sourit. D'un air carnassier. Il se retourne, met ses mains dans ses poches.


- Ah, Glauer... Toujours le même... Tu sais ce que dit « le peuple » à propos des poutres et des allumettes ?


Le monstre ne répond pas, reste figé comme un mannequin de cire. D'entre ses dents qui brillent dans la nuit, s'échappe un souffle.


- Je sais que je n'ai pas d'exemple à donner, mon frère. À vrai dire... je viens demander ton aide.


Il se retourne, un petit sourire aux lèvres. Il s'y attendait.


- Combien tu veux ?

- Juste de quoi me refaire des fidèles... Il y a des tas de jeunes, dans ton peuple, des perdus pleins de haine, qui n'attendent que moi et mes préceptes pour s'engager à mes côtés... Peut-être pourrais-je reprendre un pays ou deux, qui sait.

- Les reprendre sur moi... fait-il, gravement.


Le monstre ne bouge toujours pas. Puis, lentement, son sourire disparaît.


- Avec... Avec moi, le monde sera plus pur... Meilleur... Les gens croiront en quelque chose... Ils auront des rêves.


Le monstre lève sa main gantée de cuir vers le ciel noir.


- Ça manque d'étoiles, ici. Pourquoi tu laisses toutes ces lumières, tous ces parasites, souiller ton ciel ? Les étoiles doivent rester pures. Ici, on les vend pour une bouchée de pain !


Il ne dit rien, d'abord. Il regarde le monstre, l'observe, par petits coups d’œil. Il semble hésiter.


Puis il éclate de rire.


- Vraiment Glauer ? Le monde doit rester pur ? Parfait ?


Il se retourne vers le vide.


- Tu ne vaux pas mieux que Proudhon. Vous êtes des utopistes, Glauer, vous cherchez un sens unique au monde. Vous pensez que vous pouvez changer les humains, pour qu'ensemble, ils bâtissent un nouvel univers, plus « pur », plus « immaculé », plus « égalitaire », plus « libérateur », plus « juste ». Vous imaginez que les humains ne se rendent pas compte de leur situation ? Qu'il suffit de supprimer le sang impur pour nettoyer cette Terre...


Il regarda le tourbillon d'âmes et de lumières. Sourit.


- Mais c'est faux, Glauer. Tous les humains, qu'ils soient noirs, juifs, aryens, supérieurs ou inférieurs, patrons ou prolétaires, ne sont que des humains. Des pauvres créatures pleines d'une haine et d'un amour qui les dépassent, et qui les manipulent. Ils ne seront jamais purs, Glauer. Et quoi que dise Proudhon, ils ne seront jamais égaux non plus. Vos rêves ne se réaliseront jamais, parce que les humains trouveront toujours un moyen de les pervertir pour bousiller ceux de leurs congénères. Parce que les humains sont des humains, tout simplement.


Il se tourne vers le monstre, qui ne bouge toujours pas. Son ton devient grave, comme une condamnation.


- Vous êtes des répliques ratées de moi-même. Des alternatives échouées. Tu n'es que du placenta qui a oublié d'avorter. Du placenta, Glauer, qui a lentement moisi pour essayer de me ressembler. Voici ce que tu es.


Le monstre ne dit rien. Son sourire semble s'être enfui à l'autre bout de la Terre.


- Pourquoi tu...


Mais il s'arrête. Il a surpris son regard. Il déglutit.


- C... cent millions.


L'homme sourit. Dans sa main, une lumière, un cri silencieux, puis une mallette noire comme l'enfer. Il la tend au monstre. Qui la saisit.


Mais, au moment où il veut retirer sa main, le gant de cuir l'arrête, le bloque au poignet. Le monstre a peur, maintenant.


- … Tu n'as aucun intérêt à me les donner... Pourquoi ?


L'homme sourit, d'un sourire serein, heureux.


- Tu es quelqu'un que j'aime, après tout.


Le monstre ne bouge pas.


- Non, ce n'est pas ça. Il n'y a jamais eu d'amour sur les toits du monde. Tu as écrasé sans hésiter tous les autres.


Il continue de sourire, figé. Le monstre ne desserre pas les dents.


- Cet argent est empoisonné, pas vrai ?


Il ne répond toujours pas.


- Bien sûr... toi aussi, tu as besoin d'un fantôme. D'un frère qui agonise et qui se tortille sans jamais tout à fait mourir, que tu peux montrer à tes mortels, comme un monstre dans un zoo. Ton peuple a besoin d'un ennemi... Et tu as besoin que je subsiste, pour mettre la pression à tes autres concurrents.


Un nouveau silence. Il sourit de plus belle, innocent comme le diable. De son autre main, il empoigne son frère. Doucement, mais fermement.


- Je suis New York... chuchote-t-il.


Sa bouche frôle le cou du monstre.


- Maintenant, prends le fric, ou c'est moi qui te tuerai... « Mon frère ».


Les mains du monstre se mettent à trembler. La gorge serrée, il se saisit de la mallette et s'en retourne sans un bruit.


***


Il reste devant le vide pendant des heures. Il regarde sans voir les lumières qui défilent, les vies qui dansent et qui dansent. Il sent les ascenseurs de l'Empire monter et descendre comme du sang dans un cœur. Il écoute, aussi. Il cherche, dans le tumulte et le chaos de New York, les premiers frissons d'un chant, les premières prémices des larmes. Il cherche, au milieu de tous ces humains, quelqu'un qui ne l'est pas, et qui pleure, perdu dans la foule. Une fille des toits du monde, comme lui.


- Ton frère a changé.


Il sent le vent faiblir, à l'Est. Il imagine une masse à côté de lui, qui voit la terre blanche comme un soleil, sa terre. Des mèches de cheveux bruns dansent devant son nez, apportent les parfums d'un antan rêveur. Il ne se retourne pas. Pas encore.


- Je savais que tu étais là, Marianne. J'ai senti tes embruns faire frémir l'océan. Je... Je t'ai entendue chanter.


Un coup de tonnerre, dans le ciel. Une vague de lumière, vite étouffée. Quelques gouttes tombent sur les toits infinis de New York.


Elle est là. Elle est là. Elle est là.


C'est une jeune fille, simple, belle. Elle a vingt ans, un sourire simple et beau, de grands yeux humides, de longs cheveux bruns, une robe et un haut blanc, une croix. Ses pieds sont nus, mais tout en elle irradie la beauté, une beauté sauvage, simple comme une page blanche, aussi réelle que tous les Dieux du Firmament.


Elle sourit, timide.


- Je sais. J'ai chanté en le sachant.


Il détourne de nouveau le regard, se perd dans sa propre ville.


- Tu... Tu as chanté pour moi ?

- J'ai chanté, et je savais que tu écoutais. C'est tout.


Il tapote nerveusement la rambarde métallique.


- Ça faisait des décennies que tu n'étais plus venue... Tu étais en France ?


Elle rit.


- Oh, j'ai quitté Paris depuis les années soixante. J'ai pas mal voyagé, j'ai vu ton œuvre un peu partout... Tes combats contre Proudhon, tes invasions pour m'imposer dans le monde entier... Non, la Bastille, la Révolution, tout ça n'était que des symboles. La Démocratie a d'autres chemins à parcourir, ailleurs.


Il a un petit ricanement nerveux.


- Tu as vu que j'ai suivi tes conseils... J'ai transmis tes préceptes partout dans le monde. Proudhon a essayé aussi, avec moins de réussite.

- Vous vous êtes entredéchirés.

- Il le fallait. Il ne pouvait y avoir qu'un seul maître dans le monde. Je devais rester... L'aîné de tes fils. Tu comprends ?


Marianne le regarde. Elle ne dit rien, son visage reste figé, quelque part entre l'inquiétude, le regret, la tristesse. Sa robe qui vole dans le ciel de Manhattan se ponctue de taches grises.


Il commence à pleuvoir.


- Oui, fait-elle finalement. Je comprends.


Mais...


- ... Et les autres ? Ceux qui ne sont pas mes fils ? Les peuples ? Les cultures ? Eux, que deviennent-ils ?


Il se retourne, sourit. Prend doucement les mains de Marianne dans les siennes.


- Je ne sais pas, avoue-t-il. Et peu importe. Regarde New York ! Tout ce qui s'étend sur la Terre sera bientôt comme ça, bientôt à toi, je t'offrirai le monde et tous les fantômes et toutes les étoiles. Dieu est avec moi.


Un nouveau coup de tonnerre. La lumière illumine son visage.


- Dieu est en moi. Je t'aime.


Marianne se retourne soudain vers New York. Ses mains quittent les siennes. Il attend, désarçonné.


- Pense à tous ces autres dieux, à tous ces fantômes qui comme nous, dansent sur les toits du monde. Ceux qui incarnent les rôles de tous les contes de l'univers. Les Héros, les Méchants... Tous ceux qui tremblent devant toi et devant moi. Ils vont disparaître ?


Il hausse les épaules.


- Quelle importance ? D'autres Parkman, d'autres Capone, d'autres Hulk les remplaceront. Ils penseront comme cette ville, haïront mes frères, m'admireront et t'admireront. Le monde ne sera pas fasciste, pas communiste. Il sera démocratique, il sera libéral. Comme toi, comme moi.

- Il sera uniforme...

- Non ! Il sera parfait ! L'équation sera résolue, le monde, dans la prospérité, dans le bonheur... Dans l'infini ! Enfin, Marianne, ce pour quoi tu m'as créé...


Elle soupire.


- Je ne voyais pas les choses comme ça, au début... Je voulais vivre, suivre les enseignements d'Athéna. J'ai combattu mon père le Roi, mais j'étais bloquée, encerclée par les nations, les monarchies... Alors je t'ai créé, et, ensemble, nous avons repoussé les royaumes, imposé la démocratie. L'Angleterre, les USA, la France...

- ... Puis le monde entier s'est plié sous notre puissance, et, malgré les « alternatives », comme Proudhon, Glauer, j'ai dominé l'univers.


Il s'approche de nouveau.


- Nous avons... gagné.


Marianne détourne le regard. Ses cheveux recouvrent ses yeux comme un linceul. Elle met lentement les mains derrière son dos. Sa robe s'emplit de noir.


Elle murmure.


New York s'enflamme sous les éclairs.


- C'est fini. Tu dois arrêter.


Il marque un temps sa surprise. Se fige le temps d'une éternité. Puis, lentement, sa main chute lourdement. Sa tête se baisse, ses yeux s'éteignent.


- C'est pour ça... que tu pleurais, tout à l'heure.

- Oui... Notre empire, le monde entier, tout ça, c'est fini. Notre époque est révolue. Nous sommes allés trop loin.


Il la regarde doucement.


- Je croyais qu'on était une équipe. Je pensais... que tous les deux, on se moquait de tous les autres. Qu'on était...

- Nous ne pouvons pas ignorer notre décadence. Il est temps pour nous de se laisser rattraper par la réalité.


Elle s'approche de lui.


- Disparaissons. Laissons de nouvelles voies s'ouvrir pour le monde.


Il s'approche de la ville. La regarde, doucement, pris d'une drôle de tendresse, un chagrin d’infini. Puis étend la main.


Dans ce Manhattan de rêve, les lumières tremblotent, vacillent sous le vent, s'éteignent par endroits. Les immeubles ondulent, se déforment. Les voitures se désagrègent en bulles grises qui s'envolent. La foule accélère, accélère, accélère, accélère... Haut, dans le ciel, un point lumineux commence à briller.


New York est en train de mourir.


Il se tourne vers Marianne. Elle lui sourit, sereine. Sa robe est devenue noire, d'un noir final, sans suite et sans futur. Dans son dos, une auréole de lumière. Celle du Paradis.


Et celle d'un poignard.


Un flash. En un instant, New York redevient New York. Un New York brûlant de frénésie, de fureur, de puissance.


Les lumières deviennent rouges, se braquent sur l'Empire State Building. Une symphonie terrifiante hurle de rage, déchire le firmament en mille klaxons, en millions de hurlements, entonne un requiem infernal, implacable. Une nuée de pigeons plonge sur le toit, entoure l'antenne de leurs roucoulements, de leurs ailes noires.


- Tu ne me fais pas confiance, hein ?


Marianne, effrayée, recule précipitamment. Elle trébuche, tombe à la renverse.


- Je...

- Oh non, Marianne. Tu m'as manipulé. Depuis le début. Tu ne m'as jamais fait confiance.


Elle ne répond pas, mais son regard parle pour sa frayeur. Il écume de rage.


- J'imagine que Glauer, Proudhon, et tous les autres, c'étaient d'autres tentatives... Des « alternatives » que tu as créées pour me tuer. Le communisme, le fascisme... Tout ça pour éviter que je devienne trop fort, Marianne ? Pour éviter que je t'offre ce dont tu as toujours rêvé ? L'Univers !


Il est sur elle, la saisit par l'épaule. Elle gémit. Son doigt glacé, fumant, lumineux, le doigt d'un dieu, pointe les lumières de Manhattan.


- Voilà ton Univers, Marianne ! Voilà le monde que je t'offre ! Un monde de haine, de quotidien, de banalité, un monde si beau qu'il en devient terne, si coloré qu'il en devient gris ! Un monde qui n'a plus de frontière, où il n'y a plus rien à découvrir, plus rien à espérer ! Un monde où les humains, tous les humains, ont exactement le même pouvoir que les dieux : aucun, Marianne ! Comme tu l'as voulu, la Terre entière sera remplie de gens égaux, remplaçables, consommables ! Et je les dévore !


Son doigt terrible se pose sur l'amour de sa vie.


- Tu te crois immortelle, Marianne ? Tu crois que tes peuples, innombrables, te protégeront ? Et bien voilà, désormais, je te vends, Marianne, je te vends ! Les plus offrants des mortels, les plus riches, pourront accéder au pouvoir que tu destinais au peuple. Les humains seront manipulés, obsédés par moi, par ma richesse, par ma beauté ! Je suis New York, Marianne, et ils se battront, s'arracheront les yeux pour t'avoir, car ils chercheront, eux aussi, à devenir comme moi : à devenir Dieu !


Marianne le regarde, lentement. Dans ses yeux, il cherche la Haine, le Mépris, l'Ambition. Mais tout ce qu'il trouve (et son cœur en hurle de rage), c'est de la Pitié. De la Compassion.


Et de l'Amour.


- Tu n'es pas Dieu, murmure-t-elle.


Il avance. Son doigt frôle le front de Marianne, le touche. Un grésillement, de la fumée. La pluie s'arrête soudain. Le tonnerre aussi. Les lumières baissent. Tout s'arrête.


La scène devient nette.


Celui qui est New York se relève, lentement, recule. Des larmes coulent de ses yeux. Marianne s'avance à son tour. Sa robe noire semble s'enflammer, et des oiseaux, des nuées d'oiseaux s'envolent de sa silhouette.


Mais ce ne sont pas des oiseaux.


Ce sont des billets de banque.


Qui tournoient dans le ciel de Manhattan.


Elle sourit férocement. S'avance. Dans sa paume, une aurore de métal se lève.


- Regarde ce que tu es vraiment.


Elle saisit sa main. Il n'a pas le réflexe de se retirer. Une douleur dans sa paume.


Elle serre longuement celui qui l'a aimée. Puis, elle approche sa main souillée, et caresse son visage, le recouvre de son sang.


Du pétrole.


- Le monde entier va te faire la guerre, dit-elle. Et ils gagneront. Car, même s’ils sont plus terribles que toi, il y a de l'espoir au sein d'eux. Il y a autre chose que New York en leur sein : leurs étoiles sont au Ciel.


Un coup de vent. Son corps, sa robe, s'envolent en des milliers de billets. Marianne meurt, et avec elle, c'est cent mille millions de peuples passés et futurs qui pleurent sa mort.


- Je t'ai aimé. Maintenant, le Futur commence. Tu as perdu.


Je suis le spectre de Manhattan.

L'étoile unique de l'Amérique.

Le maître du monde.

Je suis New York.


À mes pieds, je peux voir le monstre de fer et d'acier, la tour de l'Enfer, l'Empire State Building, plonger entre les étages et les immeubles, se faufiler dans les tours de verres, les voitures et les époques, et les maisons et les histoires, et enfin se poser, doucement, sur le sol, au milieu de toutes ces vies et de tous ces destins qui s'agitent et qui tournoient. Je sens le vent, le vent de la mer, salé et dur, me fouetter le visage, et avec lui, toutes ses promesses d'infini, de gigantesque. Je vois la ville s'étendre autour de moi, je la vois envahir l'horizon, l'avaler, le détruire, les tours grises poignarder le ciel. Je ne vois pas les étoiles, dans la nuit qui l'entoure, mais je sens les millions de lumières, de projecteurs, de lasers, qui se lancent vers moi dans une danse frénétique, incontrôlable. Implacable.


Je suis New York.


Mais déjà l'aube arrive. Glauer, Parkman, Capone et toutes ces pitoyables créatures sont loin derrière moi. Marianne s'est envolée dans les mains des puissants humains qui régissent cet univers. Le ciel pâlit, les lumières s'éteignent, le miracle s'épuise. La Terre redevient la Terre, le Ciel redevient le Ciel. Et le soleil qui se lève à l'Est, comme un défi à ma toute-puissance, cache un monstre en son sein. Un monstre de métal, de kérosène et d'humains, un monstre de chair et d'acier qui rugit et rugit en fendant l'air, un monstre dont j'ai enfanté et le corps et la haine, et qui va s'écraser sur mon corps bouillant.


Mais je reste là, seul, debout, dans le ciel gris de Manhattan, trouant au cœur de mon royaume, contre la volonté de mon amour, contre toute cette humanité stupide et grouillante, face à tous ceux qui hantent, comme moi, les toits du monde. Je suis là, et j'entends bien mener ma dernière et ultime bataille. Celle qui déterminera qui de moi, ou des autres, dominera cette Terre. Et c’est avec les yeux secs de chagrin, de désespoir et d'ambition, que je regarde le monstre solaire annoncer ma chute dans une symphonie de flammes et de sang.


Nous sommes le mardi 11 septembre 2001.



 
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   xuanvincent   
10/9/2008
Cette nouvelle m'a tout d'abord déconcertée. Après l'avoir relue, je ne saurai dire si elle m'a vraiment plu. Toutefois je l'ai trouvée assez singulière.

Je me suis demandé qui était ce "monstre", jamais décrit autrement par le narrateur que par ce terme... A un instant, je l'ai même confondu avec le personnage de la jeune femme, avant de réaliser mon erreur.

L'importance du discours politique a retenu mon attention. En l'absence des personnage du "monstre" et de Marianne, étranges personnages qui semblent traverser indemnes les siècles, j'aurai plutôt pensé à une banale histoire contemporaine, non à un récit dans le registre du fantastique.

La fin de la nouvelle, comme le début de l'histoire, m'a paru étrange, laissant sans doute ouverte la porte à différentes interprétations.

PS : Je note que ce texte a été écrit précisément un 11 septembre 2001, ce qui pourrait expliquer en partie l'atmosphère étrange de ce texte.

   strega   
9/9/2008
Ben c'est effectivement déconcertant...

Je n'arrive pas à savoir ce que l'auteur veut critiquer ou louer. La république, l'argent, les extrémisme, la démocratie. Je sens bien que tout tourne autour de cela mais... Marianne ne peut pas être un hasard. Le soucis, c'est que je n'arrive pas à savoir ce que représente Marianne, et encore moins le narrateur.

C'est compliqué, les dialogues, les personnages, les personnifications aussi.

Pour le style, c'est très lyrique, ce sont presque des énigmes à chaque phrase. C'est à peu près l'image que je me fais des divinités.

Je ne note pas pour le moment, je reviendrai lire sans doute.

   victhis0   
11/9/2008
 a aimé ce texte 
Pas
j'ai trouvé ce texte très brouillon, limite ésotérique et singulièrement prétentieux. Pas une phrase qui ne mendie pas son compliment, pas un paragraphe qui se tienne et pas une idée claire de ce que l'auteur à voulu me dire. Il ne suffit pas, de mon point de vue, d'aligner des métaphores sophistiquées et un anthropomorphisme hésitant pour faire un bon texte. Je n'ai pas aimé mais alors pas du tout du tout du tout : rejet complet. Navré Enkidu ; c'est la limite du commentaire, un peu forcé mais sincère...


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