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Humour/Détente
Jaja : La mouche à M....
 Publié le 29/04/08  -  5 commentaires  -  9158 caractères  -  22 lectures    Autres textes du même auteur

Les liaisons dangereuses version 2008.


La mouche à M....


Il y a quelque temps, je vivais avec une mouche. Oui, parfaitement : une mouche impertinente, collée à ma pommette gauche. Rassurez-vous, il ne s’agit pas de l’insecte, mais de l’un de ces petits morceaux de taffetas noir dont usaient et abusaient les coquettes du dix-huitième siècle. Nous ne sommes plus au dix huitième, m’objecterez-vous. Comment Diable cette idée saugrenue vous est-elle venue ? Eh bien ! en fréquentant les musées. Un dimanche d’ennui, je tombai en arrêt devant un tableau de Watteau : le portrait d’une femme en perruque et robe à paniers. Plus que son invraisemblable coiffure d’au moins cinquante centimètres de haut et les volumineux cerceaux soutenant sa robe, ce fut sa mouche qui attira mon attention. Plantée au coin de sa lèvre, elle semblait un diamant noir dans un écrin de satin blanc. Un miroir installé juste à côté du tableau me renvoyait en même temps l’image d’une jeune fille plutôt disgracieuse. Des cheveux plats, serrés à la va-vite dans un catogan sans grâce, une pâleur d’endive, une bouche triste, voilà qui contrastait singulièrement avec la beauté rayonnante de l’élégante de Watteau. La banalité de ma tenue : un tee-shirt ample, un jean délavé et de vieilles baskets ne rachetait pas l’insignifiance de ma figure. À vrai dire, j’étais encore sous le choc de ma rupture avec Fabrice, mon condisciple à l’école de journalisme. Il m’avait plaquée du jour au lendemain en me jetant au visage que je ferais bien de me farder et de m’attifer un peu mieux si je voulais garder un homme. En l’occurrence, lui-même. Sur le coup, ses propos m’avaient blessée, mais aujourd’hui, je devais bien reconnaître qu’il avait raison. En sortant du musée, ma décision était prise. Je pris un après-midi de congé pour mettre mon plan à exécution. En écumant les loges de costumières et les boutiques d’accessoires, je finis par tomber sur un lot de ces fameux ornements en taffetas gommé. Comme j’hésitais devant tant de tailles et de formes diverses, la vendeuse - une dame à cheveux blancs - intervint :


— Prenez donc la friponne, mademoiselle. Elle se place juste au milieu de la joue et est du plus bel effet.


Je suivis ses consignes et fus stupéfaite du résultat. Non seulement la mouche rehaussait mon teint pâle, mais elle faisait oublier mes yeux enfoncés, mon nez trop long, mes lèvres aux coins tombants : un vrai miracle.


— Je vous l’emballe ? demanda la vieille dame.

— Non, répondis-je avec une admirable fermeté. Je la garde sur moi.

— Je pensais que c’était pour un bal costumé. Vous comptez lancer une nouvelle mode, peut-être ?

— Je ne sais pas, mais ça se pourrait bien, en effet, murmurai-je en me mirant sous toutes mes coutures.


Une fois dans la rue, je réalisai à quel point un détail peut tout changer. Moi qui d’ordinaire passais complètement inaperçue, j’eus droit à des regards appuyés, à des compliments flatteurs. Enfin, on me voyait. Les hommes, surtout. Leur admiration me vengeait du dédain d’un Fabrice Danceny. Les jours suivants, je peaufinai mon look. En crêpant mes cheveux sur le sommet de ma tête, j’obtins à peu de chose près le même échafaudage que la femme du tableau. Je troquai mes tennis contre des escarpins à hauts talons et mes jeans contre des robes. À ce train-là, mes économies fondirent comme neige au soleil, mais je n’en avais cure. Bientôt, j’osai le lamé dès le matin et affolai l’élément mâle de la Rédaction en arborant des décolletés vertigineux. En un rien de temps, l’humble petite stagiaire que j’étais se vit confier des articles. Les amis affluèrent. Les soupirants aussi. La mouche plaquée sur ma joue me conférait un puissant attrait érotique. Éric Valmont lui-même, le séduisant rédacteur en chef des « Dernières Nouvelles » commença à me tourner autour.


— Comment se fait-il que je ne vous aie pas remarquée plus tôt ? me demanda-t-il un jour que je lui apportais un papier sur le célèbre William Setag.


Je me payai de culot :


— Parce qu’on me cantonnait au classement et au portage des cafés, tout simplement.

— Quel gâchis ! Heureusement, voilà une injustice réparée. Il est normal qu’une journaliste talentueuse se voie confier un poste de premier plan.

— C’est exact. Et j’ajoutai, craignant qu’il ne me juge vaniteuse : moi aussi je pense qu’il faut propulser les femmes sur le devant de la scène.


Il prit son air le plus enjôleur.


— Surtout quand elles sont aussi belles que vous, ma chère Éléonore.


Je sentis s’envoler ma belle assurance. J’avais eu beau me parer des plumes du paon, je n’en conservais pas moins une âme de midinette. Nous devînmes amants après le second dîner. Cette intimité ne dura guère. Je n’avais pas suffisamment fourbi mes armes pour espérer retenir cet homme volage. Qu’importe ! Nous restâmes bon amis, selon l’expression consacrée. Amis et… complices. Il me raconta ses conquêtes, je lui racontai les miennes. Avec le temps, j’appris à me protéger des aléas de l’amour et même, à en jouer. J’étais devenue très forte dans cet exercice quand la dépêche annonçant le mariage de Fabrice Danceny tomba sur les téléscripteurs. Mon ancien amoureux allait épouser Sabrina Volange, l’héritière des laboratoires du même nom. Cette nouvelle suscita en moi chagrin et colère : des sentiments que je pris grand soin de dissimuler à Valmont. J’affectai au contraire un détachement amusé.


— Ces deux-là me font rire avec leurs roucoulades. Je parie que tu n’aurais aucune difficulté à séduire la jeune Sabrina. J’y suis ! Ce n’est pas une pigeonne, c’est une dinde.

— Peut-être, mais, contrairement à ce que tu crois, ce ne serait pas si facile. Elle a l’air très éprise de son petit reporter. Puis, la vanité masculine reprenant le dessus : tu as peut-être raison, après tout. Ce serait un bon divertissement pour meubler les longues soirées d’hiver. En outre, Danceny m’agace.

— Parce qu’il est trop brillant ou parce que j’ai couché autrefois avec lui ?

— Les deux, répondit-il.


Il effleura distraitement mes épaules avant d’ajouter :


— Si je mets cette gamine dans mon lit, que me promets-tu en échange ?

— De lui succéder dès que, disons… la chose sera consommée.


Ce retour de flamme m’étonnait et me flattait. À charge pour moi de gérer son désir. Lorsqu’il réclama son dû, je lui opposai une fin de non-recevoir. Je comptais le faire languir quelque temps, histoire de lui rendre la monnaie de sa pièce, mais rien ne se passa comme prévu. Au lieu de se désespérer, Éric entreprit le siège de la vertueuse épouse de son directeur. L’exquise Aline Tourvel n’avait besoin ni de mouche ni d’aucun autre artifice pour faire chavirer les cœurs. Celui d’Éric n’y résista pas. Je devins bientôt si jalouse de cette femme que je mis Éric au pied du mur. Soit il rompait, soit il me perdait définitivement. Par orgueil - ou par amour ? -, il choisit la première solution. Mal lui en prit, car Aline se jeta par la fenêtre. Pendant ce temps, Danceny le cherchait pour lui faire la peau. Il finit par le découvrir à la brasserie Étoile où se réunissait tout ce qui comptait dans la presse. Une bagarre s’ensuivit, au cours de laquelle Éric reçut un mauvais coup. Il mourut pendant son transfert à l’hôpital. Très secouée, je me rendis néanmoins au Journal. Au lieu de l’effervescence que provoquait habituellement ma présence, un silence gêné m’accueillit. Je me dirigeai vers mon bureau comme si de rien n’était et m’y enfermai. Je ne vis personne de toute la journée, à l’exception de la jeune stagiaire qui m’apportait les dépêches. L’enterrement de Valmont était prévu pour le lendemain. Je me rendis à l’église vêtue d’un tailleur noir très chic et coiffée d’un immense chapeau. Personne ne me remarqua jusqu’au moment où je relevai ma voilette. Un murmure de désapprobation s’éleva dans l’assistance : « C’est elle : la femme à la mouche, la meurtrière, entendis-je. » Au cimetière, les grilles se fermèrent devant moi. Ce rond de taffetas noir qui m’avait valu tant de succès me désignait maintenant à l’opprobre général. Je rentrai dans mon deux cents mètres carrés du boulevard Prune et me couchai.

À mon réveil, j’avais le corps et la face recouverts de pustules rougeâtres. Mon dermatologue parla d’allergie. Moi, je pensais plutôt à des stigmates : ceux de ma honte. J’eus alors l’idée d’ôter la mouche de ma joue. Les marques s’effacèrent immédiatement. J’aplatis mes cheveux, enfilai mon vieux jean, camouflai ma poitrine sous un large tee-shirt et m’aventurai dans la rue. Là, aucune remarque cinglante n’accompagna mon passage. La femme à la mouche avait cessé d’exister. Je n’étais plus un objet de scandale. Je redevenais moi-même : transparente, insignifiante. Après un long congé, je repris ma place à la Rédaction. Enfin, pas exactement. Le nouveau rédacteur en chef avait disposé de mon bureau. On me relégua aux Archives où je suis toujours. Entre-temps, le procès de Fabrice Danceny a eu lieu. Mon ancien amoureux a bénéficié de l’indulgence du Jury. Après avoir purgé sa peine, il est parti « en free-lance » en Afghanistan. Je ne fréquente plus les musées et quand je vois une mouche se poser dans un coin de mon modeste studio, je l’écrase. Tout simplement.



 
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   strega   
30/4/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bon, je n'ai pas lu les liaisons dangereuses (oui je sais, honte à moi)? Mais ce texte m'a fait sourire quand même. Ce n'est pas non plus l'hilarité hein...

C'est court, rapide, à l'écriture fluide. Le texte forme une boucle et ça j'aime beaucoup.

Par contre, je regrette un peu l'effet "paquet" des paragraphe, c'est décourageant et légèrement fatiguant à lire. Enfin fatiguant, fastidieux plutôt.

La fin est triste, mais je suppose que l'original est lui, tragique alors bon...

   Anonyme   
1/5/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bien écrite, un style alerte qui vous enmène du début jusqu'à la fin en un clin d'oeil. En plus c'est orinal et marrant. La fin est un peu compliquée vu la profusion de personnages mais l'auteur manie tout cela avec dextérité. La chute: le reproche, le seul que je ferai est qu'elle est un peu trop classique

   LORIANE   
3/5/2008
j'ai trouvé ce texte super. il m'a tenu en haleine et j'ai regretté que ma lecture se termine. Le paragraphe sur le meurtre m'a paru précipité mais peut-etre le plaisir de lire encore me rend difficile. pour l'aération du texte c'est certain mais bon... la perfection n'est pas de ce monde

   aldenor   
3/5/2008
 a aimé ce texte 
Bien
C’est bien écrit, encore qu’on s’y perde un peu parce que l’action se précipite à un moment donné. Bref il manque un petit quelque chose. Mais pas de quoi tuer les mouches.

   xuanvincent   
22/7/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Je ne m'attendais pas à cette mouche... mais elle m'a plu !

Le texte commence fort et m'a donné envie de lire la suite de l'histoire.

Le récit, une sorte des "Liaisons dangereuses" version XXI è siècle, m'a paru bien écrit et m'a amusée par moments.

Une simple mouche peut-elle changer la vie d'une personne ? On peut penser qu'en osant changer un élément significatif de son apparence, la jeune femme cesse de devenir invisible aux yeux de autres. Et, voyant que l'on s'intéresse à elle, l'héroïne se met à penser qu'elle est belle. Se mettant alors en valeur, elle attire encore plus le regard et va jusqu'à se plaire dans le libertinage.

C'était trop beau pour durer... Le carosse redevient citrouille... et la belle, couverte momentanément de pustules retourne non à son âtre mais à ses archives. Morale de l'histoire : Est-il bon de vouloir être trop belle ?

PS : - L'emploi de "Valmont" et de "Danceny"n'est pas neutre et fait naturellement penser aux "Liaisons dangereuses" de Laclos.
- La disparition quasi-miraculeuse des pustules introduit un élément à la limite du fantastique qui n'est pas pour me déplaire.


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