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Sentimental/Romanesque
Jeff : Les gentianes pourpres
 Publié le 11/02/07  -  5 commentaires  -  184270 caractères  -  52 lectures    Autres textes du même auteur

Qu’est-ce qui peut bien faire débarquer un prêtre Allemand au beau milieu d’une cérémonie commémorative du massacre par les troupes de la Wehrmacht d’un hôpital de fortune dans le Vercors le 27 juillet 1944 ?


Les gentianes pourpres


“Lorsque Tom Morel eut été tué, le maquis des Glières exterminé ou dispersé, il se fit un grand silence. Les premiers maquisards français étaient tombés pour avoir combattu face à face les divisions allemandes avec leurs mains presque nues – non plus dans nos combats de la nuit, mais dans la clarté terrible de la neige. Et à travers ce silence, tous ceux qui nous aimaient encore, depuis le Canada jusqu’à l’Amérique latine, depuis la Grèce et l’Iran jusqu'aux îles du Pacifique, reconnurent que la France bâillonnée avait au moins retrouvé l’une de ses voix, puisqu’elle avait retrouvé la voix de la mort.”


André Malraux

Discours d’inauguration du monument

à la mémoire des martyrs de la Résistance.

Plateau des Glières (Haute-Savoie). 02/09/1973.


==========================================



I.


Le Percy-en-Trièves, 25 juillet 2006


Julius gare sa voiture à l'ombre de la petite sapinière à l'entrée du village. Avec circonspection, il inspecte la rue devant lui. C’est l'unique rue du village bordée de petites maisons grisâtres, aux volets mi-clos. À cette heure de la journée personne n'ose affronter le soleil brûlant et la chaleur estivale. Julius est nerveux. Malgré la climatisation qui fait régner une température fraîche dans l'habitacle, il sent dans son cou couler de longues rigoles de sueur. Après avoir tapoté son front avec un mouchoir, essuyé de nouveau ses mains moites, il passe une ultime fois ses doigts entre son col clergyman et la peau brûlante de son cou. Depuis quelques jours, c'est devenu un geste nerveux, un tic. Et puis, il hésite : doit-il l'enlever ce col dur et coupant ou le conserver ? Jusqu'alors, Julius n'a jamais eu de problèmes vestimentaires. Été comme hiver, il porte toujours son plastron gris dans lequel il enfile chaque matin un nouveau col dur que Gertrude, sa bonne depuis plus de trente ans lui amidonne spécialement. Tout comme elle s'occupe des aubes, chasubles, étoles, napperons et nappes de l'autel de l'église paroissiale de Dachau où il exerce son ministère. Mais aujourd'hui, son col lui serre le cou et il se sent engoncé dans son strict habit de prêtre. Pourtant il ne souhaite pas l'enlever, il fait tellement partie de lui.


En prenant une grande bouffée d'air encore frais de climatisation, Julius finit par se décider. Il pose lentement la main sur la poignée et ouvre la portière. Une vague de chaleur le submerge immédiatement. Sans plus attendre, il s'extrait de derrière son volant, referme la porte et clôt hermétiquement sa voiture. Sous le soleil encore très haut dans le ciel, il déplie sa grande carcasse. Il passe sa main sur son crâne qui se dégarnit et termine en lissant ses cheveux courts, presque ras, qui forment une couronne blanche autour de sa tête. Sous l'effet de la chaleur, ses lunettes s'embuent légèrement. Machinalement, il fronce le nez pour rajuster les montures et entame la descente de la rue. D’un pas hésitant, il entre dans le village.


Pas un brin d'air. Pas un bruit. Tout est silence. Les ombres tremblent sous l'effet de la réverbération et de la chaleur. Le silence fait frissonner Julius. En quelques pas, il se trouve devant la stèle du monument aux Morts. C'est pour elle qu'il est là. C'est une longue liste de noms et de dates. Une liste qui, pour un si petit village, impressionne Julius. Instinctivement, il récite une rapide prière pour le repos des âmes de ces hommes pendant que ses yeux parcourent les lignes. Séparés des héros de la Grande Guerre, ceux de la Seconde guerre mondiale. Et les yeux de Julius continuent à descendre, lentement. Avec difficulté il déchiffre les noms, les prénoms. Il s'arrête sur l'un, remonte sur l'autre avant de continuer. Il s'applique. Il en déchiffre les lettres en les murmurant avec sa voix grave à l’accent guttural. Plus bas encore, presque au pied de la stèle, entre deux palmes qui veulent symboliser la Paix, une phrase retient tout son attention. Julius doit s'agenouiller pour la lire. Il fronce les sourcils, plisse les yeux, avance sa tête et courbe l'échine, puis la fixe longuement : « À nos martyrs de la barbarie nazie ». Julius, qui ne maîtrise pas toutes les nuances du français, extrait de la poche de sa veste un petit dictionnaire électronique et agilement trouve la signification de la phrase. Entre ses mains, l'écran tremblote légèrement. Il referme précipitamment le capot en plastique pour reprendre la lecture des noms. Ils sont presque tous identiques à ceux de la liste supérieure. Seuls les prénoms changent et les dates de naissance indiquent la jeunesse de ceux qui ont inscrit leur nom dans l'Histoire de ce village. Nombreux sont ceux qui sont suivis par une même et unique formule « Grotte de La Luire - 27 juillet 1944 ».


À la lecture de cette date, Julius a la vue qui se brouille. Un voile opaque, presque rougeâtre s'interpose entre lui et la stèle. Un léger étourdissement le saisit et il doit poser sa main sur le socle brûlant de la pierre pour conserver l'équilibre. « 27 juillet 1944 ! », marmonne-t-il comme pour ancrer cette date dans sa mémoire, au plus profond de lui. En réalité, il n'en a pas besoin. Cette date, il la connaît déjà par cœur : c'est celle du jour de sa naissance à Berlin ! Julius ne se redresse pas. Au contraire, un genou en terre, il pose son coude sur l'autre genou et tient sa tête dans sa main ouverte, ferme les yeux. Il prie. Il prie et en même temps il revoit sa mère qui vient de le quitter. C'est pour elle ou plus exactement, c'est à cause d'elle qu'il est là, perdu au milieu de ce plateau au sud de Grenoble. C'est pour elle qu'il vient de faire une route interminable dans la chaleur de l'été, au milieu des touristes, des caravanes et des camping-cars. C'est aussi pour elle qu'il est là, devant cette stèle, déchiffrant péniblement ces noms qui lui sont tellement étrangers.


De sa naissance, Julius avait toujours su qu'elle s'était déroulée dans des conditions difficiles. La guerre n'épargnait plus personne : civils à l'arrière, soldats sur le front. Dans les zones occupées, chaque Allemand était à la merci des groupes Francs qui menaient action terroriste sur action terroriste sans avoir peur de payer le prix fort pour des actes insensés. Sa mère avait été enrôlée dans l'armée régulière allemande comme opératrice radio et elle avait servi quelques mois dans la région de Grenoble avant d'être rapatriée en urgence à Berlin pour y accoucher. C'est dans la capitale du Reich, dans un hôpital militaire de fortune, qu'elle avait donné le jour à Julius dans un univers chaotique où tout manquait déjà. Quelques jours après, elle avait été officiellement rendue à la vie civile avec son nouveau-né dans les bras. Mais le désordre était tel, qu'elle n'avait pas pu rentrer chez elle, en Poméranie. Elle avait alors rejoint un camp de réfugiés et de sans-abri, chassés par la police et les milices des décombres de leurs maisons bombardées. Elle avait alors vécu d'expédients et petits boulots. À la fin de la guerre, elle était restée à Berlin, sa famille tombant sous la coupe de l'administration de l'Allemagne de l'Est et des Soviétiques. Comme beaucoup d'enfants d'alors, Julius n'avait pas eu de père. Quand Julius avait été à l’âge où l’on pose des questions, sa mère lui avait expliqué qu'il était mort à Stalingrad, une furieuse bataille qui avait décimé les rangs de l'armée allemande. Et Julius s'était contenté de cette histoire, la transformant au fil du temps en une véritable légende familiale.


Soixante-deux ans après sa naissance, sa mère, mourante, lui avait demandé le privilège de recevoir de ses mains de prêtre, l'extrême-onction. En fils obéissant, affligé par le prochain départ de sa mère, il lui avait accordé cette faveur et avec l'accord de sa hiérarchie, il l'avait entendue en confession. Une confession dont il était ressorti blême, désorienté et abasourdi. Quelques heures plus tard, sa mère avait fermé les yeux pour partir sereine, vers son paradis. Elle laissait Julius avec sa conscience de prêtre et son devoir de fils qui venait de recevoir un lourd, un très lourd secret qui bouleversait toute sa vie.


À peine la cérémonie de l'enterrement terminée, il avait demandé à Gertrude, sa gouvernante, de lui préparer ses bagages pour un déplacement en France. Pendant ce temps-là, il avait pris rendez-vous avec son supérieur afin de lui demander conseil. Les deux hommes s'étaient enfermés durant de longues heures dans le bureau de l'évêque. Julius en était ressorti rasséréné, calmé et avait pris la route pour le Dauphiné français. C'est cette route qui l'amenait là, au Percy-en-Trièves, sa première vraie halte depuis sa paroisse de la proche banlieue de Munich.


Julius reste encore un long moment prostré devant la stèle du monument aux Morts. Les yeux fermés, il tente de rassembler sa mémoire secouée par la concordance des dates. Bien sûr, avec son expérience de la vie, il sait que tous les jours des enfants naissent alors que d'autres meurent ou se font tuer. C'est la Vie. Mais cela fait toujours un pincement au cœur quand l'on découvre que le jour de votre naissance, des hommes, jeunes pour la plupart, ont été massacrés par les vôtres. Julius, pourtant né dans cette période trouble de l'histoire de son pays, avait longtemps tenté de faire abstraction des petites histoires qui courent encore à travers le pays. Longtemps il avait soigneusement évité de se pencher et de s'épancher sur le passé. Et puis le passé l'avait rattrapé. C'était lorsqu'il avait reçu sa première véritable affectation de prêtre, responsable d'une paroisse, qu'il avait dû plonger directement au cœur de ce lourd passé. Il avait été nommé à Dachau, une bourgade aujourd'hui tranquille. C'est là qu'il avait réellement été confronté aux horreurs des Nazis. Il avait mis des mois et des mois pour tenter d'apprendre à vivre normalement sous l'ombre omniprésente des vestiges du camp de concentration et de ses fours crématoires. Jamais il ne passait les portes du Camp sans avoir la chair de poule, le cœur serré par l'émotion, la lèvre tremblante de remords. Non, cela lui était totalement impossible, même après plus de trente ans passés dans cette ville, il était toujours extrêmement sensible à cette force indicible des fantômes du passé, si prégnante dans sa vie quotidienne. Curieusement Julius, parce que directement confronté à cette ignominie, n'avait jamais tenté de s'interroger sur les autres actes de barbarie que les troupes allemandes avaient pu commettre çà et là dans les zones occupées.


Une fois encore, l'Histoire surgissait là où il ne l'attendait pas.


Agenouillé devant cette simple stèle, aidé par cette épitaphe au goût amer, de nouvelles perspectives d'horreurs s'ouvrent à lui. Elles obscurcissent un ciel bleu azur et glacent son sang. Il devient évident à Julius qu'il va devoir affronter ce passé, clef de son présent. Alors, il décide de chercher ce qui s’est réellement passé ce 27 juillet 1944 à la grotte de La Luire.


Avec quelques difficultés, il se relève et secoue son pantalon marqué d'un peu de poussière. Il redresse son buste et doit une fois encore essuyer les longues traînées de sueur qui inondent son visage, descendent dans le cou et irritent sa peau là où son col rigide vient buter. À pas lents, il s'éloigne de la stèle pour tenter de trouver une bonne âme qui veuille bien lui donner quelques explications.


Quelques pas plus bas, à l'ombre d'un orme plus que centenaire, Julius aperçoit, à moitié mangée par une vigne vierge, le panneau du café du village. Il pousse la porte et doit cligner des yeux pour les habituer à la pénombre ambiante. La clochette tintinnabule à son entrée et fait taire instantanément les conversations. Là, quelques habitués sont attablés dans la fraîcheur relative de la salle. Derrière un comptoir, une jeune femme essuie avec nonchalance des verres avant de les mirer et de les ranger sur une étagère de bois. Au bout, derrière le comptoir, un homme aux tempes grisonnantes lit avec application le journal. Au son de la clochette, toutes les têtes se sont tournées vers Julius.


De son fort accent allemand, Julius bredouille un salut à la compagnie avant de s'approcher du comptoir et commander son péché mignon : une bière. Alors qu’il s’accoude au bois poisseux, derrière lui les conversations reprennent, à voix chuchotées, mais déjà les quelques clients ne s'occupent plus de ce touriste à l'étrange tenue stricte. Julius déguste les premières gorgées de bière fraîche. Elles enlèvent la poussière qui lui colle la langue au palais, réhydrate ses lèvres. Il lui faut arriver à la moitié du verre pour que le liquide ambré lui remette de l'ordre dans les esprits. Avec dextérité il extrait de sa poche son traducteur électronique et tape une série de mots qui s'alignent, se placent automatiquement dans le bon ordre sur le petit écran. Satisfait du résultat, d'un geste impératif, il attire l'attention de la jeune serveuse et lui tend l'écran.


La jeune femme, surprise, se penche au-dessus du traducteur pour lire, avec peine les petits caractères qui y sont inscrits. Des touristes, en cette saison, il y en a quelques-uns mais elle n'en a encore jamais vu qui portent l'habit de curé et utilisent un traducteur automatique. Sur l'écran, elle lit : « Pouvez-vous me renseigner sur ce qui s'est passé le 27 juillet 1944 ? ». Après s'être appliquée à lire deux fois la question, elle secoue négativement la tête, faisant voler ses courts cheveux noirs autour d'elle. Puis avec un geste doux et un large sourire elle s'empare de la machine et se déplace vers le bout du comptoir.


– Monsieur Jean, le curé, là, il voudrait savoir ce qui s'est passé le 27 juillet 1944 !


Un grognement accueille la question de la serveuse. Le patron du café est contrarié d'être sorti de sa lecture pour répondre aux interrogations d'un touriste. Dans le même temps la phrase complète arrive à son cerveau qui était occupé par les informations du journal. Dans la salle un lourd silence de plomb tombe immédiatement et toutes les têtes se tournent vers ce curieux touriste qui attend, un peu raide, au comptoir.


– Hein !

– Le curé, il ne parle pas français, mais il voudrait savoir ce qui s'est passé le 27 juillet 1944 !

– ...


Monsieur Jean toise Julius. Les regards se croisent. Julius lui sourit, avec sollicitude, attendant patiemment que le cafetier daigne lui répondre. Il sent le changement d’atmosphère soudain dans le café. Il sait, qu’en posant cette question, il va certainement raviver une plaie qui ne s’est jamais refermée. Julius comprend parfaitement la situation et le réflexe de défiance de ces hommes. Il jette un rapide coup d'œil dans la salle. Tous, estime-t-il, sont en âge d'avoir connu la Seconde guerre mondiale, certains même, celui d'avoir combattu. Il prend alors une longue respiration et mobilise mentalement tout son vocabulaire français dont il dispose.


– Oui, je sais, je suis Allemand. Je n'ai pas connu cette période et chez nous, nous n'en parlons jamais. Mais à l'entrée de votre village, votre monument aux Morts a retenu mon attention. Dessus, plusieurs noms d'hommes jeunes et pour presque tous, une seule date et un seul lieu : grotte de la Luire, 27 juillet 1944...


Le silence se fait encore plus lourd. Et même, il lui semble que les respirations se sont encore ralenties. Pourtant, face à ce malaise, Julius continue, de sa voix chaude et grave, mâtinée d'accent teuton :


– Si cette date est importante pour moi, c'est que c'est ma date de naissance. Vous voyez, je n'ai pas connu cette effroyable époque. Mais cette coïncidence m'a...


Julius cherche ses mots. Il n'arrive pas à exprimer ce qu'il ressent et attrape la machine à traduire et quelques seconde plus tard, il termine sa phrase...


– ... bouleversé la tripe et renversé le cœur. C'est qu'avant d'être Allemand, je suis prêtre dans une paroisse dans les environs de Munich. Alors, je voulais savoir pour mieux prier pour ces jeunes hommes...


Julius a sciemment occulté le fait qu'il vienne de Dachau. Il connaît trop bien la réputation sinistre qui est attachée à ce lieu et son camp de la mort. Voilà pourquoi il préfère utiliser la capitale bavaroise comme point de repère. En entendant ces dernières paroles, plusieurs têtes se sont baissées. Les hommes contemplent les bouts de leurs chaussures. D'autres continuent à fixer cet étrange personnage qui vient perturber leur sacro-sainte partie de cartes vespérale. La fille du bar n'ose plus s'emparer des verres qui ont besoin d'un coup de torchon pour effacer les traces de gouttes d'eau de la machine. Quant au patron, il reste droit devant son journal, son regard balaie l'assistance comme s'il cherchait une personne en particulier qui pourrait répondre à la curieuse interrogation de ce touriste. Bien sûr, lui-même connaît la réponse à la question, comme tout un chacun dans la salle ! Chacun de ses clients pourrait la donner, il le sait. Pourtant, aucun d’entre eux ne semble vouloir répondre.


D'une table du fond, courageusement caché derrière ses partenaires de cartes, une voix de dos lance à la cantonade :


– Z'avez qu'à aller au Musée de la Résistance à Grenoble pour connaître la vérité !


Il s'ensuit une sorte de brouhaha produit par les respirations qui reviennent enfin et raniment la salle. Tous estiment que c'est là la meilleure et la plus appropriée des réponses. Et le bruit des cartes puis des annonces recommence. Julius incline la tête en signe de remerciement. Il se tourne vers le patron qui lui aussi a repris son activité interrompue, soulagé :


– Merci, pour votre accueil… et pour l'information.


Après avoir réglé sa consommation, il se dirige vers la porte, met la main sur le bec-de-cane et s'apprête à sortir. Derrière lui le brouhaha s'amplifie déjà comme pour oublier l'incident. Subitement, Julius suspend son geste et se ravise. Il se tourne d'un bloc vers la salle et sans s'adresser à quelqu'un en particulier, il jette :


– Désolé d'interrompre encore vos parties de cartes, mais connaissez-vous la ferme Malriq ?


Immédiatement un nouveau le silence s'installe. Les joueurs suspendent leurs gestes. D'une table à côté de lui, une voix sèche rétorque :


– Lequel de Malriq ? Et qu'est-ce que vous voulez aux Malriq ?

– Vous les connaissez ? répond Julius avec empressement.

– Des Malriq, ici, il y en a au moins quatre ! Alors lequel ?


Julius hésite. Bien sûr, il a quelques informations, mais tellement anciennes, tellement parcellaires qu'il se demande s'il doit insister, en faire étalage ici, dans cette salle de café. Mais la voix, au ton acrimonieux, reprend :


– Alors, c'est lequel de Malriq ?


Julius se lance :


– Ils habitaient une grande ferme qui, en 1943 a logé un groupe de transmission de la Wehrmacht. Elle était à la sortie du village, en direction de...


Julius n'a pas le temps de terminer sa phrase qu'une autre voix, dans le fond du café la termine pour lui :


– Ce ne sont pas les Malriq du Percy, ça, c'est vers Les Blancs, sur la Soixante-quinze, au lieu-dit La Guerre. C'est la grosse ferme qui est là-bas. Elle est toujours aux Malriq...

– T'es bien bavard avec les étrangers ! l'interrompt une voix sourde, tournant toujours le dos ostensiblement à Julius.

– Ô ! Moi ce que j'en dis ! Hein ! Après tout, ce ne sont pas tes cousins, les Malriq de Guerre ?

– Et alors ? Ce n'est pas une raison pour donner toutes les informations aux étrangers, surtout quand ils sont Schleus !

– ...


Julius n'a pas compris toute la rapide discussion qui a suivi. Il ne retient que ce qui l'intéresse. Aussi, alors qu'il s'apprête à remercier et sortir, la voix qui lui tourne le dos, lui fait face :


– Et vous leur voulez quoi, aux Malriq de Guerre ?


Julius, qui est sur le point de reprendre son mouvement pour sortir, s'immobilise :


– Je voudrais leur parler de cette époque ou au moins rencontrer des gens qui ont connu cette époque et les Malriq en particulier.

– C'est qu'il n'en reste plus beaucoup de ce temps-là ! Et puis, je ne sais pas s'ils voudront vous parler, à vous, un Allemand ! Il faut dire que vos compatriotes, de l'époque, ils n'ont pas été très tendre avec eux...

– Sans compter Julien... interrompt une autre voix, en provenance du coin opposé.

– Julien ? reprend Julius. Julien Malriq, c’est celui dont le nom est sur le monument ?

– Oui, c'était le fils aîné. Il a été massacré à la grotte de La Luire...

– Le 27 juillet 44 ! complète immédiatement Julius.

– Exact.

– Pourquoi ?


Julius a posé la question en baissant la voix et du tac au tac. De nouveau les visages autour de lui se renfrognent, se referment. Chacun semble préoccupé par ses propres pensés. Julius attend. Quoi ? Simplement qu'une nouvelle voix s'élève, anonyme ou non et lui explique enfin ce qui s'est réellement passé ce jour-là, là-haut, dans cette grotte ! Mais après quelques interminables secondes de ce pénible mutisme où les pieds oublient même de racler le parquet de bois et les gorges ne laissent passer que des souffles rauques ou sifflants, l'assistance reste soupçonneuse envers Julius et ses questions mais aussi, envers elle. En désespoir de cause Julius, une nouvelle fois, s'apprête à sortir quand son mouvement est interrompu brusquement :


– Hé, le curé ! Venez donc vous asseoir !


Julius n'a pas exactement tout compris. Il a seulement retenu le geste qui accompagne la phrase et qui lui enjoint de rejoindre une table où quatre joueurs écartent une chaise pour l'inviter à les rejoindre. La table est près de la fenêtre, c'est de là que viennent les dernières phrases à propos de Julien Malriq. Julius, un peu hésitant, traverse les tables occupées sous le regard inquiet et curieux des autres joueurs de cartes. En trois enjambées, il est debout à côté de la chaise vide qu'on lui tend. Avant de s'installer, il s'incline et se présente :


– Messieurs ! Je suis le père Julius Grösser. Je suis né à Berlin le 27 juillet 1944. Aujourd'hui, je vis près de Munich.

– Installez-vous, mon père. On va vous dire ce qui s'est passé là-haut à la grotte de La Luire...


Julius s'installe et pose ses coudes sur la table. Il montre un visage attentif, d'autant plus qu'il sait que son français est laborieux. Il esquisse un léger sourire en repensant à l'une des rares fois où sa mère a fait preuve d'une grande autorité à son égard : lorsqu’il lui avait fallu choisir une seconde langue, au collège. Martha avait particulièrement insisté pour qu'il apprenne le français. Il n'avait pas compris pourquoi sa mère, dont il connaissait pourtant le passé militaire, lui avait imposé ce choix. Au début, il avait râlé. Pas seulement contre ce rare et surprenant geste d’autorité maternelle, elle était restée inflexible, mais parce que ce choix allait renforcer son isolement par rapport à ses camarades. Julius, en bon fils, c’était plié à la volonté maternelle et en bon élève appliqué, il avait apprécié cette langue au fil de ses études. Et, en dehors d'un vieux souvenir de voyage scolaire à Paris, il n'était jamais venu en France avant. Or, depuis qu’il était ici, les mots et les expressions commençaient à revenir de façon presque automatique. Et jamais il n’avait tenté de remettre en cause ce choix imposé, ne cherchant pas non plus à lui trouver la moindre explication. Il n'y avait que quelques jours, qu’il avait compris, pourquoi sa mère avait tellement insisté sur cet apprentissage à la langue française.


– Moi aussi, je suis un Malriq, commence celui qui l'a invité à s'asseoir. Mais je suis qu'un cousin très éloigné.


Cependant, comprenant que ce curieux curé Allemand parle difficilement le français, il utilise un vocabulaire simple et parle lentement.


– En 1944, alors que les Américains venaient de débarquer en Normandie, dans le Vercors s'étaient réunis de nombreux Résistants. Ils voulaient créer une "République", une poche de résistance à l'occupant allemand. Mais votre État-major ne pouvait pas les laisser s'organiser parce qu'autrement, ils auraient contrôlé les routes vers le nord. Alors ils ont donné l'assaut. Cela s'est passé entre la mi-juin et la fin juillet 44. Le combat était inégal. Mais les pertes de vos armées ont été suffisamment importantes pour mettre en rogne certaines troupes engagées sur le terrain. Alors pour se venger, ils ont massacré des civils, des femmes, des enfants, des vieillards. Ils ont bombardé et rasé des dizaines de fermes, détruit des villages entiers. Quand ils trouvaient des maquisards...

– Des maquisards ?


Julius ne comprend pas ce mot.


– Des Résistants, ils ne faisaient pas de prisonniers. Ils les tuaient. Ils les assassinaient. Beaucoup d'entre eux étaient des réfractaires au Service du Travail Obligatoire, un service qui réquisitionnait les hommes pour les envoyer travailler chez vous, en Allemagne. C'était souvent des jeunes. C'est eux qui ont payé un lourd tribut à la Libération de la France. Beaucoup ont été blessés et dans le Vercors, il y avait un hôpital. Pour éviter que ceux qui y étaient, tombent aux mains des Allemands, ils ont commencé à être évacués vers Die, plus au sud mais les troupes allemandes encerclaient la ville. Alors ils ont été remontés vers le Plateau et ils ont trouvé refuge dans une grotte. Devant, ils ont mis un drapeau avec une Croix Rouge pour signaler la présence d'hommes invalides et hors combat. Il y en avait dix-neuf. Certains étaient devenus intransportables. D'autres étaient plus légèrement atteints. Avec eux il y avait sept infirmières, deux médecins et un prêtre. Quand les Allemands sont arrivés, alertés par les lumignons qui diffusaient un peu de lumière, ils ont pénétré dans la grotte. Là ils ont massacré tout le monde. Certains sur place, d'autres un peu plus loin. Ils ont arrêté les infirmières pour les déporter en Allemagne, ils ont fusillé les deux médecins et le prêtre à Grenoble. Voilà ce qui s'est réellement passé à la grotte de La Luire le 27 juillet 1944.


Durant ce récit, rendu dramatique par brièveté et sa concision, aucun des joueurs n'a repris ses cartes. Toutes les têtes sont tournées vers la table de Julius et les regards vont de Julius au narrateur et du narrateur à Julius, pour observer ses réactions.


Julius, mains jointes devant la bouche, bouts des doigts remontant légèrement son bout du nez, écoute scrupuleusement l'affreuse vérité sur le comportement de ses compatriotes. Même s'il partage leurs origines, même s'il peut comprendre certaines réactions face à la peur de mourir ou celles dictées par le sentiment de vengeance, il n'arrive toujours pas à admettre, plus de soixante ans après, cette folie meurtrière accomplie au nom d'une idéologie terrible. Il sait que toutes paroles d'apaisement, même dites par lui - un prêtre - ne peuvent venir effacer le souvenir des massacres et le martyr de jeunes garçons, d'hommes et de femmes ou de vieillards. Alors, il se tait. Pourtant, une question lui brûle les lèvres : que venait faire Julien Malriq dans cette grotte ?


Après cette courte pause dans son récit, l'homme reprend :


– Parmi les blessés, il y avait un jeune résistant, Julien Malriq. Il avait été estafette durant plusieurs mois et transmettait au Maquis les mouvements de troupe. Comment ? Personne ne l'a jamais su. Mais ce qui est certain c'est, à ce qu'on dit encore, grâce à ses informations qu’un grand nombre de ses camarades ont échappé à une arrestation, que beaucoup de convois allemands ont pu être attaqués avec succès. Et puis un jour, il est resté dans le maquis. C'était en...

– Fin mars 44 ! l’interrompt une voix à l'autre bout de la salle.


D’un bloc, Julius se tourne vers la voix. C'est l'autre cousin des Malriq de Guerre qui se mêle maintenant à la conversation et apporte la précision. Celui-là même qui ne voulait rien lui dire au début. Maintenant que la discussion est lancée, l'histoire racontée, il se permet d'intervenir et commente :

– Ouais ! On n'a jamais su vraiment pourquoi il était parti dans le maquis, le gosse ! Il vivait à la ferme en bas et il rendait de fiers services à la Résistance. Mais voilà !

– On a dit qu'il a eu un chagrin d'amour... souffle une nouvelle voix, à la table à côté de celle de Julius. Un vrai chagrin parce que, pour aller se battre là-haut à cette époque, hein, fallait plus avoir envie de mourir que de vivre !


Immédiatement, une vive discussion s'engage entre les différentes tables sur les raisons que certains pouvaient avoir à rejoindre le maquis, laissant Julius médusé par toutes les informations qu'il est en train de recueillir mais totalement étranger aux querelles entre les joueurs de carte, dont il ne saisit qu'un mot sur quatre ou cinq dans le meilleur des cas. Enfin, le brouhaha qui l'entoure se calme au grand étonnement de Julius. Le narrateur a soulevé la main, signe évident qu'il n'a pas fini son histoire. Quand le silence revient, il en reprend le fil :


– Peu importe pourquoi il a rejoint le maquis. Ce qu'on sait aujourd'hui c'est que leur sacrifice n'a pas été vain puisqu'ils ont réussi à bloquer les forces de l'armée allemande alors que les Alliés avaient des difficultés en Normandie. Et sans la bataille du Vercors, ben, c'est sûr que les Américains ils auraient pris sur le râble quelques milliers de Schleus en plus ! Oh ! Pardon, mon père, je voulais dire, des Allemands…


Julius hausse légèrement les épaules, en signe de compréhension. Il faut dire que Julius, à ce moment-là de l’histoire, est loin des considérations politiques et stratégiques. Lui, ce qui lui importe, c'est d'entendre parler de Julien Malriq. Alors, comprenant que la discussion va devenir stérile, il ose enfin interrompre le narrateur :


– Et de la famille de Julien, il reste du monde, aujourd'hui ?

– Ben, cette question ! s'exclame la voix derrière lui. Il avait deux petits frères le Julien. Ils sont toujours vivants, eux ! Ils travaillent les terres de la ferme de la Guerre avec leurs enfants maintenant.


Voilà ! C'est tout ce que Julius voulait savoir en entrant dans le café. Et ce n'est que pour cette information qu'il vient de parcourir tout ce long chemin, depuis Dachau. Oui, il y a bien encore des gens dans la famille. Il ne lui reste plus qu’à les rencontrer, leur parler, leur expliquer pourquoi il est là. Enfin, pense Julius, si c’est facile à dire, c’est moins facile à faire !


Julius se lève pour sortir. Avant, il prend courtoisement congé des joueurs de cartes et les remercie. Dehors, la chaleur est toujours aussi accablante et l'air toujours aussi brûlant. Pourtant Julius prend le temps de respirer à plein poumon car il a l'impression que cet air de forge dans lequel il entre est plus léger que l’atmosphère de l’intérieur du café qu’il quitte, même si sa bouche, ses lèvres et sa gorge sont desséchés. À pas lents, il rejoint sa voiture.


Tout en marchant, Julius repense à la confession de sa mère. Il imagine aussi ce calme paysage qui le cerne, dans la tourmente de la guerre. À cette évocation, un frisson secoue son dos. Il repense à ses compatriotes et s'interroge sur ce que lui, en pareille situation, aurait fait. Avec le recul il est toujours possible de dire : « Moi ? Commettre de tels massacres ! Vous n'y pensez pas ! Jamais ! » Non, en vérité - et c'est bien ce qui le trouble - il ne sait pas ce qu'il aurait fait. Voilà la vérité.


Et dès que le moteur tourne, la climatisation ronronne, Julius se dirige vers le quartier la Guerre en suivant les indications des joueurs de carte. Julius conduit prudemment, lentement. Il n'est pas pressé d'arriver. D'ailleurs est-il seulement certain d'avoir envie d'aboutir dans ses démarches ?


C'est qu'il est porteur d'un si lourd secret, d'un si troublant message. Lui-même a dû mettre quelques heures pour l'assimiler, le digérer et surtout l'accepter. Et il n'a pas eu le choix. Entendre en confession sa propre mère était déjà une épreuve en soi qu'il avait surmonté par devoir de prêtre en faisant abstraction de sa condition de fils. Au début, Martha ne lui avait avoué que quelques peccadilles sans grande importance comme tout être humain qui, au moment de passer, se souvient des plus infimes broutilles et a besoin d'en soulager sa conscience.


Elle avait eu une vie presque exemplaire, Martha Grösser. Une vie de femme, difficile et rude. Elle y avait fait front avec courage, assumant seule sa maternité sans l'aide d'un homme à la maison. Elle ne s'était jamais mariée, ayant conçu son enfant dans le péché d'une jeunesse passée dans la tourmente de la guerre, elle s'était estimée être dans l'obligation de sacrifier sa vie de femme en assumant en totalité et dans la solitude cet écart de conduite. Julius, de ce point de vue, ne pouvait pas lui en vouloir ni la juger. Un bon nombre de femmes avaient été dans ce même cas. La situation de Martha n'avait donc rien d'exceptionnel ni de véritablement répréhensible. Comme homme d'église, Julius ne pouvait que sermonner la vieille dame sur cette imprudence dans sa vie de jeune femme et la soutenir dans son courage. Comme fils, il ne pouvait qu'admirer son abnégation et son sacrifice dont il avait été le seul et unique bénéficiaire. Il savait combien par la suite, elle avait largement payé cette faute. Lui revenait en mémoire, aussi, les démonstrations d'affection et la joie qui avaient fait pétiller les yeux bleus de sa mère, quand il était venu lui annoncer qu'il voulait devenir prêtre. Car même si Martha n'avait pas été une pratiquante assidue, elle croyait profondément en Dieu.


Voilà pourquoi, Martha s'était largement réjouie de cette vocation. Et si jusque-là, elle l'avait laissé libre dans ses choix comme dans sa vie d'adolescent, de ce jour, elle l'avait soutenu et encouragé avec enthousiasme sans pour autant comprendre les fondements de la vocation de son fils. Bien sûr elle s'en était étonnée et avait cherché à en connaître les origines. Mais Julius était resté très silencieux sur ce point, ce qu’elle avait simplement accepté. Ce soutien maternel avait été précieux à Julius, surtout dans ses moments de doute, au point que quelques camarades le lui enviaient. Toutes les mères n'approuvaient pas, comme Martha, le choix de leur fils d’entrer dans le giron de l’église pour en devenir l’un des serviteurs alors que l’Allemagne était à reconstruire. Martha, à cette époque, n’avait pas avoué non plus à son fils qu’elle voyait dans son choix d’être ordonné prêtre, une forme ultime d’un acte de rémission de son péché de jeunesse. Alors pour Julius ce soutien sans faille et cette aide étaient naturels. Fils unique, sans père, il avait toujours été au centre des attentions de sa mère. Et c'est parce que durant tous ces temps sa mère avait toujours été auprès de lui, qu'il avait aussi accepté de répondre à sa demande de confession puis lui administrer les derniers sacrements. Et c'est donc dans un rôle de prêtre qu'il l'avait écoutée.


Au fil de la confession, le ton de Martha avait changé. La pauvre femme était pourtant à bout de souffle et faisait de sérieux efforts pour parler, murmurant plus qu'elle ne le souhaitait. Elle avait même dû marquer un long temps d'arrêt qui avait fait croire à Julius qu'elle en avait terminé. Alors qu'il s'apprêtait à l'absoudre, la main de sa mère légère et parcheminée, chaude de fièvre, était venue interrompre ses premières paroles en se posant sur son bras. « Non, pas encore... » avait-elle soufflé hâtivement. Elle n'avait pas encore terminé, elle avait besoin de marquer une pause, pour reprendre son souffle et rassembler ses souvenirs. Julius lui avait proposé de se reposer avant de continuer mais elle n'avait rien voulu entendre. La main s'agrippait un peu plus à son bras, le forçant à se pencher vers elle. Et Julius avait attendu.


– Surtout ne m'interromps pas... lui avait-elle chuchoté.


Julius avait promis. Il était là pour elle, rien que pour elle, les larmes au bord des yeux, la gorge nouée par l'émotion de cet ultime moment de tête-à-tête avec sa maman. En guise de réponse il lui avait surtout pressé la main et caressé son visage décharné et anguleux. Rassérénée par cette marque d'attention, Martha avait terminé sa confession.


Tout en conduisant sur la petite route sinueuse, Julius entend encore la voix de sa mère, entrecoupée de pauses, sifflante d'efforts, amenuisée par l'agonie, racontant ce que, jusque-là, il avait toujours ignoré du passé de cette femme qu'il adulait. À ce souvenir encore si proche et prégnant, ses yeux s'embrouillent de larmes, sa gorge se noue de nouveau, l'obligeant à ralentir encore un peu plus et chercher un coin pour s'arrêter, tellement l'émotion ravive sa douleur. Julius cale le moteur de sa voiture dans l'entrée d'un chemin et malgré la chaleur, décide de sortir. Il a besoin de marcher pour réfléchir, encore une fois, à la confession de Martha, qu'il porte maintenant en lui. Il avance à pas comptés, à l'ombre des hautes futaies, entre deux grandes haies de buis qui embaument et rendent l'atmosphère enfin respirable.


Ce n'était pas un péché d'orgueil, mais Julius avait toujours su qu'il était différent des autres enfants de son âge, et ce depuis très longtemps, presque aussi loin que sa mémoire d'enfant puisse remonter. Même s'il n'était pas le seul enfant orphelin de guerre à cette époque, il avait toujours idéalisé son « père » à la différence de quelques-uns de ses camarades qui commençaient déjà à avoir honte de l'attitude de leurs propres pères, eux aussi souvent disparus. Tout le monde à cette époque tentait d'oublier les horreurs de cette guerre et les enfants - qui ne comprenaient pas toujours la portée de cette « tâche honteuse » qu'on infligeait à leurs parents - avaient encore plus tendance à les enfouir dans le fonds de leur mémoire, voire de les oublier pour se consacrer à leurs occupations du moment : leurs jeux et plus tard les filles. Et c’est parce qu'il avait décidé d'idéaliser ce « père » que Julius avait souvent été rejeté par les autres. Pour s’éviter les sarcasmes et autres moqueries, il passait de longues heures, seul. Il préférait la lecture aux jeux collectifs. Cela lui permettait surtout de mieux rêver, de « rêvasser » disait même sa mère. Et ses rêveries l'entraînaient dans un monde où le don de soi pour les autres et la générosité étaient omniprésents : il était chevalier pour sauver sa belle à moins que ce ne soit les paysans de son fief ; il était pompier pour sauver l'accidenté ou éteindre l'incendie... La vie quotidienne de son enfance s'était déroulée au milieu des ruines et des décombres et elle l'avait marqué à jamais d'une trace aussi indélébile que la découverte, plus tard, des horreurs nazies. Enfant calme, presque effacé, il attirait aussi à lui de nombreux enfants plus jeunes qui savaient pouvoir trouver près de lui la tranquillité, la sécurité, des histoires et des explications. Pour les histoires, à cette époque-là, rares étaient les livres des contes et légendes qui existaient encore. Alors Julius se contentait de lire la Bible, sauvée d’une sacristie éventrée et largement pillée, seul livre que sa mère avait réussi à sauver dans ce chaos indescriptible et généralisé. Cette Bible l’avait accompagné longtemps, rafistolée, avec ses pages jaunies, cornées, crasseuses ou déchirées. C’était avec elle qu’il avait appris à lire. Et elle était devenue sa compagne de tous les jours durant toute sa jeunesse.


Plus tard, quand il lui avait fallu choisir des études et une orientation professionnelle, il avait cherché dans les métiers où il pourrait exercer cette générosité, cette soif de don de soi qui l'animait, ce trop plein d'amour qu'il avait en réserve et qui aurait dû être dévolu à son père. Bien entendu, il aurait pu devenir médecin, mais il ne supportait pas la vue du sang, ni celle de la souffrance physique. Alors, c'était très naturellement qu'il s'était dirigé vers la prêtrise. Non pas avec la vocation chevillée au corps ou par esprit de prosélytisme ! Non, plus simplement, parce que c'était pour lui le seul endroit où il savait pouvoir aimer les Hommes, tous les Hommes, être à leur service sans que quiconque ne le rejette ou se moque de lui. À l'évidence, jamais il ne s'était ouvert de ces motivations profondes ni à sa mère ni à ses supérieurs et encore moins à son directeur de conscience durant ses études au séminaire. Tous voyaient en lui un homme de grande foi, de grande piété qui ferait un prêtre catholique solide et sur qui l'Église saurait pouvoir se reposer en toute confiance. C'est exactement ce que Julius était devenu. Et Julius se donne encore tous les jours, avec un enthousiasme contagieux, à son sacerdoce, accomplissant sa mission comme aux premiers jours de sa prêtrise. Ô ! Bien entendu, sa vie n'avait pas toujours été placée sous le signe d'une foi inébranlable. Il avait eu aussi ses périodes de doute, de désespoir. Mais il savait toujours aller puiser au plus profond de lui dans ses propres convictions pour faire repartir la machine. Ainsi traversait-il la vie sans s'éterniser sur les questions oiseuses préférant l'action à la méditation.


Enfin, en général. Parce qu'à l'instant précis, Julius ressent un grand besoin de réfléchir sur ce qui lui arrive, depuis le décès de sa mère ou plus exactement depuis la seconde partie de sa confession. Il a besoin de méditer mais en même temps qu'il souhaite agir. Voilà pourquoi, sans s'attarder outre mesure, il est venu ici en Dauphiné pour chercher. Quoi ? Des réponses, c’est certain. Mais il a surtout besoin d'accrocher son regard à ce paysage, de respirer cette atmosphère, de mettre ses pas dans ceux de sa mère.


Des pas qui, pour l’instant, le mènent droit vers le petit cimetière de la commune. Par habitude, par curiosité, il en pousse la porte centrale qui grince. Il faut quelques secondes pour que Julius comprenne qu'ici, en ces lieux de repos éternel des corps, il y a un élément qui perturbe sa vision et ses pensées. Julius fait quelques pas dans l'allée centrale. Autour de lui, il n'y a pas beaucoup de tombes. Au fond, à quelques dizaines de mètres de lui, derrière le mur d'enceinte, s'étale le paysage du Vercors, grandiose. Surplombant dans toute sa haute et imposante stature, le Mont Aiguille - qu'il a repéré sur une carte routière. En dessous, champs et forêts forment un joyeux patchwork aux nuances jaunes et vertes. Mais ce n'est pas ce paysage reposant qui met ses sens en éveil. Il refait machinalement le tour du cimetière avec ses yeux qui parcourent l'allée centrale une nouvelle fois. Et soudain, son esprit s'éclaire. À gauche, les tombes lui font face ou sont rangées, les têtes vers le Mont Aiguille. Elles s'alignent sagement. À droite, les tombes qui bordent l'allée lui tournent le dos dans un parfait alignement de stèles funéraires. Alors, lui reviennent en mémoire de vieux enseignements sur l'histoire des religions où son professeur avait évoqué cette région du Dauphiné français où cohabitent les cimetières catholiques et protestants, seulement séparés par un muret. Bien sûr, depuis le temps le muret est tombé, volontairement ou non, mais les stèles adossées à ce dernier, ont remplacé le muret en présentant leur alignement impeccable. Il n'aurait jamais pensé que dans la patrie de Voltaire et des droits de l'Homme, la vindicte exacerbée par les guerres de Religion aurait pu perdurer et marquer ses territoires jusque dans les cimetières ! Avec curiosité il entame une lente promenade à travers les stèles et s'immobilise plus longuement devant l'une d'entre elle dédiée à la famille Malriq. Nombreux sont les noms, prénoms et dates qui, bien que gravés dans la pierre, sont en grande partie effacés. Julius, même en s'approchant, n'en distingue que quelques éléments et le peu qu'il voit lui fait frissonner le dos et lever la tête : il se rend compte que ce tombeau familial est implanté du côté protestant du cimetière ! Et malgré cette découverte il récite automatiquement une oraison, termine par un Notre Père sans omettre de lui adjoindre le dernier verset pour respecter la tradition de l'Église Réformée. À peine son « Amen » prononcé, Julius regagne sa voiture, les pensées assaillies par de nouvelles questions aussi urgentes à résoudre que celles qui l'amènent ici.


En quelques minutes il atteint le hameau agricole de La Guerre, principalement composé de trois fermes. En bas, au village, on lui a expliqué que la ferme Malriq était la plus importante à sa droite. Devant lui s'ouvre une grande cour carrée, bordée de ses trois corps de bâtiments en pierres dorées, fraîchement ravalées. Sur les côtés et face à lui de curieuses montées mènent vers de hautes portes en plein-cintre. Au fond, sous une vaste vigne vierge, l'habitation présente ses nombreuses petites fenêtres et portes basses. Devant l’une d’entre elles, une table avec un parasol sous lequel quelques enfants sages jouent. Julius arrête sa voiture à l'entrée et sans plus d'atermoiements, traverse le grand espace inondé de soleil et brûlant de réverbération.

Un chien, attaché à une longue chaîne s'époumone et tire comme un forcené sur son lien, sans atteindre Julius. Aux premiers jappements toute la tablée s'est retournée. Une jeune femme, chapeau de paille à large bord, tablier à petits carreaux et manches retroussées se lève immédiatement et s'avance vers lui :


– Bonjour, puis-je vous aider ?

– Bonjour, je cherche la ferme Malriq.

– C'est ici...

– Je suis le père Julius Grösser. Je viens des environs de Munich et je voudrais rencontrer les Malriq.

– Lesquels ? C'est qu'ici, tout le monde appartient à la famille Malriq.


Julius semble soudain embarrassé. Alors, baissant la voix, plus par habitude que par nécessité, il se racle la gorge et en quelques mots, mais en les cherchant lentement, il explique qu'il est à la recherche des frères de Julien Malriq, ce garçon qui a été fusillé par les Allemands durant la dernière guerre.


La jeune femme, bien que brunie par le soleil, semble pâlir à l'énoncé du prénom de Julien. Mais elle se ressaisit pour interrompre Julius :


– Pourquoi voulez-vous parler de Julien ? Vous, un prêtre... allemand ?


La phrase est dite rapidement et Julius, même s'il ne veut pas y déceler la moindre acrimonie, révèle un ressenti mal contenu, comme si le fait que lui, prêtre allemand, ne puisse pas avoir le droit de venir ici évoquer la mémoire du jeune martyr de la Résistance ! Mais Julius comprend aussi que cette rancœur puisse être dictée par la surprise de sa visite.


Julius n'a pas trop envie d'en dire plus, pour l'instant. Il meurt de chaud et se liquéfie sous ce soleil de plomb. Des dizaines de mouches sont en train de se coller sur sa peau qui ruissèle de sueur mais stoïque et muet, il attend. Heureusement, derrière la jeune femme, les têtes blondes s'impatientent et laissées seules à leurs occupations, les premiers cris et disputes forcent la jeune femme à abréger son interrogatoire pour retourner gérer sa marmaille.


– Pour l'instant, tout le monde est encore aux champs. Vous devriez repasser en fin d'après-midi. Allez frapper à la porte, là-bas et demandez à parler avec Maurice ou Jean Malriq. Ils vous renseigneront peut-être.


Et sans plus attendre, elle lui tourne le dos pour remettre de l'ordre autour de la jeune tablée turbulente.


Avec un long soupir et après avoir remercié, Julius rebrousse chemin impatient de regagner la fraîcheur de son véhicule.



II.

Le soleil couchant étire déjà loin les ombres des bâtiments. Dans le lointain l'orage menace, lorsque Julius toque à la porte que la jeune femme lui a indiquée quelques heures auparavant. Sa visite doit être attendue car immédiatement la porte s'ouvre sur une silhouette d'un homme âgé et trapu, en bretelles et bras de chemise. L’homme bloque Julius sur le seuil.


– Ah ! Vous êtes revenu ! S'exclame une voix rude et contrariée. Je suis Maurice Malriq. Ma belle-fille m'a dit que vous étiez venu cet après-midi. Faut nous excuser, on est en pleines moissons en ce moment, et avec les orages, on essaye de travailler le plus tard possible...

– Ne vous excusez pas. C'est plutôt à moi à me faire pardonner pour mon intrusion dans votre vie.

– Allons faire quelques pas dehors...


Julius ne peut qu'acquiescer. Les deux hommes sont côte à côte et traversent la cour en direction de la route.


– Alors ? reprend Maurice Malriq. Ma belle-fille m'a dit que vous cherchiez des renseignements sur mon frère Julien !

– Heu... oui...

– Pourquoi ? Les Allemands voudraient-ils nous présenter des excuses pour son assassinat ?


Le ton est rogue. Tout en parlant, Maurice regarde fixement le chemin, devant lui et continue :


– Et pourquoi nous envoient-ils un curé ?


Julius qui a encore des difficultés à rassembler clairement ses propres idées ne s'attendait pas un accueil aussi bourru, même s’il le pressentait. Il savait, en venant ici, que personne ne lui ouvrirait facilement les bras. Il est parfaitement conscient que soixante-deux ans après, la rancune envers les actes de barbarie commis par les troupes allemandes peut toujours être tenace, que les plaies peuvent encore être fraîches. Alors, oui, il s’était préparé à être fraîchement accueilli, mais pas à ce point-là ! Aux côtés de Maurice Malriq, il se sent accablé par tous les ressentis accumulés au fil des années contre l’Allemagne et les Allemands. Il se rend compte qu’il va devoir faire preuve de beaucoup de tact pour arriver à expliquer sa présence et se faire accepter.


Après une longue gorgée d'air frais, Julius coupe net son interlocuteur et lentement, toujours en cherchant ses mots, il lui explique ce qui l'amène ici :


– Il y a quelques jours, ma mère est décédée. En tant que prêtre, j'ai reçu sa dernière confession et elle m'a fait promettre de venir ici, voir ce qu'il était advenu d'un garçon qu'elle avait connu durant la guerre : Julien Malriq.

– Mais votre mère était allemande ?

– Oui. Et à cette époque, elle était Auxiliaire Féminine dans la Wehrmacht. Elle s'occupait de transmissions. Elle avait été détachée avec un groupe ici, entre mai 1943 et avril 44. Je crois même qu'ils étaient logés ici, dans votre ferme...

– Logés, euh... logés, c'est vite dit. Ils avaient réquisitionné la grange et le fenil et ils étaient comme chez eux, les fridolins à ce moment-là...


Maurice Malriq a réagi avec ses tripes quand il s'aperçoit soudain de la virulence de son ton et avec d’une voix un peu radoucie, il enchaîne...


– Heu! Excusez-moi, je voulais dire, les Allemands...

– Ne vous inquiétez pas, je peux comprendre, murmure Julius.

– Vous dites que votre mère, une Allemande, une femme soldat, aurait connu mon frère Julien ?

– Oui... souffle Julius.

– Connu ! Mais… connu, comment ?


Julius fait semblant de ne pas comprendre la question. Cela l'arrange. Et Maurice s'arrête net et lui fait face. Et il insiste fortement.


– Expliquez-vous ! Parce que vous n'avez pas fait un si long chemin, soixante et quelques années après, juste pour nous dire que votre mère avait connu Julien. Vous n'êtes pas juste venu pour nous présenter ses excuses ! Parce que c'est ça votre mission ? Hein ! Vous voulez nous présenter les excuses de votre défunte mère pour avoir livré Julien à ses compatriotes qui l'ont ensuite lâchement et sauvagement assassiné, alors qu'il était grièvement blessé...

– Non, ce n'est pas du tout de cela dont il s'agit...

– Alors c'est quoi ?

– Écoutez-moi juste quelques minutes et après, si vous le désirez, je partirai et vous n'entendrez plus parler de moi. Si vous voulez, je suis prêt aussi à venir faire acte de repentance pour tous les soldats allemands qui ont trahi leurs devoirs. Mais écoutez-moi seulement quelques minutes.


Avec sa voix douce et ses inflexions sous forme de supplique, même si sa prononciation reste gutturale, Julius obtient ce qu’il escomptait en venant ici : un peu d'attention. Le ton pondéré semble calmer Maurice qui accepte de l'écouter, et lui fait savoir par un hochement de tête. Mais au moment où il va enfin pouvoir parler, une ombre les rejoint. C'est Jean, second frère cadet de Julien. Maurice fait rapidement les présentations et les trois silhouettes restent figées dans un face à face dramatique. À l'ombre des premiers rayons de lune, pas encore cachée par les lourds nuages, les trois silhouettes se détachent dans la nuit.


Julius, posément, recommence ses explications :


– Le détachement de transmission a logé ici, je veux dire, a réquisitionné une partie de la ferme, à partir de mai 1943. Quand votre frère, Julien est rentré pour les vacances scolaires, le groupe était déjà installé ici. Ma mère m'a raconté l'hostilité que les Français marquaient à leur égard. Elle l’a toujours parfaitement compris. Elle avait été obligée d’intégrer le Mouvement des Jeunes Filles allemandes, l’équivalent chez les garçons des « Hitlerjugend ». Ensuite, elle a été obligée de s’engager dans la Wehrmacht, comme Auxiliaire, parce que pour faire face aux pertes humaines, l’armée intégrait de plus en plus de jeunes femmes pour remplacer les hommes qui pouvaient partir sur les fronts. Elle n'était que soldat, obligée de s'enrôler pour servir un régime auquel elle n’adhérait pas du tout. Ce n'était pas elle qui décidait de la politique ni de la guerre ni de la paix. Elle subissait ou c'étaient les camps pour les réfractaires et la mort au bout.


En parlant ainsi, Julius espère en un grognement de compréhension, pas un mot ou un geste, juste un grognement. Mais rien. Son discours se heurte au mur de silence des deux hommes qui attendent la suite, les mains dans leurs poches de pantalon. « Peut-être serrent-ils leurs doigts et forment-ils leurs poings dans leurs poches », pense Julius.


– Au début, ma mère m'a dit que Julien avait adopté la même attitude que tout le monde. Avec l’été et les grandes chaleurs, ma mère quand elle n’était pas de service, aimait à aller se baigner dans le ruisseau, là-bas en bas. Plus en aval, les jeunes du village s’ébattaient aussi dans l’eau. Mais jamais ils ne venaient se mêler aux Allemands. Au contraire, ils les fuyaient. Et puis un jour, ils se sont retrouvés, par inadvertance avec Julien, dans le même trou d'eau. Et après quelques minutes durant lesquels ils se sont regardés en... Comment vous dites ?

– En ennemis ? s'exclame Maurice.

– Non, c'est pas ça... reprend Julius.

– En chiens de faïence... se hasarde Jean d’une voix faible.

– Oui... c'est l'expression que je cherchais. C'est ça ! Ils se sont regardés en chiens de faïence, avant de… sympathiser...

– C'est impossible ! coupe Maurice qui s'insurge. Julien ne pouvait pas sympathiser avec un Schleu ni avec une "souris grise"...

– Une quoi ?

– Une femme soldat allemand. On les appelait comme ça, parce qu’elles portaient un uniforme gris souris avec des jupes étroites qui leur donnaient une démarche de souris.

– Ach ! Je comprends. Mais pourquoi n’auraient-ils pas pu sympathiser ? Votre frère apprenait l’allemand à l’école, non ?


Maurice ne sait quoi répondre, abasourdi qu'il est par cette nouvelle. Il ne peut même pas être question d’imaginer, même l’espace d’un seul instant, que son frère, ce grand héros de la Résistance, ait pu batifoler dans un trou d'eau avec une Boche ! Non. Il ne peut même pas l'envisager. Pour lui, cette idée est grotesque, inconcevable. Alors que Maurice se tait, plus par peur d’être méchant voir violent avec ce curé Boche, c'est Jean qui reprend la parole. Lui, le plus jeune, il n'a pas vraiment connu son grand frère. Il sait seulement ce que tout le monde lui a dit et dit encore de Julien. Mais il sait aussi, pour en avoir quelquefois parlé avec sa mère, quand elle était encore là, que la vie n'est pas aussi simple qu'on voudrait le faire croire et qu'il ne faut jamais se fier aux apparences. Alors, il intervient :


– Qu'est-ce que vous voulez dire par "sympathiser" ?


Julius prend lui aussi le temps de répondre. Cette fois, il est bel et bien au pied du mur et ne peut plus reculer. Il a encore un peu de mal, lui-même, à réaliser ce qu'il va révéler aux deux hommes. Puis il aspire une nouvelle goulée d'air et se lance :


– Ils sont devenus amis, puis… amants... souffle-t-il.


Un lourd silence accueille les paroles de Julius. Les deux hommes restent muets et regardent Julius droit dans les yeux, incrédules. Ils s'attendaient à beaucoup de choses, mais certainement pas à ça.


Jean rompt le silence le premier :


– C'est votre mère qui vous l'a dit ?

– Oui. Sur son lit de mort, avant que je ne lui administre les derniers sacrements.

– Mais n'a-t-elle pas idéalisé une bluette ? murmure-t-il comme pour se rassurer...

– Non. Parce que cet amour a été consommé...

– Quoi ? s'exclame Maurice qui a réellement des difficultés à se maîtriser.

– Oui... consommé vous avez très bien compris.

– Et alors... se hasarde Jean.


Maurice ne laisse pas répondre Julius. Il sort une main de sa poche rapidement et la pose sur le bras de son frère pour l’empêcher de continuer à parler et s’adresse à Julius avec acrimonie, tout en regardant son frère :


– Tu vas voir qu'au lieu de venir nous présenter des excuses pour avoir fait livrer son soi-disant amant à ses compatriotes, peut-être même parce qu’elle voulait sauver sa peau elle-même, le curé vient nous dire qu'il y a un mioche en Allemagne qui réclame sa part d'héritage !


Julius se tait devant une telle animosité qui a traversé, intact, les époques. Pourtant, Maurice a pressenti une partie de la vérité mais la déforme avec une vision fantasmagorique qui l'arrange lui et sa conscience.


– C'est vrai, ce que dit Maurice ? souffle Jean, la voix presque imperceptible.

– Non. Ce n'est pas comme cela que ça s'est passé, monsieur Malriq. Votre frère Julien et ma mère ont eu une aventure amoureuse qui a été secrètement poussée très loin. Mais les conditions de la guerre ne pouvaient leur donner aucun espoir, à ce moment-là. Alors, ils ont caché leur amour, à tous. À votre famille comme aux autorités militaires. Et ma mère est tombée enceinte. Quand ses supérieurs s'en sont aperçus, elle a été immédiatement renvoyée en Allemagne, quatre mois avant l’accouchement. Plus tard, elle a été admise dans un hôpital militaire à Berlin avant d'être renvoyée de l'armée allemande.

– Et, vous êtes certain qu’elle n’a pas pu donner Julien aux Allemands ? grogne Jean.

– Oui. Elle ne le pouvait pas.

– Vous en avez la preuve ?

– Les dates ne peuvent pas coïncider.

– Mais avez-vous d’autres preuves que des dates ? l’interrompt Maurice.

– Oui.

– Montrez-les ! intime Maurice méchamment.


Julius hésite un instant. Puis continue :


– Je suis une partie de la preuve.


Les deux hommes, malgré la nuit qui les entoure, fixent Julius et marquent une certaine forme d'incrédulité.


– Oui, dit Julius, je suis la preuve. Je suis né à Berlin le 27 juillet 1944 !

– Putain... C'est pas vrai ! s'exclame Maurice !

– Merde ! s'exclame Jean. Le jour où les Schleus ont fusillé Julien.


Cette fois les deux fermiers sont sonnés. Ils chancellent comme des boxeurs sur un ring après avoir encaissé un uppercut en plein menton suivi d'un swing dans le plexus.


– Faut que je boive un coup... souffle Maurice. Et de la forte !

– Moi aussi...

– Venez, rentrons à la ferme...


Le trio rebrousse chemin à pas lents et lourds, les dos courbés, silencieusement, ils rentrent vers la ferme. Sur le seuil, Maurice entre le premier et Jean s'efface pour inviter Julius à pénétrer dans la grande pièce à vivre.


Comme les deux autres, Julius est d'abord ébloui par la lumière crue d'un grand néon qui jette des ombres tranchées sous lui. Une immense table trône au milieu de la pièce. Autour, plusieurs personnes semblent attendre le retour des hommes. Ce sont les femmes de Maurice et Jean en compagnie de leurs enfants. Tous sont impatients de savoir ce que veut le « curé allemand » et « pourquoi il a parlé de Julien ». Tous attendent donc le compte-rendu de la rencontre. Mais d'un geste rapide et autoritaire, Maurice congédie tout le monde et évite les préliminaires et les paroles inutiles, remettant à plus tard présentations et compte-rendu. Immédiatement, un bruit de raclement de pieds de chaises puis de pas rapides remplit quelques instant la pièce et quand la dernière femme sort, une fois la porte tirée derrière elle, le silence revient régner en maître absolu. Jean désigne une chaise à Julius et tire un bout de banc en bois sous ses fesses. Maurice, lui, s'empare d'une bouteille sans étiquette et sort trois verres dans lesquels il verse un liquide transparent et sans s'asseoir, avale d'un trait son contenu puis se ressert.


L'alcool blanc brûle le palais et la langue de Julius mais lui fait du bien. Alors qu'il sirote son verre, Maurice qui vient de terminer son troisième verre se tourne vers lui :


– Je sais pas si vous lui ressemblez… Mais je ne comprends toujours pas ce que vous voulez ?

– Ce que je veux ? Mais je ne veux rien... enfin pas grand chose.

– Alors, vous voulez quoi à la fin ? jette Maurice toujours de son ton hargneux, renforcé par les premières vapeurs d’alcool. Vous savez, Julien, ici, c'est un héros, assassiné par les Schleus. Vous allez avoir du mal à nous faire croire, comme au reste du monde, que vous êtes le fruit de ses prétendues amours avec une souris grise.

– Même si vous êtes né le jour où il a été fusillé... ajoute Jean d'une voix plus compréhensive.

– Pourtant, c'est la vérité. La stricte vérité, répond Julius, impassible.

– Merde ! s’écrie Jean. Si ce que vous dites est vrai, ça va faire jaser dans le patelin...

– Mais c'est faux ! Archi faux ! l’interrompt Maurice. Qui peut croire une histoire pareille ? Hein ! Qui ?

– Faudrait faire une analyse ADN, rétorque Jean.

– Mais on n'a jamais retrouvé son corps à ce pauvre Julien ! Alors comment tu veux la faire ton analyse ADN !

– Ben... Nous, on est là !

– Nous ?


Maurice reste interloqué par la remarque de son frère. Il a suspendu son geste pour porter un nouveau verre à la bouche et sous le coup de l’émotion, sa main tremble et le verre laisse échapper quelques gouttes d’alcool. Maurice regarde son petit frère, curieusement, comme s’il ne comprenait pas ce qu’il avait voulu dire par « Nous, on est là ! »


– Ben oui... Toi, moi et le père...

– Ah ! Laisse le père hors de cette histoire. Il a déjà suffisamment de mal à se souvenir ce qu'il a bu et mangé à midi, alors tu penses, ce qui est arrivé à son fils il y a soixante ans ! Et puis tu vas lui faire de la peine et cela pourrait le tuer de remuer le passé, surtout celui-là...


Jean ne semble pas trouver d'argument pour répondre à son frère. Il se tait et se concentre sur son verre. Dans sa tête, tout se bouscule...

Julien, ce grand frère qu'il a si peu connu et dont il ne se souvient même pas du visage ou de la silhouette. Julien, mort en héros et que tout le monde admire et vénère. Ce grand frère qui lui a été si souvent servi comme référence quand il faisait des sottises lorsqu’il était encore gamin ! Julien Malriq, dont chaque année on commémore le jour où il a été fusillé et qui a souvent été plus un poids qu’un avantage. Et puis, il y a ces quelques bribes de conversations avec sa mère qui lui reviennent à l’esprit. Des informations, vagues, incertaines, imprécises. Des rumeurs. Oui, on a dit tellement de choses sur son engagement dans le Vercors : certains disaient que c’était parce qu’il voulait fuir le STO, d’autres qu’il était recherché par la Milice et puis toujours persistante cette rumeur à laquelle personne ne prêtait attention, - après tout, ce n’était qu’une rumeur ! – il se serait engagé dans le Vercors parce qu’il aurait eu un chagrin d’amour ! « Alors, peut-être que maman était au courant ? » pense Jean. Les femmes, les mères surtout, sentent tellement de chose qui passent inaperçues à tous les autres. Jean, en être raisonnable qui n’a pas réellement connu la guerre, pense que ce n'est pas parce que justement c'était la guerre que les hommes et les femmes ne pouvaient pas se rencontrer, s'aimer et avoir des enfants... La preuve ? Son ami Alexandre, qui vient du Limousin. Lui, il est bien un fils de Boche et d'une Française ! Alors pourquoi pas un enfant d’un Français avec une Auxiliaire Allemande ? Oui, pourquoi pas ! Jean estime que c’est tout à fait possible. Oui, mais pas Julien !


Julius finit son verre. Tout d’un coup, il se sent mieux. Enfin il est libéré de ce poids qui lui pesait tellement sur la conscience. Ô ! Bien entendu, la partie est loin d’être gagnée. Mais qu'a-t-il à gagner ? Rien. Il n'est pas là pour demander une part d'héritage, comme le pense Maurice. Non, il souhaite que la famille connaisse la vérité. Et puis il lui reste encore deux démarches à accomplir, et non des moindres.


En mourant, sa mère lui a confié sa Bible. Une petite Bible de poche, à la couverture rouge, toute usée, aux pages défraîchies et tâchées à force d’être tournées, lues, touchées nerveusement. Entre elles, deux ou trois petites cartes de communions, souvenirs palots d'antan qui servent toujours de marque-page. Et plus loin, entre deux autres pages, une fleur séchée, pieusement conservée par Martha. Elle n'a presque plus de couleur. La tige, plusieurs fois repliée sur elle-même, s’est incrustée dans les pétales et le tout a séché entre les pages, comme ça. Elle est devenue plate et aussi fine que le papier qui lui sert d’écrin. Elle semble prête à tomber en poussière. Martha lui avait demandé sa Bible, dans un filet de voix. Mais ses poignets étaient trop faibles pour en supporter le poids pourtant léger. Alors, sous ses indications, Julius avait dû la feuilleter pour elle et aller, avec de délicates recommandations murmurées par sa mère, en extraire ce souvenir estival d’entre les pages. Quand Julius avait tenu ce souvenir entre ses doigts, Martha avait fait l’effort d’ouvrir les yeux, tentant même de soulever la tête de son oreiller pour mieux la voir, la contempler une ultime fois. Julius la lui avait posé au creux de sa main et la vieille dame avec bonheur l’avait effleuré du bout d’un doigt tremblant mais le visage illuminé de bonheur.


– Julius, lui avait-elle balbutié, Julius, cette fleur, c’est ton père qui me l’a cueillie quand un matin il est redescendu de la montagne. On se connaissait déjà depuis plusieurs semaines. Ce matin-là, il était rentré d’une escapade comme il en faisait régulièrement et tout heureux, il a sorti cette fleur de dessous sa chemise. Elle avait un peu souffert de sa chaleur et de l’écrasement, mais pour moi elle valait un millier de roses rouges. En réalité, il y avait deux tiges de fleurs mais l’autre s’est cassée durant le transport. Julien m’a expliqué que cette fleur avait presque totalement disparu du massif du Vercors et même des Alpes françaises, or ce matin-là, au détour d’un chemin, au beau milieu d’une grande prairie, il l’avait vue et il était tombé en admiration devant elle. Lui, il ne l’avait jamais vue qu’en illustrations. Moi, fille de la ville et des plaines froides de l’Europe de l’Est, je ne connaissais même pas l’existence de cette espèce. Alors, il avait pensé, en garçon romantique et sensible qu’il était, que de la voir, la cueillir et me l’offrir serait un geste d’espoir qu’il voulait partager avec moi. Cette fleur, c’est une gentiane pourpre. Depuis, je l’ai toujours gardée avec moi, là entre les pages de ma Bible. L’autre fleur, elle est restée en France, au Percy. Tu la trouveras facilement, car nous avions noué la tige en forme de ganse pour retenir la sève et prolonger, un peu la vie de la fleur.


En entendant ces paroles, dans lesquelles aucun doute n’était admis, Julius avait fait une drôle de tête ! Elle en avait de bonnes, la mère ! Trouver une fleur séchée, soixante-deux ans après, dans une région qui a connu la guerre, dans une ferme qui n’existe peut-être même plus ! Mais Martha avait assuré que la fleur l’attendait, là-bas ! Elle en était certaine. Dans sa longue et douloureuse confession, Martha avait souvent fait des amalgames, des raccourcis pour aller à l’essentiel. Sauf à propos de cette fleur. Ce récit avait ému Julius, plus qu’il ne l’avait imaginé. Pour la première fois de sa vie, il tenait entre les mains un vrai souvenir en provenance de son père ! Certes, c’était une fleur séchée, aplatie, sans beaucoup de couleurs et encore moins d’odeur. Pourtant la main de son père l’avait cueillie et la peau de sa poitrine y avait déposé sa sueur. S’il n’avait pas eu peur du ridicule, il l’aurait embrassée délicatement. Mais voilà, à soixante-deux ans, baise-t-on une fleur séchée parce que c’est une relique touchée par son père dont on découvre soudain l’existence? La seule chose qui lui restait à faire, pour sa mère mais surtout pour lui, c’était de se mettre en quête de retrouver la seconde fleur, à la tige nouée en forme de ganse. Il savait, avec les indications très précises de sa mère, où elle était cachée, si elle était encore là ! Julien Malriq et Martha Grösser, avec leurs amours inconvenantes pour l’époque, devaient se cacher et pour éviter que leur secret ne soit découvert, ils avaient décidé de dissimuler toutes ces petites choses qui lient deux amoureux ensemble, c’était leur trésor à eux, rien qu’à eux. Pour cela, ils s’étaient inventé un recoin où ils terraient ce trésor commun qui leur servait aussi de boîte aux lettres quand l’un voulait transmettre, en toute discrétion, un message à l’autre. Et Martha, qui n’avait jamais douté de rien, lui avait affirmé que cette cache secrète était tellement bien dissimulée qu’elle ne pouvait que continuer à conserver leurs trésors d’amoureux.


Julius, avec lenteur extrait de sa poche de veste la petite Bible rouge de sa mère. Étonnés par ce geste, Maurice et Jean se taisent soudain et fixent Julius en roulant de grands yeux curieux. Julius prend son temps. Machinalement, il en tourne les pages de papier fin avec dextérité et minutie jusqu’à ce que la fleur séchée tombe sur la table. Elle volète et se pose délicatement sur le bois ciré, non loin du verre vide de Maurice. Avec précaution, Julius tend ses doigts vers elle et la ramène vers lui pour la brandir, telle un trophée.


– C’est quoi ? demande Jean intrigué.

– Ben, tu vois bien c’est une fleur séchée… interrompt avec brusquerie Maurice.


Julius fait glisser la fleur dans le creux de sa main, la contemple un instant puis il tend sa main ouverte vers les deux hommes :


– Cette fleur, c'est Julien qui l’a offerte à ma mère. C’est une fleur rare de vos montagnes. Il l’a cueillie en rentrant d’une longue escapade nocturne. Avant de la voir en vrai, il ne la connaissait que sous forme de planche de dessin. Et quand il l’a vue, il a pensé à Martha qui l’attendait en bas. Pour lui, cette fleur, une gentiane pourpre, symbolisait l’amour rare qu’ils se portaient mutuellement et les difficultés qu’ils avaient à faire pousser et croître leur amour dans un monde qui leur était hostile, comme cette fleur qui avait tellement de difficultés à vivre dans son environnement qu’elle en avait presque disparu. Voilà pourquoi il a ramassé cette fleur. Il l’a coincée entre sa chemise et sa peau, ce qui explique qu’elle était arrivée flétrie et abîmée. En arrivant ici, la fleur qui portait deux tiges s’était scindée en deux. Martha en a gardé une et Julien a enfermé l’autre dans un coffret. Ce coffret, c’était leur boîte à secret dans laquelle ils conservaient leurs souvenirs communs et qu’ils avaient cachés. Cette partie de fleur, pour tenter de la conserver le plus longtemps possible, Martha avait formé une ganse avec le bout de tige puis ensemble, m’a-t-elle dit, ils ont couché la fleur dans la boîte.


Maurice et Jean fixent Julius avec incrédulité. Ni l’un ni l’autre n’ont jamais entendu parler de gentiane pourpre qui pousserait dans le Vercors. Mais Maurice se souvient, dans le même temps, que Julien avait rempli des missions d’estafette pour la Résistance et avait dû se rendre plusieurs fois vers le Plateau des Glières et plus loin encore vers le Salève et la Suisse. Peut-être l’avait-il ramené de là-bas, pense-t-il. Mais ce qui le chiffonne le plus, dans cette histoire, ce n’est pas tant l’existence de cette fleur, c’est le fait qu’il en existe un autre exemplaire et qu’elle devrait être cachée, ici, dans la ferme. Là, il reste dubitatif. Il se souvient, un peu vaguement, que plusieurs fois, malgré la présence du groupe d’Allemands qui occupait une partie de la ferme, les bâtiments avaient subi plusieurs fouilles en règle. Lui-même, encore gamin à cette époque, connaissait parfaitement bien toutes les caches et cachettes possibles pour les avoir explorées et souvent utilisées. Et jamais il n’était tombé sur celle de Julien ! Alors, il doutait du récit de Julius, qui leur racontait une histoire vieille de soixante ans et confessée par une vieille dame sur le point de mourir. Son expérience des personnes âgées, lui faisait penser que de temps en temps, ces personnes peuvent ne plus avoir toute leur tête et racontent n’importe quoi. Et pour lui, l’histoire de la gentiane pourpre, offerte par Julien, puis la ganse et la planque dans une boîte secrète, tout ça n’étaient que des élucubrations de vieille dame qui avait un peu perdu ses esprits. Et puis, comme il commence à se faire tard et que le lendemain matin ils ont décidé, d’aller finir la moisson d’une grande pièce de blé avec son frère Jean, Maurice n’a plus qu’une seule envie : mettre un terme à cette histoire, congédier le curé allemand et aller se coucher. D’ailleurs, il est certain d’oublier toutes ces sornettes dès qu’il aura fermé les yeux.


– Monsieur le curé…

– Appelez-moi Julius.

– Si vous voulez, reprend Maurice avec un soupir, Julius, votre histoire est peut-être attendrissante mais reconnaissez qu’elle est pour le moins un peu tirée par les cheveux. Vous savez, votre mère, même si elle était une Allemande – et je respecte profondément sa mémoire – était une dame âgée. Peut-être n’avait-elle pas toute sa tête quand elle vous a confessé cette histoire. Une histoire vieille de plus de soixante ans. Hein ! Alors c’est certain, peut-être que c’était juste une amourette, je veux bien admettre que cela ait pu se passer, quoique je doute toujours de cette rencontre entre mon frère qui était très patriote et déjà engagé dans les mouvements de la Résistance, avec une Allemande ! Mais bon, si on admet cet écart de conduite – je dis bien, si on admet parce que c’est toujours pas prouvé ! – votre mère a certainement enjolivé cette amourette. C’est le propre des femmes que d’enjoliver, hein ! Et puis avec le temps, elle a eu l’impression d’avoir vécu là une vrai et grande histoire d’amour. Voilà pourquoi elle vous l’a confessée si tardivement. Autrement, elle vous en aurait parlé bien avant ! Non ? Et vous, bon curé et bon fils, vous êtes tombé dans le panneau. Vous l’avez écouté et vous y avez cru. C’est normal, c’était votre mère.


Julius tout en écoutant attentivement Maurice, contemple la fleur séchée entre ses doigts. Il a cru un instant avoir réussi à convaincre les deux frères de la véracité de l’histoire entre Julien et Martha, sa mère. Il a cru que ses arguments avaient porté leurs fruits. À l’évidence, Maurice reste incrédule et inébranlable dans ses certitudes. Paysan attaché aux choses tangibles, il lui faut plus que des paroles pour croire en la réalité d’une histoire d’amour entre un frère patriote et Résistant, mort en martyr avec une Auxiliaire Féminine de la Wehrmacht ! Mais Julius a encore quelques points à éclaircir avant de prendre congé et il doit convaincre maintenant les deux frères, de partir, ensemble, à la recherche du coffret secret de Julien et Martha, maintenant.


Maurice qui a fini de parler, se prépare à se lever. Julius interrompt son geste :


– Je sais que ce n’est pas facile pour vous de découvrir, de but en blanc, que votre frère, un garçon courageux et valeureux a pu avoir une liaison amoureuse avec une femme qui servait dans l’armée allemande, alors qu’au contraire tout devait porter à les séparer et se traiter en ennemis. C’est vrai que c’est difficilement imaginable. C’est inouï comme histoire.


Julius s’interrompt un instant avant de reprendre.


– Pour avoir toujours vécu auprès de ma mère, je ne pense pas qu’elle ait perdu la tête sur la fin de sa vie. Non. C’était une femme particulièrement censée qui avait encore toutes ses facultés quand elle est partie. Si cette confession est arrivée très tardivement, si durant ses soixante-deux ans elle m’a caché la vérité, c’était pour me protéger. Comme chez vous en France, les amours entre ennemis n’étaient pas bien vues en Allemagne aussi. Quant au fruit de ses amours, eux aussi étaient montrés du doigt, calomniés, vilipendés. Les enfants sont terribles entre eux et arrivés à l’âge adulte, les traces des humiliations deviennent indélébiles. C’est donc plus par protection qu’elle a conservé ce secret mais elle savait qu’elle ne pouvait pas l’emporter avec elle dans la mort. Voilà pourquoi elle s’en est confessée. Et dans ce moment très solennel, il ne peut-être question de mentir ni au prêtre ni au fils.


Julius, tout en caressant la fleur séchée, reprend son souffle avant de finir :


– Durant plus de six décennies, j’ai cru que mon père était mort en héros à Stalingrad, dans un ultime combat inutile au nom d’une idéologie qui le dépassait. Aujourd’hui, je suis fier de découvrir que mon père est bel et bien un véritable héros qui s’est illustré dans la Résistance à cette idéologie du Nazisme, mort odieusement assassiné par des soldats allemands dévoyés. Et si durant plus de soixante ans j’ai admiré le héros de Stalingrad, aujourd’hui je vénère le Résistant, son engagement et son courage. Alors, si je suis là, ce n’est plus tellement à la demande d’une mourante qui émettait certains souhaits, mais en tant que fils qui veut rendre un ultime hommage à un père inconnu et qui est fier de ses actions. Voilà pourquoi, avec cette fleur, avec les renseignements fournis par ma mère, je voudrais retrouver cette boîte, réunir les deux fleurs pour que l’amour terrestre qu’elles symbolisent puisse les rattacher dans l’éternité.


Maurice qui était prêt à se lever, sur le geste de Julius a repris sa position un peu tassée sur son banc. Jean, lui, fixe le fond de son verre vide. Tous les deux écoutent attentivement Julius. Maurice, qui a pourtant du mal à croire dans cette soudaine apparition d’un “neveu allemand” lui présente un air bourru depuis le début, mais les dernières paroles de Julius commencent à l’attendrir. Dire qu’il n’en attendait pas moins de Julius, à propos de la reconnaissance de l’héroïsme de son frère Julien, c’est peut-être aller un peu loin dans son raisonnement. Pourtant, en écoutant ses paroles, son cœur s’emballe et se met à cogner dans sa poitrine, au point qu’il se sert un nouveau verre de gnole. Jean, qui n’a jamais eu véritablement droit à la parole, son aîné parlant au nom de la famille, est de plus en plus convaincu que ce frère qu’il n’a pas connu ou si peu, a pu réellement avoir une liaison avec cette Martha, Auxiliaire Féminine dans la Wehrmacht. Une liaison qui a donné lieu - pourquoi pas ? – à la naissance d’un enfant. Jean, en entendant les dernières paroles de Julius, doit essuyer discrètement une larme qui est suspendue à sa paupière.


Mais aucun des deux frères n’exprime le moindre mot, le moindre geste envers Julius qui l’aiderait. Alors, Julius termine :


– Je comprends parfaitement vos réserves, vos doutes, votre suspicion. Moi aussi, j’ai, douté de cette histoire. Elle était, elle est tellement incroyable qu’il m’a fallu un peu de temps pour la digérer, pour l’assimiler. Mais ma mère me l’a confessée. En tant qu’homme d’église je crois en la sincérité d’une confession. C’est pourquoi je sais que quelque part dans votre ferme, doit être cachée cette fameuse boîte. Il faut qu’on la retrouve pour l’ouvrir et découvrir ce qu’elle contient. C’est la dernière chose que je vous demande. Pour l’instant, en dehors de m’écouter, c’est tout ce que je me permets de vous demander. Maintenant, avec ce coffret, je pourrai vous apporter de vraies preuves sur ce que je viens de vous raconter…

– Et vous voulez y aller maintenant ? l’interrompt Maurice, de nouveau sardonique.

– Et vous voulez qu'on vous accompagne ? enchaîne Jean, dont les yeux brillent de larmes mais aussi de curiosité.

– Oui... souffle Julius. Il le faut. Parce que le coffret, s'il est encore là, se trouve dans votre fenil.

– Dans le fenil ? Vous en êtes certain ?


La voix de Maurice s’est adoucie, elle est pâteuse mais il n’est plus aussi agressif comme l’instant d’avant. Il est juste surpris. Dans sa tête, il passe rapidement les images du fenil et essaye d’imaginer où il peut bien y avoir une planque qui aurait échappé à sa curiosité d’enfant.


– Oui. Avec votre permission et en votre compagnie nous pourrions y aller. Cela ne demandera que quelques minutes…


Julius s’entête dans son idée. Les deux hommes se regardent avant que Jean ne se lève et prenne la direction des opérations, contre l'avis de son frère.


– Et ça va servir à quoi tout ce cinéma ? maugrée Maurice.


Personne ne répond. Le trio quitte la pièce et s'éloigne vers l'un des fenils. La lourde porte coulisse silencieusement sur son rail et Jean, en habitué des lieux, trouve l'interrupteur. Deux rangs de néons, poussiéreux jettent une lumière blafarde sur l'immense pièce vide. À terre, des briques forment le sol. En haut de vieilles poutres centenaires soutiennent la toiture.


– Voilà, c'est là où il y avait le fenil autrefois. Maintenant on y range le matériel agricole. Vous avez de la chance, en ce moment, il reste au champ. Vous voyez une cache, vous ?


Julius ne dit rien. Avec concentration, il se dirige vers un coin du hangar suivi des deux hommes silencieux. Il stoppe net et s'accroupit. Le doigt pointé, à partir du coin, il compte silencieusement les briques, puis dessine un trait au sol, dans la poussière. Il recommence le long de l'autre mur et le doigt toujours pointé il suit une ligne imaginaire et s'évertue à déceler une brique du plancher. Les jointures, remplies de terre, de poussière ont du mal à céder. Jean sort un Opinel de sa poche et vient à son aide. Avec fébrilité, ils enlèvent la poussière puis de la pointe du couteau Jean arrive à entamer un léger mouvement de levier. La brique se désolidarise enfin des autres et finit par se soulever. Devant les yeux interloqués des trois hommes, un petit coffret vert gris apparaît au fond du trou. Julius plonge prestement les doigts et le récupère. Avec une certaine émotion, il le pose délicatement à côté de lui, devant les yeux ébahis de Maurice et Jean qui assistent à la scène sans mot dire. Après s'être essuyé les mains de la poussière qui colle au couvercle, Julius s'apprête à l'ouvrir. Maurice, de nouveau vindicatif, l'interrompt :


– Qu'est ce qui prouve que vous avez le droit de l'ouvrir ? Hein !


Julius suspend son geste et affiche lui aussi une mine dubitative.


– C'est vrai. Je n'ai rien d'officiel qui prouve mon droit à l'ouvrir. La seule chose que je sache, c'est ce que ce coffret contient.

– Ah ! Oui ? Et c'est quoi, le contenu ?


Sans prendre le temps d'une réflexion, Julius enchaîne :


– Dedans, vous pourrez trouver l’autre fleur séchée avec la queue nouée en forme de ganse dont je vous ai parlé tantôt. Il y a aussi deux photos, l'une de votre frère Julien et l'autre de ma mère en uniforme. Elles sont accompagnées d'une troisième qui les représente tous les deux, devant la petite cascade du ruisseau. Pour la faire, ils ont utilisé l'appareil de ma mère, un Rollei avec un minuteur. C'est Julien qui a développé ensuite le cliché, dans le laboratoire portatif de l'unité de transmission. Il y a aussi une croix de baptême, celle de ma mère et la gourmette de votre frère. Enfin une lettre. Une promesse pour une future rencontre, dès que la guerre terminée. Dans cette lettre, il y a aussi l'annonce de ma naissance. Voilà ce qu'il y a dans ce coffret.


Maurice reste attentif à l'énoncé de la collection d'objets cités par le prêtre et il sursaute quand Julius lui tend le coffret pour que lui-même l'ouvre et découvre cette vie secrète.


Avec une main tremblante, il arrache l'attache, un peu rouillée et dans un grincement ténu, le couvercle livre ses secrets. Avec ses gros doigts courts et tremblants, Maurice, sous les regards attentifs de Jean et de Julius, extrait avec précaution les petits objets. Tous sont là.


Les souvenirs sautent aux yeux des trois hommes qui en oublient de respirer un instant. Leur vue se trouble, tant leur émotion est intense. Maurice retient entre ses doigts les trois clichés, en noir et blanc. Là, sous ses yeux, son frère Julien, fusillé par les Allemands, enlace tendrement une jeune femme en uniforme de la Wehrmacht ! C'est incroyable ! C’est inimaginable ! Il doit cligner des yeux, pour chasser le rideau de larmes qui déforme sa vision. La photo est nette et le couple est cadré suffisamment près pour qu'il n'y ait pas de confusion possible : c'est bien Julien et pas un autre ! Il aurait tellement aimé que ce soit quelqu'un d'autre, qu'il y ait eu erreur sur la personne. Cela l'aurait soulagé. Mais non. Il doit se rendre à l'évidence : Julien a bel et bien était amoureux d'une Schleue !


Pressé par Jean qui voudrait bien voir les photos, Maurice a un geste d'agacement envers son frère et à contrecœur il lui tend la photo du couple. Julius, en face d'eux, attend avec patience. Il sait le choc que produit une telle révélation et surtout la découverte de ces preuves irréfutables. Alors, il se tait. Pourtant lui aussi est pressé de tenir entre ses doigts les clichés, revoir sa mère, découvrir son père !


Jean contemple maintenant le bout de papier glacé sur lequel sourit une jeune femme au bras de Julien. De cette époque, Jean n’a vraiment que de très vagues souvenirs. Il était si petit. En réalité, il ne se souvient même pas du visage de Julien. Seuls les clichés familiaux, ceux conservés pieusement dans le grand album rangé dans l'armoire à linge, forment sa mémoire. Là, il a l'impression de découvrir un tout autre personnage, un jeune homme qui lui est presque étranger. Et puis il scrute la jeune femme qui est à ses côtés. Elle est belle et attirante, l'Allemande ! Suffisamment en tout cas pour que, malgré son uniforme et sa situation d'occupante et d’ennemie, Julien ait pu l'aimer. Ce n'est pourtant pas l'uniforme grisâtre qui met ses formes en valeur. Sur la photographie, elle affiche un sourire radieux d’une jeune femme comblée dans les bras de Julien. On dirait, pense Jean, qu’elle est aussi heureuse d’être dans les bras du frangin, que des instants de bonheur qu’ils étaient en train de voler au drame qu'ils vivaient alors. Et ses yeux rieurs et clairs montrent une jeune femme amoureuse et non un soldat et encore moins une ennemie. Réalisée en d'autres circonstances, Jean estime que cette photo représente cet instant de bonheur que rien n'aurait jamais dû venir interrompre ! Et les yeux larmoyant, la main tremblante, il tend le cliché à Julius.


– Tenez... Ils sont beaux... Ils sont magnifiquement beaux et heureux ! dit-il la gorge serrée par l'émotion.


Julius récupère fébrilement la photo. Lui aussi a la vue brouillée. Et son regard enveloppe les deux amoureux, serrés l'un contre l'autre, faisant face à l'objectif. Sa mère est radieuse comme jamais il ne l'avait vue. Quant à Julien, il le trouve si jeune, si innocent. À peine sorti de l'adolescence. C'est un blondinet sec, presque maigre, en short et espadrilles, avec une curieuse chemise à carreaux aux manches retroussées, ouverte jusqu'au ventre. Entourant de son bras la « femme de sa vie », son regard noir lance un défi à l'objectif et au-delà, à la Vie. Le cheveu ébouriffé, le menton saillant, le nez droit, les joues creuses, il a aussi un air romantique. « Une belle gueule ! » pense Julius qui découvre son père en pleine jeunesse, quelques mois avant qu'il ne soit assassiné.


- Quel gâchis ! murmure-t-il.


Avec un geste empreint de respect, il passe un doigt sur la photo comme pour éliminer une fine couche de poussière imaginaire et finit par rendre la photo à Maurice pour qu'il la remette en place.


Maurice, continue à explorer le contenu du coffret. Entre ses doigts il tient la croix de baptême de l'Allemande sur laquelle, en lettre gothique sont gravés : "Martha. 11 août 1923". Elle est emmêlée avec la fine gourmette de Julien. En manipulant ces objets, il sent sa gorge se serrer et l'émotion qu'il contient jusque là sort d'un coup d'un seul. De longues larmes coulent et inondent sa figure puis se transforment en sanglots. Le seul fait d'évoquer Julien lui a toujours donné envie de pleurer. Ce grand frère avec qui il avait tant de choses à partager était parti un soir de la fin mars 44 en l'abandonnant sans explications. Au début et même encore longtemps après, il lui en avait voulu de cette fuite. Il lui en avait voulu d'être parti pour ne jamais revenir et s’imposer dans le rôle de héros. Avec le temps et les années, il avait compris le sacrifice de sa vie, il l'avait accepté et plus tard il en avait tiré une grande fierté. D'ailleurs, chaque année, il aimait aller se recueillir là-haut, à la stèle de la grotte de La Luire pour pouvoir entendre ces paroles qui enflamment son cœur et son esprit et qui disent tant de bien de Julien et ses camarades, morts pour la France. Et là, en tenant dans ses mains les derniers objets de Julien, ce grand frère adoré en même temps qu'envié, Maurice se souvient : quelques jours avant son départ, Julien n'était plus comme avant, insouciant, souriant, blagueur.


Il était devenu grave, son regard s'était assombri. Déjà qu’il était maigre, ses traits s'étaient encore creusés et de larges cernes marquaient ses yeux qui s'enfonçaient un peu plus dans son visage. Il avait beau rassurer sa mère, elle aussi s'inquiétait pour son fils. Le père lui, le chamaillait en le taquinant sur un éventuel chagrin d'amour qui passerait avec le temps. Depuis quelques mois, Julien s'était souvent absenté, au soir tombé et il ne rentrait que le lendemain matin ou le soir suivant et quelquefois bien plus tard encore. Il semblait à la fois épuisé et heureux. Et personne ne cherchait à savoir où il était. Surtout pas les parents. Ces soirs de sortie nocturne, ou avant de s’absenter plus longtemps, Julien embrassait avec fougue père et mère. Et Maurice se rappelle encore le visage tourmenté de sa mère qui souvent murmurait alors « Cet enfant me fera mourir d'inquiétude ! ». Mais cette phrase qui lui revient subitement en mémoire, à cette époque il n'y avait pas prêté attention. Lui, au contraire, il avait une pointe de jalousie envers ces permissions exceptionnelles auxquelles il n'avait pas droit et l’enfant qu’il était encore ne comprenait pas. À la fin mars, il était parti en embrassant encore plus fort tout le monde. Maurice avait pensé qu'il rentrait sur Grenoble parce qu'il emportait avec lui un petit sac à dos. Et il lui avait fallu attendre quelques mois pour découvrir la réalité. Julien était parti pour rejoindre le maquis du Vercors et se battre contre les occupants. À la fin juillet, la nouvelle de sa mort avait atteint la ferme. Sa mère était restée plusieurs jours prostrée dans sa chambre. Son père, accompagné de deux voisins, avait abandonné les moissons pour monter là-haut sur le Plateau et découvrir l'affreuse vérité. C'était déjà trop tard. De ce jour-là, une sorte de chape de plomb était tombée sur la maison et on n'avait plus jamais évoqué Julien qu'en terme honorifique de « martyr ». Dès la Libération, une cérémonie commémorative et du souvenir avait été instaurée et rituellement, chaque année, toute la maisonnée montait à la grotte de La Luire pour honorer sa mémoire et se souvenir qu’il était tombé sous les balles des Boches.


Maurice a soudain la tête vide. Voilà que, soixante-deux ans après son décès, il met à jour un message, un signe, une série de signes de la part de Julien qui transforme aussi sa vie. Le héros de la Résistance, le brave garçon de vingt ans qui a su donner sa vie avec courage pour la France et sa Liberté, voilà qu'il découvre qu'il a réellement été amoureux d'une ennemie et qu'il a même semé cette petite graine qui allait donner la vie... une vie qui naissait curieusement le jour où la sienne lui était enlevée... Et pour mieux affronter cette réalité, Maurice serre fortement dans le creux de sa main la croix et la gourmette qui incrustent leurs petites pointes métalliques dans le cuir dur de sa paume de paysan.


Jean, comprend le soudain désarroi de son frère. Lui aussi a envie de pleurer. Lui aussi trouve que tout cela est du gâchis, que c’est injuste. Lui aussi aurait aimé mieux connaître Julien, mais voilà, le Destin en avait voulu autrement et en fataliste, il accepte cette réalité. Comme il accepte le signe que ce même Destin leur adresse par la visite inattendue de ce prêtre allemand, dont ils viennent de découvrir le lien de parenté avec l'existence de cette boîte, renfermant tous les secrets de la vie de Julien. Alors, dans un geste d'apaisement, il tend son bras pour entourer Maurice et attirer sa tête sur son épaule et lui faire comprendre qu’il est aussi bouleversé et qu'ensemble ils pourraient mieux partager cette douleur, ravivée et exacerbée par les révélations de la soirée. Et les deux frères, enlacés, appuyés l'un contre l'autre restent là, face à Julius, silencieusement.


Maurice a un ultime sursaut de pudeur ! C'est qu'un homme, un vrai, ça ne peut pas pleurer. Alors il se dégage brusquement de l'épaule de Jean, essuie d'un revers de manche ses yeux et ses joues luisantes de larmes et il se redresse. En reniflant un grand coup, il récupère la lettre qu'il tend à Julius et avec un mièvre sourire il lui murmure :


– Elle doit être de ta mère. C'est à toi que revient le droit de la découvrir.


Julius accepte avec des yeux brillants de gratitude. Même si son français reste hésitant et que bon nombre de mots de vocabulaire lui échappent, il a noté que Maurice a radouci sa voix en son encontre et surtout qu'il vient d'utiliser le tutoiement ! Oui, Maurice lui a dit « tu », l'intégrant dans le cercle familial. Avec précaution, Julius ouvre la lettre. Il a reconnu l'écriture de sa mère. Une écriture fine, penchée, un peu nerveuse. Le papier semble fragile. Les plis fortement marqués sont jaunis par le temps. L'encre est pâle.


Mon très cher Julien,


Quand tu liras cette lettre, je serai déjà loin, en route pour l'Allemagne où mon commandement a décidé de me renvoyer. Rassure-toi. Ils ne savent rien à notre propos, ni sur nos amours. Seulement, mon départ est précipité parce que j'attends un bébé... J'aurais préféré te l'annoncer de vive voix, mais tes dernières absences et mon service nous ont empêchés de nous voir. Jusqu'à maintenant je n'avais rien dit pour ne pas te perturber dans ta vie. Mais naturellement mon ventre s'arrondit et maintenant j'ai souvent des nausées et des étourdissements. Mon lieutenant a exigé que j’aille consulter le médecin de l'unité, à Grenoble. Et il a appliqué le règlement à la lettre et me renvoie à Berlin pour y accoucher. Il pense, comme mes camarades, que c'est l'œuvre de l'un d'entre eux ! Depuis, ici, tout le monde soupçonne tout le monde, mais personne ne parle et moi encore moins que les autres.


Dès que la guerre sera finie, adresse-moi une lettre pour que nous puissions nous retrouver, que tu puisses connaître ton enfant et que nous puissions nous marier comme tu me l'as proposé, il y a quelques semaines. Je n’ai pas eu le temps de te le dire encore, mais c'était le plus beau jour de ma vie, cette demande auprès de la source, promesse de vie et de paix.


Vivement que cette guerre se termine et vite.


Je t'aime. Prends très particulièrement soin de toi, j'ai besoin de toi et le bébé aussi.


Pour la vie.


Ta Martha qui t’aime.


Julius a assuré la traduction car la lettre est écrite en allemand. Et c'est la voix cassée par l'émotion et les sanglots qu'il termine la lecture, le fin papier tremblant entre ses doigts. En face de lui, les deux hommes sont restés muets, la tête baissée. Une fois la première lecture terminée, Julius la relit en quelques coups d'œil pour s'assurer de ne rien avoir oublié. Ainsi, sa mère avait bien dit la vérité. Elle avait annoncé à Julien sa future naissance et avait été rapatriée en Allemagne dans la précipitation. Peut-être est-ce à cause de cette sorte de fuite que Julien se sentant trahi avait-il lui-même pris le maquis ? Il n'ose poser la question qui pourtant lui brûle les lèvres.


– Alors, Julien savait, pour vous ! interrompt Jean.

– Hein ?


Julius émerge de la lettre et revient à la réalité.


– Comment ?

– Oui, Julien savait avant de partir pour le Maquis que Martha attendait un enfant !

– Certainement. Ma mère, sur son lit de souffrance, m'a dit qu'elle avait déposé la lettre dans la cache qui leur servait de boîte aux lettres. Julien a dû venir voir s'il avait du courrier lorsqu’il est rentré et a laissé la lettre pour ne pas trahir son amour, ni mettre leurs vies en danger.


Les trois hommes gardent pour eux leurs commentaires. Julius replie la lettre, la recale dans l'enveloppe qu'il tend à Maurice. Il s'en empare et la repose religieusement dans la petite boîte, avec les autres objets, y compris la fleur séchée. Puis délicatement il referme le couvercle et tend le tout à Julius.


– Tiens. Tout cela t'appartient. Après tout, Allemand et curé, cela ne t'empêche pas d'être notre neveu !

– Bienvenu dans la famille... murmure Jean.

– Merci, répond simplement Julius.


Quelques longues minutes plus tard, les trois hommes sortent à la queue leu leu du hangar. Julius tenant dans sa main la précieuse relique dont Maurice l'a chargé. Arrivés au milieu de la cour ce dernier rompt le silence :


– Moi je boirais bien un petit remontant. Les émotions faut les mouiller pour les oublier.

– Je suis d'accord, renchérit Jean.

– Rentrons à la maison...


Sur le pas de la porte, Julius s'immobilise et la main posée sur le bras de Maurice, en le forçant à se retourner, il lui dit sur le ton de la confidence en pointant la maison du menton :


– Qu'est-ce que vous allez leur dire ? Comment allez-vous me présenter ?

– Heu...


Maurice n'a pas pris le temps de réfléchir à la chose. Emporté dans ses souvenirs, bouleversé par l'émotion il en a presque oublié la situation : Julien, le héros familial de la Résistance, mort assassiné par les Schleus - comme tout le monde les appellent encore - a fait un enfant à une Auxiliaire Féminine de la Wehrmacht quand elle occupait, après réquisition, une partie de la ferme. Et cet enfant est né en Allemagne, le jour où Julien mourait sous les balles des Allemands. Ce garçon est devenu curé et il est là, devant lui. Devant eux ! Oui, comment expliquer les choses à la famille ? Comment faire comprendre l'émotion et les sentiments qu'il vient de ressentir ? À franchement parler, il n'y a pas réfléchi. Alors Julius lui vient en aide.


– Dites seulement que je viens faire des recherches sur la Résistance.

– D'accord, merci, souffle Maurice en lui serrant le bras à son tour en guise de complicité naissante.


Plus tard, bien plus tard dans la soirée, Julius au volant de sa voiture regagne son hôtel dans la banlieue de Grenoble. Tout en conduisant, il repense à cette soirée qu'il vient de passer, sous l'œil curieux de cette famille chez laquelle il a souvent remarqué un sentiment d'incompréhension de leur part. Pour elle, recevoir un curé semblait déjà être un événement, mais en plus, un curé allemand ! C'était le comble. Pour bon nombre d'entre eux, sa présence au sein de la famille était même perçue comme une forme de trahison à l'esprit de Julien qui avait hanté toute la soirée. Et bien souvent, des regards interrogateurs avaient été jetés en direction de Maurice et Jean. Ils semblaient dire « Mais qu'est-ce qui leur arrive, aux frangins ? »


Plus tard encore dans la soirée, Maurice et Jean avaient accompagné Julius jusqu'à la voiture et loin de tous, l'un et l'autre l'avaient serré entre leurs bras de paysan, frottant leurs joues piquantes contre celle de Julius. Cette accolade, cette embrassade, était la première véritable acceptation de Julius au sein de la famille et l’avait laissé sans voix.


Et tandis qu'il démarrait, Maurice lui avait jeté, rapidement :


– Il faut que tu sois là, pour la cérémonie... Pour ton père.

– Je comptais bien m'y rendre, répond sobrement Julius en accélérant et en leur adressant un petit signe de la main en guise d'au revoir au moment de disparaître dans la nuit.



III.


Julius a la tête et les jambes lourdes de fatigue et d'émotion. Il avance à pas lents et mesurés sur le mauvais chemin caillouteux qui s'élève à travers la prairie. Là-haut, plus loin, au cœur de ce désert minéral où seule une herbe rase daigne pousser, se dresse une simple stèle blanche. Elle marque le souvenir du martyr des hommes et des femmes de la Grotte de La Luire. C'est là où Julius a rendez-vous. Il a rendez-vous avec l'Histoire, avec son histoire.


Quoique l'air très matinal soit plus léger, la chaleur estivale se fait déjà largement sentir et Julius a l'impression qu'il n'a jamais autant transpiré de sa vie que depuis qu'il est parti de Bavière. Tout en avançant, il se dit qu'il a eu raison de venir tôt. Cette solitude, qu'il recherche et dont il a besoin, sera bousculée par la foule qui se pressera tout à l'heure à la cérémonie officielle. Or Julius n'est pas encore complètement prêt, ni dans sa tête ni dans son cœur, à affronter cette foule avec ses regards, ses interrogations muettes ou non. Il sait qu'il va être considéré comme un intrus. Pire, il sent déjà sur lui glisser les regards de ces hommes et ces femmes qui le toiseront pour certains, l’ignoreront pour d’autres mais tous le considèreront toujours comme un éternel ennemi, celui qui a le sang des leurs sur ses mains. À cette idée terrifiante il a la chair de poule malgré ses résolutions. Une vision vite effacée par le souvenir des regards lourds et suspicieux qu'il a déjà dû affronter, comme dans ce café du Percy lorsqu'il a demandé si quelqu'un connaissait l'histoire de Julien Malriq, avec son accent teuton si prononcé. Pourtant, à l'évocation de ce souvenir, il sourit légèrement, en se disant que s'il était apparu sur le pas de la porte en uniforme de la Wehrmacht, il n'aurait pas pu jeter un plus grand froid dans l'assistance, tellement la rancœur envers ses compatriotes est encore prégnante. Plus tard, il a ressenti ce même sentiment, encore plus exacerbé en rencontrant les frères de Julien. « Mais », se rassure Julius intérieurement, « c'est un sentiment humain tellement naturel que je ne peux pas leur en vouloir ». Et il se souvient des longues heures passées ensuite à évoquer son « père » avec ses « nouveaux oncles ». Et Julius, saisi par l'émotion de cette rencontre, encore sous le coup de cette exceptionnelle révélation faite aux deux hommes d'abord incrédules, puis suspicieux et surtout si peu démonstratifs mais tellement bouleversés, qu'il doit marquer le pas.


Julius s'arrête et cherche son souffle.


Autour de lui, l'air de la nuit et la rosée matinale ont déposé milles senteurs fraîches pourtant. Avec difficulté il tente de reprendre sa respiration, calmer les battements de son cœur qui n'a pas été bien ménagé ces derniers temps : la disparition de sa mère, son aveu sur l'origine de sa naissance et cette recherche du père en terre de France, dans un des hauts lieux de la Résistance ! Il y a là de quoi secouer sa grande carcasse pourtant encore solide. Julius trouve une grosse pierre blanche pour s'asseoir et reprendre son souffle.


Tout autour de lui, le silence est seulement troublé par les crissements de centaines d'insectes qui forment de fines gerbes sombres à son passage. Loin, très haut dans le ciel, un point noir plane et dessine de vastes cercles qui se rapetissent. Julius passe un moment à observer la stratégie de l’oiseau de proie qui a repéré une victime avant de se laisser tomber sur elle, comme une pierre puis redéploie ses ailes et reprend son essor afin de voler vers son repaire en emportant dans ses serres, son butin. Le rapt s'est déroulé sans un cri, silencieusement. Julius suit le plus loin possible le vol de l'oiseau, jusqu'à être ébloui par le soleil. Alors, il est obligé de fermer les paupières et soudain, le point noir qu'il suivait se démultiplie en des dizaines de points noirs. D'abord, ils sont flous puis de plus en plus nets. Ils grossissent et envahissent tout son champ visuel voilé de rouge. Ce ne sont plus des oiseaux mais des silhouettes noires qui fondent sur leurs proies... Elles avancent dans la nuit, à pas résolus, les pieds chaussés de botte en mauvais cuir qui grince et aux semelles cloutées qui glissent sur les cailloux. Les têtes casquées luisent dans les rayons de lune qui traversent les frondaisons, comme les armes qu’ils portent autour du cou, la bretelle lâche pour mieux équilibrer le corps avec leurs mains.


Julius, assis sur la pierre, jambes étalées devant lui, buste renversé pour mieux suivre le vol de l'oiseau de proie, est soudain obnubilé par cette vision dantesque qui danse sur ses paupières. Sa tête est encore plus lourde. Son esprit puis tout son être sont habités par cette scène terrible qui est venue troubler la sérénité de ces lieux, il y a soixante-deux ans exactement. Jour pour jour, presque heure pour heure.


Terrés dans leur abri de fortune depuis quelques jours, les Résistants, avec comme protection de grands draps blancs sur lesquels de bonnes âmes ont naïvement peint d'immenses croix rouges, pensent à l'impunité qu'offre cet emblème à ceux qui s'abritent derrière lui. Ils sont là, serrés sur une étroite banquette de pierres rugueuse à l’entrée de cette grotte, épuisés par des heures de marche, de souffrances dues aux chaos des brancards pour les plus invalides. Autour d'eux les infirmières s'activent avec deux médecins et un prêtre. Chacun tente de faire un geste, d'avoir une parole d'apaisement, de réconfort pour ceux qui gisent à même le sol. De temps à autre, pour rafistoler un pansement, resserrer une bande, cautériser une plaie, un lumignon est brièvement allumé. Avec sa faible lueur, les soignants peuvent entrapercevoir les grimaces de souffrance, les lèvres que l'on mord jusqu'au sang pour ne pas se plaindre, rester stoïque jusqu'au bout, endurer dignement l'insoutenable douleur. Une main féminine passe rapidement sur un front, une joue pour apporter par cette caresse un peu de réconfort, redonner de la force, encourager à tenir encore un peu ou compatir à la souffrance. Un doux murmure apporte aussi quelques paroles d'apaisement qu’on sait vaines mais auxquelles tous s'accrochent.


Occupés qu'ils sont tous à apporter ce réconfort dans cet univers misérable, personne n’est aposté aux abords de la grotte ou plus loin, à l’entrée du chemin de la forêt. Tous se croient à l'abri d'un coup de Jarnac de la part des Allemands qui depuis des jours et des jours traquent pourtant sans relâche la moindre ombre de Résistant à travers tous les coins et recoins du Plateau en semant la haine, la mort et la désolation derrière eux. Quand soudain, les draps qui obstruent l'entrée sont déchirés par un staccato de mitraillettes. Les balles ricochent partout au-dessus d’eux et sur les parois. Aux balles se mêlent les éclats de pierre tranchants comme des bouts de verre. Les infirmières tentent de faire un rempart de leur corps sur les plus gravement atteints ou sur le blessé qui se trouve au plus près. Les deux médecins veulent sortir et agiter en guise de drapeau blanc leurs blouses salies par les souillures de sang, les sanies et la terre fraîche. Le prêtre les suit. Mais tous les trois doivent refluer sous le tir fourni qui les force à trouver refuge encore plus loin. Courbés en deux, les hommes valides brancardent en urgence leurs camarades invalides vers le recoin le plus sombre de l’abri, loin de l’entrée. Et dans l'ouverture béante, à la lumière de la lune, ils peuvent voir les silhouettes de leurs assaillants, apparaître les unes après les autres. Les armes cessent de tirer et laissent à penser à une reconnaissance de leur état d’hôpital de campagne improvisé, avant de reprendre de plus belle. Dans la nuit noire, les gueules des pistolets-mitrailleurs crachent leurs flammes et sèment un nouveau désordre, engendrent une nouvelle panique. Et les silhouettes se rapprochent encore. Parmi les alités, les éclopés, le personnel soignant, pas une arme, pas une munition. Seuls quelques misérables pansements, une boîte ou deux de petite chirurgie et quelques flacons de médicaments parcimonieusement distribués. C’est tout ce qu'ils ont à opposer aux assaillants. Et les ordres fusent, gutturaux, méchants, aboyés comme toujours « Aufstehe ! », « Heraus ! », « Schnell ! »


Pensant sauver leur peau, les plus valides s'appuient les uns contre les autres, et font face à leur pénible destin. Clopin-clopant, buttant contre les pierres, glissant sur les rochers, trébuchant sur les reliefs des trousses de secours, ils sortent, bousculés et houspillés par les Allemands. Les coups de crosses pleuvent à leur passage... Ils sont rassemblés un peu plus bas, dans une sorte de clairière. Au passage ils sont fouillés rudement afin de vérifier qu’aucun ne transporte une arme. Mais rien. Les soldats ne trouvent rien. Alors ils les font accroupir à grands coups de pieds et de crosses. Ils doivent mettre les mains sur la tête et se serrer les uns contre les autres. Et tant pis pour ceux qui ont mal ou ne peuvent pas plier la jambe. Chacun soutient celui sur lequel il s'adosse et lui apporte le simple réconfort de sa chaleur animale. Dans la grotte, les soldats bousculent maintenant les infirmières, les deux médecins et le prêtre. Avec brutalité ils leur enjoignent de sortir. Eux aussi sont fouillés, encadrés et humiliés avant d’être rassemblés dans une clairière, un peu plus bas que la précédente. Tremblants de rage et toujours sous l’emprise d’une montée violente d’adrénaline, abasourdis par la fusillade, ils se tiennent serrés les uns contre les autres, dans l'impossibilité de se reposer, encerclés de près par les canons menaçants et les chiens qui grognent et montrent leurs crocs.


Tout autour le silence s’est fait. Les grillons et les quelques oiseaux nocturnes, effrayés par la crépitation des tirs se sont tus et n'osent même plus lâcher leurs cris. Dans la grotte, seuls les plus grands blessés sont restés allongés sur des brancards de fortune, abandonnés à contrecœur par tous. De leurs regards ils ont accompagné la sortie de leurs camarades. Si ces derniers avaient pu se retourner, une fois, juste une dernière fois, ils auraient pu y lire de la résignation chez certains, de l’abnégation chez d’autres mais aucun ne leur aurait montré de la peur. Juste, peut-être, un peu d'appréhension pour la minute suivante, cette minute inconnue. En bas dans les clairières, faisant bloc, les hommes et les femmes restent le plus digne possible face à l'ennemi. Soudain, dans le calme revenu, de nouvelles explosions, assourdies et bizarrement amplifiées, en provenance de l'abri. Les soldats exécutent ceux qu'ils ne peuvent pas transporter. Froidement. Ignominieusement. Un frisson d'effroi parcourt les échines qui se courbent sous le bruit des balles qui giclent des chargeurs. Et, dans leurs yeux bordés de larmes, il y a de la haine. Puis le silence, à nouveau. Un lourd silence qui fait planer sur chacun la menace prochaine d'une fin dramatique. Et encore des ordres aboyés. « Schnell ! Gruppierein! » Et le groupe des infirmières avec ses deux docteurs et son prêtre se met en colonne. Sous bonne escorte ils s'éloignent de ces lieux de drames, sans savoir ce qui vient réellement de se passer ou plutôt chacun emportant en lui la terrible vérité : contre toutes les lois de la guerre, envers et contre toutes les conventions internationales, les Boches viennent de liquider les blessés ! En traînant les pieds, ils entament la descente et s'immobilisent quelques mètres plus bas, au milieu du chemin, sans prendre garde aux coups qui pleuvent sur eux. Une nouvelle fusillade, brève, éclate, derrière eux, plus haut, dans la direction de l'autre clairière.


Là, rassemblés et serrés les uns contre les autres, les blessés légers se recroquevillent, se pelotonnent les uns contre les autres quand ils entendent la fusillade en provenance de la grotte. Instinctivement, un long murmure s’élève. Face à l'ennemi, serrés les uns contre les autres, ils entament dans un sourd bourdonnement, mezza-voce, le Chant des Partisans, leur ultime hommage à leurs camarades lâchement assassinés. Et les coups de crosse redoublent sur les épaules déjà meurtries. Puis le cercle des gueules noires des canons se desserre. Les soldats forment une sorte de ligne. Et sans plus attendre, un ordre bref fuse : « Feuer ! ».


Ils viennent de fusiller, à bout-portant le reste des blessés qui n’ont pas eu le temps d'avoir la plus petite réaction. L'intensité du feu a été brève. Quelques minutes après, le peloton d'exécution rejoint celui de la grotte et à grands pas tous les soldats atteignent le groupe de prisonniers valides.


Plus tard, dans la matinée, les femmes prendront le chemin des Camps de concentration et termineront leur vie, là, comme des milliers de leurs compatriotes. Les deux médecins et le prêtre seront dirigés vers Grenoble où, quelques jours plus tard, après être passés entre les mains de la Gestapo, ils seront tous fusillés.


Un bras secoue Julius qui a eu une sorte d'éblouissement, un coup de chaleur. Un tampon frais, humide se promène sur son visage :


– Hé ! Monsieur... monsieur... Comment vous sentez-vous ? Mieux ?


Julius a de la peine à rouvrir ses yeux. Il ne sait plus s'il est survivant d'un des groupes de martyrs de la grotte ou bien s'il vient seulement de faire un horrible cauchemar. Au-dessus de lui, il distingue enfin le visage poupin d'un jeune garçon qui l'aide à se relever, lui tend une gourde d'eau fraîche et lui explique qu'ici, en montagne, il ne faut pas se promener sans chapeau. Julius sourit, remercie en quelques balbutiements et le rassure sur son état. Puis il se lève et d'un pas encore un peu chancelant, il lui explique qu'il faut qu'il rejoigne la stèle pour la cérémonie. Avec gentillesse, le garçon lui indique le chemin le plus direct et Julius repart, le pas de plus en plus assuré, abandonnant au pied du rocher, ses visions cauchemardesques, car il sait que d'autres épreuves l'attendent et il a besoin de toute sa tête pour les affronter.


Non loin de la stèle commémorant le martyr de dix-neuf Résistants massacrés par les nazis dans la grotte de La Luire, des petits groupes compacts se forment et discutent. Julius s'approche, cherchant à deviner qui est qui. Près du monument, un peloton de chasseurs-alpins, en grande tenue blanche, arme à l'épaule, manœuvre sous les ordres d'un officier. Tant bien que mal, ils cherchent l'alignement parfait dans un terrain pentu. Plus loin, en grandes tenues, officiers et autorités administratives forment un cercle où la discussion semble animée. Par petits groupes d'affinités, différents représentants des mouvements de Résistants s'amalgament autour de quelques drapeaux déjà déployés sur leur hampe et qui claquent dans la brise matinale. Par grappes, curieux, badauds, promeneurs et familles arrivent. Enfin, Julius repère ceux qu'il cherche à travers cette assemblée en train de serrer les rangs et de s'organiser : derrière le monument, ses deux « oncles » Maurice et Jean. Ils sont en grande conversation avec les autorités religieuses. Non loin d'eux, d'anciens déportés, en tenue des camps, les observent.

Julius, pour les rejoindre doit fendre les groupes qui s’ouvrent pour lui laisser le passage, mais chaque fois, il sent poindre une certaine hostilité à son égard. Déjà, la nouvelle de sa présence s’est répandue et chacun le regarde avec curiosité et dégoût. Une femme, portant la veste emblématique des Déportés lui barre le chemin et quand il veut faire un crochet pour la contourner, elle crache un long jet de salive en direction de ses pieds. Plus loin, un autre groupe refuse ostensiblement de s’ouvrir devant Julius qui doit le contourner en empruntant une sente dangereuse qui l’amène au bord d’une barre rocheuse. À l’approche de l’Allemand, les hommes entonnent sourdement le Chant des Partisans, au grand effroi de Julius qui a encore dans son oreille le bourdonnement de son cauchemar, un instant avant. Le bourdonnement s’amplifie et devient une vaste rumeur sourde qui monte de la foule assemblée et attire l’attention des autorités. Le Préfet, surpris, glisse rapidement quelques mots à l’oreille d’un officier de gendarmerie qui va à la rencontre de Julius, accompagné d’un de ses hommes, pour lui permettre de traverser les autres groupes sans encombre. C’est ainsi que Julius arrive à rejoindre Maurice et Jean Malriq, encadré par deux gendarmes. Le Préfet est déjà là, tirant sur le bras du prêtre pour solliciter de lui un rapide et dernier entretien avant le début de la cérémonie.


La veille au soir, dans le terrain neutre du huis-clos de son bureau, en compagnie de l'évêque de Grenoble, du président du Consistoire et du doyen de la conférence de l'Église Réformée le Préfet avait réuni les principaux représentants des anciens Combattants, Résistants et Déportés du Vercors. Le Préfet avait aussi convoqué Julius, accompagné de ses deux « oncles ». Avec des accents de solennité, qui seyent en pareilles occasions, le Préfet avait exposé son histoire. Elle venait de lui être révélée, un peu plus tôt, par l'évêque de Grenoble. Ce dernier en avait été partiellement averti par son homologue de Munich, juste après que Julius soit sorti de son entretien alors qu’il se mettait en route vers la France et partait sur les traces de ses origines génétiques. Plus tôt dans la journée, Julius avait obtenu une audience avec l’évêque pour lui donner les dernières informations en sa possession et avait exprimé son désir de se rendre à la cérémonie du lendemain. D’où toute cette agitation, cette réunion organisée dans la précipitation.


Durant l’exposé du Préfet, personne n'avait osé protester. Tous avaient baissé la tête au fur et à mesure des révélations faites par le représentant de l'État. Un lourd silence avait suivi ses paroles car tous étaient sous le choc des divulgations. Ils semblaient même abasourdis. Sonnés. Comme s'ils étaient personnellement concernés. Après avoir terminé, le Préfet s'était tourné vers l'angle où Julius attendait. Une dizaine de paires d'yeux s'étaient brutalement fixées sur Julius, le détaillant avec un certain ahurissement. Julius avait affronté ces regards, sans hésiter. Il ne se sentait coupable de rien. Il était seulement le fruit d'un amour de hasard, d'une rencontre entre un homme et une femme, qui avaient su passer outre les antagonismes du moment qui avait tout pour les rendre ennemis à jamais. Il n'était pas non plus responsable de la mort de son « père ». Bien au contraire, comme tout un chacun dans cette vaste pièce, il ne pouvait que la regretter bien amèrement. Pourtant, dans les regards qui l'avaient vite abandonné, il avait clairement vu de la haine mais aussi une sorte de curiosité malsaine. Mais il avait surtout distingué cette forme de reproche, celui d'oser être là, d’avoir l’outrecuidance de se proclamer « fils d'un héros de la Résistance ! », lui, « un Allemand ! » de surcroît. Et une rumeur sourde avait commencé à parcourir les rangs des représentants des mouvements de la Résistance qui chuchotaient entre eux. Cette rumeur, le Préfet l’avait immédiatement faite taire et jugulée en levant la main pour donner la parole au président du Consistoire.


Lui aussi, Julius l'avait déjà rencontré l'après-midi même, en compagnie de l'évêque. Ensemble, ils avaient évoqué l’épisode de sa naissance et la raison de sa présence à Grenoble. Il avait aussi évoqué son souhait d'être présent, le lendemain, à la cérémonie commémorative. C’est Julius qui avait lui-même raconté son histoire au Rabin David Rosenfeld dont tous les parents avaient péri dans les crématoriums de Dachau. Il lui avait expliqué également, qu'en tant que curé de cette « tristement célèbre ville de la banlieue de Munich », plusieurs fois par semaine il allait prier pour le repos des âmes martyrisées et tous les jours il s'abîmait en actes de contrition et de repentance. Ils s’étaient séparés sans que le président du Consistoire ne promette quoi que se soit.


Pourtant, dans le huis-clos du bureau préfectoral, le Rabin David Rosenfeld avait défendu une partie – mais une partie seulement – de la cause de Julius au grand étonnement des responsables des mouvements de Résistance. Eux avaient de plus en plus de mal à assimiler tous ces évènements et cette situation, inédite pour eux, qui remettaient en cause toutes leurs certitudes. Comment pouvaient-ils imaginer qu'un des leurs ait pu se laisser aller à commettre une telle forfaiture ? Car pour eux c'était bien là un acte de haute trahison ! Coucher avec une Allemande ! On en avait tondu pour moins que ça, à la Libération... et fusillé quelques autres pour des crimes plus bénins encore. Mais ce qui les avait mis le plus mal à l'aise, c'était surtout la présence des deux frères de Julien Malriq.


Leur présence, au côté de ce curé allemand – de Dachau qui plus est ! – cautionnait cette reconnaissance de paternité à posteriori. Quelques-uns d’entre eux, qui connaissaient bien les frères Malriq, leur auraient volontiers parlé « entre quat’z-yeux » afin de leur dire le fond de leurs pensées. Mais là, devant la solennité des lieux, personne n’avait osé bouger. Quelques autres, qui les connaissaient moins bien, les méprisaient et ne pouvaient accepter cet air de résignation qu’ils affichaient. Bref, tous avaient du mal à admettre cette situation qu’aucun d’entre eux ne voulait gérer. D’autant qu’ils les fréquentaient depuis toujours ceux de la famille Malriq ! Pour eux, ils étaient l'exemple même de la digne représentation de la mémoire des Martyrs du Vercors. Depuis le début, ils n’avaient jamais raté la moindre des cérémonies commémoratives. Ils avaient financé la création du monument et maintenant aidaient à son entretien ! Maurice avait même été invité à venir parler du courage de son frère face à la mort, de ses actes de bravoure devant les enfants des écoles, et ce, plusieurs années de suite. Alors comment pouvaient-ils souffrir cette trahison, eux-aussi ?


Une vive discussion s'était engagée entre tous ces participants. Une discussion qui avait largement dépassé Julius car personne n'avait tenté de faire un effort pour parler lentement afin qu'il comprenne ou qu’il puisse y prendre part. Seul, de temps à autre, Jean Malriq se penchait à l'oreille de son « neveu » et lui soufflait quelques mots que personne n'entendait. Julius secouait la tête en signe d'assentiment ou d'incrédulité. Mais il avait conservé un maximum de retenue.


Lui était loin des querelles de mémoire, des enjeux partisans, des ressentiments envers l'ennemi d'hier. Il était là parce qu’il avait le devoir de découvrir où son père avait vécu et ce qu’il avait vécu. Il avait aussi besoin de rencontrer sa « nouvelle famille ». Il éprouvait le besoin, pour sa paix intérieure, que la vérité qu’il portait en lui, depuis le décès de Martha, leur soit dite, même si personne n'était encore prêt à l'entendre. Bien sûr, intérieurement, il regrettait la tournure si officielle de ces « retrouvailles » même s’il savait qu’il n’y pouvait rien et qu’il devait subir ces réunions, ces rencontres, ces regards de curiosité et cette haine larvée. Il aurait aimé que les choses se passent autrement et surtout plus simplement, sans alerter toutes les autorités civiles, religieuses et tous les anciens Combattants. Certes, il avait bien supputé que l’étalage au grand jour de son histoire mettrait en émoi les Français. Mais pas à ce point-là ! Là, devant l’évidence, il était bien obligé de prendre conscience de l’ampleur des enjeux et des polémiques qu’il suscitait. Et franchement, Julius n’avait jamais pensé que son déplacement en France prendrait pareilles proportions. C’en était presque une affaire d’Etat !


Néanmoins il se doutait bien, depuis les révélations maternelles, du choc qu’allait provoquer son irruption dans ce monde si particulier des anciens Combattants, Résistants et Déportés français qu’il connaissait un peu pour le fréquenter lorsque des délégations venaient visiter le Camp de Dachau. D’ailleurs, l’évêque de Munich ne l’avait-il pas mis en garde quant aux remous que cette visite provoquerait nécessairement ? Et Julius n’avait même pas pu invoquer son inexpérience en la matière ! Il était parfaitement conscient qu’il aurait du mal à se faire accepter parce qu’Allemand et donc, par principe, toujours considéré comme l’ennemi ! Pourtant il s’était entêté dans son projet car, avait-il alors répondu à son évêque, ce n’était pas du tout la même chose ! Quand les délégations ou les familles françaises se rendaient à Dachau pour se recueillir sur les restes du Camp, elles considéraient les Allemands, tous les Allemands comme responsables. Pour Julius, c’était normal. Les délégations étaient psychologiquement pré-conditionnées à leurs visites et l’ambiance lourde qui régnait dans les vestiges du Camp et ne faisait qu’accroître leur malaise. Un malaise qui ne pouvait que susciter du ressenti, voire de la haine, contre ceux qui avaient participé mais aussi ceux qui avaient fermé leurs yeux, leurs oreilles et leur cœur.


D’ailleurs, Julius ne s’offusquait jamais quand il assistait et accompagnait des familles de Déportés durant leur terrible visite du Camp. Il était à même de comprendre que bon nombre d’entre elles puissent regimber quand il leur proposait de les accompagner pour les soutenir et leur apporter son assistance de religieux. Il avait souvent remarqué qu’ensuite, dans le cours de la visite, ces familles finissaient par oublier sa nationalité et qu’elles ne voyaient plus en lui que le prêtre. Et depuis près de trente ans qu’il côtoyait ces familles et ces associations patriotiques, il pouvait parfaitement bien concevoir cette forme de rancune envers lui et ses compatriotes, lui-même l’éprouvant au quotidien. Mais là, avait-il continué à expliquer à son supérieur, c’est lui qui allait en France !


Cette visite allait se dérouler, selon Julius, dans une France apaisée où la vie quotidienne avait eu largement le temps de reprendre ses droits. Il avait aussi tablé sur le temps qui estompe avant de les effacer certaines plaies, sans imaginer que ce même temps pouvait les laisser béantes et même les aviver. D’ailleurs, en traversant une partie de la France pour venir dans le Trièves, n’avait-il pas été conforté dans son idée et ses résolutions ? Il n’avait vu que de magnifiques paysages, de charmants villages où tout semblait bel et bien revenu en ordre, où tout respirait la paix, la prospérité et la sérénité. Jamais il n’avait vu ou remarqué de vrais vestiges de la guerre comme le Camp de Dachau. Bien sûr, il avait bien remarqué çà et là des monuments ou des plaques commémoratives qui parsemaient sa route, mais aucune ne lui avait donné cette impression que le temps avait laissé les plaies béantes et les haines vivaces. Pour lui, ces plaques, ces monuments aux morts n’étaient qu’un devoir de mémoire collectif, au même titre qu’un cimetière. Et l’un des premiers chocs qu’il avait encaissé, c’était lorsqu’il avait commencé à interroger les joueurs de cartes dans le café du Percy. Là, il s’était soudain rendu compte du peu de mot qu’il fallait pour faire remonter les douleurs qui semblaient encore si fraîches, même avec soixante ans de mise en mémoire. Mais c’était trop tard ! Julius avait ouvert une brèche qu’il ne pouvait plus refermer sans aller au bout de son histoire.


Les discussions, dans le bureau du Préfet, avaient continué et même si elles concernaient directement Julius, les participants l’avaient superbement ignoré. Toutefois, dans les quelques mots que Julius était arrivé à saisir, dans ce brouhaha et avec l’aide de son oncle Jean, ces quelques bribes commençaient à lui faire entrevoir les vraies raisons de leurs réactions violentes. En reconnaissant qu’un Résistant puisse avoir été amoureux d’une allemande engagée dans la Wehrmacht et qu’ils aient pu avoir un enfant remettait bel et bien en cause tout ce système de valeurs fondamentales sur lesquelles ils avaient fondé toute leur vie et sans lesquelles ils ne pouvaient plus être le symbole de la mémoire de cet héroïsme pur et patriotique. Pour durer et perdurer, ils devaient continuer à entretenir non seulement l’histoire de l’héroïsme de la Résistance mais aussi prolonger dans le temps le manichéisme entre les bons Français Résistants et les méchants Allemands. Et rien ne devait venir remettre en cause ce mode de pensée qu’ils défendaient avec fougue, pugnacité et dans lequel ils croyaient dur comme fer. S’ils défendaient si âprement leur passé, c’était – estimait Julius – pour mieux préserver leur avenir. Son histoire, si elle avait pu individuellement toucher certains d’entre eux, ne pouvait être tolérée collectivement. En l’acceptant, ils ouvraient la porte à la remise en cause du rôle qu’ils attribuaient automatiquement aux héros du Vercors – et d’ailleurs -, tombés face à l’ennemi. Un ennemi avec qui il ne pouvait être question de pactiser et encore moins d’avoir eu des rapports amoureux. Comment l’ange blond et pur pouvait-il être amoureux d’une diablesse à l’âme noire, capable de tortures et autres actes de barbarie ? L’admettre signifiait dès lors que chaque « Allemand » devait-être reconsidéré comme un « être humain» et non plus comme « un barbare, représentant d’un régime totalitaire, oppresseur, instrument exécutif de la solution finale !». Et dans cette brèche allait inévitablement s’engouffrer tous les enfants nés d’un père allemand et d’une mère française ou, pire encore, des thèses négationnistes. Voilà pourquoi les discussions avaient été tellement animées. Jean, avait murmuré à son oreille :


– Ils ne sont pas contre toi ou contre nous ! Non, ils sont contre ce que tu incarnes : une union impossible qui remet en cause leurs certitudes. Pour eux, reconnaître que tu existes en tant que fruit d’un amour entre une Allemande et un jeune résistant français, c’est admettre que ce genre de relation ait pu exister, au sein de la Résistance. Et ça remet en cause une partie de l’Histoire qu’ils ont écrite. Alors, inévitablement, c’est fondamentalement inimaginable ! Parce qu’un héros de la résistance ne peut pas être tombé amoureux d’une Allemande…


Son père, un héros ! Bien sûr, depuis tout petit enfant il s’était habitué à l'idée que son père appartenait à cette race-là. Mais c’était dans ses fantasmes d’enfant qui avaient perduré durant l’adolescence et même au-delà. Dans son for intérieur, il savait que ce n’était qu’une sorte de légende familiale. Et voilà que la légende le rattrapait et qu’il était réellement en tête-à-tête avec un héros. Mais un vrai héros ! Un Résistant Français !


Pour lui, son père avait toujours été un homme de devoir qui avait su sacrifier sa vie pour une cause qui, selon Julius, l'avait dépassé. Bien sûr, le fait de savoir qu'il était Français et qu'il était mort en martyr de la Résistance, fusillé par les troupes allemandes l'avait d’abord indigné. Pas parce que ce père qu’il ne connaissait pas avait résisté à l'occupant, non ! Mais parce que Julius avait toujours des difficultés à admettre que les troupes régulières allemandes aient pu commettre de pareils excès. Et puis cet engagement l'avait rasséréné en le confortant dans l'idée que le régime National Socialiste, instauré par Hitler, avait été néfaste pour l’Allemagne, pour les Allemands eux-mêmes et pour toute l’Europe et avait été qu'une suite de terrifiantes horreurs inadmissibles et totalement impardonnables. C’est aussi pourquoi en tant que curé de Dachau, il allait prier plusieurs fois par semaines dans les ruines du Camp. Dans ses prières, il était de plus en plus hanté par l’acte de repentance. Et plus le temps passait, plus il lui semblait être pénétré par cette idée. Parmi toutes les familles de Déportés qu’il avait assistées et accompagnées durant leur terrible visite, priant avec elles sur tel ou tel emplacement de block - aujourd'hui de simples dalles marquées par des panonceaux qui portent des numéros; ou devant l’un des fours crématoires ou encore à l'entrée des douches qui étaient des chambres à gaz - combien d'hommes, de femmes, d'enfants et petits-enfants en pleurs n’avait-il pas déjà tenté de consoler, cherchant les mots les plus conciliants et les plus compréhensifs pour parler du devoir de Mémoire ou du Pardon ? Mais pouvait-on, un jour, imaginer pardonner l'impardonnable ?


Peu après que Julius ait reçu la confession de sa mère, et lorsqu’il eut découvert que ce père avait été un Résistant lâchement abattu par les Allemands, Julius avait subitement compris que sa vie venait de basculer. Durant toute son enfance puis sa vie d’adulte, il avait été élevé dans l’esprit de l’après-guerre : celui du peuple allemand, vaincu, qui se devait d’être en perpétuelle recherche de rédemption face à l’Humanité pour se faire pardonner l’ensemble des crimes commis au nom de l’Allemagne nazie ! Même si tous les Allemands n’avaient pas adhéré à cette idéologie, tous portaient de façon indélébile, cette marque de honte avec eux et en eux. Avec la révélation maternelle sur son origine et la découverte de la tragique histoire de Julien, Julius était passé, en l’espace de quelques heures, du camp des vaincus à celui du camp de la mémoire des Martyrs ! Pour lui, c’était un changement fondamental de situation. Jusqu’à maintenant il avait tout fait pour obtenir le pardon pour des ignominies commises par d’autres générations que la sienne. Maintenant il allait devoir appliquer ce pardon qu’il professait à longueur de temps. Curieux revirement de situation !

Depuis, dans son cœur et dans son esprit, s’affrontent les mêmes arguments qu’avancent les anciens Combattants et Résistants français : pas question de pardonner le plus petit acte de barbarie commis par les Allemands durant la guerre. Des arguments contredits par son devoir de prêtre qui lui impose de pardonner à ceux qui ont commis l’irréparable. Et puis, sous-jacent, il y a cette toute nouvelle situation de fils qui découvre que son père, gravement blessé, a été assassiné sur sa civière et que ce crime, resté impuni, a été commis par des hommes dont il partage la vie, la culture, la nationalité mais au nom d’une idéologie à laquelle tous n’adhéraient certainement pas !


« Une situation cornélienne », avait juste commenté l’évêque de Grenoble quand, ensemble, ils avaient évoqué ces doutes, avant de rencontrer le Rabin Rosenfeld. Et si l'homme d'église lui avait apporté tout son soutien et sa compréhension le Rabin, lui, l’avait contesté ouvertement. Pour lui, Julius est, était et resterait avant tout un Allemand, fils d'une Auxiliaire Féminine de la Wehrmacht qui était venue en France pour combattre et avait obéi aux ordres de ses supérieurs, avait participé à la transmission de ces ordres qui avaient condamné des familles juives à être arrêtées, déportées puis exterminées ; des jeunes résistants à être pourchassés, torturés puis assassinés. Il avait expliqué à Julius qu'il pouvait comprendre qu'il puisse vouloir mieux connaître ses origines mais cela ne devait avoir qu'un seul but, qu'un seul objectif : celui de faire encore plus fortement acte de contrition face à l'horreur de la barbarie nazie. Voilà, c'était là la seule chose qu'il lui avait consentie.


Et c'était d'ailleurs dans ce sens qu'il était intervenu, la veille, dans la réunion à la préfecture de Grenoble, au grand désespoir des représentants des groupes d'anciens Résistants pour qui les préoccupations personnelles de Julius, le confort de sa situation ne pouvait absolument pas coexister avec la Mémoire d’un Martyr de la grotte de La Luire ou de n’importe quel martyr de la Résistance.


Voyant que sa réunion était en train de tourner court et mettait en péril son autorité s'il n'intervenait pas, le Préfet avait réclamé le silence de tout le monde. Puis il s'était tourné vers Maurice Malriq, pour lui donner la parole. Il connaissait sa dévotion à la cause de la Mémoire de la Résistance et à celle de son frère en particulier. Aussi voulait-il qu'il s'exprime sur cet événement qui concernait d'abord sa famille.


Maurice Malriq avait gardé un long silence, fixant un coin de parquet qui se trouvait devant lui, entre ses pieds. Courbé en deux, jouant avec son éternel béret dont il malmenait par habitude la feutrine entre ses doigts de paysan du Trièves. Il avait mis du temps à trouver ses mots et il s'était exprimé avec lenteur pour que Julius puisse comprendre son intervention.


Maurice avait commencé par évoquer sa stupeur, puis son désarroi et son rejet de l’idée que son frère ait pu être l'amant d'une Auxiliaire Féminine de la Wehrmacht. Il avait expliqué, qu'au début il n'avait pas cru en cette histoire, osant même avouer qu'il l'avait alors plus écouté par commisération et par curiosité, voulant savoir jusqu'où la « duplicité de Julius » pouvait aller. Car pour lui, un Boche restait et resterait toujours un Boche. Et puis, au fil des minutes, d’abord en écoutant la narration qui avait ramené de nombreux souvenirs de cette époque, mais surtout devant quelques preuves matérielles indéniables, il avait dû se rendre à l'évidence. Oui ! Julius était son neveu, le fils de son frère. Oui, son frère, le héros dont tout le monde admire le courage, vénère la mémoire et dont personne ne dénie la bravoure ; ce héros avait d’abord vingt ans et des préoccupations de son âge. Bien sûr, il aurait pu choisir une autre « petite amie » qu'une Auxiliaire féminine de la Wehrmacht, ça, il était d'accord, mais après tout c'était son choix et aujourd'hui ni l'un ni l'autre n'était là pour se défendre ! Alors lui, Maurice Malriq, en tant qu'aîné de la famille, il se devait maintenant de prendre sa place et le défendre, les défendre, lui, Julien Malriq et Martha Grösser. Oh ! il savait que cela allait créer des remous, faire parler dans son dos, créer quelques difficultés et causer bien du souci à beaucoup de gens. Mais c'était là une évidence que personne ne pouvait nier. Oui. Son frère, l'un des héros de la grotte de La Luire, sauvagement assassiné par les troupes allemandes, avait été amoureux d'une des leur et lui avait fait un enfant. Et cet enfant était là aujourd'hui pour faire connaître la Vérité !


- Alors, avait dit Maurice Malriq, ce n'est pas à nous de juger cette Vérité. Ce n'est pas à nous de juger des actes de Julien. Il n'a jamais livré quiconque, il n'a jamais trahi la Cause de la résistance ni celle du réseau auquel il appartenait. Peut-être même, par cette aventure sentimentale, avait-il eu accès à des informations qu'il avait pu transmettre au Réseau et éviter des morts parmi ses camarades. Mais, de ça, personne n'en était encore certain, si ce n'est qu’il existait un faisceau de fortes présomptions sur des convois allemands attaqués avec une totale réussite ou des camps évacués in-extremis. Julien avait longtemps été un "agent de liaison" dans les maquis du Vercors et son action avait souvent était reconnue pour son efficacité.


Puis il s'était tu un instant avant de reprendre.


- Plus tard, mes enfants ayant grandi dans le souvenir et la mémoire de leur oncle, je me suis toujours refusé à ce qu'ils apprennent la langue allemande à l'école. Mais mes petits enfants, eux, l'étudient. C'est la Vie. C'est le sens de l'Histoire. Aujourd'hui, on fait l'Europe. On a pardonné parce qu'on sait que tous les Allemands n'étaient pas des nazis. Et puis Julius, est peut-être Allemand, mais c’est aussi et avant tout un prêtre et pas n'importe où : à Dachau ! Un des hauts lieux des atrocités des nazis qui est aussi devenu un symbole de la Mémoire. Il va y prier tous les jours. Tous les jours ou presque il apporte son soutien à nos familles qui vont y chercher, elles aussi, une partie de leur mémoire, de leur histoire. Comment peut-on alors refuser d’accorder à un homme d'église ce qu'il apporte lui-même aux nôtres ? Et pourtant, moi qui vous parle, j'appartiens à une vieille famille protestante du Dauphiné. Nous, nous avons tout connu, tout vécu déjà : la répression par les rois de France, celle de l'église de Rome, les dragonnades, l'exil, certains la prison, quelques-uns la mort pour avoir déjà osé résister. Plus récemment, la guerre et le maquis. Pourtant, chaque fois nous avons traversé ces épreuves avec la force de notre foi et cette croyance si particulière dans le Pardon. Alors, voilà, au nom de la famille Malriq, en tant qu'aîné et avec, à mes côtés, mon frère cadet Jean, nous vous demandons de reconnaître en Julius Grösser le fils de notre frère aîné, Julien, mort en héros à la grotte de La Luire. Nous, nous l’accueillons dans notre famille en tant que neveu.


Et Maurice s’était levé sous le regard ahuri des hommes assemblés et avait donné une longue accolade à Julius, imité par Jean.


Le silence qui avait suivi ce long plaidoyer avait semble-t-il impressionné le Préfet. Personne n'avait voulu se prononcer, là, à chaud. Bien sûr, tous avaient assuré qu'ils ne provoqueraient aucun esclandre le lendemain, lors de la cérémonie même si Julius voulait prendre la parole. Après tout c'était son droit, surtout s'il avait l'assentiment de ses « oncles ». Mais en partant, ils avaient quand même obtenu que Julius, s'il parlait, devrait respecter scrupuleusement la mémoire des héros de la résistance et faire acte de repentance pour les actes commis par les Allemands durant la bataille du Vercors et surtout ne pas tenter de les excuser. En partant, aucun d’entre eux n’était venu saluer les frères Malriq qui encadraient toujours Julius, faisant corps avec lui.


Julius avait promis en pensant intérieurement qu'ils n'avaient rien compris et malheureusement, qu’ils ne comprendraient jamais. Et c’est toujours le fonds de sa pensée quand il revient prendre place entre Maurice et Jean, après que le Préfet lui a obligeamment donné ses dernières recommandations pour éviter tout incident diplomatique. Et sous les regards curieux qui portent toujours et encore cette incompréhension et cette haine, il attend patiemment le début de la cérémonie.


Enfin tout est en place et la cérémonie commence. Les premiers ordres militaires claquent et en échos, les brodequins raclent les pierres, les mains martèlent les crosses avant qu’un premier long silence s’instaure. Une femme, maître de cérémonie s’avance à pas comptés jusqu’au milieu d’un espace laissé libre devant la stèle. Sanglée dans un tailleur blanc crème, les cheveux blancs, la poitrine barrée de plusieurs rangs de médailles aux rubans multicolores, d’une voix presque fluette à l’articulation impeccable, elle s’adresse à tout le monde :


– Nous sommes rassemblés devant cette stèle de la grotte de La Luire pour commémorer le massacre de nos dix-neuf camarades patriotes, tous blessés et qui étaient sous la protection d’un drapeau de la Croix-Rouge. C’est pour nous souvenir de leur sacrifice et de leur combat pour que la France d’aujourd’hui soit libre que nous venons chaque année leur rendre hommage ici, sur les lieux même de leur martyr. Nous sommes rassemblés aussi devant cette stèle pour nous souvenir de nos sept camarades infirmières qui ont fini leur vie loin de la terre de France, dans les camps de la mort où elles ont été envoyées. Enfin, nous sommes ici pour nous rappeler aussi la mémoire des deux médecins de cet hôpital de fortune et de ce grand théologien qui servait d’aumônier à nos valeureux camarades pour les assister dans leurs moments de souffrance et de doute. Tous les trois ont été fusillés à Grenoble, quelques jours après leur capture. (Silence). Ouvrez le ban !


Les premières notes aigrelettes des clairons, surprennent Julius et lui procurent un long frisson dans l’échine. En même temps que les premiers roulements de tambour, assourdis, font vibrer l’air d’un lugubre tempo. Sous le ra des tambours, Julius ferme les yeux. Quand il les rouvre, sa vision un peu trouble est envahie par un groupe de silhouettes noires qui ont pris place en face de lui. Il cligne des yeux et a l’impression de revoir les ombres qui ont hanté son éblouissement quelques minutes plus tôt. Il ressent une sorte de vertige et il doit contrôler sa respiration pour reprendre ses esprits, chasser les visions d’horreur qui agitent encore son esprit. Devant lui, une patrouille de scouts, légèrement en retard, s’est installée, en silence. Un garçonnet, en culotte courte, chemise bleue marine foncé, foulard blanc et rouge, béret vissé sur le crane, s’avance jusque devant la stèle. Après avoir salué selon le rite de lord Baden-Powell, d’une voix de fausset il fait le récit de la dernière nuit des occupants de la grotte-abri de La Luire.


« Entre la fin juin et la fin juillet 1944, la Résistance du Vercors, attaquée par les forces de l’occupant allemand, avait organisé à Saint-Martin, un « hôpital » où étaient soignés les vaillants combattants pour la France Libre. Devant la poussée des assauts et les violences faites aux hommes et aux femmes par les assaillants de plus en plus féroces, les responsables avaient décidé d’évacuer cette structure vers Die. Mais les troupes allemandes les avaient précédés de peu dans cette ville et pour éviter que les blessés ne tombent dans leurs mains, le convoi pédestre devait refluer vers le Haut Plateau. Dès le 21 juillet, ils trouvaient un refuge sous le porche de l’entrée de la grotte de La Luire. Pour plus de sécurité des draps, ornés de grandes croix rouges, étaient disposés sur la paroi de la falaise qui surplombe l’abri pour signaler la présence d’une structure d’hôpital et mettre ces hommes sous couvert de la Convention de la Croix-Rouge Internationale. Mais, dans le petit matin du 27 juillet les troupes d’assaut allemandes envahissaient l’abri. Ils forçaient les plus valides, les médecins, l’aumônier et les infirmières à brancarder les grands blessés hors de l’abri. Ici, au pied de cette stèle, ils les ont fait déposer sur leurs brancards et ont éloigné les autres qu’ils ont enfermés dans une grange au Rousset. Avant d’évacuer le site, les Allemands ont massacré froidement les hommes allongés sur les civières. Plus tard dans la journée, ils ont séparé du groupe des blessés légers les infirmières, les médecins et le prêtre. Ces derniers seront dirigés sur Grenoble. Les infirmières partiront toutes pour les camps de concentration alors que les deux médecins et le prêtre seront fusillés quelques jours plus tard. Ici, au Rousset, les troupes allemandes ont rassemblé le reste des survivants. Ils étaient huit. Après les avoir réunis dans un champ, plus haut, vers le col du Rousset, ils les ont forcé à creuser leur tombe, une large fosse commune, puis froidement les ont fusillé. Ainsi s’achève, au matin du 28 juillet 1944, le martyr de la Grotte de La Luire ! »


Julius a écouté avec attention ce court mais poignant récit, débité par le jeune garçon. À peine les derniers mots prononcés, le maître de cérémonie, au garde à vous aux côtés du scout, ordonne :


– Aux Morts !


Immédiatement, les tristes et lugubres notes résonnent dans l’air et l’écho des montagnes environnantes répercute la sinistre sonnerie. Seuls les criailleries de quelques oiseaux de proie viennent répondre au clairon qui s’est maintenant tu.


– Minute de silence !


Julius se demande si ce nouveau silence est bien nécessaire, tant il est déjà omniprésent. Mais respectueux des coutumes, il en profite pour réciter une courte prière en mémoire de ces hommes et femmes qui accompagnaient son père et qui, comme lui, ont été massacrés contre toute attente, alors qu’ils avaient droit à être soignés selon les lois de la guerre et des Conventions Internationales. La minute passée, différentes personnalités et autorités se présentent les bras chargés de fleurs multicolores, gerbes barrées de rubans bleu, blanc, rouge avec de longues inscriptions en lettres d’or. Julius, droit, encadré de ses deux « oncles », attend patiemment. Il sait que très bientôt, il va devoir entrer en scène. Ses mains sont moites et sa langue semble peser des tonnes tellement il a soif. Il est ému d’être là. Il aurait nettement préféré être seul. Seul face à cette stèle de pierre qui symbolise le dernier souffle des martyrs. Il n’avait vraiment pas souhaité que la situation prenne un tel caractère solennel et il ne s’y était pas préparé. Quand il était parti précipitamment d’Allemagne, il avait souhaité rencontrer sa « nouvelle famille », puis plus tard, aller sur les lieux du martyr de son père, mais seul ! Pas au milieu d’une telle foule, dont la majorité de l’assistance lui demeure hostile.


De nouveau le maître de cérémonie lance des ordres qui sont immédiatement exécutés. Sur une sonorisation portative, résonnent les premières notes de La Marseillaise qui figent tout le monde dans une attitude digne et pénétrée. Quelques voix, de-ci, de-là fredonnent les paroles. Dans les jambes de leurs parents, quelques enfants se dandinent d’un pied sur l’autre, en attendant de pouvoir se libérer de l’emprise des adultes qui les maintiennent en place par une main fermement appuyée sur l’épaule. Les dernières notes jouées, le maître de cérémonie reprend son rôle actif et fait rouvrir le ban et laisse la parole au Préfet.


En grande tenue, casquette à feuille de chênes, le Préfet pénétré de sa mission avance gaillardement au milieu de l’aire. Lui est habitué à ces situations.


– Mesdames, messieurs. Nous venons de rendre l’hommage de la Nation à ses enfants morts en martyrs pour que la France d’aujourd’hui, vive dans la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Ils ont donné leur vie pour nous. Pour bon nombre d’entre vous, ces hommes et ces femmes, combattants de l’Ombre sont des inconnus mais votre présence ici, autour de cette stèle, montre votre attachement au sacrifice de leur vie et nous rassure toujours sur la valeur de ce sacrifice. Pour quelques autres, ils étaient des camarades, des amis, des rencontres et si vous êtes ici, en ce jour si particulier, c’est pour perpétuer leur mémoire, pour que leur sacrifice ne reste ni vain ni inconnu. Enfin, pour certains d’entre vous, vous venez rendre un hommage particulier à un parent qui, ce jour-là, a trouvé la mort au bout des fusils de l’ennemi dans des conditions ignominieuses. À vous, familles de ces victimes de la barbarie nazie, nous voulons vous dire notre admiration pour le sens du sacrifice qui animait vos parents. De tous temps, les hommes ont eu le choix entre la neutralité, la collaboration et la Résistance. Ici, ils avaient décidé : ils résisteraient jusqu’à la mort. Pourtant, bon nombre d’entre eux n’avaient pas encore entamé leur vie d’homme que, déjà, celle-ci s’achevait là, dans cette clairière, au petit matin. C’était là un choix difficile qu’ils ont assumé pleinement, certainement avec beaucoup de doutes, de peurs voir de terreurs en eux. Mais ils étaient entrés dans des groupes très soudés dont la vie de chacun dépendait de celle des autres. En prenant le maquis, en refusant de travailler pour l’ennemi, en luttant pour qu’un jour cette Liberté dont on voulait les priver recommence à régner en France, ils avaient tout abandonné derrière eux : famille, fiancées, travail, amis. Certains d’entre eux n’ont même pas connu les enfants que vous êtes mais se sont battus pour que vous naissiez dans un monde de paix.


Le Préfet marque une courte pause et en profite pour jeter un regard circulaire sur les rangs que forment le public et les groupes d’anciens Résistants, avant de reprendre :


– Aujourd’hui est aussi un jour particulier dans cet hommage que nous venons de rendre aux martyrs de la grotte de La Luire. Parmi nous, un fils est venu rendre un hommage spécifique à son père, qu’il n’a pas connu. Cet homme est né le jour exact où son père était assassiné par les troupes ennemies. Son père était là, allongé sur un brancard, grièvement blessé et a été « liquidé » avec ses autres camarades. Au même moment, à des centaines de kilomètres d’ici, au cœur de l’Allemagne nazie, à Berlin, il venait au monde. Je vais vous demander de l’écouter avec attention car Julius Grösser est bien d’origine allemande. Il n’est pas né dans un camp de prisonnier ou de concentration. Non, il est né dans un hôpital militaire allemand, car sa mère était une Auxiliaire Féminine de la Wehrmacht. Son père n’était pas un Allemand qui avait déserté et rejoint le maquis. Non, c’était un jeune étudiant français qui, après avoir été estafette pour son réseau de Résistance, avait rejoint le maquis du Vercors où il a été grièvement blessé avant de se retrouver soigné dans l’hôpital de campagne qui avait trouvé refuge ici.


Sur l’invitation du Préfet, Julius se détache des rangs pour le rejoindre au milieu du carré que forme l’assistance. À pas lents, il s’approche du représentant de l’État français tout en fixant avec attention le public qui lui fait face. Des deux côtés les drapeaux et les groupes d’anciens combattants, anciens Résistants et anciens déportés. Devant lui, le public composé de curieux, de promeneurs ou peut-être de familles. Le silence qui l’entoure est lourd. L’atmosphère se réchauffe, aux rayons d’un soleil qui écrase de ses chauds rayons le public, et devient presque irrespirable. Julius s’immobilise à côté du Préfet. Il retrouve les gestes qu’il pratique quotidiennement au moment de ses prônes ou lorsqu’il est devant une assemblée à qui il doit s’adresser. Il respire calmement, profondément. Il relâche ses bras et joint ses doigts, puis place ses mains devant lui. Il cale ses pieds pour assurer sa stabilité. Voilà, il est prêt.


– Mesdames, messieurs, je suis le père Julius Grösser, curé de la paroisse de la ville de Dachau, non loin de Munich…


Julius n’a pas le temps d’en dire plus qu’un vaste mouvement secoue les rangs des drapeaux des anciens Combattants, Résistants et Déportés. Dans un mouvement d’ensemble, ordonné et calculé, tous tournent le dos à la stèle et abaissent les hampes pour les mettre les drapeaux en berne. Ceux qui ne portent pas de drapeau mais arborent de nombreuses médailles au revers de leurs vestes, suivent le mouvement. Julius a suspendu ses paroles, interloqué par cette manifestation de franche hostilité. Il ne sait plus quoi dire. Doit-il continuer ? Doit-il s’arrêter ? D’un regard implorant, il se tourne vers le Préfet, aussi surpris que Julius et dans ses yeux il lit le désarroi du représentant de l’État. Les deux hommes sont seuls, face à la foule qui attend, se demandant bien ce qui était en train de se passer là, sous ses yeux. Faute de mieux, le Préfet lui marmonne :


– Continuez. Faites comme si de rien n’était…


Et Julius reprend la parole. D’une voix calme et assurée, avec son accent germanique si caractéristique, il raconte son histoire ou plutôt, il raconte l’histoire d’amour entre Julien et Martha, l’Auxiliaire Féminine de la Wehrmacht. Julius y met tout son cœur pour narrer l’épisode de la gentiane pourpre, cueillie par Julien pour Martha en lieu et place de roses. Il met toutes ses tripes pour relater la dernière lettre de sa mère à Julien pour lui annoncer son rapatriement forcé en Allemagne et la naissance de leur enfant. Il met toute son âme pour raconter comment il a reçu la confession de sa mère qui lui apprenait la vérité sur sa naissance. En face de lui les visages sont graves et marqués d’une émotion qui envahit certains. Deux ou trois femmes essuient même discrètement une larme qui perle au coin de leurs yeux. Mais l’intervention de Julius, si elle émeut le public, laisse toujours les porte-drapeaux de dos ainsi que les représentants des anciens Combattants, Résistants et Déportés. Eux, sont insensibles et résolument opposés à son intervention, n’attendant de sa part que des mots de regret, des excuses pour le lâche assassinat dont son « père » a été l’une des victimes.


Julius reprend son souffle et s’apprête à reprendre la parole quand, surgi des derniers rangs, un homme à la tête blanche, brandissant sa canne, fend la foule et s’avance jusqu’à Julius pour s’arrêter devant le Préfet et lui faire face. Devant l’irruption de l’inconnu, le Préfet a un geste de recul et de ses yeux, où l’on peut lire une certaine crainte, il cherche où peuvent se situer les forces de l’ordre qui pourraient intervenir s’il devait subir une agression.


– Monsieur le Préfet, monsieur l’abbé, vous n’avez rien à craindre. Je suis Fernand Aubanel, de Grenoble et je suis – enfin, j’étais – un ami de Julien Malriq. Permettez-moi de venir vous apporter ici mon témoignage, puisque nous sommes entre amis.


Puis se tournant vers l’assistance, il hausse le ton :


– Mesdames, messieurs, chers compagnons de la Résistance. Peut-être que certains d’entre vous m’ont reconnu, quoique, comme tout le monde j’aie dû prendre quelques années. Je suis le capitaine Philippe – c’était mon nom dans la Résistance, dit-il en aparté au préfet – et bon nombre d’entre vous ont obéi à mes ordres, dans le secteur de Saint-Nizier en juillet 44. Mon amitié avec Julien remonte à nos études au lycée de Grenoble où nous partagions le même banc. Je peux parler d’amitié, car nous échangions tous nos secrets, y compris les plus intimes. Nous sommes entrés ensemble dans le même réseau de résistance et nous avons participé ensemble aux combats dans le Vercors. Je dois être le seul, ici, à connaître la réalité de son amour pour Martha et ce que cette histoire d’amour a aussi apporté à la Résistance. Alors, mesdames et messieurs les portes-drapeaux, je trouve votre attitude particulièrement indigne et vous ordonne de faire face à la stèle et d’incliner vos drapeaux en la mémoire de mon ami Julien.


Fernand Aubanel se tait et semble défier du regard les dos qui, pour l’instant, semblent immobiles mais dont on aperçoit les nuques qui se tournent de droite ou de gauche. Dans les rangs des représentants de la résistance, les conciliabules semblent aller aussi bon train. Et les secondes qui s’écoulent sont une éternité pour tous. Enfin un premier frémissement secoue les hampes qui se redressent lentement, déjà les premiers se retournent. Ceux qui ne portent pas de drapeaux sont les derniers à revenir face à la stèle, les yeux baissés, un peu honteux de cet acte de sédition auquel ils viennent de mettre un terme. Fernand Aubanel, satisfait, affiche un léger sourire en regardant le préfet qui reste médusé par la tournure des évènements qu’il n’avait pas du tout prévue ainsi. Alors, pour se donner bonne contenance, reprendre les rênes de cette cérémonie un peu particulière, il s’adresse au nouvel arrivant :


– Monsieur, bien que ce ne soit ni le lieu ni le moment mais étant données les circonstances et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous somme de nous fournir votre témoignage sur le comportement que vous dites exemplaire de Julien Malriq, comportement dont nous n’avons jamais douté. Ces messieurs-dames, représentants les associations d’anciens Combattants, des Résistants du Vercors et des Déportés enregistreront votre témoignage ultérieurement. De votre côté, nous vous demandons, devant cette stèle sacrée, face aux représentants de vos camarades et à la famille de Julien Malriq, ici présente, de nous dire ici la stricte vérité, rien que la vérité et toute la vérité. Le jurez-vous ?

– Oui, monsieur le Préfet. Devant cette stèle qui est sacrée, je le jure !

– Alors ? Dites-nous ce que vous savez ?


Fernand Aubanel se racle la gorge et entame un récit d’une voix un peu hésitante :


– Voilà. Juste après la guerre, écœuré par tout ce que j’avais vu, entendu, peiné jusqu’au plus profond de moi par la perte de quelques amis très chers, dont celle de Julien, je me suis juré de ne jamais revenir dans ces lieux ni de participer aux cérémonies de mémoire et de commémorations. Mais les hasards de la vie font qu’aujourd’hui, accompagnant mes enfants et petits-enfants sur la route des vacances nous sommes passés sur ces lieux encore douloureux à mon cœur. Ce sont mes enfants et petits-enfants qui se sont arrêtés ici, au début de cette cérémonie. À contrecœur, je les ai suivis et finalement, j’en suis heureux car je viens d’entendre le récit de Julius Grösser et j’ai aussi vu le mouvement de mauvaise humeur de la part de mes camarades. Alors je me dois de venir rétablir quelques faits essentiels.


Fier de cette rapide introduction, Fernand souffle et sans attendre, continue :


– Au lycée, nous avions dix-neuf ans, Julien était doué pour la technique et les travaux manuels. Moi, plutôt sportif. Quand nous sommes entrés dans le réseau « Combat », Julien s’est vu attribuer un rôle d’estafette, pour transmettre les informations, et moi j’ai été formé au combat. Julien a montré d’excellentes qualités techniques et il était non seulement en charge de transmettre des messages entre les différents groupes mais il était aussi capable de réparer et bricoler les postes radios. Quand les vacances sont arrivées, il a pu assurer des missions plus longues, plus périlleuses. C’est lui qui a été chargé de faire les liaisons entre le Vercors et les Glières, passant à travers les mailles serrées des contrôles qui étaient établis autour de ces massifs. Quand il est rentré chez lui, pour les grandes vacances de 1943, il m’a raconté que la ferme était en partie occupée par un groupe de transmission. D’abord ensemble, puis avec nos responsables, nous avons réfléchi sur la meilleure façon de tirer partie de cette situation. Et c’est Julien qui a eu l’idée de séduire une opératrice radio, une Auxiliaire Féminine de la Wehrmacht pour lui soutirer des informations. Son travail d’opératrice lui donnait accès aux codes de l’armée et à tous les messages qui concernaient les mouvements de troupes dans le Vercors. Et avec l’accord de nos chefs, Julien a séduit Martha. Mais les lois de l’amour ignorent les lois de la guerre. Julien s’est pris au jeu, Martha aussi. Ils ont formé un vrai couple, devant cacher leur amour à la vue de tous : elle, elle a dû se cacher de ses camarades et supérieurs. Elle risquait gros. Très gros. Lui il a dû se taire vis-à-vis de sa famille d’abord, de ses camarades et copains ensuite car lui aussi risquait très gros. En réalité, j’étais le seul au courant de sa situation et surtout de son évolution. Car d’un simple ordre pour raison de service, cette bluette cachée, a grandi pour se transformer en un véritable amour. Ils avaient même envisagé, les hostilités terminées, de se marier.


En prononçant ces dernières paroles, Fernand marque une pause dans son récit et jette un regard vers ses anciens compagnons d’armes de l’Ombre. Nombreux sont ceux qui restent le regard figé au sol, encore un peu piteux de leur mouvement d’humeur et étonné aussi de l’irruption de Fernand, dit Philippe, dont ils avaient perdus la trace au sortir du Maquis et que beaucoup pensaient mort. Mais personne ne semble avoir l’intention de remettre en cause la véracité du récit que Fernand déroule.


Et Fernand, sans véritable effort de mémoire, comme s’il racontait un fait survenu la veille, continue :


– Martha était une jeune femme séduisante et romantique. Elle avait été enrôlée contre son gré dans cette guerre et rapidement elle avait commencé à transmettre des informations essentielles à Julien. Pourquoi trahissait-elle les siens ? Simplement parce qu’elle pensait qu’en agissant ainsi, elle participait à l’accélération de la chute du régime qui mettrait un terme à la guerre. Les informations qu’elle a communiquées à Julien pouvaient pourtant lui coûter le peloton d’exécution pour haute trahison ! Elle lui avait non seulement transmis les codes utilisés par l’armée mais aussi par la Gestapo et la milice. Plus tard, elle lui a fourni les quartz et les fréquences qui ont permis à Julien de trafiquer différents postes radio pour capter directement les communications allemandes, sans se faire repérer par les véhicules goniométriques qui traquaient nos postes clandestins, puisque nous émettions sur les mêmes fréquences que les troupes allemandes. Plusieurs fois, ils ont tenté de changer de fréquences et chaque fois nous changions avec eux, ce qui avait comme conséquences de désorganiser leurs mouvements. Cela a sauvé de nombreuses vies. Cela a permis aussi d’intercepter de nombreux convois, d’en détourner d’autres. De renvoyer des renforts dans leurs casernes ou de faire atterrir des planeurs dans des zones impraticables et d’éliminer quelques dizaines d’ennemis chaque fois. Et puis l’inéluctable est arrivé. Ni l’un ni l’autre ne l’avaient prévu. Martha est tombée enceinte. Au début, elle n’a rien dit. Elle n’a rien dit parce qu’elle savait qu’elle aurait mis la vie de Julien en danger. Peut-être même avait-elle eu peur qu’il refuse de continuer ses activités pour la Résistance. Elle n’avait rien dit non plus à cause des menaces qu’elle-même encourait. Les autorités militaires allemandes étaient particulièrement vigilantes quant à ce genre de situation. Elle savait qu’elle risquait la forteresse et la confiscation de son enfant. Alors, elle a gardé le secret le plus longtemps possible, jusqu’au moment où elle n’a plus pu se taire.


Fernand marque une nouvelle pause dans son long récit. Le silence qu’il suscite est palpable. Chacun écoute avec attention les paroles dites sans haine, ni acrimonie. Tout le monde semble prendre conscience d’assister à la révélation d’un épisode dramatique que chacun aurait pu vivre à cette époque là, en ces circonstances. Tout en parlant, Fernand promène ses yeux sur les rangs de l’assistance qui souvent refuse d’affronter son regard et baisse les yeux. Mais Fernand n’en a cure. Il continue à balayer de ses yeux la foule qui reste statufiée et suspendue à ses lèvres. Puis il reprend son souffle et recommence à parler :


– Immédiatement Martha a été rapatriée en Allemagne, rejoignant sous bonne escorte une prison militaire où elle a attendu le terme. Mais avant de partir elle a écrit une lettre à Julien pour lui annoncer son départ et la naissance d’un enfant. Julien était désespéré. Je l’ai vu arriver ce jour là, défait, les yeux pleins de larmes. J’étais non loin de Lans-en-Vercors en train de préparer de nouvelles opérations. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il m’a raconté la lettre, le départ de Martha, l’annonce de la naissance. Il était malheureux. Il a passé sa journée à pleurer. Son chagrin était sincère, profond et il faisait mal à voir. Et puis au soir venu, il a dû repartir car une nouvelle mission lui incombait. Bravement, il l’a accomplie mais il avait pris sa décision : celle de rejoindre le maquis, abandonnant son travail d’estafette. En plus, il avait peur que Martha soit brutalisée et interrogée par la police militaire ou la Gestapo et là, il savait que rares étaient ceux qui résistaient longtemps à leurs méthodes. Alors, pour la sécurité de tous, il a été intégré au maquis. Il est parti de chez lui en prétextant un retour aux études à Grenoble. Durant tout le temps où il est resté parmi nous, il s’est montré d’un grand courage. Toujours volontaire pour mener à bien des missions de reconnaissance, des coups de mains audacieux. Il agissait souvent plus en désespéré qu’en homme raisonnable et sensé. Mais personne n’a le droit de le juger. Il n’avait plus de nouvelles de Martha et ne pouvait pas lui écrire. À la mi-juillet 1944, alors qu’il allait réparer un poste de radio, il est tombé dans une embuscade avec son escorte. Il a été grièvement blessé aux jambes et au bras. Il a roulé-boulé dans un petit ravin où, après le départ des Allemands, il a pu alerter ses camarades du secteur. Il transportait avec lui l’un des rares postes de transmission portatifs que les Anglais nous aient parachutés. Il savait que cet appareil était très précieux pour le commandement du Vercors et il lui fallait, coûte que coûte, le faire parvenir au plus vite à notre poste de commandement. Ensuite, il a été hospitalisé à Saint-Martin. Après, vous connaissez malheureusement la suite.


Fernand se tait un instant. Il baisse la tête, puis la redresse un peu.


– Voilà ! Voilà pourquoi, aujourd’hui je suis heureux de rencontrer le fils de Julien et de rétablir quelques vérités sur mon ami. Heureux et soulagé aussi parce que je n’avais jamais cherché à savoir ce qu’était devenus Martha et son enfant, l’enfant de Julien. Après la guerre, la vie a repris. Moi, j’ai surtout tenté d’oublier les morts, la souffrance et les haines. Je sais que j’ai eu tort de ne pas retourner voir les Malriq pour leur dire, leur parler, leur expliquer. Je sais que j’ai eu tort de ne pas chercher à en savoir plus sur cet enfant et cette femme. Et puis il y a les hasards de la vie. Comme celui d’aujourd’hui qui me ramène sur ces lieux de mémoire, soixante-deux ans après la mort de Julien, de ses camarades. Ils me font assister à cette cérémonie, moi qui me refusais à revenir ici ou même à aller jusqu’au monument aux Morts, à côté de chez moi, pas loin de Toulouse. Voilà qu’il a suffi que nous passions sur cette route de vacances avec mes enfants et petits-enfants pour qu’ils m’entraînent sur ces lieux, dont je parle quelquefois à la maison et que personne ne connaît chez nous, pour assister au retour du fils de Julien et faire enfin sa connaissance. Voilà ce que je me devais de vous dire.


Dans l’assistance, tout le monde baisse la tête sous l’effet de la surprise. Surtout dans les rangs des différentes associations patriotiques. Seuls, Maurice et Jean Malriq redressent leur buste et leur tête, comme pour se grandir après ces moments qu’ils viennent de vivre d’une façon si difficile. Quant à Julius, toujours debout à côté du Préfet, il reste perdu dans ses pensées. De nouvelles informations essentielles viennent de compléter le portrait de son père tout en lui faisant découvrir une nouvelle facette de la personnalité de sa mère. Ainsi, sa mère a-t-elle trahi par amour en transmettant des informations sur les mouvements de troupes ! Des informations qui ont épargné des vies de Résistants et coûté celles de soldats allemands. Julius oscille entre la fierté et la peine. Il se sent soudain tiraillé entre ses deux états. S’il accepte l’origine de sa naissance comme une forme d’honneur parce que l’idée que son père soit un héros est importante pour lui, il est tenté d’occulter le rôle de sa mère – qui l’a d’ailleurs elle-même minimisé lors de sa confession. Elle n’avait fait ressortir que le côté « amour et passion » et en avait tu les actes de trahison qu’elle avait commis de sang froid et en toute connaissance de cause, voire même d’une façon réfléchie et raisonnée. En même temps, Julius se souvient d’une petite phrase prononcée par Maurice Malriq, dans le bureau du Préfet, à propos de convois allemands attaqués, de vies épargnées et d’interrogations sur les origines des fuites que certains semblaient vouloir attribuer à Julien mais dont rien n’avait été avéré.


Chacun reste perdu dans ses pensées et sursaute quand le maître de cérémonie – tous semblent avoir oublié que la cérémonie n’est pas terminée et que les soldats du peloton qui rendent les honneurs, sont toujours au garde à vous – lance :


– Fermez le ban ! Fin de la cérémonie. Merci à tous d’être venus et de vous être déplacés.


Immédiatement suivi de quelques ordres militaires et d’un brouhaha atténué par l’atmosphère lourde qui enveloppe l’assistance. Julius, lui, ne bouge toujours pas. Pourtant sa main est vigoureusement secouée par Fernand qui s’en empare avec autorité. Tous les deux sont entourés et cernés par un groupe qui les enferme. Tout le monde parle en même temps et Julius a beaucoup de mal à comprendre ce qu’ils disent. Les paroles lui arrivent brouillées, comme étouffées par bribes :


– Désolés… On ne savait pas… On a douté… On est très fiers…On n’aurait pas dû…


Julius, dans ce tourbillon, cherche derrière lui ses « nouveaux oncles ». Eux aussi sont aspirés par un groupe qui les serre de près, les étouffe presque. Eux aussi reçoivent des félicitations posthumes pour l’action de Julien et des excuses à propos de l’attitude outrancière de tout à l’heure. Eux aussi sont ébaubis par ce soudain revirement. Eux aussi viennent de découvrir une nouvelle facette de la vie de leur grand frère. Maurice, qui était chagriné par l’irruption de Julius dans la vie de la famille et qui avait vu dans cette apparition une perturbation de l’ordre établi et une certaine remise en cause de l’héroïsme de Julien, peut relever la tête et assurer à la face de tout le monde combien il est fier de l’attitude de son frère, attitude dont il affirme maintenant à haute et intelligible voix n’avoir jamais douté. Jean, toujours plus enclin à l’exubérance, lui donne de puissantes tapes dans le dos et lui bourre les côtes de coups de coudes et lui crie à l’oreille :


– Tu vois, je te l’avais bien dit ! Julien, il pouvait pas avoir trahi… Je te l’avais bien dit, hein ! J’avais raison…


Agacé par les bourrades du frère et ses criailleries, Maurice veut rejoindre Julius. À la force de ses coudes, il arrive à se déplacer, faisant mouvoir avec lui le cercle qui l’enserre pour finir par rejoindre celui qui ne cesse de s’amalgamer autour de Julius. Au passage, l’attroupement a drainé avec lui le Préfet qui se retrouve porté contre son gré entre l’oncle et le neveu. Lui aussi, bien que gentiment malmené, prend ce débordement bon enfant avec philosophie et se laisse doucement glisser entre les deux hommes. C’est qu’il a eu quelques frayeurs, tout à l’heure, monsieur le Commissaire de la République. D’abord quand il a vu cette forme de révolte des anciens combattants, puis quand Fernand a surgi devant lui avant qu’il ne fasse cette série de révélations époustouflantes. Intérieurement, le Préfet, a eu quelques sueurs froides. Alors ce bain de foule débonnaire qui l’entraîne et froisse son bel uniforme, efface ses angoisses et le conforte dans son idée qu’il a bien fait de provoquer le destin.


Maurice et Julius sont enfin face à face. Entre les deux hommes un nouvel élan chargé d’émotion, presque aussi fort que celui de l’avant-veille et de la veille, les jette dans les bras l’un de l’autre. Sous le regard encore un peu incrédule du groupe qui les entoure, les deux hommes s’étreignent, se serrent dans les bras l’un de l’autre. Aucune parole ne sort de leur bouche. Seuls les regards parlent pour eux. Rassasiée d’émotions, d’informations nouvelles, de coups de théâtre, la foule finit par se dissiper, se disloquer, laissant les deux hommes face à face. Personne n’a osé crier ou applaudir mais ce n’était pas l’envie qui manquait. Julius, Maurice et Fernand rejoignent enfin Jean qui est resté avec la famille. Tous attendent au côté de la stèle où embaument les fleurs fraîches. Le groupe a pris la place du peloton de militaires qui s’éloigne selon le pas réglementaire des Chasseurs. Plus loin, l’évêque de Grenoble rejoint par les autorités administratives et militaires, se félicite de ce dénouement heureux, tandis que le Rabin qui l’accompagne semble toujours contrarié et fermement campé sur ses positions. Par petits groupes, les représentants des anciens Combattants, Résistants et Déportés, après avoir rangé leurs drapeaux, finissent eux aussi par s’éloigner laissant une place largement vide où le silence reprend ses droits.


Enfin Maurice peut, sans difficultés ni arrière-pensée, s’approcher de la famille Malriq, en tenant Julius par le coude :


– Voilà. Vous l’avez rencontré l’autre soir, rapidement. Hier, tous ensemble, nous en avons longuement parlé. Je vous présente Julius Grösser, le fils naturel de Julien.


La dernière petite fille de Maurice, aux yeux mutins, au petit nez légèrement retroussé et la figure tavelée de taches de rousseurs s’approche du prêtre allemand et en le fixant droit dans les yeux, du haut de ses neuf ans, lui dit :


– Moi, je suis Juliette. Toi tu t’appelles Julius. C’est drôle, on dirait un prénom d’Astérix !


Sa mère qui surveille pourtant toujours les possibles effronteries de sa fille, car elle la sait impertinente, n’a pas le temps d’intervenir. Déjà Julius enlève le poids plume de l’enfant au-dessus du sol et en la soulevant haut dans les airs lui dit :


– Je m’appelle Julius parce que ma maman voulait rappeler que je suis né en juillet. Si j’avais été une fille, elle m’aurait appelé Juliette, comme toi ! Au fait, tu sais que c’est mon anniversaire aujourd’hui ! conclut-il en riant. Et si on allait acheter dans le prochain village un énorme gâteau ? Dis, qu’est-ce que tu en penses, toi ?


La petite Juliette rit aux éclats, mi-ravie par cette envolée, mi-inquiète de se trouver soudain au-dessus des têtes de toute cette foule. Elle secoue la tête en signe d’assentiment avant de se retrouver au sol et d’empoigner fermement la main de ce drôle de curé dont sa maman lui a dit tout à l’heure dans la voiture, que c’était son cousin. Elle se souvient soudain qu’elle a une autre question à lui poser et tire de toutes ses forces sur la main de Julius jusqu’à ce qu’il se penche vers elle :


– Oui ?

– Dis, c’est parce que tu es allemand qu’on dit que tu es mon cousin germain ?


Et les quelques personnes qui les entourent ne peuvent conserver plus longtemps leur sérieux, et un immense éclat de rire finit par détendre l’atmosphère, se répercutant de rangs en rangs pour se transformer en un véritable fou-rire libérateur de toutes les tensions accumulées durant ses derniers trois jours.


Julius serre fort la petite main qui ne le quitte plus et les yeux encore pleins de larmes de rire, ils se dirigent vers la stèle où une plaque marque l’endroit où a été perpétré le martyr des Résistants. Reprenant son calme, serrant doucement la main de Juliette, un peu à l’écart de la famille qui reprend elle aussi son sérieux et fait soudain silence, il s’immobilise pour entamer d’abord un Notre Père que Juliette avec sa voix fluette récite avec lui. Derrière lui, Julius perçoit les paroles reprises par tout un chacun. Après cette oraison, il marque un temps et la main unie à celle de Juliette, il s’adresse à la stèle, avec sa voix grave et son accent germanique :


– Julien Malriq, martyrisé par le peuple allemand, je suis venu me présenter à toi, ici et en ce jour si particulier. Je suis Julius, le fils que t’a donné Martha, la femme que tu as aimée. La guerre et la mort vous ont séparés. Aujourd’hui, je sais que vous êtes réunis pour l’éternité au royaume de Dieu. Que vos âmes se retrouvent et se réjouissent ! Ici, personne ne t’a oublié. Tout le monde connaît ton action, tes actes. Tu as pu les accomplir grâce au courage de Martha qui a su t’apporter son soutien et sa compréhension. Pour tout cela, soyez en tous les deux remerciés. Par vos actions communes et exceptionnelles, vous avez participé à la Paix d’aujourd’hui. Voilà pourquoi je suis heureux de venir te rencontrer en ces lieux, en compagnie de toute ta famille.


Julius semble marquer un instant de silence puis se penche doucement vers la tête blonde de Juliette qui reste droite et digne, la main enveloppée par celle de Julius. Courbé en deux et en baissant la voix il reprend :


– Je voulais te présenter une des dernières générations des Malriq, celle par qui la paix et l’Europe se feront définitivement et pour qui tu as su donner ta vie.


Puis en souriant il ajoute :


– Elle, elle s’appelle Juliette. Elle est blonde, avec quelques taches de rousseurs et un petit nez retroussé… Ah ! Cette demoiselle a neuf ans, l’âge de raison… Juliette, je te présente mon papa, il s’appelait Julien Malriq. Il avait vingt ans et il est mort en héros. Toi n’oublie jamais le sacrifice qu’il a fait pour que tu puisses vivre dans cette belle France. Tu dois aimer ton pays et aussi tous les autres pays de l’Europe avec qui tu dois vivre en paix. Parce que la guerre… c’est trop moche la guerre ! Et puis, c’est toujours injuste, la guerre… Elle tue les gens qu’on aime, elle sépare les gens qui s’aiment et elle condamne ceux qui sont ennemis en leur interdisant de s’aimer. Pourtant, ils devraient avoir le droit de s’aimer en paix, eux-aussi.


Juliette, très émue par ce discours, ne trouve rien à redire (pour une fois, dirait sa mère). Mais cela l’embête un peu, ce n’est pas dans sa nature que de ne pas avoir le dernier mot, alors, elle tire sur la main pour inciter Julius à se pencher encore un peu et lui dépose un gros bisou un peu humide au milieu de la joue et lui murmure à l’oreille et en rougissant :


– Moi, je t’aime, Julius. Mais pourquoi t’es pas venu plus tôt pour voir ton papa ? Tu avais peur de grand-père et de tonton Jean ? Et ta maman, pourquoi elle t’a pas dit plus tôt que ton papa c’était Julien qui est au paradis des héros du Vercors ? Hein ! Dis-moi ? Et puis, maintenant, tu vas repartir en Allemagne et le laisser seul, ici ?


Julius ne sait que répondre à ces flots de questions simples et pourtant si criantes de vérité. « Pour les enfants, le monde est si simple, naturellement simple », pense Julius. Il n’y a que les adultes pour le compliquer et rendre les choses horriblement complexes et embrouillées.


– Je ne sais pas répondre à toutes tes questions, Juliette. Mais la seule chose que je sais, c’est qu’on va se revoir. Ça, c’est promis. Je reviendrai et pas seulement au mois de juillet prochain.

– Chouette ! s’écrie la petite fille en lui lâchant la main et en sautant dans ses bras pour aller nicher sa figure d’ange blond dans son cou.

– Juliette ! crie la mère

– Laissez… Elle est si…


Julius ne trouve pas le mot et ses bras son encombrés par la petite fille et il ne peut attraper son traducteur électronique alors il se contente de sourire et serrer l’enfant qu’il aurait peut-être aimé avoir et venir présenter à son père, en cette journée mémorable.




Épilogue


En cette fin d’après-midi du 27 juillet 2006, toute la famille Malriq a, traditionnellement rendez-vous au temple de Mens. En cette année, exceptionnelle, le père Julius Grösser, curé de la paroisse de Dachau, est là, présent aux côtés du pasteur Simon Lapalisse. Ensemble ils concélèbrent une cérémonie œcuménique en mémoire de Julien, héros de la Résistance, tombé sous les balles assassines d’un peloton d’exécution, alors qu’il était allongé sur un brancard, grièvement blessé. Au cours de la célébration, le pasteur associe aussi la mémoire de Martha Grösser, mère de Julius, que Julien a aimée durant l’année 1943-44, d’abord sur ordre puis comme un homme peut aimer une femme.


Plus tard, alors que la lune n’est pas encore levée, dans la grande cour carrée de la ferme Malriq encore brûlante de soleil, dans le quartier de La Guerre au Percy-en-Trièves, non loin des fenils qui ont abrité les amours de Julien et Martha, de grandes tables ont été préparées. Tout le monde festoie. La famille accueille dans la dignité retrouvée, ce neveu venu d’Allemagne. Plusieurs membres des associations de Résistants, des anciens Combattants du Vercors et des Déportés les ont rejoints. Même monsieur Jean, le cafetier du Percy est là, sa serveuse, elle, a été embauchée pour le service. Les cousins, proches ou éloignés sont aussi venus. Ceux qui ne voulaient pas parler à Julius et ceux qui ont parlé dans le café. En tout, ils sont près d’une cinquantaine à se presser autour de Julius. Tous veulent lui parler, savoir. Julius s’efforce d’être aimable avec tous, malgré la fatigue, la chaleur et cette charmante petite cousine qui ne le lâche plus et qui vient de s’endormir sur son épaule, en suçant son pouce.


Julius est heureux. Il était venu chercher un père il a trouvé une famille.


 
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   Nono   
12/2/2007
Jeff connaît mon appréciation, donc ce commentaire s'adresse à ceux qui n'aime pas lire un texte long à l'écran (c'est mon cas la plupart du temps). Là, on n'est plus 'la plupart du temps', on est à un moment particulier, on ne s'occupe pas du temps ... Ah, si vous pouvez imprimer, c'est mieux,mais bon ... Prenez-le, le temps, oubliez le reste, débranchez le téléphone, fermez les yeux (ah, non, c'est pasune bonne idée, ça, oubliez) et commencez à lire. Dans quelques secondes, vous sentirez cette canicule sur les épaules de Julius, dans quelques minutes, vous ressentirez ses doutes et ses espoirs, vous n'êtes plus en 2007. Prenez le temps, ces acteurs d'hier et d'aujourd'hui en valent la peine.

   Karl   
28/3/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
On commence la lecture de ce texte en se disant, c'est long, on verra bien. Puis lorsque l'on quitte ce récit, après l'avoir dévoré avidement d'une traite jusqu'au point final, on se dit qu'on a vu. Et ce qu'on a vu est plaisant, très plaisant, très très plaisant. Des ambiances, des regards chargés d'Histoire, des sentiments jamais mièvres, simplement justes, simplement crédibles, simplement simples. On gravit avec Julius la montée vers son passé, on ressasse sans s'apitoyer ces souvenirs éternellement gravés, de cette période immonde et terrible où l'on devait se choisir un camp, sous peine d'y être envoyé.

   Banshee   
2/3/2007
J'ai été impressionné par la qualité de cette écriture. Le sujet par lui-même est déjà des plus intéressants, il se mue ici en une aventure héroïque qui noue la gorge et met les larmes aux yeux. Une nouvelle comme j'ai rarement eu l'occasion d'en lire... la fibre d'un grand écrivain. Tout y est : justesse et richesse du vocabulaire, véracité et crédibilité des témoignages, profondeur psychologique des personnages que permet l'intrigue et qui est exploitée à fond.
Je ne devrais pas te féliciter, c'est au-delà de cela, mais bravo tout de même.

   Pat   
28/4/2007
Ce texte possède des qualités indéniables : histoire intéressante indiquant un bon imaginaire (j’ai lu aussi le remontreur de mémoire), style descriptif très précis (visuel), une certaine aisance au niveau du vocabulaire… On sent l’envie de raconter, de partager… Un texte particulièrement apprécié (cf. commentaires élogieux) mais qui me gêne toutefois pour 2 raisons essentielles : D’une part, il me paraît trop explicatif… Sans doute le désir de bien faire passer votre propos. Ça se traduit notamment par des redondances (l’histoire de la grotte répétée 2 fois, en particulier), des descriptions qui ne me paraissent pas toujours utiles, des sous-entendus trop « audibles » : du coup j’avais tout de suite compris le secret du personnage. D’autre part, certains éléments sont un peu « fleur bleue » (le contenu du coffre, l’histoire amoureuse qui aurait pu être encore plus dramatisée compte tenu du contexte) ou manquant de nuances (en particulier : le personnage de la fin, celui qui connaissait toute l’histoire et qui intervient lors de la commémoration : pourquoi l’avoir fait venir « comme par hasard » ce jour-là ce qui vous a obligé à donner des explications qui alourdissent inutilement le récit (les vacances, les petits enfants etc.) : il aurait très bien pu être du village, peut-être à l’écart….
Il est difficile d’évaluer jusqu’à quelle précision dire les choses pour être compris du lecteur. Pourtant il me semble important de lui laisser un espace de liberté avec quelques zones d’incertitudes où son propre imaginaire peut s’introduire… A partir de là, il est vrai, certaines choses échappent à l’auteur. Mais un fois offert, un texte lui appartient-il encore ?

   Anonyme   
6/9/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je trouve l'histoire de mon oncle Julius très poignante au travers de ces lignes.
De nombreuses images me sont venues à l'esprit en parcourant les textes.
Ces images ne sont rien de réalité, une simple transposition dans l'instant évoqué, avec mes peurs, mes peines, mes angoisses, et cette volonté farouche de comprendre ces faits du passé qui me rapprochent plus que jamais de mes descendants.
Il est des temps de guerre et de douleur que l'on croyait à tout jamais révolus, et qui refont surface à la veille de l'annonce d'une nouvelle guerre mondiale.
L'être humain victime de son savoir, de son intelligence, de sa technologie, incapable d'envisager l'avenir sans la destruction de sa propre espèce!!!


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