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Aventure/Epopée
jipe4 : La petite princesse
 Publié le 27/11/08  -  2 commentaires  -  78850 caractères  -  52 lectures    Autres textes du même auteur

Une version époustouflante et symétrique du célèbre « Petit Prince » dans laquelle l’aviateur est devenu un navigateur, les planètes des îles, le roi un président, l’ivrogne un joueur, et le petit prince une petite princesse… Car si les mauvaises langues pouvaient dire que le petit prince a des idées de droite, il lui manquait une petite princesse aux idées de gauche…


La petite princesse


En remerciement à Antoine de Saint-Exupéry, grand inspirateur de ces modestes écrits, et à son Petit Prince auquel il manquait une compagne…

Je leur demande pardon d’avoir adopté leur style d’écriture et leur façon de dialoguer, c’était tellement parfait…

Je l’ai voulu ainsi par respect pour le Petit Prince et son auteur et si, au début, mon idée était d’écrire « L’anti Petit Prince » et de lui faire dire des choses horribles, j’ai plutôt choisi de donner la parole à une très gentille petite princesse qui, au fil des lignes, m’a donné son amitié et beaucoup de bonheur.


Chapitre I


Quand j’étais petit, j’ai vu dans un livre intitulé « Le livre de la brousse » une terrible image. Elle montrait un petit lion gobant l’intérieur d’une carapace de tortue.

Il était écrit dans le livre : les petits lions aiment beaucoup aspirer l’intérieur de la tortue avec leur langue et en extraire la viande. Une fois leur repas terminé, ils vont jouer avec leurs frères et sœurs.

J’ai alors beaucoup réfléchi sur les histoires d’animaux et, avec mon crayon-feutre, j’ai illustré mon premier texte. J’ai montré mon travail aux galeristes afin d’exposer chez eux et ils m’ont répondu :


- Pourquoi exposer des paysages de montagnes aussi nuls ?


Mon dessin ne représentait pas des montagnes mais un crocodile qui serrait la queue d’un lapin entre ses mâchoires.

Comme les galeristes ne comprenaient pas j’ai refait mon dessin ; une bête montagne pointue coloriée de marron.

Ils m’ont alors conseillé de ne plus dessiner ni l’horrible ni la vérité, mais plutôt de jouer en bourse ou de me faire chercheur de pétrole.

Alors j’ai renoncé à l’art et au dessin figuratif. Ces galeristes n’osent jamais rien de neuf ni d’osé et c’est décourageant pour les artistes de toujours les solliciter.

Alors, j’ai opté pour la physique. J’ai expérimenté dans des laboratoires et la science m’a été utile. On se rassure toujours de savoir pourquoi et comment on tient debout.

Au cours des colloques et des conférences auxquels je suis allé, j’ai rencontré des gens savants et graves, j’ai discuté avec eux, j’ai constaté leurs façons d’agir et les ai trouvés pas plus intéressants que la moyenne.

Lorsque l’un d’eux me semblait plus cordial, je lui présentais mon premier dessin qui était toujours dans l’une de mes poches ; je voulais juste savoir si son esprit était aussi imaginatif que celui des galeristes. Il me répondait toujours : « C’est un paysage de montagne ». J’affichais alors un air aussi sérieux et grave que le sien et lui parlais de magnéto-absorption, de résonance cyclotron et d’infra rouge. Il me prenait alors pour un des siens.


Chapitre II


J’ai ainsi vécu dans ma bulle sans un ami à qui me confier, jusqu’au naufrage de mon bateau sur un tas de cailloux au milieu de l’océan.

Je m’étais cassé quelque chose, le coude ou le bras et pas un voilier ne s’arrêtait alors que je gisais sur un banc de sable. Depuis que le vent se paye cher, les bateaux ne se déroutent plus pour un naufragé. Je souffrais, ne pouvant me relever et l’île la plus proche se trouvait à plus de cent miles de là.

Je me suis donc allongé sur le sable et me sentais plus seul que l’astronaute américain Amstrong sur la lune. Je ne sais combien de temps j’ai dormi quand au matin une petite voix m’a éveillé.


- S’il vous plaît, dessine-moi un camion !

- Quoi ?

- Dessine-moi un camion !


Malgré ma blessure je me suis relevé brutalement comme si j’avais reçu une décharge électrique.

Je me suis gratté le dessus du crâne pour me sentir en vie et j’ai ouvert les yeux. J’ai vu alors un petit bout de femme aux cheveux blonds qui m’examinait comme si j’étais d’une autre planète. Pour celui qui le demanderait j’ai dessiné son profil de mémoire, mais avec le temps, il s’est un peu altéré et, de toute façon, je ne suis pas portraitiste et la physique a changé ma façon de dessiner, je ne sais plus faire que des abaques et des courbes.

Je l’examinai à mon tour avec surprise.

C’est vrai que je me trouvais loin du premier continent et mon petit bout de femme n’avait pas l’air fatigué ni angoissé ni affamé de se trouver en pleine mer loin des côtes. Je lui posai à mon tour la question :


- Mais que fais-tu là ?


Comme si elle n’avait rien écouté, elle répondit :


- S'il vous plaît, dessine-moi un camion !


Quand une personne ne vous répond pas, on n’ose pas répéter la question. Aussi surprenant que cela puisse paraître, je sortis de ma poche un carnet de croquis et un crayon ; je les prends toujours avec moi au cas où j’aurais à noter une idée. Me rappelant que la physique avait tué l’artiste en moi et que sa demande me déplaisait, je lui dis que je ne savais plus dessiner.

Elle insista :


- Ça ne fait rien, dessine-moi un camion…


Comme je n’en avais jamais dessiné, je fis pour lui plaire mon dessin de paysage. Ma surprise fut grande quand elle me répondit :


- Je ne veux pas d’un lapin mangé par un crocodile, là d’où je viens, c’est minuscule et j’ai besoin d’un camion. Dessine-moi un camion.


Alors je me suis exécuté… Elle observa mon dessin et ajouta :


- Non, celui-là est tout rouillé, fais-en un autre.


Je dessinai… Elle me sourit gentiment avec un brin de moquerie.


-Tu vois bien… Ce n’est pas un camion, c’est un tracteur, il a des grosses roues à l’arrière…


Je refis mon dessin, elle le refusa comme les autres.


- Celui-là est usé, j’en veux un qui roule longtemps sans panne…


Comme elle commençait à m’énerver et que je voulais réparer mon bateau, j’esquissai le contour d’un cube avec un trou en forme de porte romane sur une face et je lui dis :


- Ça, c’est le garage, le camion que tu veux est dedans…


Elle me fit alors un sourire qui me surprit.


- Voilà, tu vois que tu sais dessiner ! Crois-tu qu’il lui faut beaucoup de carburant à ce camion ?

- Pourquoi ?

- Parce que chez moi, il n’y a pas beaucoup de réserve…

- Ça devrait aller, ce camion est tout petit…


Elle observa encore le dessin.


- Pas si petit, tiens, il ne roule plus…


C’est ainsi que je fis connaissance de la petite princesse.


Chapitre III


Je ne savais pas comment elle était venue ni d’où…

Elle me posait des questions et n’entendait pas les miennes. Parfois un détail, une attitude, un mot qui lui échappait révélaient ses origines. Quand elle vit mon bateau échoué sur les rochers, elle me demanda :


- Qu’est-ce que c’est que cette chose-là ?

- Ce n’est pas une chose, ça flotte et c’est un bateau, mon bateau.


J’étais heureux de lui dire que j’étais un navigateur. Elle s’écria :


- Alors tu viens de très loin !

- Oui, lui répondis-je.

- Ah, c’est formidable…


Elle eut alors un rire sardonique qui m’énerva davantage et demanda :


- Alors tu viens de la mer ? De quelle île es-tu ?


Je crus qu’elle allait me dire d’où elle venait et j’insistai…


- Tu viens aussi de la mer ? D’une autre île ?


Pas de réponse, elle soupirait en regardant mon bateau.


- C’est vrai que sur cette barcasse tu ne peux venir de très loin…


Elle plongea dans un songe qui dura longtemps, puis elle sortit mon dessin de sa poche et l’admira en souriant. Mon allusion à propos des autres îles l’avait intriguée…

Je reposai ma question plus directement :


- D’où viens-tu petit bout de femme ? Où est ton île, où veux-tu emporter ton camion ?


Après un moment de silence elle me dit :


- C’est chouette, avec la boîte que tu m’as donnée, je mettrai mon camion en lieu sûr.

- Oui, si tu es gentille, je te donnerai une clef pour fermer le garage.


Elle fut surprise par mon idée…


- Une clef ? Quelle horreur, pour l’enfermer ?

- Mais si tu ne l’enfermes pas, quelqu’un viendra le voler, tu ne le retrouveras plus !


Elle éclata de rire.


- Mais où veux-tu qu’on l’emmène ?

- Tout droit, quelque part…


Elle réfléchit un instant et constata d’un air sérieux :


- Ce n’est pas grave, mon île est toute petite…


Et gravement elle ajouta :


- Tout droit sur une île, on finit toujours dans l’eau…


Chapitre IV


J’appris d’elle que son île d’origine n’était pas plus grande qu’une cabane de jardin. Cela ne m’étonnait pas car excepté les grands continents bien connus, il existe des milliers d’îles et d’îlots que l’on confond avec les crêtes des vagues quand on les survole en avion. Il y en a tellement que lorsqu’un navigateur en trouve une, il lui donne un numéro, comme par exemple : I-2008

Je présume avec confiance que ma petite princesse est de l’île Séman, nommée par son découvreur I-1943.

Celui-ci voulut participer à une conférence de géographie maritime mais personne ne l’a pris au sérieux car il n’était pas chercheur…

Les scientifiques sont comme cela, si on n’est pas chercheur, on ne peut pas trouver, alors on doit se taire…

Heureusement pour l’île I-1943 un président de séance imposa au découvreur sous la menace de non-crédibilité de s’inscrire en faculté.

Plus tard, muni de vrais diplômes, il fut enfin reconnu.


Si je vous précise tout cela, c’est à cause des savants, ils aiment les chiffres, les équations…

Quand vous parlez d’une île, ce n’est pas l’important qui les intéresse. Ils ne vous disent jamais : « Est-ce qu’il y a des arbres ? Y-a-t-il des oiseaux ? Des fruits ? »

Les savants demandent : « Quelle altitude a-t-elle ? Quelle longueur ? Quelle largeur ? »

Alors, seulement, vous les intéressez si vous savez leur répondre. Mais si vous leur dites : « Il y a des fleurs, des rivières, de l’herbe tendre… », ils ne vous comprennent pas. Ce qu’il faut leur dire c’est : « Il y a du pétrole et de l’or », là ils vous complimentent…

De la même façon, si vous leur dites : « La preuve que la vierge existe c’est qu’elle est belle et qu’elle sourit et qu’elle veut faire du bien. Quand on veut faire du bien, c’est la preuve qu’on existe… », ils se moqueront de vous et vous traiteront d’imbécile. Mais si vous leur dites : « Elle m’a donné une pièce d’or », alors ils vous croiront et ne poseront plus de questions. C’est ainsi, il ne faut pas les contrarier, les imbéciles doivent pardonner aux savants…

Pour nous qui savons sans le dire que le pétrole et l’or ne sont pas importants, et moi qui vous écris, j’aurais aimé commencer mon histoire de cette façon : « Il était une fois une petite princesse qui vivait sur une île à peine plus grande qu’elle et qui cherchait un ami… » Pour ceux qui aiment rêver, cela aurait été plus proche de la vérité.


Ne prenez pas ce texte à la légère, je suis triste de parler de ma petite princesse qui est repartie avec son camion. Si je vous la décris c’est pour ne pas l’oublier, rares sont ceux qui ont un ami et ceux qui s’intéressent à l’or et au pétrole n’ont pas de vrais amis.

Comment se faire des amis quand on gaspille en un siècle un liquide qui a mis des milliards d’années à se sédimenter…

C’est terrible de penser que des êtres sont prêts à s’entretuer pour quelques barils de cette énergie fossile…


Mon amie ne donnait jamais de leçon mais elle savait mieux que quiconque que quand ce pétrole sera évaporé, brûlé dans les moteurs des camions, il ne restera plus rien, plus de liquide pour lubrifier la croûte terrestre et que les plaques tectoniques ne glisseront plus l’une sur l’autre sans le faire avec violence.

Elles se mettront à vibrer et la terre tremblera de plus en plus souvent et de plus en plus fort…

Mon amie l’avait deviné mais elle n’en avait pas parlé aux savants, ils ne l’auraient pas crue ; ils l’auraient assommée avec des tonnes de chiffres, avec le rapport des masses en jeu, avec leur science du « stick-slip », ce « collage-glissement » à l’origine des vibrations et de leur fréquence.

Celle qui était devenue mon amie croyait que, comme elle, je voyais les camions à travers les boîtes, mais elle ne savait pas que je suis un peu comme ces savants, c’est la science qui m’a perverti.


Chapitre V


Chaque jour, ma petite princesse m’apprenait des choses sur son île, comment y aller et comment l’aborder. Cela venait par petites phrases au cours de nos conversations. Le deuxième jour, elle me posa une question gênante. C’était à cause de son camion…


- Dis-moi, c’est vrai que les camions brûlent beaucoup de pétrole ?

- Oui, tu as raison !

- Mais c’est terrible !


Et elle ajouta :


- Donc ils détruisent la terre ?


J’évoquais à mon amie que la terre n’est pas qu’une nappe de pétrole, mais un énorme volume de roche et d’eau autour d’un noyau de feu et que si elle emportait dans son île une kyrielle de camions, la terre ne se viderait pas pour autant…

Cette idée la fit rire.


- On pourrait les mettre dans le même train…


Puis elle devint songeuse :


- Le pétrole, avant d’être liquide, c’est un arbre, des feuilles mortes…

- Tu as raison, mais comment veux-tu faire rouler ton camion avec des feuilles mortes ?

- C’est bien vrai, répondit-elle, comme si c’était évident.


Je dus me creuser la tête afin de trouver une solution à son problème. Il est vrai que sur son île, comme sur toutes les îles, il y a des bons arbres qui donnent de bonnes feuilles et des mauvais arbres seulement couverts d’épines. Il y a ceux qui poussent très vite et ceux qui mettent longtemps à grandir. Ceux qui poussent vite ont tendance à étouffer les scions de ceux qui poussent lentement. C’est comme ça et si on les laisse faire, il n’existe plus qu’eux, ils couvrent toute une île…

Heureusement, me dit ma petite princesse, il y a Naucléa Latifolia, c’est une plante ou plutôt un arbuste à germination tardive. Ses graines peuvent rester très longtemps dans le sol sans pousser… Elles résistent aux feux, aux inondations, aux animaux qui pourraient l’écraser et quand elles s’aperçoivent que les mauvais arbres commencent à envahir les bons arbres ou la savane, alors elles se mettent à grandir mille fois plus vite que les plus rapides et forment une barrière qui les empêche de s’étendre.


Elle me conseilla de dessiner Naucléa Latifolia.


- Cette plante a un nom de fée, dit-elle et tu devrais la montrer aux enfants et leur dire de la respecter, de ne pas la couper ou l’arracher pour construire des routes en bordure de forêt. J’ai connu une île habitée par quelqu’un de pressé. Il voulait la traverser sans être gêné par les arbres, alors il a construit une route en lisière et arraché toutes les Naucléa Latifolia. Depuis que cette route existe, l’île est en danger et cette histoire n’est pas connue. Je n’aime pas conseiller, mais je recommande aux enfants de ne pas arracher les pousses des arbustes à l’orée des bois car il en va de la vie de la forêt.


J’avais bien entendu ce que me disait ma petite princesse, mais comme je ne sais pas dessiner Naucléa Latifolia, je vais donc la représenter en princesse, ainsi les enfants auront une idée de sa beauté.


ChapitreV I


Mon amie, ma petite princesse, après quelques jours à te parler j’ai compris combien tu t’ennuyais et que seules les soirées de pleine lune te donnaient un peu de joie… Je l’ai su car au troisième soir, tu m’as dit :


- J’aime bien les clairs de lune, allons la voir…

- Ce n’est pas possible !

- Pourquoi ?

- Parce qu’elle n’est pas encore levée…


Tu as regardé le ciel puis tu m’as dit en riant :


- Je me crois toujours sur mon île !


C’est vrai, quand il est six heures à New York, il est midi à Paris et si ton île se déplaçait à la vitesse de la lumière, tu pourrais voir se lever le soleil et la lune en même temps et tu les observerais sans bouger ta lunette astronomique.

Tu m’as répondu :


- Un soir j’ai vu la lune cent fois !


Puis tu as ajouté :


- Tu vois, quand on s’ennuie, on aime les clairs de lune…

- Et quand tu l’as vue cent fois, tu t’ennuyais tellement ?


Le petit bout de femme ne répondit pas…


Chapitre VII


Le même jour, grâce à son camion, la petite princesse m’apprit un de ses secrets.

Alors que je ne m’y attendais pas elle me demanda :


- Un camion, si ça brûle du pétrole, ça brûle aussi de l’essence ?

- Un camion, ça brûle tout ce qu’on lui met dans le réservoir…

- Même de l’essence de fleurs ?

- Oui, même celle des fleurs qui sentent mauvais…

- Ça sert à quoi les fleurs qui sentent mauvais ?


Je l’ignorais, le temps passait et il me fallait réparer mon bateau.


- Ça sert à quoi les fleurs qui sentent mauvais ?


Ma petite amie ne supportait pas une question sans réponse mais comme je pensais à autre chose, je lui répondis n’importe quoi :


- Les mauvaises odeurs des fleurs c’est pour empoisonner les gens !

- Ah !


Elle se tut un instant, puis avec un ton courroucé :


- Ce n’est pas vrai, les fleurs sont fragiles, elles se défendent comme elles peuvent…


Je ne répondis pas, mon problème était ailleurs.

Elle m’invectiva encore :


- Tu penses que les fleurs…

- Non, je pense à mon bateau, je veux rentrer chez moi, survivre, faire des choses importantes !

- Des choses importantes !


J’étais là, une pince à la main, mouillé de sueur, courbé sur une cadène tordue qui selon toute apparence lui déplaisait.


- Tu parles comme les savants !


Ce mot m’interpella… Pertinente et cruelle, elle ajouta :


- Tu mélanges tout, tu dis n’importe quoi !


Elle était en colère et ses cheveux blonds se dressaient sur sa tête.


- Je connais une île où il y a un homme savant, il n’a jamais caressé une bête, jamais lu un poème, jamais aimé une femme, il n’a jamais fait que des équations et répète toujours : « Ce que je fais est important, je suis important », et il se dresse comme un coq, ce n’est pas un homme c’est un marteau…

- Un quoi ?

- Un marteau…


Ma petite princesse était blanche d’émotion et tremblait de tous ses membres.


- Depuis toujours, il y a des gens marteaux qui écrasent les autres pour s’élever dans la société, on devrait leur couper les ailes puisqu’ils ne s’en servent pas…

Ce n’est pas important que les colombes existent ? Elles au moins n’ont pas de marteau, pour s’envoler elles battent des ailes, elles n’enfoncent pas leurs concurrentes… C’est bien plus important qu’un gros savant qui se prend pour un marteau et qui écrit des équations ? Moi je connais une île où il y a une colombe, une seule et unique que le marteau pourrait écraser d’un seul coup, ça c’est important !


Elle reprit un peu ses couleurs et enchaîna :


- Si quelqu’un aime une colombe qui se trouve toute seule dans des millions d’îles, ça suffit pour le rendre heureux quand il regarde une carte marine, il se dit : « Ma colombe vole quelque part dans ces îles », mais si le savant écrase la colombe, c’est comme si toutes les îles s’enfonçaient dans la mer. Et c’est pas un drame ça ?


Elle se tut tandis qu’une larme coulait sur sa joue. Il était tard. Je me rendis compte que mon bateau pouvait bien attendre un peu ; quelque part, sur une île, la mienne, il y avait un petit bout de femme pleine de chagrin. Je la consolai alors en lui ouvrant mes bras. Je lui caressai la joue pour sécher ses larmes. Je lui chuchotais :


- La colombe que tu aimes ne risque rien, je briserai tous les marteaux, j’enfermerai les savants dans des cages et ta colombe sera en liberté…


Impuissant devant ses pleurs, j’inventais des histoires incroyables que je voulais drôles mais je ne trouvais pas les mots capables de lui rendre son sourire, c’est un monde étrange que celui des pleurs…


Chapitre VIII


J’appris très vite à connaître cette colombe. Sur l’île de ma princesse ; il en existait déjà, mais elles étaient quelconques, grises, tachetées de blanc ou de reflets jaunâtres et personne n’y prêtait attention. On les voyait le soir et le matin quand elles venaient picorer des graines.

Cette colombe-là était venue d’un œuf tombé du ciel sur un tapis douillet de feuilles qui lui avaient fait un nid.

Ma petite princesse l’avait protégé et réchauffé dans le cœur de sa main. L’oisillon, à l’intérieur, s’était alors préparé à briser sa coquille pour sortir. Il lissait son duvet afin qu’il soit bien blanc, peignait ses ailes avec le bout de son bec pour être le plus beau lors de son arrivée au monde.

Puis, un matin très tôt, l’oisillon brisa sa coquille. Lui qui avait mis tant de soin à se préparer, se décoiffa en sortant la tête et s’excusa :


- Pardon, je ne suis pas encore bien éveillé, dit-il…


La petite princesse s’émerveilla devant la beauté de la petite colombe :


- Que tu es belle et blanche…

- C’est vrai, répondit la colombe, je suis née le matin comme le soleil…


La petite princesse pensa que cette nouvelle venue était un peu prétentieuse, mais sa beauté l’excusait…


- J’ai une petite faim, dit-elle, auriez-vous quelques graines pour moi ?


La petite princesse, gênée par cette exigence un peu impolie était allée cueillir un épi de blé et lui en avait détaché les graines. Ainsi la petite colombe devint vite capricieuse et tint des drôles de propos :


- Les vivants n’ont que des relations d’intérêt entre eux, avait-elle proféré un jour à brûle-pourpoint…

- Même les oiseaux ? avait demandé la petite princesse…

- Je ne suis pas un oiseau, mais une colombe.

- Excusez-moi…

- Les êtres devraient reconnaître cette vérité, ils se feraient moins de mal…

- Mais l’amour, ce n’est pas de l’intérêt ? avait tenté de dire la petite princesse.

- Si, avait répondu la colombe, chacun est intéressé par un regard, une pensée, une culture, un corps… C’est bien de dire « Ton esprit m’intéresse et ton sourire aussi… ». Vous pensez toujours à l’argent quand on parle d’intérêt, moi je crois qu’avoir de l’intérêt pour quelqu’un, c’est le considérer, lui rendre hommage, pas du tout pour l’exploiter !


Ma petite princesse qui rêvait d’amour pur et romantique se sentait ébranlée par ces propos.


- Je n’aurais pas dû l’écouter, me dit-elle un jour, il ne faut pas écouter les colombes mais seulement les regarder voler et se poser dans les arbres. Cette histoire d’intérêt qui m’a beaucoup contrariée, j’aurais dû la croire…


Elle continua et insista :


- J’aurais dû comprendre ce que me disait ma colombe, elle m’expliquait ce qu’il y a de beau dans l’intérêt pour autrui. Moi je croyais à la gratuité absolue, mais c’est pire, on croit aux actes gratuits mais on les paye toujours, en fait un acte soi-disant gratuit est souvent un placement à long terme… J’aurais dû deviner que je l’intéressais, mais elle a été si brutale, et moi, j’étais trop petite pour comprendre…


Chapitre IX


Je crois que, pour quitter son île, elle utilisa une coquille de noix qui flottait par là. Le jour de son départ, elle fit un rangement complet et ferma les robinets de ses puits de pétrole, elle en avait deux, il fallait cela pour son camion… Elle avait un autre puits sans robinet, qu’elle gardait intact au cas où les deux premiers seraient vides. Comme elle disait : « Si on économise le pétrole, les deux puits durent longtemps, mais en général on consomme jusqu’à la dernière goutte sans compter ni se préoccuper de ce qui reste. Après nous la fin du monde, tant pis pour nos enfants et petits-enfants. Les gens sont trop égoïstes pour diminuer leur consommation. C’est pour cette raison que la terre va si mal… J’ai rencontré un écologiste qui m’a dit que c’était un vrai gâchis et un scandale de brûler ce liquide si précieux qui sert à plein de bonnes choses autres que la vitesse… »

Comme elle croyait partir pour toujours, elle enleva les herbes qui tentaient d’étouffer Naucléa Latifolia et cette tâche lui sembla utile et agréable…

Puis elle donna une dernière pincée de blé à sa colombe pour l’attraper afin de la mettre en cage. Une larme coula sur sa joue mais elle faisait cela pour la protéger.


- Adieu, dit-elle à sa colombe qui ne répondit pas.

- Adieu, répéta la petite princesse.


La colombe ferma les yeux, mais ce n’était pas par coquetterie…


- J’ai été stupide, dit-elle alors, je te prie de m’excuser, va et sois bien…


La colombe parlait d’une voix douce et la petite princesse, surprise, resta là, tenant la porte de la cage ouverte, sans comprendre l’absence de reproche ou de critique. Elle aurait trouvé logique que la colombe lui reprochât l’enfermement… Au contraire la colombe continua :


- Mais oui je t’aime, lui dit la colombe, tu ne l’as pas vu, j’étais maladroite, trop fière et trop exigeante, mais toi aussi, tu l’as été… Allez, fais un beau voyage et laisse cette porte ouverte, je n’ai pas besoin de cage…

- Mais, les oiseaux de proie ?

- Je ne suis pas si fragile que ça, la liberté est ma force, je suis une colombe de la paix…

- Mais les félins ?

- Il faut bien que je me défende contre les chats si je veux échapper aux tigres… Il paraît qu’ils sont féroces, au moins ils ont de l’intérêt pour moi. Tu seras partie toi, tu ne pourras plus me protéger mais j’ai mes ailes pour m’envoler…


Elle fit deux ou trois battements d’ailes…


- Tu vois, tu as choisi d’aller voir ailleurs, vas-y, dit-elle en fermant les yeux pour qu’on ne la voie pas pleurer, c’était une colombe tellement fière…


Chapitre X


Après quelques jours de navigation, la petite princesse se trouva au beau milieu d’un chapelet d’îles : I- 300, I- 301, I- 302, I- 303, et I- 304.

Elle les visita pour y trouver quelque chose à faire et surtout pour apprendre de nouvelles choses.

La première était habitée par un président. Il était assis en costume cravate derrière un bureau simple mais vaste et luxueux.


- Ah ! Voilà une électrice, dit le président en voyant la petite princesse.


Elle se demanda alors : « Comment le sait-il puisque c’est la première fois qu’il me voit ? »

Elle ignorait que pour les présidents tout est évident, tous les êtres sont des électeurs.


- Viens près de moi, que je voie tes yeux, lui dit le président, heureux d’être président pour une électrice.


La petite princesse regarda autour d’elle pour y trouver un siège, mais la surface de l’île était couverte des cravates du président. Elle resta debout et, comme le voyage l’avait fatiguée, elle soupira.


- On ne doit pas soupirer devant un président, lui dit-il, c’est contraire à la loi.

- Je suis désolée, répondit-elle ennuyée, je viens de loin et désire me reposer…

- Alors, dit le président, je t’ordonne de soupirer, je n’ai pas entendu un soupir depuis longtemps… Les soupirs m’intriguent. Allons, soupire, je te l’impose.

- Je ne sais plus, je n’ose pas, dit la petite princesse en rosissant.

- Ha ! ha ! répondit le président, alors je t’ordonne de soupirer et de…


Le président hésitait et se sentait baisser dans les sondages. Car un président tient avant tout au respect de ses électeurs. Il ne supporte pas que l’on vote pour quelqu’un d’autre. C’est un président élu par le suffrage universel de son peuple et ses lois sont justes.


- Si je donne l’ordre aux enseignants de faire réciter un poème par leurs élèves à ma mémoire et si les professeurs ne le recommandent pas, ce ne serait pas leur faute mais la mienne, c’est que mon idée aurait été mauvaise…

- Puis-je vous demander, Monsieur le Président…

- Je t’ordonne de me demander, lui rétorqua le président en renouant sa cravate et en se tordant le cou, comme s’il voulait se décrocher la tête.


La petite princesse se demandait, en voyant la petite île sur laquelle ils se trouvaient, où était son gouvernement et son peuple.


- Excusez-moi, Monsieur le Président…

- Je t’excuse, lui répondit promptement le président.

- Où se trouvent vos électeurs ?

- Partout, répondit le président.

- Dans cette île et les vingt-quatre autres ? questionna la petite princesse.

- Pas vraiment, les autres ont aussi leur président, mais toutes les îles m’écoutent quand je dis quelque chose.


Car non seulement c’était un président autoritaire mais c’était aussi un président omniprésent…


- Et les autres gouvernements vous obéissent ? demanda la petite princesse.

- Il le faut, répondit le président, je veux qu’on se range à mes idées car ce sont les meilleures…


Tant d’autorité émerveilla la petite princesse à l’idée que si elle en avait eu autant, elle aurait pu exiger non pas cent clairs de lune mais deux cents, trois cents et même mille sans avoir à orienter sa lunette astronomique. Et comme elle se sentait un peu morose en songeant à son île qu’elle avait quittée, elle demanda au président :


- Je voudrais voir un clair de lune, s’il vous plaît, ordonnez-lui de se lever…

- Si j’ordonnais aux autres présidents de voter un impôt, de libérer des otages, de détruire leurs armes, et s’ils ne le faisaient pas, qui d’entre eux et moi aurait tort ?

- Ce serait vous, répondit la petite princesse avec assurance.

- Vrai, il faut extraire le meilleur de chacun. L’autorité repose avant tout sur la conviction et le pouvoir de faire accroire. Si tu ordonnes à tes électeurs de travailler plus pour gagner moins, ils descendront dans la rue. J’ai le droit de leur imposer de travailler plus parce que je suis convaincu que c’est le seul moyen au pays de sortir de la crise…

- Alors et mon clair de lune ? reprit la petite princesse qui avait de la suite dans les idées.

- Ton clair de lune viendra, je l’ordonnerai, mais en vertu de mon savoir de chef, il faut que je consulte la météorologie…

- Ce sera pour quand ? demanda la petite princesse.

- C’est à dire… lui répondit le président en levant les yeux vers les nuages, heu… ce sera vers huit heures trente ! Et tu verras que la lune m’aura entendu et obéi…


La petite princesse se lassait d’entendre un président aussi content de lui, elle exprima le désir de partir.


- Reste ! lui répondit le président qui était trop fier d’avoir quelqu’un pour l’admirer. Ne pars pas, je te nomme ministre !

- Ministre de quoi ?

- De… des finances.

- Mais il n’y a personne à qui donner de l’argent !

- Je n’en suis pas sûr, dit le président, je n’ai pas encore fait le tour de l’île, de toute façon je n’aime pas voyager seul, il me faut une première dame…

- Peut-être, mais j’ai fait le tour de votre île avant de l’aborder et je n’ai vu personne, répliqua la petite princesse.

- Tu augmenteras ton salaire toi-même, insista le président, c’est le plus facile, il est plus facile de se faire un cadeau que d’en faire aux autres, si tu comprends cela c’est que tu deviendras riche…

- Moi, dit la petite princesse, je n’ai pas besoin d’argent, je suis heureuse sans argent et partout…

- C’est à dire, ajouta le président, je crois que dans mon île, il y a quelque part un pauvre, sans maison, je le vois parfois. Tu pourras le financer… Tu lui donneras quelques pièces de temps en temps. Pas trop pour qu’il ait besoin de toi, mais chaque fois qu’il voudra voter pour un autre président, tu lui feras l’aumône… C’est le seul électeur, il restera avec toi…

- Mais je n’aime pas faire la charité, dit la petite princesse, je veux que chacun soit justement payé pour le service qu’il rend. De toute façon, je pars…

- Non ! dit le président.


La petite princesse qui avait déjà un pied dans sa coque de noix ne voulut pas s’opposer davantage au président.


- Si votre autorité désire être obéie, elle pourrait m’ordonner de partir immédiatement, je crois que la mer est belle…


Le président ne répondant pas, la petite princesse embarqua, puis…


- Je te nomme première dame, lui lança le président du haut de ses talonnettes. Il sembla alors d’une grande puissance…


Les politiques sont quand même des gens curieux, se dit la petite princesse en actionnant ses rames…


Chapitre XI


La deuxième île nommée Antium était habitée par un Anti. La petite princesse trouva cette île bizarre, complexe, parfois réelle et solide, tantôt inexistante comme une brume. Elle apparaissait spontanément comme un trou noir, pendant un temps très court ou très long et nul ne savait comment l’aborder… En quelques regards, elle prit vite conscience que l’Anti était un être diabolique mais surtout que l’inverse de l’intelligence n’est pas la bêtise, comme on le dit toujours, mais plutôt une anti-intelligence, ou encore pire, un art de nuire à l’extrême… Elle comprit rapidement que la grande force de l’Anti était de faire s’opposer des amis afin qu’ils s’exterminent, avec pour seul désir leur disparition et pour seule technique leur souffrance.


- Ah ! Voilà de la visite, dit l’Anti, en voyant la petite princesse, je savais que tu viendrais car j’ai le pouvoir d’anticipation…

- Comment cela ? répondit la petite princesse.

- Je sais renverser le sens du temps, continua l’Anti, je prévois avec certitude ce qui va se passer ou tenter d’agir sur moi l’instant d’après et je me préserve ainsi de toute surprise. Si l’on m’attaque, je détecte chaque feinte, alors chaque stratégie est désamorcée par une contre-offensive. Si l’on envisageait de me fuir, je m’opposerais au passage.

- Mais si on ne vous agresse pas, dit la petite princesse, si on vous ignore ?

- L’ignorance et le mépris déclenchent chez moi une violence inouïe. Je les pressens, les ressens et mon sentiment de haine ne cesse que quand l’opposant est anéanti, ce dernier mot est alors un symbole…

- Mais si on tente une conciliation ?

- Ma violence se retourne contre le conciliateur, le désir de paix m’irrite au maximum car je le prends pour de la lâcheté.

- Alors, personne ne peut discuter avec vous ? demanda la petite princesse.

- Non, je perçois tout négativement ; une phrase gentille est pour moi moqueuse ou veule, donc agressive. Ce que l’autre veut faire au mieux devient pire, encore plus mal que le mal…


La petite princesse ressentit alors de l’inquiétude face à l’Anti. Elle ne pouvait prédire ses ruses, il semblait l’imagination même, féconde dans la malveillance, capable de dissimulation, insensible à toute négociation. Cet Anti ne respirait pas la joie et ne démontrait aucune faculté d’affection. Discret, il n’explosait pas de joie, il implosait de tristesse…


- Dites-moi, monsieur l’Anti, qui est votre chef ? demanda la petite princesse.

- Comme dans d’autres îles, nous avons un roi ou un empereur, il est notre coordonnateur et dénominateur commun, on l’appelle l’Anti-systématique… Il est terrible tant sa puissance est grande et son rayonnement universel. Sa capacité à s’opposer à tout est redoutable, rien ne lui échappe et tout le dérange. Lui-même ne se supporte pas, regarder son image dans un miroir le met dans une telle fureur que le miroir se désintègre ou devient Anti-réfléchissant.

- Mais alors, les Antis n’aiment absolument rien ?

- Non, nous ne manifestons pas ce sentiment, répondit l’Anti, le mot amour ne fait pas partie de notre vocabulaire, donc l’anti-amour n’a pas lieu d’exister. Nous rejetons le bon pour nous délecter du mauvais, remarque que l’anti-haine n’existe pas non plus, pense donc, ce serait de l’amour…

- Alors vous n’avez pas de femme à aimer ? demanda la petite princesse.

- Ah non ! répliqua l’Anti violemment, chez nous, on ne dit jamais « elle est la femme de ma vie » même en pratiquant l’anti-amour, la haine, dans une antichambre, nous disons : « elle est la femme de ma mort ! »


La petite princesse fut tellement bouleversée par cette dernière phrase qu’elle quitta vite cette île étrange.


Chapitre XII


L’île suivante était habitée par un joueur. La petite princesse sentit immédiatement qu’il ne fallait pas rester longtemps dans cette île car le joueur risquait de l’emmener dans les profondeurs de sa déchéance.


- Que faites-vous ? demanda-t-elle au joueur assis devant une table sur laquelle étaient étalées des cartes à jouer.

- Je joue, répondit le joueur d’un air sinistre.

- Pourquoi jouez-vous ? interrogea la petite princesse, intriguée par cette réponse.

- Pour gagner, lui dit le joueur.

- Pour gagner quoi ?

- Pour gagner ce que j’ai perdu, avoua le joueur en détournant le regard.

- Vous avez perdu quoi ? s’enquit la petite princesse qui désirait lui venir en aide.

- L’estime de moi, car je ne peux plus vivre sans jouer, conclut le joueur qui se dirigea du côté opposé et ne dit plus un mot.


Alors la petite princesse rejoignit sa coque de noix.

Le monde est bizarre et les êtres étranges, se dit-elle en ramant vers une autre île.


Chapitre XIII


La quatrième île était celle de l’astronome. Le vieillard barbu était si concentré à viser le ciel avec sa lunette astronomique, qu’il ne se détourna pas quand la petite princesse arriva dans sa coupole.


- Bonjour, lui dit-elle, votre pipe est éteinte…

- Cinq fois trois, ça fait quinze, multiplié par trois, ça fait quarante-cinq, bonjour mademoiselle… Logarithme de quarante-cinq, multiplié par exponentielle trois au carré… Pas le temps de chercher un briquet ou du feu… Enfin, si j’ajoute celles que je ne vois pas, ça fait environ un milliard.

- Un milliard de quoi ? demanda la petite princesse.

- Comment, tu m’écoutais ? Un milliard de… J’ai oublié… Je suis surchargé de travail… Je suis un savant moi, je n’ai pas le temps de jouer, il y en a tellement à compter ! Quatre, facteur de six plus trois, factorielle cinq…

- Un milliard de quoi ? répéta la petite princesse, qui jamais n’oubliait la question qu’elle avait posée.


L’astronome soupira en la regardant :


- Depuis soixante-cinq ans que je vis sur cette île, je n’ai été dérangé que deux fois. La première fois, c’est quand une colombe est passée devant ma lunette, j’ai cru que c’était une étoile filante… La deuxième fois, la terre de mon île a tremblé, la troisième fois, c’est toi, petit bout de femme !

- Parce que la terre peut trembler ? Un milliard de quoi ? insista la petite princesse.

- Oui, avec tout ce pétrole que les hommes ont brûlé dans leurs moteurs, il faudra des milliards d’années pour le reconstituer et pendant tout ce temps, la terre va trembler de plus en plus fort et de plus en plus souvent !

- C’est cela que vous comptez ?

- Mais non, je compte les planètes, les étoiles, les galaxies, ils me l’ont demandé pour savoir quelles sont les réserves de pétrole…

- Milliards de quoi ?

- Milliards d’étoiles et de planètes, je viens de te le dire…

- Vous avez compté aussi la lune ? demanda la petite princesse.

- Non, elle tout juste bonne à inspirer des poèmes et faire rêver les oisifs.

- Que faites-vous de ces milliards d’étoiles ?

- Huit milliards de milliards, cinq cent vingt millions deux cent cinquante mille sept cent quatre-vingts, exactement, je suis un savant moi, je n’en oublie pas une seule, mais il y en a encore d’autres que je n’ai pas vues…

- Que faites-vous après les avoir comptées ?

- Je les observe…

- Vous observez les étoiles ?

- Oui !

- Moi, dit la petite princesse, je connais un président qui possède tout, donc les étoiles aussi ?

- Les présidents ne possèdent pas, ils gouvernent, c’est autre chose…

- À quoi cela vous sert de compter les étoiles ?

- Cela me sert à savoir…

- À quoi ça sert de savoir ?

- À compter celles que l’on n’a pas vues…


Celui-là, se dit la petite princesse, il pense un peu comme mon joueur, sur l’autre île.

Elle posa encore une question :


- Combien peut-il en exister ?

- Combien ? interrogea l’astronome surpris et un peu bourru. Je ne sais pas, probablement une infinité…

- Mais à qui sont-elles ces étoiles ?

- À celui qui les trouve et qui peut aller dessus, pour l’instant elles sont à moi puisque moi seul les connais…

- Mais s’il y a déjà quelqu’un dessus ? demanda la petite princesse.

- Je m’attendais à cette question. D’autres êtres, ajouta-t-il… Oui, dans ce grand nombre d’étoiles, de planètes, de soleils, il y a d’autres êtres, personne ne peut le contester… Déjà, pour des raisons de symétrie, il doit bien y avoir notre terre, la même, quelque part…

- Avec des gens comme nous ? demanda la petite princesse surprise.

- Oui, c’est fort probable, je suis sérieux moi, j’ai fait mes calculs. Les autres astronomes disent que je suis fou mais j’ai raison, dans l’infinité du nombre de galaxies il y a des soleils, des lunes des terres et toutes les étapes de la vie de l’humanité et de l’ensemble des animaux se déroulent en même temps.

- Je ne comprends pas, insista la petite princesse, il y a aussi des mers, des îles ?

- Bien plus que cela même, il y a des gens qui vivent dans des grottes, d’autres dans des huttes de paille, puis d’autres dans les immeubles des villes et dans des planètes artificielles…

- Y a-t-il aussi des camions ?

- Oui, des chevaux de selle, des chars à bœufs, des fusées, des stations spatiales et des engins que tu ne soupçonnes même pas... Il y a des êtres qui vivent le temps des cavernes en même temps que d’autres sont dans des villes médiévales et d’autres dans des mégapoles ultramodernes et futuristes, sans compter ceux qui ont des millions d’années d’avance sur les premiers et qui vivent au milieu de robots intelligents… Tous les degrés de l’existence se vivent simultanément ! Seul l’espace les sépare… L’espace ou l’ignorance, c’est un peu la même chose à ce sujet-là…


Ce serait drôle, se dit la petite princesse, si tous ces êtres se rencontraient sur une seule planète, il y aurait des surprises… Elle avait sur la question des idées plus poétiques que celles des savants, elle pensait que l’univers et le temps n’étaient pas uniques, qu’il y avait plusieurs vitesses d’écoulement et qu’entre les univers multiples on pouvait voyager à des vitesses infinies.


- Moi, dit-elle, j’ai une colombe que je nourris chaque jour, je possède trois puits de pétrole avec lesquels j’alimente mon camion. J’ouvre aussi celui qui me sert de réserve, on ne sait jamais… C’est utile à mes puits et c’est utile à ma colombe que je les possède. Mais vous, vous n’êtes pas utile aux étoiles en cherchant le pétrole qui est dessus, c’est pour le gaspiller…

L’astronome se prit la barbe, se gratta le front mais ne sut que répondre. La petite princesse reprit son voyage en se disant que les savants sont toujours un peu fous…


Chapitre XIV


La cinquième île était minuscule et presque déserte. Il y avait juste une petite place pour loger un général et son canon. La petite princesse ne comprenait pas à quoi servait sur une île sans caserne ni armée, un général et son canon. Elle se dit que la situation dans cette île était vraiment étrange. Certes, ce général est moins fou que le président, que l’Anti, que le joueur et que l’astronome. Au moins son rôle est utile, quand il tire au canon, il compte les secondes, c’est bien de compter le temps, c’est vraiment utile puisque c’est bien…

Elle dit bonjour au général :


- Bonjour, pourquoi avez-vous tiré au canon ?

- C’est un ordre, répondit le général, une ! deux !

- Qu’est-ce qu’un ordre ?

- C’est de tirer au canon, une ! deux !


Et il tira un autre coup de canon.


- Mais pourquoi encore un ?

- C’est un ordre, répondit le général, une ! deux !

- Je ne comprends pas, dit la petite princesse, je discute…

- Il n’y a pas à discuter, dit le général, un ordre, c’est un ordre, une ! deux !


Il tira un nouveau coup de canon et respira.


- Quel métier que celui de général ! Avant j’avais une armée à qui donner des ordres, chaque seconde c’était un de mes soldats qui tirait au canon…

- Et depuis vous n’avez plus de soldats ?

- C’est bien mon problème, je n’ai plus de soldat et le temps s’est accéléré et l’ordre est toujours valide !

- Que faire ? demanda la petite princesse.

- Rien, je n’arrête plus, je ne peux même plus dormir ! Cela devient fou, ajouta le général, ça fait déjà douze coups de canon depuis que tu es là… Et il rechargea son canon.


La petite princesse eut un élan d’amitié pour ce général qui respectait aussi bien les ordres. Elle se souvint des clairs de lune qu’elle multipliait les jours tristes. Elle eut pitié du général.


- Vous savez … j’ai une idée pour que vous puissiez vous reposer.

- Je veux bien, dit le général.


Car on peut, à la fois respecter les ordres et être fatigué… La petite princesse continua :


- Si vous posez votre canon sur la ligne de l’équateur et que vous l’orientez de façon à tirer dans le sens inverse de la rotation de la terre, les boulets auront, en plus de leur propre vitesse celle de la rotation de la terre, ça la ralentira et le temps ira moins vite…

- Ce n’est pas une solution, dit le général, de ralentir la terre, toutes les fusées le font déjà… Notre terre va finir par changer d’orbite par rapport au soleil et les secondes passer encore plus vite !

- Ce n’est pas de chance, dit la petite princesse.

- Vraiment, ça sera une catastrophe, dit le général, une ! deux !


Et il tira encore une fois…


- Ce général, se dit la princesse en s’en allant, celui-ci serait décoré dans une autre île… Si le président, l’Anti, le joueur, l’astronome le voyaient, ils riraient de lui, pourtant, lui seul a du mérite… Peut-être parce qu’il respecte quelque chose, même si c’est un ordre inutile…


Elle soupira et se dit que le général eût pu être son ami, mais son île est vraiment trop petite et le canon trop bruyant. .. Elle n’osait pas s’avouer qu’elle y serait bien restée, rien que pour voir les secondes s’écouler plus vite et davantage de clairs de lune.


Chapitre XV


La sixième île était beaucoup plus grande. Elle était habitée par un physicien qui s’amusait avec deux chapelets de coquillages.


- Tiens ! Voilà de l’aide ! s’écria-t-il en voyant la petite princesse.


Elle s’installa devant le physicien et reprit son souffle, elle avait tant ramé…


- D’où viens-tu ? demanda le physicien.

- Que faites-vous de ces chapelets ? dit pour toute réponse la petite princesse. Pourquoi ces deux chapelets ?

- Je résous mon problème de désaccord de maille.

- C’est quoi le désaccord de maille ? s’inquiéta la petite princesse.

- C’est un peu compliqué, rétorqua le physicien, écoute, si tu tentes d’assembler deux parties d’un pull, tricotées de façons différentes, il y aura, au niveau du raccord, des brins de laine qui ne se trouveront pas en face des autres. Cela engendrera des faux plis, on appelle ça le désaccord de maille…

- Ce n’est pas grave ?

- Non, pas pour un tricot, comme la laine est souple, les mailles vont s’arranger entre elles, et, tant que tu ne la laves pas et que tu ne la chauffes pas brutalement, personne n’y verra rien. Mais devine un peu ce qui se passe dans un cristal, où les mailles atomiques ne sont pas en accord parfait et où les forces en jeu sont multipliées par le nombre d’atomes. Si par hasard on le chauffe un peu vite, il se produit un vrai séisme dans le cristal…

- Mais pourquoi ces deux chapelets ? demanda la petite princesse, qui n’avait, cette fois encore, pas oublié sa question.

- Tu vois, ces deux chapelets sont différents, l’écart entre deux coquillages n’est pas le même dans les deux. Si je place les chapelets l’un à côté de l’autre, il y aura des coquillages en face l’un de l’autre et des coquillages qui n’auront rien. Dans un cristal, chaque coquillage est un atome et il existe des cristaux que mon laboratoire a élaborés en évaporant l’un sur l’autre des matériaux de natures différentes. Pour mes deux chapelets, il ne se passe rien, mais dans mes cristaux les atomes vont essayer de se remettre l’un en face de l’autre et provoquer des contraintes terribles à l’intérieur, capables de dégager une immense énergie. C’est la même chose qui se produit chez les peuples qui n’ont pas la même religion, continua le physicien. Si deux idées n’ont pas le même « paramètre de maille », elles vont s’affronter. Combien de massacres et d’atrocités ont anéanti des pauvres gens parce que deux églises n’avaient pas le même chapelet ?

- Car chaque adepte est comme un atome, la force qu’il déploiera pour se remettre en place ou convaincre un autre, multipliée par le nombre d’individus, sera gigantesque. Ainsi toute conviction religieuse est capable de dégager plus d’énergie que la bombe atomique la plus puissante si elle est en désaccord avec une autre.

- Mais alors ma colombe est en danger ? s’enquit la petite princesse.

- Oui, c’est sûr, si d’autres colombes arrivent… répondit le physicien.


Ma colombe est en danger, se dit-elle, et je l’ai laissée dans mon île avec sa cage ouverte… Elle n’a que ses ailes pour s’échapper ! Ce fut là sa première pensée triste, mais elle se redressa.


- Où puis-je aller maintenant ? demanda-t-elle au physicien.

- En Île de France, répondit-il, je crois que c’est calme là-bas…


La petite princesse repartit en songeant à sa colombe.


Chapitre XVI


La septième île fut donc l’Île de France…

L’Île de France n’est pas une île ordinaire, on y trouve beaucoup de maires de droite (avec aussi des maires de gauche), des centaines d’industriels, des milliers de chômeurs, des millions de pauvres, c’est à dire à peu près soixante millions de grandes personnes déshéritées.

Les quelques riches vivent près de leurs trésors dans d’autres îles, il y a des fortunes que l’on ne partage pas…

Afin que vous ayez une bonne idée de la grandeur de l’Île de France, je peux vous dire qu’avant l’arrivée des soldats professionnels, on trouvait sur l’ensemble des départements une véritable armée de plusieurs centaines de généraux. Quand ils défilaient, le spectacle était magnifique, un véritable ballet…

D’abord, venait le tour des généraux en bleu de travail. Quand ils avaient embarqué les gens sans maison et les chômeurs de la rue, ils allaient se reposer. Alors entraient les généraux casqués. Protégés par des masques et des boucliers, ils rejoignaient leurs autocars et leurs jeux de cartes, après avoir lancé des grenades lacrymogènes sur les manifestants pauvres qui ne faisaient que réclamer leur dû.

Ensuite venaient les généraux en tenue de cérémonie. Ils étaient chargés de remettre les étoiles et les médailles aux autres généraux pour bons services rendus… Ils avaient du mal à épingler les nouvelles médailles tant il y en avait déjà sur les poitrines des plus vaillants.

La médaille ne fait pas le héros, se dit la petite princesse, elle le ridiculise…


Chapitre XVII


Quand on veut critiquer, il arrive qu’on soit un peu de mauvaise foi. J’ai sensiblement exagéré, en vous parlant des généraux. Je risque de donner une illusion fausse à tous ceux qui veulent visiter l’Île de France. Ses habitants pauvres ne prennent pas énormément de place ; si on les enfermait dans une prison étanche et si l’on aspirait avec une énorme pompe primaire toute l’eau de leur corps, on pourrait les loger dans le dernier étage de la tour Eiffel.

Bien sûr, les scientifiques ne me croiront pas car ils se voient plus importants qu’ils ne sont. Et puis un rêveur est une quantité négligeable. Dites-leur de faire le calcul, ils aiment les ordinateurs et les fonctions trigonométriques. Malgré ma mauvaise foi, c’est inutile de vérifier, croyez-moi. Une fois arrivée en Île de France, la petite princesse fut très surprise de ne rencontrer personne. Elle avait peur de s’être trompée d’île. Elle s’était dit qu’il était impossible que tous les Îliens soient devenus riches et exilés avec leur or. Elle s’apprêtait à repartir quand une guêpe se posa sur sa main.


- Bonjour, dit la petite princesse.

- Bonjour, répondit la guêpe.

- Dans quelle île suis-je arrivée ? demanda la petite princesse.

- En Île de France, dans le bois de Boulogne, répondit la guêpe.

- Ah ! Il n’y a aucun être dans ce bois ?

- Non ! Ici c’est un bois artificiel, il n’y a personne dans ces bois, mais l’île est grande…


La petite princesse s’assit sur un faux tronc d’arbre en plastique au bord d’un lac et songeuse, elle regarda dans l’eau.


- Je me demande, dit-elle à la guêpe, si les îles sont repérées pour que chacun retrouve la sienne. Tu vois mon île, elle est en face de nous, quelque part, mais si loin…

- Elle doit être belle, dit la guêpe, pourquoi l’as-tu quittée ?

- J’ai eu un problème avec une colombe…

- Oh… dit la guêpe.


Elles firent un moment de silence.


- Où sont les gens ? demanda la petite princesse, je me sens seule ici…

- Même au milieu des gens on est seul, répondit la guêpe.


La petite princesse l’examina longuement.


- Tu es une drôle de guêpe, lui dit-elle enfin, tu es toute petite…

- Oui mais je suis plus redoutable que la femme d’un président, rétorqua la guêpe en s’envolant.

- Tu n’as pas d’autorité, ni de charme… Tu ne peux pas séduire…

- Peut-être, mais je puis te faire voyager très très loin, dit la guêpe en se reposant sur la main de la petite princesse. Celle que je pique, je l’envoie à ses rêves dont elle est sortie… Toi, tu es gentille et douce et tu viens d’une île de beauté.


La petite princesse ne répondit rien…


- J’ai pitié de toi, reprit la guêpe, seule et perdue dans ce bois… Si tu veux partir au pays des songes, retourner dans ton île, je peux t’aider.

- Oui, j’ai compris, dit la petite princesse, mais pourquoi fais-tu toujours des mystères ?

- Je les explique tous, répondit la guêpe.


Elles se turent car ils n’avaient plus rien à se dire.


Chapitre XVIII


La petite princesse reprit la mer. Au cours de sa traversée, elle ne vit qu’une seule colombe. Une colombe grise et insignifiante…


- Bonjour, dit la petite princesse.

- Bonjour, dit la colombe.

- Où pourrais-je trouver un charmant prince ? demanda la petite princesse.


La colombe en avait vu un dans un lointain royaume…


- Les princes ? Je crois en avoir rencontré un il y a longtemps, mais il était volage. En général, ils vont, ils viennent au gré de leurs amours, on ne peut leur faire confiance, ils sont trop infidèles et cela les ennuie beaucoup de faire souffrir leurs princesses, mais cela ne les empêche pas de continuer...

- Adieu, dit la petite princesse.

- Adieu, dit la colombe.


Chapitre XIX


La petite princesse arriva sur une île surmontée d’une grande montagne. Celles qu’elle avait vues avant n’étaient que des collines pas plus hautes que ses mollets.

Cette montagne avait connu la neige, quand son sommet en était couvert, mais depuis, les hommes, en brûlant trop de pétrole avaient réchauffé la planète et la neige avait fondu.

Elle escalada la montagne pour voir s’il restait un peu de neige, observer l’île entière et découvrir d’éventuels êtres vivants. Elle ne trouva que des cailloux et des rochers pointus.


- Hé ho, lança-t-elle, arrivée au sommet.

- Hé ho, hé ho, hé ho, répondit l’écho.

- Je veux qu’on m’aime, cria la petite princesse.

- M’aime… m’aime… m’aime… répondit l’écho.

- Où êtes-vous ? demanda la petite princesse.

- Où êtes-vous… êtes-vous… êtes-vous… répéta l’écho.

- Venez me voir, dit-elle.

- Me voir… me voir… me voir… répondit l’écho.


Quelle étrange île… se dit-elle en descendant la montagne, il n’y a plus de neige et les gens ici font comme les singes, ils ne savent que répéter ce qu’on leur dit, ils ne savent pas imaginer… Dans mon île, ma colombe parlait toujours la première…


Chapitre XX


La petite princesse, après avoir navigué jour et nuit, traversé des mers et des océans pas toujours calmes, arriva dans une île où se trouvait une volière immense. Dans cette volière, des milliers de colombes volaient, semblables à la sienne…


- Bonjour, dit-elle.

- Bonjour, répondirent les colombes.


La petite princesse les observa, elles ressemblaient toutes à la sienne.


- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle à la plus proche.

- Nous sommes des colombes, répondit-elle.


La petite princesse hocha la tête, déçue. Sa colombe lui avait fait accroire qu’elle était unique, alors, d’en voir tant à la fois la rendit triste… Elle qui se croyait la plus belle, se dit-elle, elle serait jalouse si elle voyait ça. Elle ne supportait pas que d’autres aient la même robe qu’elle, et cela la rendrait furieuse et véhémente. Je me sentirais obligée de lui dire : « Tu es la plus belle, il n’y a que toi qui comptes » et elle sentirait bien que je mens… Alors, pour me punir, elle ne se nourrirait plus, ne sourirait plus et la honte me rendrait malheureuse.

Me voilà bien, continua-t-elle, je croyais posséder une perle rare et je n’ai en fait qu’une perle quelconque. Avec mes deux puits bien entamés et le troisième peut-être vide, je suis une princesse bien miséreuse…

La petite princesse s’allongea sur le sable et sanglota entre ses mains.


Chapitre XXI


La petite princesse était assise sur le sable quand un artiste arriva.


- Bonjour, dit l’artiste.

- Bonjour, répondit la petite princesse qui ne l’avait pas vu venir.

- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, en voyant l’homme à la grande barbe blanche.

- Je suis un peintre artiste, dit l’artiste.

- C’est beau, artiste peintre, alors vous allez m’apprendre à dessiner, je m’ennuie à ne rien faire…

- Peintre artiste, répondit l’artiste, je ne peux pas t’apprendre, je ne suis pas professeur, je suis artiste…

- Excusez-moi, fit la petite princesse, puis pensive, elle ajouta : Qu’est ce que c’est un professeur ?

- Je vois que tu n’as pas étudié, tu le saurais…

- Je veux apprendre à peindre, dit la petite princesse, qu’est-ce que c’est un professeur ?

- C’est une personne qui a beaucoup de diplômes…

- Mais si on a beaucoup de diplômes, on n’est plus artiste ? demanda la petite princesse.

- On est professeur, on enseigne… De toute façon, le jour où il y aura un diplôme d’artiste peintre il y aura des peintres mais plus des artistes… répondit l’artiste évasivement.

- Donc on n’est plus artiste, on est un technicien, à la limite un savant… constata la petite princesse. Moi je connais des petits enfants qui dessinaient des belles choses ! Puis, un jour, on leur a appris la technique et ils n’ont plus jamais dessiné que des formes géométriques, des carrés, des ronds, des triangles… On leur a dit qu’il fallait respecter un nombre, le nombre d’or il paraît… On leur a dit qu’il était interdit de dépasser les contours et ils n’ont plus jamais osé dessiner ce qu’ils aimaient, ce qu’ils trouvaient beau… On leur a aussi dit que leurs dessins d’avant étaient des gribouillages et ça les a rendus si timides et si complexés qu’ils n’ont plus voulu continuer le dessin, alors ils ont choisi un métier plus sérieux…

- Oui, répondit l’artiste, on les a formatés, on a mis leur imagination dans une cage, c’est pour cette raison que je ne veux pas être professeur…

- Mais vous pouvez quand même m’apprendre ? questionna la petite princesse.

- Je veux bien te faire découvrir, te montrer ce que je trouve beau, mais peut-être tu ne le trouveras pas à ton goût…

- Ce n’est pas grave, la beauté, c’est ce que l’on voit avec le cœur, dit la petite princesse, je serai votre modèle.

- C’est possible, dit l’artiste, tu es tellement jolie… Il y a un problème, je ne suis qu’un artiste comme tant d’autres et toi, tu n’as pas besoin de moi… Et si tu deviens mon modèle et si je deviens ton artiste, nous ne pourrons plus nous passer l’un de l’autre…

- Oui, je comprends, dit la petite princesse, ce sera comme avec ma colombe…

- Ah… Tu as une colombe ?

- Oui, mais elle est restée sur une autre île…


L’artiste en fut tout étonné.


- Sur une autre île ?

- Oui.

- Il y a des galeristes sur cette île ?

- Non.

- Heureusement, dit l’artiste, les galeristes cherchent des artistes, pour eux les artistes sont tous les mêmes, ce ne sont que des pauvres bougres un peu illuminés qu’ils peuvent exploiter. Ils revendent très cher des œuvres qu’ils achètent pour un croûton de pain… Et quand l’artiste est mort, ils font monter sa cote dans les salles de vente. Plus l’artiste a souffert de faim, plus sa cote est élevée, c’est ça l’art…

- L’art n’est pas forcément la beauté ? s’enquit la petite princesse.

- Non, l’art c’est un mot qui cache un esprit mercantile, ce n’est pas beau l’art… conclut l’artiste. Pour nous ce n’est pas un problème, nous faisons ce que nous aimons sans calcul, sans désir de résultat… Nous ne faisons qu’exprimer nos sentiments.

- Alors, vous me prenez pour modèle ? demanda la petite princesse.

- Oui, tu seras ma lumière, je ne me sentirai pas jugé quand tu me regarderas peindre, le regard des autres me fait peur, ajouta-t-il. J’attendrai chaque jour que tu viennes et j’aimerai prendre mes pinceaux.

- Quand commençons-nous ? demanda la petite princesse.

- Bientôt, mais il faudra savoir attendre. Tu poseras pour moi, pas trop longtemps au début, c’est fatiguant de poser… Je te dessinerai et tu ne parleras pas, tu ne feras pas de commentaires sur mon œuvre, on dit souvent n’importe quoi à propos de la peinture alors que le peintre a tout dit en peignant et qu’il suffit de contempler… Puis un jour je ferai ton portrait, alors tu seras près de moi…


Ils se retrouvèrent le lendemain.


- Il faudrait choisir une heure fixe, dit l’artiste, comme cela je saurai à quel moment du jour j’aurai la joie de te revoir. Je pourrai me préparer à ce bonheur… Si on ne décide pas de faire de cette façon, nous risquons de manquer une pose. Et puis nous déciderons d’une journée de repos pour que les semaines ne soient pas monotones.


Ainsi la petite princesse devint le modèle de l’artiste…


Comme tout bonheur a une fin, la petite princesse devait poursuivre son voyage, elle en fit part à l’artiste.


- Je vais être triste, lui dit-il, je n’aurais pas dû te prendre comme modèle.

- Il ne faut pas avoir de regrets, répondit la petite princesse, ce que nous avons vécu sera toujours à nous…

- C’est vrai, dit l’artiste en essuyant une larme et en se retournant pour que la petite princesse ne le voie pas. Ta colombe t’attend sur ton île, va la revoir, tu comprendras que pour toi, il n’y a qu’elle. Va préparer ton départ, ensuite tu reviendras me faire tes adieux et je te dirai ce qui est important pour un artiste.


En passant par la volière, la petite princesse s’adressa à toutes les colombes :


- En vérité, vous n’êtes pas comme ma colombe, tant que personne ne vous aime, vous n’êtes rien. C’est comme l’artiste, il est devenu mon ami et depuis, à mes yeux, c’est le plus grand des artistes. Les colombes cessèrent de voler…


Puis elle retourna voir l’artiste.


- Adieu l’artiste, dit-elle.

- Adieu, dit l’artiste, je peux maintenant te dire ce qui importe pour l’artiste, c’est presque évident : on ne peint bien que quand on est libre…

- On ne peint bien que quand on est libre, répéta la petite princesse pour bien le garder en mémoire.

- C’est la liberté que tu as laissée à ta colombe qui la rend si belle, lui dit l’artiste.

- C’est la liberté que je lui ai laissée, répéta encore la petite princesse afin de le garder en mémoire.

- Les galeristes croient que l’artiste dépend d’eux, ajouta l’artiste, ils se trompent, on ne peint pas sur commande ni sous le joug des billets de banque, l’artiste doit rester libre pour espérer…

- L’artiste doit rester libre pour espérer… répéta la petite princesse pour le garder en mémoire.


Chapitre XXII


- Bonjour, dit la petite princesse.

- Bonjour, répondit le péagiste.

- Que faites-vous dans cette cabine ? demanda la petite princesse.

- J’oriente les automobilistes, dit le péagiste. J’envoie les autos qui les portent, soit vers le nord, soit vers le sud.


Un autocar passa, poursuivi par un nuage de fumée noire.


- Il va bien vite, dit la petite princesse, où va-t-il ?

- Le chauffeur ne le sait pas, il va là où on lui dit d‘aller, répondit le péagiste.


Un autocar passa très vite dans l’autre sens.


- Il a fait demi-tour ? demanda la petite princesse.

- Ce n’est pas le même, dit le péagiste, l’un cherche le soleil, l’autre la fraîcheur !

- Pourquoi, ils ne sont pas bien chez eux ? demanda la petite princesse.

- C’est toujours mieux ailleurs ! s’exclama le péagiste, pour nous et surtout ma société d’autoroute, ce qui compte c’est qu’ils passent, chaque fois cela lui rapporte des sous.


Survint un troisième autocar, aussi rapide, bruyant et entouré de poussières que les autres.


- Et celui-là, il va où ? demanda la petite princesse.

- Nulle part, il va un peu plus loin, puis il fait demi-tour, il revient et il paye à chaque péage. Pour mes patrons c’est bien, c’est seulement dommage pour les enfants qui se trouvent à l’intérieur !

- Pourquoi ? demanda la petite princesse, étonnée.

- Parce qu’ils sont sous la pluie au nord quand il fait beau au sud, et qu’il y a du soleil au nord quand le vent souffle au sud, répondit le péagiste.

- Seuls les enfants savent où il fait beau, dit la petite princesse, c’est quand ils sont avec leurs parents, quand l’un d’eux disparaît, ils sont tristes.

- Ceux qui sont dans l’autocar avec leurs parents ont de la chance, conclut le péagiste.


Chapitre XXIII


- Bonjour ! dit la petite princesse.

- Bonjour, dit le coureur cycliste.


C’était un grand champion, spécialiste des pilules qui font aller plus vite. Une pilule à mi-course et c’est la victoire assurée.


- Pourquoi prenez-vous ces pilules ? demanda la petite princesse.

- Parce qu’avec elles je suis le meilleur, j’arrive le premier. Les médecins me l’ont dit, je peux gagner au moins huit tours de France !

- Qu’est-ce qu’on gagne en remportant huit fois le tour ?

- On gagne beaucoup d’argent, pour racheter d’autres pilules, dit le coureur, mais on perd dix ans de sa vie…


Moi, se dit la petite princesse, je préférerais vivre dix ans de plus en prenant le temps d’admirer le paysage…


Chapitre XXIV


J’en étais au dixième jour de mon naufrage et l’histoire du coureur cycliste m’avait coûté ma dernière bouteille d’eau de source.


- C’est bien ton histoire de pilule, dis-je à ma petite princesse, mais mon bateau est toujours échoué, je n’ai plus rien à manger et j’aimerais bien trouver un arbre avec des fruits !

- Mon ami, l’artiste, me répondit-elle…

- Je me fiche de ton ami artiste !

- Pourquoi ?

- Parce que j’ai faim et tu as soif, ça c’est important !

- Non, ce n’est pas ça l’important, tant pis pour la faim et la soif, ce qui compte c’est d’avoir un ami peintre et une amie colombe…


Elle est complètement inconsciente, me dis-je, seuls les sentiments lui suffisent pour vivre…

Elle me regarda et, semblant changer soudainement d’avis, elle me demanda de quoi manger. Sur une île déserte, il n’y a rien à manger, il n’y a que du vent, la nourriture se trouve autour, dans la mer…

Il fallait donc reprendre la navigation.


- Tu as faim toi aussi, lui dis-je.

- L’amitié est aussi une nourriture… murmura la petite princesse.


Je ne répondis pas, elle était lasse. Je m’assis à ses côtés dans sa coque de noix. Pendant que je ramais en silence elle me dit :


- Les îles sont toutes belles, quand on sait qu’une colombe nous attend sur l’une d’elles…


Je ne pus qu’acquiescer en regardant les reflets des vagues.


- La mer est belle, dit la petite princesse.


J’étais d’accord avec elle, j’ai toujours aimé la mer. Il y a toujours une vague derrière celle qui nous a bercés, on voit l’horizon, que l’horizon, on n’entend que le chant des vagues, cependant une terre nous invite au lointain…


- Ce qui me plaît en mer, dit la petite princesse, c’est qu’il y a une île quelque part…


Je compris alors la magie de la mer. Enfant, j’ai lu des histoires d’Atlantide que personne n’a jamais découverte mais dont tout le monde rêve encore, la mer est jalouse de ses mystères, elle les garde précieusement…


- Tu sais, dis-je à ma petite princesse, ce qui fait la beauté des choses, c’est quand on les espère…

- Je suis heureuse, dit-elle, que tu dises la même chose que mon ami artiste.


Sur ces paroles, elle ferma les paupières et s’endormit, je la couvris d’une toile de laine car elle semblait si vulnérable.


Chapitre XXV


- Les savants, dit la petite princesse, sont des gens curieux, ce qu’ils trouvent n’est pas toujours raisonnable, me dit-elle, sans préambule, en s’éveillant probablement d’un rêve.

- Pourquoi ?

- J’en ai rencontré un qui m’a dit que l’amour c’est de la physique, une attraction Coulombienne !

- Ah ! répondis-je, me demandant d’où lui venait cette idée saugrenue.

- Il m’a dit que la force qui lie deux individus se compare terme à terme à celle qui attire deux charges ponctuelles ! En fait d’après lui, un homme et une femme, de signes opposés s’attirent, s’ils sont de mêmes signes, ils se repoussent !

- Comme les pôles de deux aimants, ajoutai-je. Ma formation de scientifique me permettait de comprendre ce que me disait la petite princesse.


Elle continua :


- Deux amants qui ont vécu éloignés l’un de l’autre ont accumulé beaucoup de désir, s’ils se rencontrent, une fièvre s’empare d’eux…

- C’est vrai, lui dis-je, quand tu es amoureuse, ta température augmente, avec un seul détail qui a son importance, c’est qu’en amour, plus la fièvre est fréquente, moins la température s’élève…


Comme poursuivie par une idée fixe, elle continua :


- Ils se séduisent, la distance qui les sépare diminue et plus l’écart se réduit, plus la force qui les attire est grande.

- Je suis d’accord avec toi, dans la formule de Coulomb, c’est le carré de la distance qui est prépondérant !


Comme si elle récitait une leçon, elle poursuivit :


- Quand la distance est nulle, ils se touchent, ils s’interpénètrent, ils transfèrent leurs charges…

- Une effusion de charge…

- Oui, ils chauffent, leur température s’élève de quelques degrés, le savant m’a dit que quand le contact est parfait, les atomes de l’un s’écoulent dans l’autre… Alors leurs charges s’équilibrent au même potentiel et le calme revient.

- Le temps de leur équilibrage dépend de leurs capacités et de la quantité d’énergie dont ils disposent, ajoutai-je. Si pour une raison quelconque le contact n’est pas bon ou intermittent, l’opération se répète jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de transfert des charges… Alors, une fois calmés, neutralisés, ils auront le même signe, positif ou négatif, alors ils se repousseront.

- Tu es aussi savant que mon savant, toi… Tu savais que toutes ces charges sont superficielles ? Qu’elles sont toutes au niveau de la peau et qu’après un repos mérité, il en revient d’autres ?

- Oui, je savais aussi que la vie en communauté en est l’exemple. Les amants finissent par atteindre le même potentiel et quand ils ont la même polarité, ils ne se trouvent plus rien à se dire et ils se séparent…

- Elle est bien triste cette histoire, dit la petite princesse.

- Et ton savant, il t’a parlé du coup de foudre ? lui demandai-je.

- Oui, il m’a dit que c’est comme une étincelle, un arc… C’est très bref, ça ne dure pas longtemps, parfois moins d’une seconde… Il le décrivait comme un effet de pointe qui perfore les diélectriques… Je ne sais pas ce qu’est un diélectrique… me dit-elle, le regard interrogateur ?

- Le diélectrique c’est un isolant, une carapace qui te protège du milieu extérieur, les vêtements par exemple, un blindage qui retarde le plaisir en évitant le contact direct…


Elle devint songeuse.


- L’isolant parfait n’existe pas, dit-elle après quelques instants.

- C’est vrai, en matière de sentiments l’absence du parfait interdit l’éternité, répondis-je.

- Alors même si on s’aime beaucoup, on finit par se quitter ? C’est triste, non ? demanda-t-elle tandis que son regard se brouillait. Elle ajouta : demain, ça fera juste une semaine que je suis arrivée sur cette île et que nous sommes amis…


À mon tour, je me sentis devenir triste.


- Tu es passée par mon île parce que tu t’étais perdue en recherchant la tienne ?


Elle ne répondit pas tandis que son visage s’empourprait. Sa gêne soudaine la trahissait un peu.


- Tu devrais réparer ton bateau, me répondit-elle, nous reparlerons demain.


Chapitre XXVI


Lorsque mon bateau fut réparé, je me dirigeai vers la hutte que j’avais construite pour nous protéger du soleil. La petite princesse était assise là contre les branchages. Il me semblait qu’elle entretenait une conversation avec quelqu’un invisible. Je continuai de m’approcher sans voir avec qui elle parlait. Je commençai à entendre des bribes de phrases, il s’agissait selon les apparences de voyage et de rêve…


- Je n’aurai pas mal quand tu me piqueras ? disait-elle.


Je fis quelques pas de plus et j’aperçus l’objet ou plutôt l’animal de son intérêt. Elle, car il s’agissait d’une guêpe, était posée sur un caillou et semblait menacer la petite princesse. Inquiet et dans le but de la protéger, je me baissai pour ramasser de quoi éloigner la guêpe qui s’envola aussitôt.

La petite princesse se précipita dans mes bras en me voyant, elle était toute émue et tremblait comme si elle avait froid.


- C’est à la guêpe que tu parlais ? lui demandai-je.


Elle leva ses grands yeux bleus vers moi et me dit.


- Je suis heureuse que ton bateau soit réparé, tu vas pouvoir repartir…

- Comment as-tu deviné ?


Comme à son habitude, elle ne répondit pas. J’allais tout juste lui dire que j’étais en mesure de rentrer chez moi…


- Moi aussi je repars, c’est le meilleur jour pour naviguer, dit-elle.


Je ne savais pas ce que la guêpe avait manigancé avec ma petite princesse, mais son comportement me semblait étrange. Elle était déjà ailleurs…


- J’emporte ton camion, et son garage, et puis le dessin de Naucléa Latifolia, au cas où je verrais des enfants…


Plus on s’attache aux êtres et plus la séparation est douloureuse… Nous retardions l’instant fatidique.


- Raconte-moi encore une histoire, dit-elle tout doucement.


Je me souvins alors d’un article que j’avais lu dans une revue de science-fiction.


- Si tu rencontres des hommes au cours de ton voyage, lui dis-je, préviens-les… il s’agit d’un message important, vital pour eux… Dis-leur qu’une découverte imminente va apporter un changement radical dans leur mode de vie. Ce bouleversement n’aura aucun équivalent dans toute leur histoire… Le feu, la roue, le pétrole et l’atome seront insignifiants à côté de ce qu’ils vont inventer… Il y a des signes prémonitoires, chaque fois qu’un changement important dans la pensée se fait, toutes les théories que l’on croyait inébranlables s’écroulent ou sont remises en question. Toutes les disciplines, arts, sciences, lettres, sports infléchissent leurs trajectoires pour converger vers un même but, la rencontre…


La petite princesse m’écoutait en silence.


- J’aime beaucoup les histoires, je voudrais qu’elles ne finissent jamais, surtout quand elles sont belles, dit-elle, c’est quand elles sont moches qu’on veut qu’elles cessent. J’ai beaucoup aimé ton histoire de soleil et de lune que l’on pourrait voir en même temps, ajouta-t-elle en souriant.


Je n’avais pas pu m’habituer à son sourire, il était chaque fois de plus en plus beau, c’était comme un rayon de soleil et mon ciel s’assombrissait à l’idée qu’il allait me manquer. Elle eut un frisson.


- Tu as froid ma petite princesse ? lui demandai-je en la prenant dans mes bras pour la réchauffer. La seule pensée de ne plus entendre sa voix chantante ni ses questions m’était insupportable.

- J’ai peur, dit-elle, tu crois qu’une guêpe meurt après avoir piqué ?

- Oui, elle perd son dard et ne peut plus piquer, mais tu n’as rien à craindre, je l’ai chassée… Pourquoi cette question ?


Elle ne répondit pas…


- Quand tu repartiras sur ton bateau, dit-elle, tu verras beaucoup d’îles, tu penseras à moi et aux îles dont je t’ai parlé, celle du savant, celle de l’Anti, celle du peintre et les autres… Tu pourras t’y reposer…


Elle sourit encore avec un peu de malice dans le regard.


- Bien sûr, tu n’échoueras plus ton bateau, n’est-ce pas ?


Elle se moquait de moi, mais d’une manière si gentille que c’était comme une douceur, comme une caresse…


- Tu sais, il y a des îles plus belles que les autres, j’aimais bien celle du peintre artiste… Pour les navigateurs, certaines sont des havres de paix, d’autres sont comme hantées. J’ai détesté celle qui était coupée en deux par une route et celle du président… Ce n’est pas grave, ces îles sont la plupart du temps dans la brume, on ne les voit que rarement. Les belles îles sont ensoleillées, elles seront pour toi plus accueillantes.

Je voudrais te faire un cadeau, reprit-elle, je vais noter leur position sur une carte marine et tu pourras les retrouver. Dans chacune il y aura mon sourire que tu aimes tant, c’est cela mon cadeau…


J’étais si ému que ma gorge se serrait, elle le vit et me sourit à nouveau.


- Quand j’embarquerai dans ma coque de noix, tu ne viendras pas, j’aurai l’air imperturbable, indifférente, tu ne me regarderas pas, ce sera pour me protéger…


Une ombre passa sur son visage.


- Tu crois qu’une guêpe n’a plus de dard après avoir piqué ?

- Oui, je le crois… répondis-je, en regardant derrière moi pour qu’elle ne voie pas la tristesse de mon regard. Quand je me retournai vers elle, elle s’était enfuie. Je courais afin de la rattraper, elle était déjà près de sa coquille de noix. Elle me tendit la main.

- Ne sois pas triste, je resterai toujours dans ta mémoire. Quand tu verras un sourire, tu penseras à moi, tous les sourires sont beaux…


Je ne pouvais plus lui parler, elle eut des sanglots dans la voix.


- Allez, va, dit-elle, il ne faut pas que tu me voies partir, je vais retrouver ma colombe…


Un souffle de vent souleva ses cheveux blonds.

Je vis la guêpe se poser sur son cou… Je fis quelques pas en arrière en fermant les yeux. Quand je les rouvris, elle avait disparu…


Chapitre XXVII


Voilà mon histoire, celle que j’ai vécue, il y a dix ans, et que je n’ai jamais racontée. Mes collègues de laboratoire ont été surpris de me retrouver en bonne forme, ils me croyaient mort…

En fait c’est comme si je l’étais… Sans ma princesse, la vie n’avait plus de sens. Je crois qu’elle a retrouvé son île, et sa colombe. J’imagine la cage avec la porte ouverte… J’ai oublié de dessiner la serrure, j’espère que la colombe ne s’est pas enfuie…

Parfois, quand je pense à ma princesse, je me surprends à sourire… Elle, si douce, si gentille, elle m’a appris la bonté. Ma petite fée incapable d’écraser une guêpe, même sans dard, même avec un marteau…

Ah, si les gentils dominaient le monde, comme il serait beau… On les prend souvent pour des imbéciles parce qu’ils sont gentils, parce qu’ils s’élèvent uniquement en battant des ailes. Les hommes ne se plient que par la force, si seulement ils obéissaient aux sourires…

Ce dessin qui représente une île en forme de bouche souriante est pour moi le plus beau de tous les chefs-d'œuvre, il est un peu comme le sourire de ma petite princesse. Si vous voyez un jour une île qui a cette forme et si un oiseau blanc la survole, prenez le temps de vous y arrêter. Vous verrez, son sable est clair et doux et il y fait bon séjourner. La seule chose qui me rendrait le désir de vivre serait que vous me rapportiez quelques grains de son sable, dans chaque cristal j’y verrai le sourire de ma petite princesse.



 
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   xuanvincent   
27/11/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Lire une histoire aussi proche du "Petit Prince" (un texte que j'apprécierais relire) m'a sur le coup un peu déconcertée... Heureusement l'auteur a écrit son avertissement au lecteur.

Si l'auteur ne m'a pas paru s'autoriser une grande liberté vis-à-vis du texte de Saint-Exupéry, après une première lecture (rapide je reconnais, du fait de sa relative longueur), le texte m'a semblé avoir de manière étonnante conservé la fraîcheur du "Petit Prince". Beaucoup de situations sont très proches du livre, quelques-unes m'ont semblé plus originales.

J'ai apprécié l'idée de la transformation du personnage du Petit Prince en une Petite Princesse.

La fin m'a plu.

   Bidis   
12/12/2008
 a aimé ce texte 
Bien
L’histoire ne m’a pas accrochée avant l’apparition de la petite princesse. Mais hélàs, ce qui m’accroche en fait, c’est l’invention de St Ex… Mais quand le héros dessine un cube pour figurer le garage, c'est pire : cela m’a rappelé une blague complètement éculée.
C’est d’autant plus dommage que des trouvailles, il y en a : par exemple, l’île du Président, ou bien l’Anti-systématique… J’ai bien aimé que l’île du Président soit couverte de ses cravates, voilà quelque chose d’original !
Puis, comme il y a des choses assez profondes, on se met à réfléchir sur tout. Or il m’a semblé que cela n’en valait pas toujours la peine.
Très intéressantes, les informations quant au « Naucléa Latifolia ». À partir de ce moment-là, j'ai lu avec attention en espérant d’autres informations tout aussi intéressantes. Mais à leur place, il m'a semblé m'enliser dans un verbiage quelquefois sans grand intérêt.
Et puis, l’auteur oppose sans cesse un monde de petites fleurs et de petits oiseaux aux savants bêtes et méchants. Ce parti pris m’a crispée. Ce sont les savants qui ont découvert l'électricité. Sans électricité, pas d'ordinateur. Sans ordinateur, pas d'Oniris... Entre une infinité d'autres exemples...

Du point de vue du style, il m’a semblé qu’il y a quelques maladresses, dans un texte que je trouve fort bien écrit par ailleurs :
- « j’ai constaté leurs façons d’agir et les ai trouvés pas plus intéressants » : un pronom personnel se rapporte à mon avis au dernier sujet évoqué, donc ici « façons d’agir »alors qu’il s’agit évidemment des gens savants, ce qui d’ailleurs ressort de l’orthographe masculin pluriel.

« - Puis-je vous demander, Monsieur le Président…
- Je t’ordonne de me demander, lui rétorqua le président en renouant sa cravate et en se tordant le cou, comme s’il voulait se décrocher la tête.
La petite princesse se demandait… » : la répétition du verbe « demander » pour la troisième fois ne passe pas. (Mais, ici, j'ai bien aimé le geste du Président qui n'est pas sans me rappeler vaguement quelqu'un...)

« - Qui êtes-vous ? demanda-t-elle à la plus proche.
- Nous sommes des colombes, répondit-elle.
Les deux « elle » renvoient à des sujets différents, on le sait, mais il y a confusion tout de même dans l’esprit du lecteur. »

A ce commentaire, je voudrais ajouter que j'ai trouvé le site de l'auteur particulièrement intéressant (au niveau de la démarche artistique originale).


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